CHAPITRE XV [I
La Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre sous l'ancien léginic. - Principes qui ont présidé à leur établissement. -Pas d'eœpiie colonial possible sans une puissance maritime considérable. Les Anglo-Saxons ne s'établissent que siu' les rives de l'Atlantique. l^es Français s'enfoncent dans l'intérieur. — Progrès matériel des premiers.
Les annales des Etats-Unis, dans leurs origines, se présentent à nos yeux sous un aspect tout autre que celui qu'elles offrent au reste du monde. Fondées à la même époque, les colonies françaises et les plantations anglo-saxonnes transatlantiques ont eu un développement parallèle, mais inégal, sous l'empire de causes différentes. De ce double fait découle un intérêt spécial pour nous, et une comparaison s'impose entre les tentatives d'établissement de nos pères et celles de ce peuple si longtemps notre l'ival, plus tard notre (mnemi victorieux, et aspirant aujourd'hui, dit-on, à devenir notre maître ou, si l'on aime mieux, notre frère.
Il serait difficile de définir les [)remiers essais de colonisation des Français en Amérique. Le manque d'expérience et de connaissances des i)ays nouveaux ouvrait, au début, la porte au hasard. Le vague plane aussi sur l'objet de ces entreprises lointaines. Les premières chartes octro^^ées aux gouverneurs et aux
conipagiiies de la Nouvelle-France portent ])ien à la A^érité que : " Sa Majesté ayant de tout temps recherché " avec zèle les moyens de poiisser,dans les pays inconnus, " la gloire de Dieu avec le nom chrétien, fin première " et principale de l'établissement de la colonie de la " Nouvelle-France . . .," mais Kiclielieu et surtout ses successeurs poursuivaient un but qui comportait autant l'agrandissement de la France que les avantages de la religion. On vit d'abord les Français s'établir non loin de l'Atlantique, à Port-Royal, puis ensuite pénétrer dans l'intérieiu* jusqu'au delà des grands lacs après avoir jeté les bases de Québec, de Trois-Eivières et de Montréal, et enfin tournei- vers le sud, en suivant les traces de LakSalle, de Marquette et de Joliette, marquant leur dessein de faire du Mississipi la grande voie de conmiunication de ce côté, comme le Saint-Laurent l'est au Canada. Avec le temps, le plan de colonisation se dessine plus nettement. En 1717, Bien ville fonde la Nouvelle- Orléans, qui sera à la région méridionale ce que Québec est à la colonie du nord.
Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle ap|)arait clairement la conception gigantesque d'un empire français fortement établi sur les Ijords de l'Atlantique, avec Louisl)ourg connue boulevard, servant de refuge à la Hotte française, chargée de monter la garde dans le golfe vSaint-Laurent, pendant que Québec étendra son ombre protectrice sur l'intérieur du pays. Les établissements français se prolongeront vers l'ouest, à portée des uns des autres, jusqu'à ce (|u'ils toui'uent vers le sud pour aller' au devant des Douisianais qui rencontreront à michemin leurs frères du Canada. Le fort Du(iuesuo maicpu' la dernière éta})e importante oii pénètrent les
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ordres de (^)iicbec, tandis (jiu' le di'ai)ciaii l)kiuc des colons de la Louisiane Hotte sur lo fort de CJhartres.
Cette vaste conception, dont la réalisation aurait rendu française })resque toute l'Amérique du Nord, est restée à l'état de rêve ; il lui a manqué, pour entrer dans le domaine des faits, dt\s ressources en rapport avec sa grandeur, ("est aujourd'hui un(^ vérité d'expérience (jue nulle puissance euro})éenne ne pouvait, aux temps })assés, prétendre à un empire colonial sérieux sans avoir une flotte redoutable, en état de tenir ouverte la route entre la métropole et ses colonies et de protéger sa marine marchande.
( Jolbert eut l'intuition de cette vérité que l'histoire des deux derniers siècles a rendue saisissante. Dès son arrivée aux affaires, on le voit créer de toutes j)ièces une flotte red()utal)le qui, durant quelques années, en impose à l'Angleterre, et qui aurait maintenu sa supériorité si Louis XI Y, emporté par son orgueil, n'avait pas déclaré la guerre à la Hollande, coupable d'avoir osé regarder en face le Roi-Soleil. Il eût été, au contraire, d'admirable politique, de s'attacher la Hollande puissance maritime, car la flotte française unie à celle de ce pays, aurait dominé les mers. Au lieu de s'allier aux Pays- Bas, l'inconsidéré monarque demande à Charles 1er, de l'aider à écraser la Hollande qui, pour se venger, joindra quelques années plus tard, ses forces à celles de la (Irande-Bretagne acharnée à détruire l'œuvre de Colbert. Que de fois n'avons-nous |)as eu à déplorer l'erreur de Louis XIV, surtout au moment suprême de la domination française ! Les chroniques du temps nous peignent l'anxiété des Anglais et des Français au printemps de 1760, après la seconde bataille des Plaines d'Abraham.
Les deux eunemis, épuisés par une longue série de combats, voient encore l'issue finale indécise. Ils attendent l'arrivée de la flotte qui va ou confirmer les succès de l'armée de Wolfe, ou réparer le désastre de Montcalm et ranimer les espérances de Lévis. A la vue de la première voile (pii blanchit au-delà de la pointe de l'Ile d'Orléans, les cœurs ])attent fiévreusement et il s'écoule une de ces minutes angoissantes, décisives dans la vie d'un peu])le. P]nfin V Union Jack détache ses vives couleiu\s sur l'horizon : un cri de joie à Québec et un sanglot dans le camp d(^ Lévis Faccueillent. La puissance maritime de l'Angleterre lui avait assuré la partie, comme ({uarante ans plus tard, elle ruinera les projets de Bonaparte en Orient, ira l'atteindre dans tous les ports de l'Europe, restant elle-même inex})ugnable derrière ses nuu's de bois.
La politi(|ue continentale de la France ne constituaitelle pas aussi un obstacle à ses entreprises d'outre -mer { Jouer un rôle prépondérant en Europe et |)our arriver à cette fin, abaisser la maison d'Autriche qui visait à renii)ire du monde européen, tel fut l'objectif de Henri IV, de Richelieu, de Louis XIV et de Louis XV, durant une partie du règne de ce dernier. Cette ligne de conduite traditionnelle engageait la France dans des luttes incessantes, gouffre sans fond oii disparaissaient ses ressources en honmies et en argent. Depuis les troubles de la Fronde (1040) jusqu'au traité de Paris (1763), l'histoire ne compte pas moins de cin(| grandes guerres sous le règne de Louis XIV, et de (juatre sous celui de Louis XV. Pendant la guerre de Sept- Ans, alors que la bataille se faisait en Américpie dans des conditions d'inférioi'ité numéi'i(|ue si décourageantes
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poiii' nous, la Franco ([ui venait do briser avcîc la politicpie de Jliclielieu pour faire cause conunune avec Marie- Thérèse d' Autriche, n'avait j)as moins i\(\ ein([ années en Europe au service de son allié(\ (^hiel avenir pouvaient attendre les colonies avec unc^ orientation de la })oliti(pTe français(> qui faisait de leur sort un ol)jet tout à fait secondaire ? La réponse du ministre Berryer à Montcalm (|ui lui demandait des secours, résume les idées alors à la mode : " Lorsque le feu esta la maison, disait-il, on ne peut guère songer aux écuries." Est-ce à dire que la postérité est fondée à blâmer les honunes de l'époque de s'être plus préoccupés de maintenir l'ascendant de la France en Europe que de sauver le (Canada, dont l'importance leur send)lait douteuse et qui, à travers le voile de l'avenir, leur apparaissait bien moins séduisant qu'à nous, les enfants du dix-neuvième siècle.
Ils ne rêvaient d'aucun em])ire anglais, les sombres et énergiques puritains, qui, à la même époque, échelonnaient leurs établissements le long des rives de l'Atlantique. C'était la paix religieuse cpi'ils cherchaient dans l'exil ; et l'intolérance, alors à l'ordre du jour dans les Iles-Britanniques, devint un agent d'émigration plus actif que toutes les mesures prises par le gouvernement français })our pousser des colons au Canada. Mais l'idée religieuse ne les dominait pas au ])oint de leur faire perdre de vue les intérêts matériels. Lorsque les puritains assimilaient modestement leur sort à celui des Hébreux fuyant l'Egypte, ils ne restaient })as indifférents aux avantages que leur offrait la terre promise de l'Amérique, et le veau d'or finit par attirer leurs amis d'Europe, autant que la liberté de conscience. Le succès de ce soi-disant nouveau peuple de Dieu fut immense.
New-Plymoutli (1620) était à peine établi que le Massachusetts surgissait à ses côtés plus grand et plus ])rospère : puis le New-Haven, le Connecticut et le Rliode- Ishind vinrent bientôt compléter le groupe des colonies puritaines. Lord Baltimore tentait à la même époque de donner droit de cité aux catholiques en Amérique tandis (]ue vers le sud se développait la Virginie, première colonie par ancienneté (1007), et qui restera aussi la première en im|)ortance jusqu'à la révolution.
Sur les riv^ages de l'Atlantique, la colonisation marchait à pas de géants ; sur les l)ords du Saint-Laurent, elle se traînait misérablement : en 1664, la })()}mlatir)n des cin(j plantations de la Nouvelle-Angleterre s'élevait à 45,000 habitants ; à la même date, un recensement de la IN ouvelle- France porte à 2,154 le nombre des colons : l'Acadie à ce point de vue était alors une (j nantit é négligeable, puisque son premier dénombrement (1671) nenii donne (pie 441 âmes. Le Massachusetts figurait })our 25,000 âmes au recensement dont nous venons de parler ; le Connecticut et le New-Hampshire pour 10,000 âmes et New-Plymouth })our 5,000. En 1660, le Maryland comjjtait 12,000 habitants. Chaque grou])e indé|)endant des colonies anglaises était donc à lui seul plus important ([ue la Nouvelle- France et l'Acadie réunic^s. J^e développement des ])remières suit toujours sa marche ascensionnelle, en augmentant de })lus en j)lus l'écart entre sa population et celle de la Nouvelle-Fiance ; de sorte que lors de la lutte finale de la guerre d(î Sept -Ans, nous trouvons le Canada français aux prises avec un ennemi vingt fois supéricuir en nonibi*e. ^" On s'est
(1) Population : Français, (K),(XW) : Américains, 1,50(),(HM).
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souvent apitoyé sur les fautes de Moiitealni a la bataille des plaines d'Abraham et leurs conséquences, mais en voyant la disproportion des forces entre les deux adversaires, ne doit-on pas conclure que si nous n'étions pas tombés alors, ce malheur nous aurait attc^int plus tard, étant donné ce principe admis en art militaii'e, (|ue la victoire finit toujours par se rant»'e]* du côté des gros l)ataillons, comme l'ont démcmtré les grandes luttes finales de la France sous Louis XIV et sous Napoléon. Notre faiblesse numérique tenait suspendues sur nos têtes toute espèce de vicissitudes. La révolution française qui souleva tant l'horreur de nos pères, nous aurait peut-être jetés dans les bras des Américains, en admettant ([ue ceux-ci se fussent séparés de leur mère-patrie et que la conquête du Canada n'eût pas eu lieu. Et si nous avions échappé à cette éventualité, qui sait si nous n'aurions pas été échangés sous l'Empire comme la Louisiane, contre (quelques millions de francs "( Vendi'e une })rovince c'est un jeu de grand homme.
Une idée séparatiste avait présidé à la fondation de la Nouvelle-Angleterre, les puritains ayant quitté leur patrie sous le coup de la persécution. S'il leur arrive parfois, dans leurs démêlés avec leur métropole, de se répandre en protestations d'attachement pour l'Angleterre, il y perce toujours un vieux fonds de rancune que devaient exaspérer les conflits d'intérêts. Elle était très faible cette affection, puisque le premier choc entre les prétentions contradictoires des deux pays la fit disparaître. La séparation religieuse a formé les premières assises de la Nouvelle-Angleterre. De là, elle tendit à s'insinuer dans la politi(]ue. Les colons anglais ne surent jamais gré à la métropole des bienfaits de la liberté politique
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({u'elle leur donnait, de la liberté religieuse ({u'elle tolérait. Ce sentiment hostile survécut à la scission de 1776 et existe encore. Tout autre fut l'esprit des Canadiens. Moins bien traités durant la dernière lutte que les colons anglais, et sacrifiés à la politique qui amena la conquête, ils aimèrent la France au delà de la séparation, cherchant toutes espèces de raisons pour entretenir cet amour en face de l'indifférence de leurs parents d'outre-mer. Il y a quelque chose de touchant dans cet attachement qui rappelle le dévouement de la fenniie refusant de croire à la trahison évidente de l'être aimé.
Le groupe des colonies puritaines grandit dans l'indifférence de la mère-patrie qui ne daigna s'en occuper que du jour où elles devinrent exploitables. Les établissements fi-ançais végétèrent sous la contrainte des lisières royales. Habituésàtoujours compter sur l'intervention du pouvoir, nos ancêtres mancjuaient d'initiative et ne faisaient rien sans demander ]'ap[)ui du souverain. La correspondance des gouverneurs avec les ministres d'Etat est remplie de suppliques, de demandes de secours poui* chaque entre- ])rise naissante, souvent même pour un marchand (pii ouvre une bouti([ue. Nulle tutelle de ce genre n'existe au sud du Canada ; chacun compte sur soi sans perdre son temps à attendre une aide qui ne viendra peut-être point. Laissés à eux-mêmes, h\s Anglo-Américains s'enrichissent et viennent même exploiter, sous les yeux des Canadiens, les ])êcheries du golfe Saint-Laurent, pendant que C(nix-ci d(?mandent en vain de Tassistance pour en tirer parti.
Si la conception (Tun enq)ire français au nouveau monde se fait remar(|uer par sa grandeur, elle s'est révélée bien faibl(^ dans son exécution. En regard des
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succès aiii^lais, c'est un oclicc. A ([uoi ticMit-il { A des causes multiples dou^ nous venons d'indiquc^i* l(\s deux plus sérieuses. La ])ositi()n i>'é()OTa])lii(jue du (Canada nc^ devait-ell(^ pas aussi détourner l'émigration de ses plages. Les arpents de neige de Voltaire constituaient un épouvantail pour bien plus de gens qu'on n'e,st porté à le croire.'^* On se figure facilement ce que les esprits du dix-septième et du dix-huitième siècle en j)ensaient lorsque l'on voit encore, de nos jours, le Canada présenter à l'imagination du plus grand nond^re de nos contemporains de l'Europe, l'idée de solitudes glacées oii des émigrés disputent l'espace aux ours blancs et aux tribus sauvages. Les écrits de ré])oque ])ortent la ti-ace de l'éloignement (pie le Canada inspire aux colons, et, le croirait-on, Mazarin, au milieu du découragement (pie lui causent les centaines d'ennemis acharnés à sa ])erte, ne parle de passer au Canada que comme d'une alternative douloureuse, à sa situation critique.
Ce n'était pas une entreprise souriante que celle de s'établir alors dans le nord de l'Amérique et les dangers et les ennuis qu'elle comportait taisaient hésiter les plus courageux. A part les glaces et la neige, la guerre avec les Indiens, l'interruption de toute communication entre l'Amérique et la France pendant sept mois de l'année : tout cela prenait des proportions terrifiantes dans l'esprit du peuple. Et c'était '' le ])laisant pays de France " qu'on leui' demandait de (piitter })our ces contrées éloignées ! Il fallait un attrait plus qu'ordinaire pour pousser l'émigration vers ces plages si inhospitalières
(1) Frédéric-le-Grand, écrivait quelque temps avant la guerre de Sept-Ans au sujet du Canada: *' Personne (aucune puissance) n'a envie de suivre la France et l'Angleterre, dans leur guerre de merluches.
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aux yeux des Français ; il fallait l'appât du gain qu'on finit par trouv^er aléatoire. Toute autre était la situation de nos rivaux. Un hiver comparativement doux, aussi supportable (|ue celui de l'Angleterre laissait la route vers la mère-patrie ouverte toute l'année, ce qui enlevait cette idée d'exil complet qui devait tant peser sur l'esprit de nos ancêtres.
Les colons anglais redoutent, il sendjle, de s'avancer dans l'intérieur : tous leurs établissements s'échelonnent le long de la côt(^ et, en 1775, ils n'occupe^nt encore qu'une étroite lisière sur les l)ords de l'Atlantique, tandis cpie nos ancêtres, non contents de s'avancer à sept cents milles dans l'intérieur, à Québec, à Montréal, poussent sans cesse plus loin vers l'ouest, affaiblissant leurs forces en les éparpillant. Toujours phis loin : telle paraît être leur divise, et ils s'en vont vers le soleil couchant a la recherche de nouvelles contrées aussi sauvages que celles qu'ils laissent derrière eux. Champlain s'était rendu jusqu'au lac Huron, avait visité la contrée au sud des grands lacs dès 1613.
Mais voici les grands découvreur : Marquette, Joliette, Tonty, Duluth, pour (|ui les vallées arrosées par le Mississipi, et ses ])rincipaux tributaires n'auront plus de secrets. La Vérandrye parcourt le Nord-Ouest pendant (^ue les Vlrginiens et les puritains ne perdent pas de vue les persi)ectives de l'Océan, Nos ancêtres sont des explorateurs : les Américains plus noml^reux ne peuvent inscrire dans leurs fastes des noms comme ceux ipu^ nous venons de citer. La forêt attirer les nôtres, l'inconnu les fascine, kî goût pour l'aventure les possède tous, et s'empare des liommes marcpiants de la colonie comme des plus luunbl(\s. Le coureur de ))()is marche sur les
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traces (lu découvreur et finit pardeviuiir un danger pour le pays. 0 est à la colonie naissante du dix -septième siècle ce que sont de nos jours à la jn-ovince de Québec nos compatriotes émigrés aux Etats-Unis : une cause de faiblesse. Le coureur de bois s(^ détourne d(\s travaux des champs, encore plus })énibles à cette é])0(jue que de nos jours, et son exemple devient contagieux. Le mal grandit à tel point, en dépit des ordonnances qui restreignent les courses dans la forêt, qu'en 1746, un édit est rendu portant les })eines les })Ius sévères contre ceux qui ne reviendraient pas prendre un permis de chasse ou de traite à Québec. Notre colon n'a pas, comme l'Anglais, le comni'^rce lucratif et les pêcheries pour fournir un ah ment à son activité. Celui-ci s'enrichit sur place ; celui-là gaspille au loin ses forces et son énergie. Un tiers des hommes valides vivaient dans les bois, faisant la chasse ; car le commerce des fourrures était bien plus lucratif que le travail des champs, qui, dans les conditions nouvelles oii il se pratiquait avec la nécessité d'abattre la forêt, rebutait la plupart des émigrés.
A côté du découvreur, plaçons le missionnaire, qui consacre sa vie à la conversion des sauvages et dont l'intrépidité, le mépris de la mort, le sacrifice de sa vie sans cesse renouvelé, sont inspirés par la plus sublime pensée. C'est l'apôtre de la civilisation autant que de la foi, et son œuvre élèverait l'Indien au niveau du blanc, si l'enfant de la forêt n'était pas si réfractaire à nos coutumes. A travers les âges, la grande et noble figure des Brébœuf, des Jogues et des Lallemand, apparaît à la vénération des Canadiens, entourée de l'auréole des bienheureux. Ces existences faites du renoncement aux
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joies et aux choses du monde, manquent à l'histoire de la Nouvelle- Angleterre. La misère de l'Indien la laisse indifférente, et elle ne cesse de comploter son extermi nation, (''est à peine si le puritain peut citer deux ou trois noms de ministres protestants occupés à Févangélisation des sauvages. Eliott, le plus célèbre de tous, passe soixante ans à Roxbury, près de Boston : c'est de là qu'il veut convertir les sauvages pendant que le missionnaire canadien vit sous la tente infecte du Huron ou de l'Algonquin, partage ses souffrances, le suit à la chasse et se plie à un genre de vie qui répugne à sa nature. La mission d'Eliott n'eût guère de succès. " Ver// soon, dit Howison, un historien américain, the praying indiaus ivere looked on with dislike and distrust hv hotJi red meu and tvhite.
C^APITKK XVWl
UNE (H)MPA RAISON
Suite de la comparaison entre la Nouvelle-France et les colonies anglosaxonnes sous l'ancien régime. — Coup d'œil sur l'état de la Nouvelle-Angleterre au point de vue de son gouvernement. — De l'influence de l'Eglise. — Contraste entre la société canadienne du temps et celle des colonies anglaises. —Gouvernemennt de la Nouvelle-France.
Ce qu'il y a de plus étonnant dans la Nouvelle-Angleterre à cette époque, c'est sa merveilleuse organisation politique. Sans instructions du souverain, sans l'aide d'hommes d'Etat de la mère-patrie, les puritains créent de toutes pièces un type de gouvernement parfaitement approprié aux besoins de la colonie, sans qu'il soit une copie servile du système anglais auquel il ne ressemble que dans les grandes lignes. Dès l'origine ils façonnent, avec deux chambres et un gouverneur, le modèle que les constituants de 1777 trouveront dione de servir de cadre aux institutions d'un grand peuple.
Cet esprit d'indépendance n'avait pas manqué de frapper leurs contemporains étonnés de les voir prendre» des allures de nations souveraines. Un écrivain anonyme du temps rendant compte de la prise de Louisbourse, nous fait part de l'étonnement que lui cause la conduite des puritains dans cette circonstance.
" C'étoit moins une entreprise formée par la Nation
1()2 UNE COMPAHAISOX
OU par le Roi, dit-il, (|iie i)ar les seuls liabitans de la nouvelle Angleterre. Ces peuples simjuliers ont des Loiret mie Police qui leur sont partieulieres, et leur Gouverneur tranche du Soumrain. Cela est si vrai (|ue, (|uoiqu'il y eût guerre déclarée entre les deux Coin^onnes, il nous la déclara lui, de son chef et en son nom, comme s'il avoit fallu qu'il eût autorisé son maître. Sa déclaration portoit, qu'il nous déclaroit la guerre pour lui, et pour tous ses amis et alli«''S : il entendoit parler apparemment des Sauvages (pii leur sont soumis, (ju'on ap])elle Indiens, et (pie l'on distingue des Sauvages qui obéissent à la France." <^'
La Conimon Lau- de la Grande-Bretagne s'implante avec eux en Amérique : il n'y avait guère à innover de ce côté. Les lois sous lesquelles on a vécu font, avec la langue, partie du pati'i moine des nations : mais les puritains modifient le code ci'iminel anglais, et se donnent un ensemble d'ordonnances d'un rigorisme exagéré. Quelques historiens prétendent (^ue ces lois draconniennes, qui portaient à treize les crimes punissables dt^ la peine de mort, n'ont été que rarement appliquées.
liappel(3ns ici un trait singulier de cette jeune société.
Durant plus de cinquante ans règne dans la Nouvelle- Angleterre la théocratie la plus stricte que le monde ait
(1) Lettre tVuii liahUinit de Lonlsbourg cotitenant uue Relation e.rartr et circonstanciée de la Prise de Vlsle Royale par les Anglois. A Québec, chez Guillaume le Sincère, à V Image de la Vérité. MDCCXLV.
Fnutile de dire que cette brochure rarissime, (jue Parkmann ne dit •ivoir vue qu'à la bil)lic)thè(iue nationale à Paris, n'a pas été imprimée à Québec. Elle porte en guise de nom d'auteur les initiales B. L. N. Une note à la main, attachée à l'exemplaire que ])ossède la bibliothèque du parlement fédéi'al, dit (pi'un M. Boui'geois, avocat, fut l'éditeur de cette lettre.
UNE ( ()MHARAI8()N Hiîi
vue. La raison (létermiiiaute do leur départ de rAii^leterre avait été la conquête de la liberté religieuse. (Je sont avant tout des sectaires, et à leurs yeux la religion doit pénétrer tout le corps social. Il résulte de cettc^ opinion une alliance intime entre l'Eglise et l'Etat, alliance si étroite qu'il est difficile de dire oii commence le pouvoir de l'une et où s'arrête le domaine de l'autre. Si le pouvoir public étend son bras protecteur au-dessus du meetiïtg-house et lui assure des privilèges exclusifs, ce sont d'un autre côté les elders de la Congrégation qui confèrent les droits de citoyenneté. Quiconque ne fait pas partie de l'Eglise, ne participe pas à tous ses actes, ne fait pas ouvertement des professions de foi répétées, est exclu de la société politique. L'Ancien Testament sert de loi à la communauté civile autant qu'à la Congrégation religieuse. Pour bien définir d'un trait ce caractère tout particulier, disons qu'il avait été statué, par la coui* générale du Massachusetts et des colonies sœurs, qu'en matière criminelle les juges s'inspireraient de l'Ancien Testament pour tous les cas non prévus par la loi. C'est le régime de l'arbitraire à outrance, et il est porté si loin qu'il provoque, vers le commencement du dix-huitième siècle, une réaction violente, et, comme conséquence, un abaissement sensible de la foi. C'est en vain que la secte cherche à ramener le troupeau à la ferveur des premiers jours, en organisant des revwals, en redoublant ses sévérités à l'égard des dissidents et surtout des catholiques ; le principe de la liberté de conscience s'infiltre partout, avec la diminution du sentiment religieux. Lorsque la révolution éclate, l'opinion publique est mûre pour accepter une doctrine contraire à celle qui a servi de pierre angulaire à l'établissement puritain, et la cons-
164 UNE COMPAKAITON
titution de 1777 prononce la dissolution de l'alliance de l'Église et de l'État.
Si les premiers puritains se sont montrés conservateurs obstinés en matière de religion ; si par une singulière aberration, de persécutés ils sont devenus persécuteurs, ne voulant de la liberté religieuse que pour leur Eglise, ils se sont révélés hommes politiques habiles, plus avancés que les Anglais, leurs contemporains, plus avancés que ne le sont la plupart des peu])les de l'Europe du dix-neuvième siècle. Après avoir étudié leur travail d'organisation gouvernementale, il nous paraît qu'il n'y a pas lieu de s'étonner si leur race a produit les hommes d'État éminents, auteurs de la constitution américaine, l'instrument politique écrit le plus parfait que l'on connaisse, et le mieux adapté aux besoins d'une société démocratique. On aurait difficilement trouvé en Europe, à la fin du dix-huitième siècle, des légistes de la force de Hamilton, Jay, Jefferson et Adams. Tous les novateurs en matière de constitution qui de[)uis soixante ans ont donné au monde leurs savantes combinaisons, avec les travaux de ces derniers sous les yeux, n'ont pas aussi bien qu'eux compris les instincts de la démocratie et ses tendances. Aussi, la constitution américaine, dans l'ensemble de ses forces si bien pondérées pour maintenir la co-existence de son double système de gouvernement sans amener de chocs, avec ses contrepoids placés à côté de chaque pouvoir, est un chef-d'œuvre d'ingéniosité qui révèle chez ses auteurs une connaissance intime des besoins de la société moderne établie sur les bases du régime populaire.
De la différence de caractère des jjopulations et des circonstances particulières aux deux colonies, dérivent
UNK CO M l'Ali AI SON 1«;.")
aussi (les nueiiis spéciales forniaut deux tableaux d'un vivant contraste. Du coté des émij^rés venus de Fi-ance, la i>'aieté gauloise, Findifférence pour le danger, l'activité fébrile de la race latine, le goût des aventures donnent une physionomies bien attrayantes au Canada. Làbas, tout autre (^st l'aspect du peuple. x\.charné au travail et trouvant d'énormes profits dans le commerce, le puritain ou l'anglican ne se sent pas attiré au loin ; l'intérêt l'attache à sa t(Hrn où le négoce et le travail des champs assurent son avenir.
La fortune publicjue va partout de pair dans les colonies anglaises avec Taccroissement de la population. Pendant que le gouvernement français met toutes espèces d'entraves sur la voie du commercede ses colons, '^^ l'iVnglo- Saxon émigré jouit d'une liberté relative et s'il se i)laint
(1) La France n'a pas encore changé de conduite à l'égard de ses colonies. An mois de mai 1895, M. de Lanessan, ex-gouvernenr de l'ïndo- Chin.e, écrivait ce qui suit •
" La métropole, il faut bien le dire, n'a jamais su doter ses colonies du régime gouvernemental, administratif et économique dont elles auraient besoin. Elle a la prétention de les tenir toujours en tutelle comme des enfants mineurs, alors qu'elles ont besoin d'une indépendance d'autant plus grande (qu'elles sont plus ('loignées. Au point de vue politique et administratif elle les soumet à des législations faites pour la métropole, ne répondant ni aux besoins particuliers des populations indigènes et des,c()lons, ni aux nécessités imposées par le climat, la situation géographique, le voisinage de tels ou tels peuples, le degré de développement delà colonie, etc. De ce régime découlent des entraves à la colonisation dont ceux quil'imposentnepeuvent mômepas se douter. Dois-je citer cette circulaire adressée en 1893, par l'administration métropolitaine à tous les gouverneurs des colonies fran<;aises, leur prescrivant d'acheter en France tout ce dont elles auraient be^^oin, avec désignation des villes dans lesquelles les achats devaient être faits ? les briques à Bordeaux et à Marseille, le porc salé au Havre, la paille et le foin ailleurs etc. L'Indo-Chine dont tout le sol est fait de terre à brique et qui produit d'énormes quantités de riz, devait s'approvisionner en France de briques et de riz ! " De Lanessan, la colonisation fi-ançaise en Indo'Chinr, Paris, ISDÔ.
(les restrictions que la royauté, sous Charles 1er et plus tard le parlement, veulent mettre à son négoce avec l'étranger, il ne se gène nullement de passer outre. Aussi ses produits se montrent dans tous les ports de l'Europe, qui dans la seule année 1744 lui achète quarante millions de livres de tabac, des milliers de quintaux de poisson pêclié dans les eaux canadiennes, des minéraux, des céréales et des bois. En 1763, ses importations s'élèvfmt à un million et ses exportations à quinze cent mille louis î Un commerce profitable, la vie publique qui coule à pleins bords et l'absorbe, fournissent à son activité un aliment qui manque à celle de nos ancêtres et le détournent des expéditions lointaines. Pourquoi quitterait-il le certain pour s'élancer vers de nouveaux horizons où l'attendent l'inconnu et l incertain ? Enfin, comme si dans cette rivalité tous les avantages devaient se trouver du côté de nos adversaires, lorsque la guerre éclate entre le Canada et la Nouvelle- Angleterre, c'est toujours notre pays qui sert de champ de bataille aux combattants.
Le puritain regarde modestement sa tribu comme le peuple élu de Dieu, qui lui a donné la terre promise en récompense de ses vertus. Pour un rien il s'écrierait : noii fecit talher ortmi nationi ^^^ Cette conviction le i>onfle d'ori>'ueil et lui donne une idée extraordinaire de sa supériorité. Il est un être à part et il lui est permis d'accabler de ses dédains ses voisins indignes de commisération. Et avec ({uelle rigueur ne traite-t-il pas tout ce (jui est au-dessous de hii ! Les nègres demeurent ses esclaves : les Indiens [n^isonniei-s de guern» partagent le sort (k* ces derniers,
11) C'est ce que les ministres ne cessent de lui prêcher.
TNK COMI'AUAISON I H7
et il traite counuc les uns c^t les autrcîs les engagés {indented servants) pendant la durée d(^ leur service. T.e mosaïsme exagéré <|ui domine la Nouvelle- Angletern^ déteint sur tous l(\s actes ordinaires de la vie et rend dilHciles les relations sociales les plus oi-dinaii'es. On s'espionne, on se jalouse, et trouver le voisin en faute est œuvre pie. A voir ces farouches scM'.taires à l'œuvre, on ne dirait pas qu'ils viennent d'un pays (jui aime à s'appeler Merrii old Emj/ancL et qu'ils sont les contemj)()rains des Mervy ivives of Windsor immortalisées par Shakes})eare . Tout ce qui sent la gaieté, la joie de vivre est resté en Angleterre. Fêtes religieuses, fêtes de familles, traditions joyeuses du Christnias et du Ntiv Year, rien de tout cela n'a traversé la mer. La chronique du Massachusetts (1694) enregistre le retour dn nouvel an de cette façon laconi(|ue : '' It U new yeav, wc went t<> irork hetinws.''
On est porté à croire, sur l'autorité de M. de Tocquevilk? tjui a formé les opinions généralement reçues enmatièn* de sociologi(^ américaine. (|ue la démocratie coulait a pleins bords sous If^ régime (juasi ré[)ublicain inauguré par les Winthro]), les Mather, les Roger Williams. C'est là une assertion tro}> absolue. ])eu conforme aux faits et à l'observation. Les colons anglais apportaient avec eux des habitudes, des traditions, et un esprit de caste que la grande poussée populaire anti aristocratique de notre temps n'a pas encore entamée en Angleterre. On ne rompt point subitement avec le passé, héritage Kacré des ancêtres. En dépit de l'indépendance qui formait un trait distinctif du ])ui*itain, il reconnaissait une certaine hiérarchie sociale et s'inclinait devant le nmg et les distinctions honorifiques. Cette déférence pour la nol)lesse se manifeste de maintes façons au
Massachusetts et au Conuecticut. l'est ainsi ({ue la même loi édicté, pour le citoyen ordinaire et le gentilhomme coupables de la même contravention, des peines différentes : pour celui-ci la simple amende ; pour l'autre l'emprisonnement. Des lois somptuaires attestent encore cet esprit de caste. Certaines catégories de citoyens ont seuls le privilège de porter des dentelles, des rubans, des boucles en argent sur leur souliers, tandis que les étolïes grossières sont le partage de l'homme du peuple. Enfin les historiens américains ont constaté qu'au collège d'Harvard et dans plusieurs autres institutions, les noms des élèves prennent rang d'ordre sur le registre de l'institution selon le degré de noblesse de leur famille.
Soumis à l'influence du Nouveau Testament, le Canada se complait à respirer le parfum plus suave de l'Evangile. De mœurs aussi simples que celles de son voisin, le colon normand ou picard n'aurait rien voulu sacrifiei' de ce qu'il était possible de conserver des coutumes de France, susceptibles de donner du charme à l'existence et embellir la vie. Dans les courts intervalles de son histoire que la gaerre ne désole point, le Canada ofïre le tableau d'une société de relations agréables et où se pratique l'hospitalité la plus large, avec une extrême courtoisie pour les étrangers. Le voyageur suédoivS Kalm nous représente nos ancêtres sous les dehors les plus aimables. Le jésuite Charlevoix écrit à la duchesse de Lesdiguières cpie ' les Canadiens ne perdent aucune occasion, de s amuser.'' Leur tempénjment élastique résiste à toutes les causes de tristesse, et la gaieté suit le coureur des bois jus(j[u'aux profondeurs des forêts aux- (luelles il apprend ces gais refrains qui, survivant aux générations successives,. égaient encore nos réunions (k'
t'NK COMI'AIÎAISON l(i!)
famille (M l'etontisseiit, ('oiiiiiic^ un joyeux édio du passé, dans les t'êtes ([ui font tressaillir notre patriotisme. Jamais cette société ne s'est réunie autour du bùcheid'un sorcier, comme cela s'est vu souvent dans la Nouvelle-Angleterre, et si l'on a cru à'un pouvoir surnaturel chez certains individus, c'était là une croyance indécise, sujet de plaisanterie plutôt ([u'objet de terreui*. En 1690, durant l'épidémie de sorcellerie, il y eut dans la petite ville de Salem, Mass., vingt personnes condamnées à mort pour avoir entretenu des relations mystérieuses avec le malin esprit.
Au regard des colonies anglaises, créant elles-mêmes leur gouvernement, la Nouvelle-France accepte 1(? sien tout fait de Paris. Il est implanté à Québec de par le roi et les gouvernés y restent étrangers. 11 est fort rudimentaire : le gouverneur et l'intendant sont tout, se se partageant des pouvoirs mal définis, toujours prêts k s'entre-choquer lorsqueles titulaires sontd'humeur batailleuse. Des instructions venues de France leur tracent, il est vrai, la ligne de conduite à suivre, et si le gouverneur empiète sur le domaine de l'intendant, celui-ci s'empresse de se plaindre au roi (pii reçoit souvent, en même temps, les protestations du premier fonctionnaire contre la conduite de son subalterne armé d'autant de pouvoirs que lui. Ces deux hauts officiers s'appuient sur un conseil à la dévotion de l'un ou de l'autre. D'organisation municipale, il n'en existe point. En dehors de Québec, l'autorité se concentre entre les mains du seigneur qui, avec son droit de haute, moyenne et basse justice, transmet l'impulsion donnée de Québec. C'est là un mécanisme primitif qui a subi le feu de la critique ; mais n'était-il pas, en dépit de ses défauts, le meilleur
170 l'NE COMPARAISON
(|u'il fut possible de donner à la colonie ? En cette matière de constitutions les théories sont de nulle valeur. Le meilleur gouvernement est celui qui est le mieux approprié aux besoins du pays, qui s'adapte le mieux aux exigences d'une situation particulière. Pour l'époque et les nécessités du moment, il fallait un régime énergique, un instrument peu compliqué aux mains d'hommes d'action. Il s'agissait de parer, à l'instant, à toutes espèces d'éventualités auxquelles les lenteurs et les atermoiements d'une assemblée populaire n'auraient pas pu souvent faire face. Au reste, que l'on examine l'ensemble des actes des gouverneurs et des intendants, leurs mesures d'économie interne, leurs ordonnances, et (ju'on dise si une assemblée selon la conception moderne de la chose, aurait agi })lus sagement que le conseil supérieur de Québec.
Ce régime, malgré ses imperfections, aurait suffi pour donner un corps à la vaste concejition de Richelieu et de Colbert qui avaient l'intuition des grands avantages que la France retirerait des colonies. Malheureusement avec le dix-huitième siècle paraît l'école des économistes, hommes plus ))rillants que pi'ofonds, versés dans l'art d'haijiller pompeusement de pauvres idées, de donner une forme scientifique à des paradoxes. Ce sont ces faux savants (pii propagent cette idée fausse : '' Que ''Jes colonies dont les productions sont les mêmes (pie " celles de la métropole, coûtent plus qu'elles ne rappor- '• tent." C'est cet axiome formulé par l'auteur de Y Eh'prit dèf^ Icm que réj)étera bientôt la classe influente, axiome (pii diminue la valeur du C'anada et augmente celle des colonies des Indes. Le même philoso])he qui du fond de son cabinet explicpie les causes de la gran-
UNE COM l'A U A ISON 1 7 1
<U'uret delà (lécadeiice des empires, conclut, eu puilant des causes de la richesse, à la nécessité de la liberté du <()]unierce, car c'est " la concurrence cpii uiet un juste pi'ix aux marchandises et qui établit les vrais rap})orts (Mitre elles," mais ce bienfait il refuse de l'étendre aux colonies. (Jette liberté doit appartenir en privilège à la métropole, car, pour Montesquieu, '* le grand objet des colonies est de faciliter le connnerce à de meilleures conditions qu'on ne le fait avec des peuples voisins avec lesquels les avantages sont réci])roques." Ce n'est pas seulement Voltaire et madame de Ponq)adour ^^ qui poussent à l'alMudon du Canada, mais aussi les classes dirigeantes, la Inneaucratie imbues de ces idées que les colonies n'existent (pie pour le profit du commerce, qu'il ne s'agit point '' de la fondation de villes ou d'un empire," et que les établissements lointains ne sont pas des parcelles du territoire national. Voilà l'état, des esprits l\ Tégard du Canada au dix-huitième siècle, et il n'est pas surprenant que sa perte n'ait })as provoqué de grands regrets. Choiseul lui-même, le seul des ministres de Louis XV^ qui ait été un homme d'Etat, semble en prendre son j)arti gaiement ; mais cette attitude n'estelle pas affectée ? On a lieu de le présumer, lorsqu'on voit ce même Choiseul favoriser, dès 17 ^o, la création à la (Tuyane de la Noamlle - France éqiiinoxiale ^'^^ et déployer dans cette entreprise un zèle (pie jamais ses
(1) Dans son magistral travail sur l'alliance autrichienne, le Duc de Broglie établit jusqu'à l'évidence que Madame de Pompadour a été étrangère aux négociations qui ont rapproché la France de l'Autriche.
(2) Dans le total des embarquements pour la Guyane, relevé au ministère de la marine, nous remarquons ce qui suit : " De mai 1763 à juin 1764, Acadiens, Canadiens embarqués à Hocheforf. à Boviogiw, à Mortaifi', pour ht Guyane, d diverses (époques, o.ôSO.'"
172 INE COMPAKAISOX
devanciers n'ont témoigné pour le Canada. Durant une seule année, la métropole verse dans ces régions meurtrières 10,446 colons, que la fièvre et la famine ont bientôt fait de dévorer. Lorsqu'on songe que pendant cent vingt années, l'émigration de France au Canada s'est élevée à })eine à 8,000 âmes et que celle du même pays, à la Guyane, a dépassé 10,000 en douze mois, on se sent envahi d'une immense tristesse à la vue de tant d'existences sacrifiées inutilement là-V)as, et ([ui auraient été une force si considérable au Canada î
C'est la concentration des pouvoirs en une seule main qui a permis à la Nouvelle France de prolonger si longtemps une lutte désespérée contre la vaste supériorité numérique de sa rivale, ou de ses rivales devrions-nous dire, puisque chacune des colonies anglaises l'emportait sur elle par le noml )re de ses habitants. Mais si les Canadiens du dix-septième et du dix-huitième siècle ne forment qu'une faible légion, comme ils comptent cependant par la valeur, l'honnête ! La guerre fait éclater leurs qualités et nous les montre en haut relief Jamais le dévouement à la patrie n'a été porté plus loin. C'est une société d'élection qui conserve la forte empreinte de son origine, marquée par un choix sévère des colons au point de vue de la moralité, de l'intelligence et de la force corporelle. Les émigrés du dix-septième et du dixhuitième siècle n'avaient rien de commun avec ceux de nos jours. Il fallait à ceux-là cet audace, cet œs triplex qu'Horace attribue aux hommes qui osèrent les premiers affronter les périls de la mer, pour les pousser hors de leur [)ays, à la recherche d'une patrie nouvelle, oii tout était à créer, dans des conditions pénibles, avec l'inconnu et son cortège de tera^eurs. C'était au Canada
uni: comi'akaison 17.'^
comme dans ht Nouvelle- Aiii»'IetcTre, des homnuis (rélitc <jui entreprenaient ec^tte lutte corps a corps avec la .sauvagerie et les misères sans nombre d'un nouvel ëtablissement. Il n'est pas étonnant qu'il soit sorti de cette sélection deux races vivaces, remarquables à des titres dissemblables, mais dont le type s'est conservé sans alliage seulement sur les bords du Saint-Laurent.
Ces deux rejetons de la France et de l'Angleterre furent animés de sentiments bien différents à l'égard de leur métropole respective Les fils des Normands, des Picards et des Parisiens, transplantés sur les bords du Saint-Laurent, enveloppent leurs pays d'origine d'une affection plus forte que toutes les épreuves, bien faites pour l'aliéner, et qui survit à la séparation que la France fit si peu pour prévenir. Les Anglo- Américains cuirassés d'indifférence, se détachent de jour en jour des liens de parenté, et finissent par s'arracher violemment eux-mêmes des bras de la mère-patrie.
Le duel engagé, sous le drapeau des deux métropoles, entre les Anglo-Américains et les Canadiens-Français, a été long, cruel et accablant pour les uns et les autres. Certes, le sort des premiers n'était pas enviable durant la lutte, mais ils l'avaient voulue. N'étaient-ils pas les agresseurs ? ('ombien plus dur le sort de nos ancêtres ! Leur pays sert toujours de champ de bataille. L'invasion avec ses ruines s'ajoute aux horreurs habituelles de la guerre qui leur enlève jusqu'aux dernières gouttes de sang. To/it le monde soldut ! Telle est la loi au Canada tandis que les colons anglais, après avoir fait face aux exigences de la situation, voient encore des bras employés aux travaux ordinaires de la vie. Il faut chez nous que la femme remplace l'homme aux champs pour éloigner
la famine, pendant que la population nulle s'épuise lentement et glorieusementen des combats terribles. C'est le dévouement (j[ui lutte ici avec des traits qui le haussent jusqu'à l'héroïsme, car il pressent dans les dernières phases de la guerre de Sept- Ans, l'inutilité de ses efforts et dans ses dernières victoires le prélude de l'agonie suprême. O ! quelle sera éternellement vraie cette observation de l'écrivain qui, après avoir étudié les luttes des Français aux Indes et au Canada, s'écriait : " Là, ce sont quelques hommes qui se distinguent : ici, c'est tout nu peuple qui se montre grand ! "
(^HAPITRE XIX
LA RKVOLl riON
Les frais de la guerre de Sept-Ans provoquent une querelle entre l'Angleterre et ses colonies. - Celles-ci ne veulent pas accepter les taxes que le parlement leur a imposées. — L'acte du timbre est abrogé. — Autres mesures vexatoires. — Congrès tenus à Philadelphie en 1774 et en 1775. — Batailles de Lexington et de Bunker Hill. — Invasion du Canada, — Déclaration de l'indépendance des colonies, le 4 juillet 1776.
Le cri de triomphe ([ue poussèrent, à Boston et à Londres, les vainqueurs de la puissance française en Amérique, avait à peine fini de retentir (|u'un sourd murmure de mécontentement courait d'une colonie à l'autre. La victoire de FAngieterre avait été achetée au prix d'énormes sacrifices et si la Grande- Bretagne était à l'apogée de son pouvoir ; si la politique de Pitt lui avait donné la souveraineté des mers, et un immense empire colonial, elle avait aussi creusé un gouffre dans le trésor. Oii trouver le moyen de le remplir ? Lord Gren ville, qui avait remplacé ce grand homme d'Etat, crut qu'il devait demander aux colonies de prendre leur part du fardeau, comme si elles ne s'étaient pas déjà, elles aussi, saignées à blanc pour parer aux frais de la dernière guerre.
Au lendemain du traité de Paris le parlement, secondant Lord Grenville, passa l'acte du timbre (1705) qui
frappait (11111 certain droit peu onéreux tous les billets, effets de commerce et conventions emportant hypothèque. Le Stamp Art comportait dans son application la reconnaissance par les colonies d'un principe auquel elles répugnaient fortement. Le parlement, disaient-elles, outrepasse ses pouvoirs en nous taxant sans notre participation au vote de l'impôt.
C'était un argument irrésistible et irréfutal)le qui dénotait chez ceux qui s'en servaient une grande habileté. S'ils étaient sujets de la Grande-Bretagne, ils devaient l'être à tous les points de vue, pour les avantages de cette qualité et pour ses charges. Tous ces colons, qui avaient organisé leur régime politique sur les principes de la constitution anglaise, ne reconnaissaient comme légales chez eux que les taxes votées par leur législature. Le parlement venait heurter carrément cette doctrine passée à l'état d'axiome en Angleterre et pratiquée en Amérique. Il fallait que les hommes politiques anglais de l'époque fussent bien aveuglés par leurs intérêts pour soutenir la thèse contraire en ce qui concernait les colonies et surtout pour croire que les fils des puritains, qui avaient renversé Charles let Jacques II pour revendiquer ce dogme si essentiellement anglais du vote de l'impôt par le peuple, se soumettraient à la tyrannie du parlement.
Ce conflit d'idées entre la métropole et ses colonies avait été précédé par un conflit d'intérêts. Il y avait longtemps que leurs rapports se sentaient d'une méfiance réciproque ; on n'envisageait plus de la même manière, à Boston et à Londres, la politique coloniale. Querelles de famille, disait-on, que tout cela ; mais on oubliait que les querelles entre parents convoitant le même
LA lU-lVoLUTloN 177
avantage sont somciit I(\s plus (liHi(*il(rs à apaiseï*. J^es proniiors (lisseiitiTiioiits reniontaiont à l'aiiiic(^ 1651, aux anciennes mosurt^s votées par le parlement poiurestreiiHlre la lilx^vté eonuuereiale de ses 2:)()ssessioris (i'outre-iner. Après la eliute^ de CJharles P^", la classer mercantile (îomnuMiça à aeipiérii* de riiifiiience à la chambre des communes, et elle s'en prévalut pouimonopoliser, au détriment des colonies et au profit de la (Irande -Bretagne, le commerce et la navigation des deux côtés de l'océan.
On se soumit alors à Boston, à CUiarleston et à New- York, à une réglementation que l'on regardait comme vexatoire, parce qu'on était trop faibh^ poui' y résister et parce qu'on trouvait moyen d(> l'éluder. Aussi, est-il vrai de dire que ces différentes lois, qui forçaient les colons à ne faire le commerce que par l'entremise des Anglais, ne les frappaient pas aussi vivement que la levée d'une taxe votée sans leur concours.
Le parlement, d'une mesure restrictive à l'autre, en était arrivé à ne regarder la création des colonies que comme un moyen d'enrichir la métropole. C'étaient des tributaires que l'on cherchait et peu importait leurs plaintes et leurs remontrances. Leur rôle était de se faire consommateurs de marchandises anglaises. Pitt, lui-même, le grand admirateur des hommes de 1774, ne voulait pas (][u'il fut permis aux colonies de fabriquer quoi que ce fût, " pas même un clou," ajoutait-il. C'était là, au reste, les idées que les économistes du dix-huitième siècle avaient mises partout à la mode en Europe. Comment pouvait-on accorder aux Anglo- Américains la participation au vote de l'impôt, alors que l'on proclamait que la seule raison d'être des colonies, était le profit de leur métropole '{ 12
178 LA HKVOI.UTION
Mais le parleiDent n'avait pas sous ses ordres une race malléable, disposée à prendre l'attitude <p'il plairait aux ministres du roi de lui imposer. Il avait à traiter avec des individus, héritiers du génie positif des Anglo- Saxons, aussi âpres au gain que les marchands de Londres et de ïiverpool, et n'entendant nullement se laisser tondre sans crier. Un éclat était à prévoir et l'Angleterre aveugle ne tit rien pour le prévenir.
Il existait donc un courant de mécontentements qui n'étaient pas inconnus des ministres de (leorge III, mais leur mépris pour l'opinion des Bostonnais et des Virginiens était profond. Si leur audace les portait à des coups de tête, pensaient-ils, la vue de quelques habits rouges ferait tout rentrer dans l'ordre. Il n'était donc pas question de faire de la politique d'apaisement et de conciliation. Cependant c'était bien la politique indiquée, car les esprits étaient aigris par les interventions antérieures du parlement toujours inspiré par ses intérêts. La réglementation du conunerce ne constituait pas leur seul grief. Longtemps avant les troubles de l'acte du timbre, le bureau des colonies avait imposé la traite des noirs à la V^irginie, la province la plus royaliste, et à ses voisines qui l'interdisaient, non par principe humanitaire, mais parce (qu'elles avaient un surcroît d'esclaves.
La Virginie fit entendre protestations sur protestations. Elles restèrent lettres mortes, car l'Angleterre continuait à la forcer de recevoir les cargaisons de noirs enlevés par ses négriers sur les côtes de l'Afrique alors (|ue les hommes d'Etat anglais dénonçaient l'esclavage.
L'hommage de la con(|uête du Canada que la mèrepatrie semblait faire à ses colonies n'était à leurs yeux
F. A lîKVOlJriON
411 une amère ironie. Qu'on rotireraient-clles en échange (l(\s trente millions de louis dépensés en frais de guerre { La fermentation des esj)rits était à son plus haut point lorsque ]:)arvint (Mi Virginie la nouv(^>lle d(^ la sanction par le roi du ^inurp ad. Sa législature^ alors.
PATRICK HKNRV
en session s'agitait sous le coup de sentiments divers c[ue l'éloquence de Patrick Henry chauffait à l)lanc. C'est une des grandes figures de la révolution américaine, que celle de cet agitateur né pour jouer un autre rôle que (^elui (|ue lui avait fourni jusque-là une
180 I.A RÉVOLUTK)X
obscure plantation anglaise. 8on heure venait de sonner; il sut en profiter pour se couvrir de gloire. Trois propositions préparées par lui demandaient à la législature d'affirmer les droits de sujets britanniques des colons et de protester contre les actes du parlement.
Au cours de la discussion, Henry emporté par son audace eut un mouvement oratoire qui fit tressaillir ses auditeurs, et qui est resté célè])re dans les annales de l'éloquence américaine.
Reportant sa pensée sur le roi, auquel on faisait remonter la responsabilité de l'acte vexatoire, il s'écria : " César eut son Brntus, Charles /^' son Cromwdl et George m .... - Trahison ! trahison ! " clama le président de la chambre, mais Henry continuant son discours ajouta ce correctif inattendu, qui cachait mal la menace, et George III devrait profiter de leur exemple. Si cela est de la trahison, tirez-en pa/'ti.''
Si la Virginie, province la plus royaliste des treize colonies, accueillait avec ime telle opposition les actes du parlement, que ne devait-on pas attendre de la Xouvelle-Angleterre ou dominait l'idée démocratique ? V^oilà la pensée qui se présentait à l'esprit de tous les hommes sensés en dehors de la coterie de la cour. Elle était aussi juste que naturelle, et les événements ne tardèrent pas à la justifier, car les ministres anglais apprenaient peu de temps après, la réunion à New- ^\)rk, au mois d'octobre 1765, d'une assemblée de délégués venus de tous les grands centres du pays.
(Jette assemblée se hâta de se faire l'écho des remontrances de la Virginie et d'y joindre ses protestations contre les ministres du roi. (^ette attitude menaçante produisit un certain efiet à Londres.
LA IIKVOLIÎTFOX |S|
I.6S espi'its les plus ëminonts passeront coiuhiiniuitioii sur la eonduite du gouvernenient. I>urke, Pitt et- Camdcni se firent les avcx^ats des sujets anglais d'outremer ; le premier dans un diseours enflaïunié, j)lein d'audace, (lé(*lara (jue s'il avait été en Améri(|ue il aurait fait cause eonnnune avec les protestataires. L'opinion publique se rangea à l'avis de Pitt et de Hui*ke, et la pression exercée sur le luinistèrc^ fut si grande, (ju'ils mirent le slanrp a et de côté (]7(U>).
("était une victoire pour les mécontents, mais an lieu de s'en donner le mérite, ils l'attribuèrent à leurs amis de Londres. Dans un de ces élans d'enthousiasme si fréquents aux jours des grands mouvements populaires, la reconnaissance publi(|ue aux colonies décida de commémorer la réconciliation de la mère et de la tille, naguère })rêtes à s'cmtre-égorger, en élevant des statues à Burke et à Pitt. Cette bonne entente fut de courte durée, car (xeorge ITI et ses ministres, forcés de céder un instant sous l'orage, n'cm persistèrent pas moins dans leur détermination d'iuunilier l'insolence des marchands de Boston et d'atHrmer le droit du par-lement de taxer les sujets du roi où qu'ils fussent.
Profitant de l'absence aux ( V)mmunes de Pitt, devenu lord ('hatliaui, et dont l'immense influence faisait (obstacle à ses projets, le ministère, à la session de 1768, imposa des droits sur le thé et auti'cs articles de consonunation aux colonies. De suite l'agitation reprit de plus belle en Amérique, et (juehiues fauteurs de troubles tirèrent partie de la fautt^ du gouvernement de (xeorge II 1 pour souffler la sédition. On n'en était plus au temps où les puritains proscrivaient l'imprimerie. A cette époque, soixante journaux environ se publiaient en Virginie et
182 LxV RÉVOLUTION
dans la Nouvelle-AiigleteiTe, (lisciitant les questions (l'intérêt public avec une intelligence et une entente des affaires qui auraient fait honneur aux pays les plus avancés de l'Europe. A la tête des agitateurs se faisaient renianjuer des honnnes de la plus haute valeur et qui étaient ]>ien supérieurs en force intellectuelle aux ministres anglais.
Pendant que Patrick Henry tenait les Virginiens en état d'effervescence, John Hancock, Samuel et John Adams dirigeaient le mouvement dans la Nouvelle- Angleterre. A mesure ([ue les événements marchent — et ils se précipitent au pas de course des révolutions — de nouveaux acteurs entrent en scène. A Boston surtout, l'agitation monte et gronde, lorsqu'un incident imprévu vient encore l'intensifiei*. La populace se porte un jour (mars 1770) contre un poste de sentinelles, insulte les soldats, cherche à leur enlever leurs armes, (^eux-ci mis en état de légitime défense, font feu sur leurs agresseurs dont deux toml)ent sous les balles. (/Omme dans les temps d'excitation populaire, l'imagination surchauffée donne des proportions énormes aux moindres événements, cette collision prit ])ientôt dans les récits du peuple, les apparences d'une tuerie que l'on appela le niassacre de B(Mou. Du côté de la (Irande- Bretagne, on prenait connue un stnpide plaisii' à ne pas tenir compte des protestations des Américains.
En 1770, un acte du parlement avait décidé (|u(^ U\s causes politi(|ues coloniales pourraient être jugées (mi Angleterre, s'il y avait lieu d'appréhendei' des dénis de justice à Boston, à Philadelphie et à Richmond, étant donné l'état des esprits, mais la proposition contraire n'était-elle pas également vraie, si les procès des
accusés s'iiistruisciiout h Ivondres ou à l^iverpool. Il y avait cotte aggravation (mi plus dans c(? (lernier cas, qu(î les Anglo- Américains ne serraient pas, <iu-(l(ilà<lo l'océan, jugés par leurs paiis an sens de la (xrande Charte.
Durant cette même aiuiéc^ 1770, Lord Nortli supprimait un(^ partie des impôts votés à une session précédente, ne conservant qu(^ l'impôt sur le thé, pour bien affirmei' le droit de la métropole de taxer ses sujets d'outre-mer.
(Test à ce moment (jue se constituèrent dans toutes les villes de la Nouvelle-Angleterre ces célèbres associations connues sous le nom de : Fils de la liberté, dans les- (pielles s'enrôlèrent malheureusement des gens sans aveu, avant tout à i^aî>rier à un bouleversement. On résolut aussi, pour atteindre la mère-patrie à son point le plus sensible, de ne })lus acheter de marchandises anglaises, dans le but de remplacer ces dernières, le patriotisme fit décréter que l'on ne mangerait plus d'agneau afin de trouver dans l'élevage des moutons la laine nécessaire à la confection des étoffes d'habillement. ^'^
(^ette proscription frappe aussi le thé (|ue la métropole entreprend de vendre elle-même, personne en Amérique ne voulant faire le conmierce de cette denrée. A New- York, on fit très mauvais accueil aux navires ({ui en apportaient et (jiii durent l'etourner en Angleterre sans avoir pu débar(|uer leurs cargaisons. A (yharleston on le laissa pourrir dans des caves humides ; à Boston, des hommes masqués en versèrent trois cent-
(1) Nos patriotes canadiens de 1837 se condamnant à ne porter que des étoffes de fabrication indigène, et en formant k Montréal, un club des Fils de la liberté, s'étaient évidemment inspirés de la conduite des Américains. Dans le même ordre de choses, il est à remarquer que les résolutions de l'assemblée des six comtés, tenue à Saint-Charles, reproduisent le préambule de la déclaration de l'indépendance.
184 LA KÉVoLl'TloX
cinquante caisses dans le port de cette ville. On donna à cette dernière démonstration le nom de Boston tea fxirtif.
En 1774, un congrès, la première assem))lée américaine de ce nom, se réunit à Philadelphie pour délil^érer sur la situation. Il énumère ses griefs contre l'Angleterre, parmi les(|uels figure le reproche d'avoir laissé aux Canadiens le libre exercice de la religion catholique. Une déclaration des droits, espèce d'ultimatum posé à hi métropole, tennine ses travaux et les congressistes se séparent avecî l'entente (ju'une autre convention se l'éunira l'année suivante.
Leurs travaux avaient été si remarquables que le grand C'hatham, après en avoir pris connaissance, s'écriait : " fl'ai étudié et admiré l'œuvre des plus grands esprits du monde antique ; je ne trouve nulle part réunion d'hommes qui aient égalé les membres du congrès, v^w sagesse, en puissance de raisonnement et en logicpie dans leurs conclusions."
('omme en temps de révolution tout marche de façon à dérouter les prévisions humaines, il se produisit, avant la réunion du nouveau congrès, un conflit inattendu entre les troupes anglaises et les milices coloniales. liC général Gage, qui commandait à Boston, apprenant que les Américains avaient concentré des munitions à Ooncord, donna ordre au colonel Smith de s'en emparer. Les milices allaient être surprises sans la bravoure et l'intelligence de Paul Jievere (jui, s'échappant de Boston, courut prévenir les insurgés de Lexington (^t de Concord de se tenir siu* leurs gardes.
Le colonel Smith se met en route avec toute l'assurance que déploient souvcmt hvs ofhciei's^ des a;i'mé(\'<
LA KÉVOLITTION 18-")
rcgiilièi'(îs lors([uïLs ont (lc\s milices à (îonihattre. !Sfi niarche paraît d'abord justifier sa confiance, et il a facilement raison de qiiel([ues groupes épars à Lexington, village cpi'il lui faut traverseï' pour arriver à (.■oncord. Mais l'alarme a été donnée ; de toutes parts surgissent des minât e m en qui embus((ués d (arrière les arbres, les haies et les rochers, fusillent sans dangcn* les Anglais massés en colonne. Ceux-ci n'atteignent le but de l'expédition (|u'avec peine. Leur retraite^, s'effectue dans le désordre et ils rentrent à Boston, défaits et déc(mttts. Tel fut le premiei* choc entre les Anglais et les rebelles (19 avril 1775) et il remplit les Américains de joie et d'orgueil. Deux mois après Lexington, nouvelle rencontre à Hunker Hill, (éminence qui connnande Boston), occupée par les Américains et d'où (lage veut les déloger. Deux fois, il mène ses soldats à l'assaut des retranchements qu'il ne réussit à enlever (pi'après un troisième effort et des sacrifices énormes. C'est une victoire chèrement achetée et qui ne décourage pas les vaincus peu éprouvés dans cette bataille. Les troupes insurgées voient des renforts arriver de toutes parts et elles comptent dans l'enthousiasme provoqué i)ar ces premières actions avoir bientôt raison de l'ennemi.
L'affaire de Lexington fut connue l'étincelle ([ui allume les grandes conflagrations. J ^'indignation se répand de proche en proche ; partout l'on court aux armes : les tièdes se laissent emporter et le même sentiment anime tous les lial)itants du pays. La Caroline du Nord rompt avec l'Angleterre, proclame son indépendance et les autres colonies suivant son exemple se constituent, elles aussi, peu d(* temps après en Etats *' autonomes.
186 LA KÉVOLUTIOX
Le sort eu est doue jeté : les négoeiateurs vont eéder la place aux soldats. Le cougrès de 1775 parlaut, pour la première fois au uoui des United Colonies, tend encore, il est vrai, la branche d'olivier aux ministres du roi. Mais il compte si peu sur le succès de cette démarclie in extremis, qu'il se met vigoureusement à l'œuvre pour organiser la résistance à l'autoî'ité anglaise sous la direction des hommes les plus considérables, créant une espèce de dictature, au ris(|ue de l^lesser les susceptibilités des Ktats si jakmx de leurs droits et (jue cette concentration de pouvoii's pourrait alarmer, eux si prompts à ressentir tout empiétement sur leurs privilèges. ^^' En tin, pour complétei' l'œuvre de la défense nationale^ il nomme (19 juin lll-y) George Washington, généi'alissime des armées en voie de formation. De tous les officiers américains, c'est le plus digne d'occuper cette haute charge. L'expérience (|u'il a acquise dans les guei'res contre les Français, sa modération, sa pru- <lence, le placent au-dessus de ses compagnons d'armes. ( -et acte du pouvoir suprême inspire un nouveau courage aux milices, hères d'obéir à un tel chef II quitte [Philadelphie après sa nomination poui' se rendre à New- York, (ju'il place sous le commandement du général Schuvler et court ensuite à Boston pour travailler ;i la l'éoi'ganisation de l'armée.
L'audace caractérise les débuts des iVméricains dans (^es hostilités. Non contents de tenir tête chez eux aux Anglais, ils forment le dessein de s'emparer du ('anada.
(1) (''est le Congrès de 1775, qui a donné aux troupes américaines le nom de Continental anny. Son papier-monnaie décoré de la môme <'ï)ithète, donna lieu lorsqu'il fut déprécié à sa dernière limite, à l'expression : f flon't cfirr ft confinenfal.
LA KKVol.rTloN" 1 S7
\jV (oloiiol Ktlian .VIloii, (jiii, an |)i"iiit(Mn[)s, (M) mai 177.")), s'est emparé, j)ai' un coup de main, (\i's forts de Tie(mderoga et de la Pointe-îi-la-ClKn'(»lui(\ persuade^ au congrès (ju'une action prompte rt décisive, fxuit lui donnei* le ('anada. Cette proposition agrée à ses membres (jui décident de lancer contre (îctte province deux corps expéditionnaires, l'un j)ar la voie du lac Cliamplain sous les ordres de Montgomery, et l'autre obéissant à Arnold par c(^lle des l'iviéres Kennébec et Chaudière. L'automne de l'année 1775 vit les Américains fondre sur la partie sud du Saint- Laurent. 8'emparei* des forts Cliambly et Saint- Jean fut une affaire de quelques semaines et ce succès leur ouvrit la l'oute de Montréal. Le général Carleton, gouverneur <lu ("anada, résolut de s'opposer à leur marche envahissante. Mais ses troupes ne pouvant tenir devant l'ennemi durent battre en retraite. Les Américains traversent le fleuve, enlèvent Montréal, se rendent maîtres de la rive nord, n'éprouvant nulle [)art de résistance sérieuse. Ils arrivent à la tin de décembre sous les murs de Québec oii Carleton, ({ui avait échappé aux Américains, grâce à (]uelques soldats canadiens -français, était venu s'enfermer. Nos lecteurs au courant de l'histoire du Canada savent ce ([ui se j)assa alors. Il nous suffira de leur présentei' sommairement la suite des faits. Montgomery voulut surprendre la ville durant la nuit du :]1 décembre 1775. t^endant qu'Arnold, qui l'avait rejoint sous les murs de Quel )ec, attaquait la porte Saint-Jean, son frère d'armes tente de pénétrer dans la place pai" la barrière de Près-de-Ville, sise au bord du fleuve, au ])ied de la citadelle. Les Canadiens l'arrêtèrent dans sa course et repoussèrent l'assaut. Montgo-
niery paya de sa vie cette audacieiLse entreprise. Québec et le Canada étaient sauvés, et l'Angleterre doit certainement la conservation de sa colonie en cette circonstance aux Canadiens, si habilement conduits par leurs braves officiers Dambourgès et Chabot. Voilà un fait d'armes (pie ceux de nos concitoyens qui paraissent si heureux de vivre sous le drapeau anglais devraient connaître, ou ne pas agir comme s'ils l'avaient oublié, s'ils ont étudié l'histoire. L'expédition se termina donc par un désastre. Le froid, le manque de vivres et la maladie décimèrent l'armée qui avait été bien près de s'emparer du Canada, (vette campagne semble au premier abord ne pas avoir eu sa raison d'être, car les Américains en détachant \m corps de troupes si considérable de l'armée principale, l'afïaiblissaient beaucoup. Le congrès s'était fait illusion sur les sentiments des Canadiens à qui il avait écrit que s'ils faisaient cause commune avec les rebelles, leur religion recevrait toute la protection désirable. " Saisissez, disait-il, l'occasion que la Providence elle-même vous présente. Osez être libres. Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n'ignorez [)as qu'il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de toute faiblesse ceux que son amour unit pour la môme cause. Le^ cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de (^atholi([ues et de protestants, et cependant ils jouissent d'une paix parfaite ; grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur hbei'té, ils sont en état (k^ défier et même d(^ détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir."
I,A KKVOLlI'riON IM)
Mais ce inéme c()îi<>i'ès (1775) oiihliait quo celui qui l'avait précède en 1774 inettait'au nombre de ses griefs, dans une requête à Georges 111, le fait (|u'il avait permis aux Canadiens de "pratiquer cette religion qui avait inonde de sang la (Irande- Bretagne et répandu rinq)iëté, la bigoterie, la persécution, le meurtre et la sédition dans toutes les parties du monde. "
En présence de ces paroles contiadictoires, les Canadiens (]ue l'Angleterre avait cherché à se concilier par* Yacte dr Québec, qui leur donnait nn conseil législatif où figuraient un certain nom])re d'entre eux, permettait l'exercice plus complet de la liberté religieuse et leur rendait les lois civiles françaises, se renfermèrent, les \ms dans une prudente neutralité, tandis que d'autres prirent carrément partie pour Carleton qui avait su gagner l'amitié des gens influents du pays. Un j^etit groupe fit cependant, cause commune avec les Américains. A ces partisans du congrès, le Canadien né malin comme le Français, donna le nom de Congrégainsies.
Douze ans s'étaient écoulés depuis le traité de Paris, et le souvenir des horreurs de la guerre qui avait séparé nos ancêtres de la France, était encore vivace dans leur esprit. Or, à qui devaient-ils tous ces malheurs, si ce n'est surtout aux Bostonais, leurs ennemis de plus d'un siècle ? Sans affection pour les Anglais ils voyaient encore dans la main que leur tendaient les rebelles, cette épée jadis si souvent tournée contre leurs poitrines.
Washington, après avoir mis en bonne voie l'œuvre de la réorganisation des troupes, se rend au camp des insurgés, près de Boston, dans le dessein de chasser les Anglais de cette ville. En quelques heures, la nuit, ses soldats fortifient les hauteurs de Dorchester qui dominent
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la place. Howe, le successeur de (lage, craignant (rétre écrasé, se hâte de s'embarquer pour Halifax avec ses troupes et environ quinze cents loyalistes, réfugiés auprès de lui pour échapper aux mauvais traitements des rebelles. Par une étrange contradiction, les Américains qui levaient l'étendard de la révolte au nom des grands principes de la liberté, faisaient endurer à ceux d'entre eux qui ne partageaient pas leur manière de voir, une persécution bien pire que celle qu'ils reprochaient à l'Angleterre. ^^^
]S1 ous sommes arrivés au point culminant de la crise dont l'origine remonte à 1764. Il y a douze ans (^ue l'on s'épuise en récriminations d'un côté, et en une résistence obstinée de l'autre. Les Américains ont perdu tout espoir de reconciliation, et leur esprit s'est habitué, par degrés, à accepter l'idée de la séparation avec la métropole, extrémité qui leur paraissait impossible aux premiers jours de l'agitation. Jusqu'ici la résistance n'a eu pour objet que la défense des droits communs à tous les sujets anglais, avec l'arrière-pensée, sans doute, de passer de la résistance à l'agression si justice ne leur était pas rendue. A la tin de l'année 1775, la rupture est un fait accompli; il ne reste plus qu'à la ratifier. C'est à quoi s'occupe le congrès de 1776 réuni à Philadelphie.
Le 4 juillet 1776, date mémorable enti-e toutes aux
(1) Les colons loyalistes, qui étaient restés fidèles à la Grande-Bretagne, furent forcés de quitter la Nouvelle-Angleterre. Ils vinrent s'établir au Nouveau-Brunswick, à la Nouvelle-Ecosse et dans le Haut- Canada. Carleton, dans la Baie des Chaleurs, doit sa fondation à un contingent de ces victimes de la révolution, dont les biens furent confisqués. Le roi Georges III leur donna des terres, à titre de compensations. Le plus célèbre de ces émigrés fut sir William Johnson, qui commanda les sauvages durant la guerre de la révolution.
Ktats-lTiiis, il (iéclaie au moiidcî (juo les plus jouiies (l(\s colonies fondées parles Europé(Mis, (le[)uis la découverte de Colomb, |)rennent j)lace avant leurs aîné(\s parnii les nations de la terre.
La déclaration de l'indépendance des Etats, préparée par Jc^fferson, est comme la (Irande CJiaite des libertés américaines ; mais elle est loin d'avoir dans sa forme la simplicité de l'acte que les barons normands arrachèrent à Jean- Sans-Terre.
Son préambule se dévelo[)pe dans (juel(pu^s i)lu'ases sonores affirmant : que tous les hommes sont créés égaux et dotés, par le Créateur, de certains droits inaliénables parmi lesquels figurent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Puis, suit une longue énumération des griefs — au nombre de vingt-six — dont il a été impossible d'obtenir le redressement. ^'^ Ce document était bien en situation, mais que cette évocation des principes primordiaux, bases des sociétés sonne faux se mêlant aux bruits des chaînes des esclaves noirs et rouges, hommes pourtant créés égaux et dotés, au même titre que les blancs, de certains droits !
Au moment de la déclaration de l'indépendance, un immense chemin avait été parcouru ; les treize colonies sont devenues treize états indépendants, et le congrès, composé de leurs délégués siégeant à Philadelphie, s'occupe d'organiser la défense commune.
(1) Outre l'acte du timbre, l'acte Imposant des droits sur le thé, le plomb et le verre, l'acte qui permettait de juger les cavises coloniales en Angleterre, les Américains comptaient au nombre des mesures vexatoires ou tyranniques, le Quartering act qui les forçait de loger gratuitement les soldats anglais envoyés à Boston et ailleurs pour les tenir en respect, et la loi qui fermait le port de Boston à la navigation.
Cette lutte engagée contre l'Angleterre, ressemble à un défi jeté au sens commun, tellement la disparité des forces des deux ennemis est grande. Le congrès n'en a cure et, plein d'audace, il contracte des emj)runts, appelle sous les drapeaux tous les hommes valides de seize à cinquante ans, négocie en sous main avec les gouvernements de France et d'Espagne, pour obtenir leur intervention armée en faveur de la jeune république. D'une usur})ation de pouvoir à une autre, — car il n'a aucun mandat défini, — il arrive à créer une dictature collective, justifiée par la crise suprême où se trouve la nouvelle nation.
I^a fortune a souri jusqu'ici aux Américains dans leur lutte contre l'Angleterre, mais voici venir pour eux des jours bien sombres qui vont diminuer l'enthousiasme né à h\ suite des affaires de Lexington et de Boston.