X PRÉFACE
assiéger Louisbourg. Ce qui fait dire à un contemporain : '' Ces peuples singuliers (des colonies anglaises) ont des lois et une police qui leur sont particulières et leur gouverneur tranche du souverain." ^^^
Il devenait évident qu'avec les tendances qu'accusait cet état d'esprit, ils marcheraient rapidement vers la république, qui ne devait pas leur être plus antipathique qu'elle ne l'avait été à leurs pères, les puritains de Cromwell. Aussi un conflit d'intérêts, ayant couleur de conflit de principes, suflît en 1776 pour les pousser à rompre les liens qui les rattachaient à la mère-patrie.
Xous touchons ici à la partie la plus émouvante de leur histoire. En 1745, les Anglo-Américains n'avaient pas reculé devant l'entreprise d'attaquer seuls la puissance française, qui paraissait si fortement assise à Louisbourg. La force de la métropole ne leur parut pas plus redoutable, vingt ans plus tard. Il est vrai que, sans l'intervention de la France, l'audace dont ils firent alors preuve leur aurait coûté cher. De l'aveu de Washington lui-même, la cause des rebelles était désespérée, avant l'arrivée des troupes de Rochambeau. Les Américains ont souvent oublié les services que la France leur rendit en ces jours critiques de la guerre. Lorsque l'invasion allemande mit le couteau sur la gorge de leur ancienne bienfaitrice, les sympathies bruyantes de Grant et de l'historien Bancroft s'aflichèrent pour les légions de l'empereur (Tuillaume. La reconnaissance est une vertu encore plus rare chez les peuples que chez les individus.
S'il y a beaucoup à admirer dans l'ensemble de l'histoire des Américains, l'impartialité nous fait un devoir de signaler bien des ombres au tableau de leur grandeur.
(1) Lettre d'un habitant de Louisbourg, 1745.
'IIKFACE XI
Ia\s contradictions founnillent entre la doctrine du puritain et sa conduite. Trop souvent on l'entend prêcher un évaniL»ile que son intérêt ne praticjue point. Dans la plui)art des coloni(îs, la piraterie s'exerçait au vu et au su des autorités. ^^^ En plusieurs endroits on donnait asile aux écunieurs de mer moyennant finance. Les Indiens, qu'on avait dépouillés de leurs terres, étaient traités avec la dernière barbarie, pourchassés, pris et vendus comme esclaves. La rigueur (les puritains à l'égard des catholiques ne connaissait pas (le ])ornes et dans le Massachusets et à New-York, les prêtres et les jésuites étaient assimilés par la loi aux criminels. La liberté politique n'a existé dans la Nouvelle- Angleterre, durant de longues années, qu'à l'état de privilège réservé à une catégorie de la population. Il fallait pour en jouir faire partie de la congrégation puritaine. Hors de là point de droits pour les dissidents. Il nous a semblé à propos de faire, au cours de notre travail, des rapprochements et des comparaisons entre l'histoire de la Nouvelle-France et celle de sa puissante voisine. D'un côté comme de l'autre, se manifestent souvent, à l'origine, les mêmes ambitions. Lors de la fondation de Montréal (1642), le père Vimont entrevoyait les développements considérables que prendrait la fondation nouvelle. " Je ne fais aucAin doute, disait-il, que ce petit grain de sénevé, jeté en terre par des mains si pieuses, ne produise an jour un grand arbre T Vers le
(1) " Adonnés (les colons anglais) la plupart à la piraterie (.**/c), (les colonies du plus difficile accès sont toujours pour eux des repaires de forbans, de voleurs, qui pillent d'autant plus sûrement qu'ils sont appuyés sous mains par les gouverneurs." {Lettre d'un habitant de Louisboiirg.)
L'historien Hildreth dit que l'Angleterre dut intervenir dans ses -colonies pour combattre la piraterie, qui disparut, dit il, en 1723.
Xll PREFACE
même temps, Edward Johnson, de Boston, s'écriait d'un ton prophétique : Le Seigneur Christ a formé le dessein <Vaccoinj)lir de plus gravides choses, pur F entremise de cette poignée d'homwes, que le monde yien a l'idée. ^^^ Mais pourquoi tant de succès d'un côté, et si peu de l'autre, au point de vue des intérêts matériels ? Nous avons essayé de répondre à cette question. On verra entre autres causes que nous ne saurions toutes indiquer ici, l'individualisme dans la Nouvelle-Angleterre, laissé seul, se prendre corps à corps avec les difficultés et les vaincre, tandis que le colon français, protégé par l'autorité, c'est-à-dire contrôlé, gêné dans tous ses mouvements, arrêté par des règlements à tous les tournants de la route, est forcé de languir et de végéter.
D'après le principe en honneur sur les bords du Saint- Laurent, le roi, du fond de son palais de Versailles, doit penser pour ses colons de l'Amérique, pourvoir à tous leurs ])esoins, conmie le ferait un père pour des enfants c[u'il songe à établir. C'est le système des lisières perpétuelles imposées à l'honmie pour l'empêcher de compter sur soi-même. Le colon anglais tente d'échapper le })lus possible à toute ingérence bureaucratique, et, lorsqu'elle lui arrive, sous forme de fonctionnaires royaux investis de toutes sortes de pouvoirs, il élude la loi. Trop de protection embarrasse, écrase le Canadien, (|ui voit son rival croître, s'agrandir loin de la contrainte gouvernementale.
Au point de vue de la création d'un vaste empire colonial, la conception française a été bien su})érieure à
(1) "The Lord Christ intends to acheive greater niatters by this little handfnl than the world is avvare of." Kd. Johnson, Wonder ivorking Providence of Zion's Saviour in Neiv England.
PREFACE XIÏI
celle de l'AiiolotoiTe. La France voulait faire grand. Quel ])lan d'une superbe envergure que celui qm apparut au commencement du dix-huitième siècle ! L'influence du roi s'('tendait alors de l'embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississipi, en contournant les grands lacs. De distance en distance, des forts et des postes maintenaient la sûreté des communications d'un bout du pays à l'autre. Le nom français y était respecté des tribus sauvages échelonnées sur le parcours des deux plus grands fleuves de l'Amérique du Nord. A l'appel qui retentissait du château Saint-Louis, tous ces barbares couraient sus à l'ennemi. La France se faisait écouter par les aborigènes, comme aujourd'hui l'Angleterre par les rajahs de l'Inde. Ce fut longtemps le secret de sa force.
Ce spectacle de la France américaine arrachait un cri d'admiration et aussi de désespoir à un Anglais qui écrivait vers la fin de la guerre de Sept- Ans, ^^> Voyez — nous résumons ici ses observations — voyez comme les Français ont admirablement tiré parti des fleuves et des rivières qui coupent ce pays. Leurs coureurs de bois ont trouvé une route nouvelle par eau, de Québec à la Nouvelle-Orléans, interrompue seulement par deux portages insignifiants. Au lieu de suivre les grands lacs, comme autrefois, jusqu'au Mississipi, ils tournent au sud à Niagara et, en utilisant de petites rivières, tombent dans l'Ohio, et de là dans le vaste fleuve. A des endroits convenables, choisis avec une intelligence bien rare, ils ont élevé des forts qui les rendent maîtres de ces contrées. Ceux de Niagara et de Pittsburg
(1) The Contcst in America hetweeii England and France, by an impartial îiand. London, 1757.