CHAPITRE VII
Croyance à la sorcellerie. — Etat des esprits sur ce point. — Les ministres en profitent pour stimuler le zèle religieux. — Phipps, le commandant de l'expédition de Québec, autorise le procès des sorciers. — Une vingtaine d'entre eux sont brûlés*
Si la société primitive du Massachusetts se développait rapidement dans les austérités d'un culte, qui avait la prétention de reconstituer le peuple de Dieu, avec cette différence que le culte du veau d'or n'inspirait aucune répulsion aux nouveaux Moïses, elle ne coulait point, malgré sa dévotion, une existence bien paisible. Une épaisse superstition pesait sur tous les esprits, même sur les plus éminents au point de les aveugler à un degré inouï. Arrivait- il un malheur dans la colonie, sans tarder les elders, recherchant les relations de cause à effet, en faisaient remonter la responsabilité à la sorcellerie, ou le signalaient comme une punition infligée au peuple qui permettait à l'hérésie de se faire jour. C'est surtout la crainte de la puissance occulte qui hante l'imagination des puritains, et la croyance aux maléfices des séides du démon, prend, vers 1690, la forme d'une maladie qui arrive à son point culminant, en 1692. Selon les elders, qui propageaient cette superstition, le malin esprit élisait domicile chez certaines per-
sonnes, surtout chez de vieilles femmes que leur mauvaise conduite prédisposait à cette possession.
Cessorcières jouissaient, disaient-ils, du pouvoir d'accabler leurs ennemis de maléfices, qui tombaient soit sur ceux-ci, soit sur lerms animaux. Un cheval recevaitil une entorse, un bœuf se brisait-il un membre, que de suite on attribuait l'accident à leur influence maligne. Il fallait donc à tout prix débarrasser la contrée de cette engeance, et faire la chasse à ces suppôts de l'enfer.
Comme on voyait de la sorcellerie partout, on cherchait mille moyens de se protéger contre sa puissance, au moyen de charmes ou de branches de laurier, fixées au-dessus des portes des maisons. Si la crème tardait à tourner en beurre dans la baratte, on y plongeait un fer à cheval chauffé à blanc pour brûler le sort. Un porc était-il malade, qu'on le croyait possédé, et de suite on lui coupait la queue et les oreilles que l'on brûlait ; l'histoire ne dit rien de l'efficacité de ce traitement. Si une femme était soupçonnée de relations avec la puissance occulte malfaisante, on la jetait à l'eau pour s'assurer de la vérité de l'accusation. Si elle flottait sur l'élément liquide, malheur à elle ; dans le cas contraire, elle n'était pas l'amie du diable.
Il était de croyance populaire que le démon marquait ses élus de certains stigmates. Dès que les soupçons toml)aient sur une prétendue sorcière, des femmes étaient chargées de rechercher les preuves de sa sorcellerie, (xare à elle si sa peau portait la moindre tache ou cicatrice, car cela prenait aux yeux des puritains aftblés, les caractères de la griffe luciférienne.
C'est la congrégation qui avait provoqué cette explosion de fanatisme. I)c})uis longtemps son pouvoir
SORCKM.KHIK ()5
])aissait ot ollo cMitrevoyait le dccliii de son infiiiciicc, (';ir la niarclie riiv^aliissanto de l'hérésie la menaçait dans sa citadelle si longtemps inexpn^nahle. Il était ni'<>ent i\c fVap|)er nn omiid eou}) siu* l(\s imaginations populaires, terrain bien préparé poui* recevoir les plus dangereuses semences, car elles se portent avec em})ressement aux choses surnaturelles et se complaisent aux ombres attirantes et terrifiantes en même temps du monde hivisible ; depuis h)ngtenn)s, les meetimj hoiitits retentissaient de ce cri alarmant : ''Le royiaum de Satan prévaiit et la colonie est ahanclonnée de Dieiir ^'^ Il s'en suivit un véritable règne de terreur durant le(][uel, selon l'expression d'un historien américain, " Ko person tvas for a moment mfe.'" Il suffisait d'une dénonciation pour amener l'arrestation d'un citoyen (|uelconque. Dénoncer son voisin, était même le meilleur moyen de se mettre soi-même à l'abri, car on se rangeait, par là, du côté de l'autorité qui recherchait les coupables et l'on voyait dans la délation un honnnage rendu à l'orthodoxie. De même, la plus sm^e manière de trouver grâce aux yeux des juges chargés de faire le procès aux sorciers, c'était parfois de s'avouer coupai )le. Forts de cet aveu, les ministres pouvaient dire : " Vous voyez combien nous avons raison de faire la guerre aux amis de Satan." Malheur à ceux cpii repoussaient l'accusation ! la prison et souvent la mort les attendaient. On vit jusqu'à cinq cents personnes internées comme prévenues de sorcellerie. Il y eut une vingtaine d'exécutions à Salem, en très peu de temps. Bancroft explique, à son point de vue, les causes qui
(1) "The Kingdoin of Satan bad prevailed ; they were a Ood t'orsaken people."
favorisèrent la propagation do cette croyance à la sorcellerie, pres(|ue générale dans la Tsouvelle-Angleterre. " Pour les puritains, la Nouvelle- Angleterre avait été
ARRESrAriON D'UNE SORCIKRK
comme la terre de Canaan, peuplée par des fugitifs ; coimiie les Juifs, ils s'étaient réfugiés dans un désert ;
SOIU'ELLKIUK 07
cominr les fJuifs, ils (loinaiidaioiit au ciel la liiiiiièrc iiécossaii'o |)()ur s(^ (liri<4XM' : coininc les Juifs l(\s (lis(;i[)l(\s de (\)tt()U «ivai(Mit lc\s j^rutils pour oiuiemis et leur léi^islation était tirée du code juif. Mais pour l(\s hahitauts de la iXouvelle- Angleterre les jours de Moïse et de fJosuë étaient écoulés. Mais en ce (jui les concernait, il n'était })lus ([uestion de terre promise ; ils y étaient. Il fallait montrer (|ue les lois de leui* choix protégeaient les bons contre le septicisme qui connnençaient à se montrer.
" La croyance à la sorcellerie s'était liée à la foi et ancrée dans l'esprit- du peuple. Il n'avait pas embrassé l'erreur : la superstition lui était venue seulement parce qu'elle n'avait pas encore été séparée de la religion. La môme cause qui avait donné de la force au principe religieux, avait aussi fortifié le ministre.
"Aux premiers jours de la Nouvelle- Angleterre, le temple, ou conmie on l'appelait, le Meeting Hoiise, était le point de ralliement du peuple. Comme l'Eglise avait pris, avec succès, possession exclusive des droits civils, raml)iti()n des ministres avait été excitée et pleinement satisfaite. En vertii d'une loi non écrite, ils étaient nonseulement les conseillers du peuple, mais aussi les auteurs des papiers d'Etat, les ambassadeurs ordinaires à l'étranger et les orateurs aux élections et aux assemblées des villes."
L'écrivain américain peint exactement la situation et explique l'influence de la congrégation, mais l'abus de pouvoir finit souvent par produire un effet contraire à celui que l'on cherche et les elders avaient dépassé la mesure. Le spectacle de tant de sang versé, de tant de citoyens jetés en prison, devait provoquer
une réaction, et c'est ce qui ne tarda })as à arriver. Le gouverneur du Massachusetts, sir W. Pliipps, le commandant de l'expédition qui vint échouer si tristement sous les canons de Frontenac, en 1690, avait donné ordre de juger les prétendus sorciers, dont les procès s'instruisirent en son absence dui'ant une expédition contre les Français et les Indiens, dit-il, dans son rapport au gouvernement anglais. A son retour, il se trouva en présence d'une opinion publique revenue sur elle-même. La même voix qui avait réclamé la chasse aux suppôts de l'enfer dénonçait maintenant leurs juges ; Phipps fit rendre des ordonnances de non-lieu en faveur des malheureux, accusés de relations avec Satan et écrivit en Angleterre pour dégager sa responsabilité de ces horreurs, à laquelle les instigateurs de la persécution, Increase Mather et Cotton Mather, gendre et petit-tils du célèbre John Cotton, ne purent se soustraire. De la haute position qu'ils occupaient dans l'estime du peuple, avant les terribles tragédies que nous venons de raconter, ils tombèrent dans le mépris public. Le courant de fanatisme et de force populaire ([ui les avaient portés un instant, les laissa, en se retirant, isolés et méprisés. *^^
La congrégation aux al)ois, cherchant à reprendre son influence des premiers jours, avait voulu faire jouer les grands ressorts et tenter sur l'esprit pul)lic la compression à outrance, qui réussit pendant quelque temps, pour réagir ensuite contre les idées puritaines. Le sentiment religieux s'était affai])li et, en dépit de tous les
(1) Nous n'avons voulu peindre, dans les pages qu'on vient de lire, (pi'un état spécial de société, sans nous préoccuper de la (juestion générale de la sorcellerie sur la(iuclle nous acceptons humblement l'enseignement de l'Eglise.
SORCELLEKIK (;()
recloah prêches pour rameuei* la foi à sa vigueur f)i'iinitive, il suivit luio marclio descomlaute.
Les [Hiritaius restaient aveugles au fait qu'ils étaient assaillis par les hérésies nées du principe auqucîl ils (levaient eux-mêmes leur origine. Cette contradiction n'(\st pas plus étonnante (jue vingt autres, que nous pourrions relever dans l'histoire curieuse de ces sectaires, dont la conduite n'a que rarement cadré avec les principes. N'est-il pas aussi surprenant de voir ces gens si superstitieux dénoncer, sur un ton méprisant, la croyance aux miracles professée par les catholiques, s'incliner devant les prétendues manifestations de la sorcellerie, dont il vient d'être question, croire à l'influence surnaturelle du diable, et nier celle de la Divinité !
(^HAPIJ RE VIII
LA CONSTITUTION \)K l()î)l
Klle impose la liberté de conscience au Massachusetts. — Exception au détriment des catholiques. — Les jésuites proscrits. — Population delà colonie. — Jugements de l'historien américain Hildretli sur les puritains.
La constitution de 1691, mentionnée ])lus haut, constitue le régime définitif du Massachusetts avant la révohition, C'est dès ce moment un Etat considérable que cette colonie et sa puissance augmente de jour en jour. Plymouth et le Maine, trop faibles pour lui résister, ont été réunis à son domaine, qu'elle a l'amlntion d'étendre sur l'Acadie jusqu'au Saint-Laurent. On dirait une petite répul)lique qui se développe sous la tutelle, à peine acceptée, de l'Angleterre. Son allure, toujours provocante })our la métropole, n'a cessé de viser l'indépendance et ses actes ont toujours été ceux d'une puissance autonome. C'est elle qui, en 1644, avait pris l'initiative du projet de confédération de la Nouvelle Angleterre, comme elle décidera plus tard, sans attendre le mot d'ordre de Londres, de s'emparer de Louisbourg. Sa flotte marchande, très considérable, très active, finit par exciter la jalousie de l'Angleterre, dont les lois restrictives du commerce colonial sont Sans cesse fonlées aux pieds, par les trafiquants de Boston qui se plaignent quand même.