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CHAPITRE XX

GUERRE DE ]/iNDÉPENDANCE

Situation critique des Américains au début des hostilités.— Après avoir réorganisé l'armée, Washington quitte Boston pour se rendre à New-York.— Howe le défait à la bataille de Long-Island et à celle de Brandywine.— Expédition malheureuse de Bourgoyne. — Intervention de la France. — La Fayette songe à faire la conquête du Canada. — Lord Clinton, à l'arrivée des Français, évacue Philadelphie.—Trahison d'Arnold.— En 1781, Washingtc^, La Fayette et Rochambeau suivent Cornwallis dans la Virginie et la Caroline du Nord.— Capitulation de Yorktown. -Fin de la guerre.

Après avoir accepté le commandement en chef des troupes, Washington se trouve aux prises avec des difficultés qu'il avait bien entrevues, mais qui dépassent la conception qu'il s'en était faite. Il faut qu'elles soient immenses pour qu'il écrive à un ami : " Si j'avais pu pressentir un tel état de choses, nulle considération au monde ne m'aurait déterminé à accepter le poste de généralissime." Partout le désordre, la confusion, et nulle part les ressources indispensables. Les milices venues du nord et du sud étaient bien loin de former un tout homogène, facile à manier. Les officiers de Virginie, tous gentlemen, regardaient avec dédain ceux de la Nouvelle-Angleterre ; il s'en suivait des querelles difficiles à apaiser. Puis l'élan des premiers jours avait fait place au sentiment égoïste de l'humanité. Le soldat réclamait sa solde et Washington

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écrivait au Congrès en pressant l'envoi de subsides ; " Il faut autre chose (jue l'amour du pays ])our déterminer les gens à le servir."

T3'iui autre côté, lorsqu'il était nécessaire de donner un ordre [)éremptoire aux législatures provinciales, il fallait user de ménagements ;lans des heures d'urgence Les colonies ayant appris la défiance dans leurs relations antérieures avec l'Angleterre s'en servaient maintenant vis-à-vis du nouveau congrès, composé dans une notable proportion, d'hommes peu recommandables. La division entre le gouvtn'nement central et les provinces était toujoui's à craindre. Ce n'est qu'en rappelant, sans cesse aux uns et aux autres, (jue tout est perdu si une entente complète ne règne pas dans tous les rangs des insurgés, que les chefs réussissent à maintenir ensemble ces éléments prêts à s'éparpiller. *^* Pour peindre à l'esprit les dangers de la désunion, on répand partout une gravure de Paul Révère, artiste d'origine^ française, montrant un serpent couj)é en treize bouts, avec cette devise syml)olique : Unité or die.

De Boston, Washington se porte vers l'ouest oii va commencer pour lui une série de désastres. Il ne fait que passer à New- York, que les royalistes et des citoyens retranchés dans une prudente neutralité l'engagent à (Quitter. Ses troupes concentrées a Long- Island, engagent la bataille avec celles de Lord Howe, qui inflige au généralissime une sérieuse défaite (27 août 1776), très pénible à l'orgueil américain ; c'était le prc^mier engagement sérieux depuis la déclaration de l'indépendance.

(1) Dans le même ordre d'idées, citons le mot de ce membre du congrès à ses collègues, mot difficile à rendre en français : " Gentlemen, we must hang together or we shall hang sépara tely."

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On a reproché, à bon dioit, à Howe de n'avoir pas su piotitei* de son succès. S'il avait poursuivi Washington, il l'aurait atteint au moment où les Américains en désordre se jetaient dans des barques [)our traverser la rivière, et le résultat aurait été désastreux pour la république qui m' com])tait (]ue six semaines d'existences La défaite de Long-Island cuit poui* conséquence l'évacuation pai' Washington, de Nev^-York et du New- Jersey, (|ui sera jusqu'à la fin des hostilités la base d'opération des armées anglaises du coté du nord. Washington marche^ ensuite sur Trenton, oii il surprend et écrase deux régiments hessois qui avaient passé les fêtes de Noël dans une orgie (26 décembre 1776) ; quelques jours plus tard (2 janvier 1777), il défait Cornv^allis, un des lieutenants de Howe, à Princeton, à la suite d'une série d'évolutions dignes des meilleurs tacticiens. Les Hessois, dont il vient d'être question, étaient des mercenaires allemands que le grand duc de Hesse avait loués à son parent le roi George. Ils commirent toutes espèces d'excès durant cette campagne et ne contribuèrent pas peu à transformer en ennemis ardents la population des Jerseys, qui s'était renfermée jusquelà dans une neutralité obstinée.

Howe, que tout le monde accusait de lenteur et de nonchalance, se réveille, attaque Washington et le bat complètement à Brandy wine (septembre 1777). Cette victoire ouvre les portes de Philadelphie au général anglais qui y passe l'hiver dans les plaisirs. Washington tente un grand coup à Germantown pour prendre sa revanche, mais il est encore battu ; cependant les Anglais ont été tellement maltraités dans cette affaire qu'ils n'ont aucune raison de se glorifier de leur victoire.

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Pendant que se livraient ces batailles peu favorables aux Américains, il se passait du côté du nord un épisode^ militaire bien propre à leur donner du courage. Le génélal Bourgoyne, officier aux belles manières, bien en cour, îiyant plus de suffisance que de valeur, avait soumis au IVar office un plan (pii, exécuté avec soin, devait porter le coup de grâce aux insurgés. Il s'agissait de jeter une force imposante entre les troupes de Washington et celles de ses lieutenants. Un corps d'armée vien- , (Irait du (Janada, par la route du lac Champlain, et un autre {)artant de New-York irait à sa rencontre à Albany, sur l'Hudson. (^ui pouvait mieux exécuter ce plan (pie celui qui l'avait conçu ? Lord Germaine n'hésita pas à confier le commandement de l'expédition projetée à Bourgoyne. (yclui-ci se mit en marche iivec toute la confiance et l'assurance d'un soldat qui n'aura que des bulletins de victoires à rédiger. Mais i peine a-t-il mis le pied sur le territoire américain qu'il se voit assailli dans sa marche par des bandes irrégulières, insaisissables, toujours prêtes à attaquer et puis à fuir lorsqu'elles ont porté leurs coups, [)our revenir sur ses flancs quelques heures plus tard. Cette guerre de tirailleurs, dans laquelle se distinguent les Verinont hoys, au sein d'un pays inconnu, sans routes tracées, coupé de forêts, déconcerte Bourgoyne. Rien de décourageant pour un soldat comme d'avoir à redouter les assauts d'un (mnemi qui se dérobe sans cesse. L'armée d'invasion perd énormément de monde, et pour comble de malheur elle reste sans nouvelles de Clinton qui doit venir la rejoindre. On dit (pie Lord Germaine, pressé un jour d'aller retrouver des amis qm l'attendaient à un club.

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avait cjuitté son bureau avant de s'assui(5r si ses instructions à Lord Clinton avaient été (expédiées à leur adresse. Cette négligence retarde Umr envoi de plusieurs jours, et ce général reste l'arme au bras à New- York pendant que Boiu'goyne s'épuise en vains efforts. FLntin, ce dernier, pressé de toutes parts, avec un(^ armée démoralisée, dut se rendre (IH octo})ie 1777) au général Gates, à Bemis Heights, sur l'Hudson, à unt^ vingtaine de milles d'Albany où il aurait dû opérer sa jonction avec l'armée dé New-York. L'Angleterre perdait par cette capitulation les services de 8,000 hommes, car un article de la capitulation portait qu'ils ne combattraient pas '' en Amérique durant la présente guerre."

La victoire de dates constitue l'avantage^ le plus sérieux remporté par les Américains depuis le commencement des hostilités. Il eut un immense retentissement en Europe, et c'est ce qui détermina l'intervention armée de la France, de l'Espagne (*t de la Hollanfle en faveur des Américains.

Mais une question s'imposait : (]u'allait-on faire de l'armée prisonnière^ Le congrès pensa que l'expédier en Angleterre, ce serait permettre au ministère de la guerre de l'envoyer batailler en Europe à la place de troupes qui viendraient la remplacer en Amérique, et il résolut de retenir prisonniers les soldats de Bourgoyne, au mépris des articles de la capitulation. Ce ne fut pas le seul acte malhonnête dont le congrès se rendit alors coupable. Il se fit payer en or les frais d'entretien de cette armée, frais acquittés par lui avec du papier-monnaie.

Durant l'hiver de 177^-77, pendant que Howe avec ses othciers, profite du mauvais temps pour donner carrière à tous ses goûts pour la vie mondaine, Washing-

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ton, campé .sur les hauteurs de Valley Forge, utilise autrement l'arrêt forcé des opérations militaires. Il a remarqué combien l'art de la s^uerre fait défaut à ses recrues qui ne peuvent tenir contre la discipline de Tannée réirulière en l»ataillc rani/ée, et il entreprend de les transformer en soldats, tâche inLcrate dans laquelle la science militaire de rofticiei- piussien. V^an Steuben. lui est d'un *^rand seccjurs.

D'autres otticjers étran^ei>», le baron riilaski, le baron • le Kalb, Duplessis et le marquis dt- La Fayette avaient aussi obtenu ] lioiiiKUi- «le cniu battre sous les ordres de WashinLrton.niai- nul d'entre eux ne lui rendit de services plus signalés que c(* dernier. A 1 â.^e de dix-neuf ans il (lisait adieu a ses parents,k sa jeune fenune^pom-sembarquerà destination iU's Etats-Fnis sni un navire frété à ses frais. l-^i;i])}»('^ pal -rt liaurc intclliLCence. Washinuton se })iit «l'amitié pour cet étran.irer a (jui le t-nno^i-ès reconnut tait exceptionucd — son grade de major-général. ce qui liu 'lonnait 'li-cit au commandement <]'un corjrd'armée, l^ Fayette préféra rester attaché a létatmajor de Washington, et ce n'est «juc vers la tin cle la guerre (^Ic la ivvolution <)u'il accepta de commander une division.

Au jirintemps dr 177^. la cause américaine paraissait perdue malgré la rési.stance opiniâtre (pielle avait faite jusque-lii. Mais le congères mancjuait <rh(»mnies. ses ressources s'épuisaient sans (pTil vit les moyens d'en uouvcr 'le nouvelles. Iai perspective était tellement -ombre (|ue Washington lin'-méme. malgré son grand courage, sent parfois le découragement envahii- son âme. Il désespère de la victoire îi moins d'une intervention delà France. Au inoi^ d'août 177>^.il <-crit : ••(•esera uîi

miracle si nous pouvons résistor longtemps. 8i l'opinion publique et les ressources du pays ne changent point, nous en seront réduits à voir notre cause soutenue par les armées étrangères." C'e secours indispensable, les Etats-Unis allaient le recevoir. Depuis le commencement des hostilités, le gouvernement de Louis XVI suivait avec un intérêt croissant les péripéties d'une lutte que ses agents avaient encouragée. DeVergennes, le premier ministre, s'employait en négociations avec la cour d'Espagne pour la déterminer à entrer dans une coalition dirigée contre l'Angleteivre au profit des insurgés. Franklin (jui avait déjà rempli deux missions infructueuses —une à Londres, lors des difticultés du Stamp Acf, et une au Canada, sollicitait le gouvernement français de coopérer à la délivrance de sa patrie. '" Le congrès ne pouvait pas avoir un meilleur avocat. ( /'était un esprit éminent que cet Américain et un des honunes les plus distingués de la période révolutionnaire. Faisant de la science à ses heures, il est connu dans le monde des savants par sa belle découverte dans le domaine de l'électricité. Un froid puritain aurait eu chance de glacer la gent philosophe de Paris, mais son latittirlin(iris)tie s'accommodait fort bien de la doctrine des encyclopédistes. Aussi fut-il accueilli avec joie paî* la frivolité française (pii oubliait (jue personne

(J) On sait qu'en 1770, le Congrès avait contié à Franklin, Chase et Cari'oU— ce dernier frère de l'évêque du même nom— la mission — qui fut infructueuse, de soulever les Canadiens contre l'Angleterre. Franklin avait apporté avec lui un matériel d'imprimerie destiné à imprimer ses proclamations, [l s'était fait accompagner par un imprimeur français, Fleury Mesplet, (jui fonda (1776) le premier établissement typographique de Montréal. Deux ans plus tard, il publia, en anglais et en français, la Ga?jeffe (le Montréal.

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n'avait poussé autant que l'auteur du B<mkomtne Richard, à la conquête du Canada.

Ce qui facilitait la mission de Franklin, c'est (ju'il prêchait des convertis : car toute l'opinion dirigeante était acquise à la cause des insurgés, soit en liaîne de l'Angleterre, soit par enthousiasme pour ce mot magique de liberté lancé en Amérique et qui sonnait si singulièrement aux oreilles françaises. Les Américains n'avaient pas d'ami plus ardent que Louis XVI luimême, ce qui ne les empêchera pas d'applaudir plus tard k ses malheurs. Dès 1776, la France avait envoyé aux rebelles, par l'entremise de Beaumarchais, 200 canons, beaucoup d'autres armes, 4,000 tentes et des vêtements pour une armée de 30,000 hommes. En outre le congrès reçut de Paris plus de trois millions de livres, (^es secours qui soutinrent les premiers pas des insurgés, leur faisaient espérer l'alliance ouverte de la France qui, après bien des hésitations, signa enfin un traité avec les Etats-Unis dont elle reconnaissait l'indépendance le :>0 juin 1778.

Ici se place un curieux épisode qui se rattache à l'histoire du C'anada.

En mettant pied à terre en Amérique, La Fayette conçoit un projet dont il ne cessera durant plusieurs années de lever l'exécution. La conquête du Canada lui semble un(^ entreprise digne de marcher de pair avec la libération des colonies anglaises. Quelle gloire s'il parvenait à rendre à sa jjatrie les contrées que la ( Irande-Bretagne lui avait enlevées ! Ce serait aussi mettre le comble à la mesure d'humiliations que l'on est en train d'infliger à l'ennemie séculaire. Allant au devant des tlésirs de La Fayette, le congrès de 1778

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décide de cliasser les Anglais de leurs possessions du nord et le nomme commandant de l'armée d'invasion. (')

On aurait lieu d'être surpris de la décision de cette assemblée après l'échec de 1775. Mais, il n'y avait en cette attitude du congrès qu'une feinte destinée à cacher une conspiration montée contre Washington, que l'on voulait brouiller tout d'abord avec La Fayette.

Celui-ci, nommé général sous la seule dépendance du îuinistre de la guerre, ne voulut pas accepter le commaTidement à moins qu'il ne fût 23lacé sous les ordres directs de Washington. Ce point ayant été réglé à sa satisfaction, il se met en route pour rejoindre l'armée qui, d'après les instructions du congrès, devait l'attendre à Albany. Il n'arrive dans cette ville, après une course de quatre cents milles à cheval, que pour constater <ju'il n'y avait aucunes troupes à ses ordres. (Irandefut son indignation, en s'apercevant alors qu'il avait fait partie, sans le savoir, du complot monté contre Washington par Conway et dates.

Ce dernier, tout fier de son personnage depuis sa victoire sur Bourgoyne, n'aspirait à n'en moins (pi'à supplanter le général en chef Une partie du congrès associée à son projet l'avait nommé ministre de la guerre. Gates s'était hâté de profiter de sa position pour essayer de créer de l'inimitié entre Washington et La Fayette. Ce dernier écrivit Ix son ami pour lui rendre compte de ce qui se passait et lui renouveler sa profession d'attachement, en se mettant à sa disposition.

Malgré sa déconvenue, l'ambition de faire la conquête

(1) Resolved. — Thcat an irruption be made into C'anada and that

the coramand of the army to conduct said irruption be given to Major- Oeneral the Marquis de La Fayette and MaJor-General Conway.— iJournals of Cotufress, .Tan. 22 and 23, 1778).

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