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SYSTÈME JUDICIAIRE

Dans la plupart, c'est le peuple qui est censé choisir ses juges, mais en réalité ce sont les brasseurs d'affaires électorales — gens le plus souvent les moins recommandables — qui désignent les candidats aux fonctions judiciaires. Celle-là est bien la plus dangereuse des innovations de la démocratie, exposant la justice aux pires soupçons. Cette manière de choisir les magistrats n'en fait-elle pas les esclaves des politiciens ; n'oblige-telle pas les juges pendant la courte durée de leurs fonctions, à ne rien faire de nature à nuire à leur réélection ? La reconnaissance envers les organisations dont ils sont les créatures ne les lie-t-elle point à se soumettre, dans l'administration de la justice, à des ménagements et à des compromis incompatibles avec l'honneur des tribunaux. L'indépendance de la magistrature, qui est la première sauvegarde de son honnêteté, a reçu un coup fatal le jour oii elle est devenue fonction élective. Il est difficile de comprendre comment les Américains, qui n'osent jamais faire fonds sur la probité humaine, ont pu consentir à accepter un principe qui en est le plus sûr destructeur ?

CHAPITIIK XXIV

Washington, élu président des Etats-Unis, organise le gouvernement sur les bases de la nouvelle constitution. — Harailton et Jefferson, chef de deux partis rivaux, entrent dans son cabinet. — Lutte entre les fédéralistes et les partisans des droits des Etats.

L'organisation des pouvoirs publics une fois terminée, il s'agissait de soumettre les institutions nouvelles à l'épreuve de l'application afin de rétablir l'harmonie et donner à l'esprit pratique des Américains tout son essor. Qui appellerait-on à la suprême magistrature pour inaugurer l'ère nouvelle ? Il ne pouvait y avoir qu'une réponse à cette question, et tous les yeux se tournèrent vers l'illustre Washington, de beaucoup la plus haute personnalité du pays. Cet honneur ne l'attirait nullement ; l'âge pesait déjà lourdement sur ses épaules et la retraite avait plus d'attrait pour lui que le pouvoir. Il lui fallut, cependant, céder au désir unanime de ses concitoyens qui le portèrent deux fois à la présidence et le contraignirent de mettre, au prix de son repos, un glorieux couronnement à sa carrière.

Il devint nécessaire de déterminer, au début, la physionomie qu'il conviendrait de donner à la présidence. Participerait-elle de l'éclat de la royauté, ou bien se renfermerait-elle dans une simplicité puritaine ? Les

avis étaient partagés. Le sénat proposa de donner au président le titre d'altesse, mais ce mot sentait trop la monarcliie, et l'auU^e chambre refusa de l'accepter. L'usage prévalut de ne l'appeler que : M. le président. Washington, bien que d'origine aristocratique, répugnait à toute appellation pompeuse. Les chambres lui avaient voté une garde d'honneur, et lorsqu'elle vint se mettre à sa disposition, il répondit simplement, en refusant ses services, qu'il ne voulait d'autre protection que l'affection de ses concitoyens. Cependant il entoura la présidence d'un certain décorum que la démocratie fit disparaître plus tard. Il n'était pas accessible à tous venants comme le sont les présidents de nos jours. Un code d'étiquette réglait les audiences qu'il accordait et il se rendait au congrès dans un carosse trainé par six chevaux. La société du temps se plaisait à donner à sa femme le titre de lady Washington ; c'était le dernier vestige des mœurs aristocratiques de l'état colonial.

Le président, qui ne se dissimulait ni la grandeur ni la difficulté de sa mission, réunit auprès de lui tous les hommes de valeur. Il lui fallait leur concours pour faire face au péril de la situation. Le congrès avait créé quatre ministères : Au département des affaires étrangères (aujourd'hui secrétariat d'Etat) il appela Jefferson ; aux finances, Hamilton ; à la justice (département de VAttoniey General), llandolph, et Wilson à l'intérieur. A ces ministères ont été ajoutés depuis ceux de la guerre, de la marine et des postes.

Washington, élu président par le vote unanime des Américains, caressait le vain et naif espoir qu'ils ne connaitraient jamais l'esprit de parti. Ils devaient, hélas !

le pousser à ses clernières limites, et à ses derniei's îihiis. C'est cette candeur (|ui le porta à faire entrei* dans sou cabinet deux liouuiies aux idées diamétralenient

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opposées qu'il ne tarda pas à voir aux prises : Hamilton et Jefferson. Ce dernier, de retour de Paris depuis peu de temps, avait senti ses instincts de démocrate

s'exaspérer au contact des jacobins, bien qu'il fût loin (le partager tout leur radicalisme. C'était l'avocat le plus habile et le plus ardent de la doctrine des droits d'Etat, et le chef des républicains *^^ dont les idées n'avaient rien de commun avec celles du parti qui aujourd'hui porte ce nom aux Etats-Unis. La doctrine contraire était représentée par Hamilton, le plus en vue des fédéralistes. Il voulait au dessus des Etats un gouvernement constitué sur de larges bases, et concentrant en lui la vie et l'énergie nationales qui de là rayonneraient vers les extrémités. C'était un centralisateur ennemi de tout compromis, tandis que pour Jefïérson l'autonomie des Etats primait l'importance du pouvoir central. Par égard pour Washington, Hamilton s'abstint d'abord de répondre aux provocations de Jefferson ; mais à la fin, poussé à bout, il riposta avec une vivacité qui fit taire son adversaire dont les diatribes à l'adresse des aristocrates, des monarchistes, des cornnapus, visaient autant le président que son ministre des finances. L'alliance imjjosée à ces irréconciliables était anormale et elle se brisa par la retraite de Jefferson.

Dés les })remières sessions du congrès, on vit poindre les premières difficultés qui allèrent en grossissant jusqu'au jour où elles hi'ent éclater sur le pays le Héau de la guerre civile. Les deux écoles, dont nous venons de parler, se plaçaient à des points de vue opposés pour interpréter la constitution. L'une, qu'on appellerait aujourd'hui celle des centralisateurs, donnait le plus d'ampleur possible au texte des constituants de 1789 ; c'était l'esprit de l'acte primordial (lu'il fallait consulter,

(1) On les appelait quelquefois démocrates-républicains.

disaient-ils, et cet esprit tendait à former au centre du pays un gouvernement qui dominerait tous les autres et dont l'influence devrait prévaloir en cas de conflits avec les Etats. L'école rivale voulait s'en tenir strictement à la lettre de la loi* et repoussait avec énergie tout em})iètement sur les droits des g(mvernements provinciaux. ^^^

En 1790, le parti de la centralisation ris(j[ua une première attaque contre l'ennemi, en présentant à la seconde chambre une re({uête qui demandait l'aboliticm de la servitude.

A cette requête, la chambre répondit qu'il appartenait à chaque Etat de régler seul et pour son propre compte, la question de l'esclavage. Cette décision était conforme à la doctrine de JefFerson sur les droits d'Etats qui prévaudra durant soixante ans, doctrine acceptée ymr tout le Sud et une partie du Nord et de l'Ouest. ^'^

Un des premiers soins du gouvernement fut de créer une Banque nationale. Il avait paru à Washington et à Hamilton que le projet de fonder une institution de ce genre rallierait tous les suffrages. Il n'en fut rien, et c'est sur cette proposition qu'éclata le premier conflit des droits des Etats à l'encontre de ceux du pouvoir central. Les républicains de l'école de Jefferson prétendaient que cette affaire était du ressort des autorités

(1) On appelait les premiers latitudinarian, et les seconds strict constructionists.

(2) Voici cette résolution de la chambre des représentants ;

" That Congress hâve no authority to interfère in the émancipation of slaves, or in the treatment of them witliin any of the States ; it remaining with the several States alone to provide any régulations therein which humanity and true policy may require."

provinciales. La question fut déférée à la cour suprême, qui se rangea à l'opinion d'Hamilton et du président ; mais un des juges déclara que la cause lui avait semblé si douteuse qu'une décision contraire à celle qui avait été rendue lui aurait paru tout aussi raisonnable.

L'administration de Washington eut à soumettre une terrible révolte des Indiens de l'Ouest. Les deux premières expéditions dirigées contre les Sauvages furent désastreuses, surtout la seconde qui vit la déroute complète du général Saint-Clair, un ancien compagnon d'armes de Washington. On dut confier à l'habileté du général Wayne la tache de mettre les révoltés à la raison.

Ce qui donna le plus de soucis au président, ce fui-ent Les relations de son gouvernement avec la France. Le mouvement révolutionnaire de 1789 avait eu un immense retentissement aux Etats-Unis qui l'accueillirent avec enthousiasme. Dans leur haine pour George III et les institutions monarchiques, 1ms Américains enveloppaient toute la royauté, oubliant combien Louis XVI s'était montré l'ami des insurgés aux jours de leur lutte. Washington suivit d'abord le courant d'opinion générale, mais lorsque la révolution dressa partout Véchafaud, son conservatisme et son cœur se révoltèrent. Il se produisit chez lui et chez (pielques-uns de ses amis une réaction qui fut loin d'être vmiverselle, car presque partout les échos de la Marseillaise retentissaient à l'arrivée des nouvelles de France et surtout à l'annonce des victoires des armées de la république-sœur. Il devint évident (jue si le gouvernement américain ne se renfermait pas dans les limites de la plus stricte neutralité, il serait entraîné à la suite de la France dans un contiit avec

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l'Ani>letenr. Cette neutralité n'était pas du i^oût de certains enthousiastes persuadés que l'heure était venue j)()ur le pays de s'acquitter de sa dette de j^i'atitude envers la France.

L'arrivée aux Etats-Unis (179:]) d'un ai>'ent de la convention vint encore coniplicpier une situation déjà embarrassée. Le citoyen Genêt, personnage doué de certains talents mais très exalté, manquait absolument de tact. A peine a-t-il mis pied à terre à Charleston qu'il prend des i^llures de proconsul romain. Il distribue à droite et à gauche des lettres de marcpie, au nom de la république, française à quiconque veut courir sus au conunerce anglais. Le territoire américain, le territoire d'un pays neutre, lui sert de base d'opérations contre la Grande-Bretagne. Cette audace soulève l'indignation de Washington ; Genêt n'en a cure, soutenu qu'il est par la populace. Il se décide enfin à se mettre en route pour Philadelphie, — où il était de son devoir de se présenter tout d'abord. — Son voyage n'est qu'une suite d'ovations ; il est reçu au bruit du canon et aux accords de la Mameillahe ; partout sur son passage on arbore des cocardes tricolores. La mode se mettant de la partie, ses amis s'appellent à son instar "citoyens " et " citoyennes".

Washington le gêne d'abord un peu par la froideur de son accueil. Mais l'audace aidant, il n'en continue pas moins ses incartades et y met le comble en faisant un appel au peuple contre le gouvernement américain qui venait de lancer une proclamation, annonçant son intention de faire observer rigoureusement les lois de la neutralité. Le président demande le rappel de Genêt et Fauchet vient le remplacer. L'indiscrétion et l'intem-

pérance de langage du nouvel envoyé de la Convention égalaient celles de son prédécesseur, et il ne fit que causer des ennuis à Washington. Une de ses dépêches étant tombée entre les mains des Anglais qui la rendirent publique, causa un grand scandale, car elle contenait une terrible accusation à l'adresse des hommes d'Etat de la jeune république.

Fauchet écrivait à son gouvernement que quatre Américains avait voulu vendre leur influence à la France ; que le ministre de la justice E^andolph s'était fait leur intermédiaire et il ajoutait : " Ainsi la conscience des soi-disants patriotes de l'Amérique a déjà son prix. Quelle sera la vieillesse de ce gouvernement, s'il montre une telle décrépitude dans sa jeunesse !"

Vattorney gênerai Randolph mis en cause dans ce passage fut sommé par Washington de donner des explications. Il repoussa l'accusation avec indignation mais il ne fut pas invité à reprendre le portefeuille qu'il avait remis au président. Fauchet fut remplacé par le citoyen Adet moins circonspect encore que Fauchet et Genêt et dont Washington dut aussi demander le rappel.

Les relations des Etats-Unis avec la Grande Bretagne s'envenimaient de plus en plus et une rupture était à craindre. L'Angleterre, irritée à la vue des démonstrations amicales prodiguées par les Etats-Unis à la France, usait sans ménagement du droit de recherche qu'elle s'était arrogé, pour gêner le commerce américain. Elle donnait ordre d'arrêter les navires des Etats- Unis pour en enlever les matelots anglais qui pourraient s'y trouver, ou sous prétexte qu'ils faisait de la contrebande de guerre. Washington confia à son ami, le juge Jay, la mission de régler les questions irritantes qui divisaient les deux pays.

Nature lioniiête, (riiiio droiture à toute épreuve, ce plénipoteiitiaii'e était bien l'iioiiune qu'il fallait pour aplanir les (litticultés pendantes. Il réussit dans sa mission, mais les masses étaient si hostiles à la (irrande Bretagne c(ue le sénat, subissant l'infinence populaire, ne se décida qu'après de longues hésitations h ratifier le ti'aité conclu par l'envoyé américain. C^e fut le dernier acte important de la vie publique du président ([ui refusa une troisième réélection, établissant par ce refus un précédant observé jusqu'à ce jour. Sa décision de se retirer de toute participation aux affaires resta inébranlable. Bien des ennuis l'avaient suivi dans l'accomplissement de sa charge. L'envie et la jalousie, lui avaient suscité des ennemis et valu de ces outrages qui semblent être l'inévitable apanage des hommes d'Etat. Au premier rang des envieux se trouvait le ritopen John Paine, Français par naturalisation et qui revint aux Etats- Unis faisant partout parade de son athéisme et de ses sentiments révolutionnaires. La chose est à peine croyable, mais il se rencontra un journaliste qui osa écrire dans VAurora que : "si jamais une nation avait été trompée, le peuple américain l'avait été par Washington. Que son exemple soit utile aux âges futurs. Que nul à l'avenir ne soit idole. Que l'histoire du gouvernement fédéral fasse comprendre à l'humanité que le masque du patriotisme peut être porté pour cacher les desseins les plus dangereux pour la liberté du peuple ". L'esprit de parti ne pouvait pas être poussé plus loin. Les avanies dont le père de la patrie fut accablé sont bien faites pour rendre ceux qui s'occupent de la chose publique, indifférents aux outrages et aux insultes qui les attendent à tous les tournants du chemin, lorsqu'on voit

qu'elles n'ont pas é})ai*giié un lioniine de la valeur et de riionnêteté de Washington.

En prenant congé de ses concitoyens, il leur adressa une lettre qui figure parmi les plus belles pages de l'histoire des Etats-Unis. Elle est empreinte de cet esprit élevé qui a imprimé sa marque sur toute sa carrière, et de sentiments religieux, honneur de toute sa vie. Il met ses concitoyens en garde contre l'esprit de faction (pii commençait à poindre, et il les conjure d'éviter de se mêler à la politique des nations étrangères. Le congrès — moins douze voix parmi lesquelles se trouvait celle d'Andrew Jackson un futur président — lui vota des adresses de remercîments et couvrit sa retraite de tleurs. Washington ne survécut (|ue quelques années à ses adieux à la vie pul)lique. Il mourut le dernier mois de la dernière année du dix-huitième siècle, dont il fut une des gloires les plus pures, et, à tout prendre, l'homme le plus illustre, sinon par les talents, du moins par les vertus privées et publiques. Le congrès en apprenant sa mort, le 14 (léceml)re 1709, déclara : that

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