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CHAPITRE XXX

Portrait du Général Jackson, le vainqueur de la bataille de la Nouvelle- Orléans — Il introduit aux Etats-Unis le principe : du spoil systeni. —Relèvement des droits de douanes. — Le Sud opposé au nouveau tarif.— Menace d'insurrection à la Caroline du Sud.— La doctrine de la nuU ificati on.— hes trois grands orateurs de l'époque : Henry Clay, Calhoun et Webster.

La chronique du temps raconte que, lors du vote d'une adresse de l'cconnaissance à Washington, au moment de ses adieux à la vie publique, il se produisit au sein du congrès quelques rares murmures de dissentiment et ({ue, parmi les mécontents, un jeune député du nom d'Andrew Jackson se fit remarquer entre tous. Homme tout d'une })ièce, d'un caractère violent et emporté, il tenait, de ses premières années passées dans les camps, une rudesse dont les honneurs même de la présidence, à laquelle il fut appelé en 1829, ne le débarrassèrent jamais. La frontière des Carolines qui l'avait vu naître, formait alors la limite extrême de la civilisation du côté de l'ouest, et ses intrépides colons, toujours en guerre avec les Indiens, avaient à résis-

ter aux surprises de ces derniers, lorsqu'ils n'attaquaient pas eux-mêmes leurs belliqueux voisins. C'est dans ce milieu que Jackson avait fait son apprentissage de la vie, et il en était sorti batailleur comme pas un. On rapporte que la contradiction le mettait hors de lui et l'empêchait parfois de parler. Soldat intrépide, il devait à sa victoire de la Nouvelle-Orléans — seul avantage sérieux remporté par les Américains sur les Anglais dans la guerre de 1812-14 — une grande partie de sa popularité. Toute observation prenait, à ses yeux, les proportions d'une attaque, et gare à ceux qui s'opposaient à ses desseins, car il ne savait ni oublier ni pardonner. La passion politi(|ue primait chez lui la justice, et tout en se réclamant de Thomas Jefferson, l'avocat des droits des minorités, il n'en reconnaissait aucun à ses adversaires vaincus. C'est Andrew Jackson qui mit en pratique la doctrine américaine qui a prévalu depuis aux Etats-Unis: Aux vainqueurs les dépouilles I Le spoil system lui fit destituer tous les fonctionnaires du service civil nommés par ses prédécesseurs. Il alla jusqu'à envelopper dans cette proscription du personnel administratif des vétérans des guerres de la révolution. Rien ne put le fléchir, excepté la flatterie. De basses adulations valurent la conservation de leur charges à ceux qui connaissaient sa vanité et surent la caresser.

Une façon de gouverner aussi radicale devait attirer à sa suite tous les aventuriers de la politique, en quête de places. Aussi, le vit-on arriver dans la capitale avec une légion de gens sans aveu, acharnés à réclamer le prix de leurs services. On aurait dit une invasion de barbares d'une nouvelle espèce. Sa tactique était bien

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faite pour rallier à son (lra])eau la masse de i;eiis sans conviction qui ne cherchent dans la j)oliti((ue (ju'un moyen d'existence, et elle assura sa réélection à la présidence en 1832. Jackson fut le premier président vraiment issu du peuple.

Le com])romis du Missouri avait bien marqué l'écart existant entre les idées des deux grandes sections géographiques du pays et leur conflit d'intérêts. Cet écart va maintenant s'élargir d'une façon alarmante et avec les menaces d'une guerre civile que l'énergie de Jackson vint arrêter à temps. La Nouvelle-Angleterre devenait de plus en i)lus âpre au gain. Le tarif de 1823, qui surélevait celui de 1816, bien que demandé par le Sud dans une heure d'imprévoyance, ne répondait plus à la rapacité du Nord ; il fallait, pour la contenter, encore augmenter les droits à l'importation. A la session de 1832, le Congrès révisa la législation douanière, malgré les protestations des Etats agricoles, qui qualifièrent la mesure nouvelle de '' hill des ahomiriations.'' D'après le raisonnement de ces derniers, le tarif leur faisait supporter tout le fardeau des dépenses du gouvernement central, car le Sud, privé de manufactures et ne produisant que du coton, du sucre et du tabac, ou payait tribut à l'industrie du Nord, ou bien au fisc s'il achetait des marchandises étrangères, car ce dernier tirait alors presque tous ses revenus des impôts de douanes.

C'est dans la (Caroline du Sud que l'opposition au tarif causa le plus d'agitation. Une convention se réunit à Charlestown, et l'on v formula la fameuse doctrine de la nulliflcatiou, sujet de tant de débats acerbes aux Etats- Unis durant de nombreuses années. La nuUification, c'était l'affirmation de l'autonomie des Etats, l'aftlrma-

tioii de leur droit de reprendre leur souveraineté, dans le cas où le gouvernement central outrepasserait ses pouvoirs. D'après cette doctrine dont Calhoun s'était fait l'avocat, lorsqu'un Etat se trouvait lésé par une loi fédérale, il avait le droit de la dénoncer devant une cour de justice de l'Etat et de la faire décréter inapplicable chez lui. C'était proclamer la dissolution de l'Union à brève échéance. Pour se conformer à ce principe, la convention déclara que si, au mois de février 1833, le tarif n'était pas modifié, la Caroline se retirerait de la Confédération. La législature de l'Etat, emboîtant le pas aux agitateurs, décrétait la mobilisation d'une force imposante de miliciens pour parer à toute éventualité. Une partie du Sud appuyait la Caroline. Rien ne s'accommodait si bien au caractère emporté de Jackson que la lutte, et la réponse à l'ultimatum audacieux de Calhoun ne se fit pas attendre.

Le srénéral Scott reçoit immédiatement ordre de se rendre avec ses troupes à Charlestown, pendant qu'une sommation est faite aux insurgés d'abroger l'ordonnance de nullijîcatioîi. La situation est grave, car personne ne veut céder, ni à droite ni à gauche. La guerre civile va-telle éclater, se demande-t-on partout. C'est à ce moment que le génie de la conciliation apparaît encore sur la scène, dans la personne de Henry Clay, l'instigateur du compromis du Missouri. Il fait adopter par le congrès une loi qui modifie profondément la législation douanière, de façon à la rendre acceptable aux intérêts agricoles. On représente à Clay que son intervention va diminuer ses chances d'élection à la magistrature suprême de son pays. "Qu'importe ! répond-il, j'aime mieux être juste que président."

Lîi coiuluite du bouillant Jackson, qui était appuyé par les Ktatsà esclaves, (lèslors inféodés au parti démocratique les avait profondément blessés, dans leur orgueil d'autant plus (pi'il se montrait l'adversaire déterminé de la pro-

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tection ne voulant, comme Calhoun et tout le Sud, qu'un tarif approprié aux seules nécessités du fisc. Mais le président, tout en étant un adversaire de la centralisation et un partisan des droits des autorités régionales,

n'admettait pas qu'il fût permis à un seul Etat de se retirer de l'Union à son caprice. Le tarif modifié rendit inutile l'ordonnance de tmlHjîcation, dont il ne sera question de nouveau que vingt ans plus tard. Mais les idées dont cette doctrine n'était que la résultante restaient profondément ancrées dans l'esprit des populations sudistes.

Pour elles, la confédération américaine n'était qu'un pacte terminable au gré des ^^arties contractantes, bien qu'il soit question, dans l'acte fondamental de 1777, de sa perpétuité. La première confédération n'avait duré que cinq ans, parce que les Etats ne s'étaient départis que d'une trop faible part de leur souveraineté au profit du gouvernement national. En 1789, leur générosité était allée plus loin. Comme le pacte avait été refait une seconde fois, ce précédent ne les autorisait-il pas à arguer de sa dissolubilité au gré des Etats qui n'y trouvaient plus leur compte ? Lors du traité de Versailles (1783), l'Angleterre n'avait-elle pas reconnu la souveraineté de chacun des Etats, et les droits de la souveraineté ne sont-ils pas inaliénables. La confédération n'aurait été, selon ce point de vue, que le résultat d'une délégation de pouvoirs. Or, la délégation est essentiellement révoca])le.

La nuUificAitwn donna lieu à des débats mémorables, auxquels prirent part Henry Clay, Calhoun et Webster ; trois lionnnes d'Etat qui sont restés comme la plus haute expression de l'éloquence parlementaire américaine.

Calhoun avait été élu vice-président aux élections de 1828. Mais, homme aussi extrême dans ses idées (pie Jackson l'était au pôle op[)Osé, il ne devait guère s'en-

t(Mulre avec le président : la mj)tiire se fit avec éclat, et Calhoun reparut au sénat, comme l'apotre de la rmllîfication et partisan du libre-échange. Il était d'un caractère chagrin, porté à la solitude et partant, au mysticisme. L'éloquence chez lui se ressentant de la tournure singidière de son intelligence était souvent nuageuse. Ces défauts ne l'empêchaient pas de s'emparer de l'esprit des sudistes. Il avait, à la vérité, accepté leurs idées et leurs préjugés. Les convictions de circonstance qu'il s'était créées pour les besoins de la cause avaient fini par devenir réelles, et il en arriva à déclarer sérieusement que "l'esclavage est la base la plus stable et la plus sûre des institutions libres." C'était l'évangile des possesseurs d'esclaves, évangile inspiré par l'intérêt.

Ce sont ses erreurs qui l'avaient rendu cher à ses concitoyens qui, lorsqu'il mourut, se sentirent comme atteints dans leurs affections les plus chères. Sur la tombe de leur grand homme, ils inscrivirent ce seul mot : Calhoun, comme si le rayonnement de sa gloire eût franchi la frontière de son pays pour éblouir l'univers.

L'éloquence de Webster était d'un tout autie ordre et bien supérieure à celle de Calhoun et de Clay. Un historien d'outre-océan estime que ses discours n'auraient pas déparé la tribune anglaise et les place au premier rang de l'anthologie américaine. On retrouve en lui le type complet de l'esprit puritain, auquel il appartenait par sa naissance et son éducation. Mais il était loin d'avoir dans les idées, la consistance de son émule poussée chez ce dernier jusqu'à l'intransigeance. Son caractère ondoyant et, disons-le aiissi, son intérêt l'entraînèrent à une double volte-face sur deux questions importantes. D'abord libre-échangiste déterminé, il fait du système

(l'Adam Smith une défense regardée par ses amis comme irréfutable ; puis, lorsque l'ambition lui vint de remplacer Jackson à la présidence, il orienta ses voiles du côté du protectionnisme pour s'attirer les suffrages du Nord. Comme il fallait aussi capter le Sud, il passa, un beau jour, dans le camp des esclavagistes. Cette trahison, dont l'inspiration était trop palpable, porta un coup terrible à sa bonne renommée et acheva de le déconsidérer. Webster lutta toute sa vie contre des embarras d'argent, ce qui ne l'empêchait pas de prendre des airs solennels,, frisant le ridicule dans une société démocratique. Il y a souvent un comédien derrière l'orateur, et l'habitude de jouer les grands rôles à la tribune était passée chez lui en seconde nature. A force de jjrendre au congrès des attitudes dramatiques, il avait fini par les apporter en ville. On rapporte que dans une circonstance oii on lui présentait un billet à payer, il répondit comme aurait fait un souverain : '' Let it he paid.'' Son attachement à l'Union ne fléchit jamais et lui a inspiré un de ses plus beaux mouvements.

Pour les hommes de son temps, Clay réalisait l'orateur idéal. On faisait de longues courses pour l'entendre. Le charme de son éloquence devait tenir à sa voix, à ses gestes, et à son action, car ses discours ne supportent pas aujourd'hui la lecture, tandis que l'on trouve encore du plaisir à lire ceux de Webster. Le comble de son ambition aurait été d'arriver à la présidence ; mais la déception le guettait à chacun de ses efforts tentés pouienlever le prix. A son nom restera attaché le titre de pacificateur.

Ces trois puissantes personnalités appartenant à des camps ennemis, — Clay était un national repuhlican.

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Calhouii, un (léinocrate esclavagiste, Webster, un piotectioniiiste, — se trouvèrent, un jour, unis contre Jackson. Celui-ci avait voué une haine invétérée à la Banque des Etats-Unis, prétendant, comme Jefîerson, que son existence était une violation de la constitution. En 1831, le congrès, ayant renouvelé sa charte, vit la mesure frappée de veto par le président. Vers la fin de sa seconde administration, celui-ci prit sur lui de retirer tous les fonds déposés par le gouvernement fédéral dans la caisse de cette institution, pour les répartir entre quatre-vingt-seize banques d'Etat, dont les directeurs étaient à sa dévotion. C'est cet acte arbitraire de Jackson qui le mit aux prises avec le puissant triumvirat. Leur éloquence entraina le congrès à passer condamnation sur la conduite de l'autocrate. Celui-ci, au comble de l'irritation, ne se tint pas pour battu et réussit, à force de manœuvres, à faire biffer du journal du sénat la résolution qui lui infligeait un blâme bien mérité.

Il se présenta, à la fin de son administration, une dernière occasion de donner libre essor à son tempérament chicanier et violent. En vertu d'un traité conclu en 1831 entre les Etats-Unis et la France, celle-ci s'était engagée à indemniser les Américains qui avaient subi des pertes à raison des guerres de Napoléon. Comme la France ne s'était pas encore libérée en 1834, Jackson intima, dans son message au congrès, qu'il allait donner ordre de faire des prises sur le commerce français jusqu'à concurrence des huit millions que Louis-Philippe était tenu de payer. Sans l'intervention de l'Angleterre, la guerre aurait éclaté. La France versa la somme réclamée, tout en trouA^ant le procédé de Jackson contraire à la courtoisie internationale.

Son administration, malgré les agitations politiques, fut prospère, et le département du trésor annonça quelque temps avant la retraite de Jackson que toute la dette pid)lique des Etats-Unis avait été acquittée, et qu'il restait encore en caisse un excédant de trente-sept millions de dollars.

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