L AMERIQUE DU NORD
Nord, et l'on y montre encore aujourd'luii aux voyageurs des liabitations datant des premiers jours de la colonisation es[)ai>n()le. iMenendez se dirige ensuite vers le fort Caroline, sur leciuel il tombe à lïmprovisttî. II s'ensuit un massacre effroyable. Jean liibault, qui se trouvait bors de la place, se rend aux Espagnols qui l 'égorgent, après lui avoir promis la vie sauve. 8a tête conpée en (piatre, est plantée aux (juatre coins du fort et sa barbe envoyée à Séville comme trophées Laudonniëre réussit à s'échapper et à rentrer en France. Pour l)ien marquer le caractère de son attaque et les sentiments qui l'animent, Menendez fait placer sur le clianq) du meurtre cet écriteau : Je ne fay cecy non comme à Français mais comme à Luthériens. Cette tuerie criait vengeance. Le roi de France reste indifférent à l'indignation soulevée par cette barbarie de l'Espagnol. C'est un sim})le particulier, le capitaine de (rourgues, un catlioii(|ue, qui se charge d'appli(|uer aux meurtriers la peine du talion. 11 se rend en Floride, attaque le fort Caroline et en force les défenseurs à se rendre, après une lutte acharnée. Tous sont pendus aux branches des arbres voisins. De (rourgues fait brûler ces mots sur une planche de sapin : ''Je ne /aii cecy comme à Espagnols^ ni comme à mariniers, mais comme à fraistrcH^ voleurs et meurtriers. ^^^ Ainsi se termina dans une sombre tragédie la première tentative de ]3lanter le drapeau de la civilisation dans l'Amérique du Nord. Pendant la courte durée de leur établissement de la Floride, les Français surent s'accpiérir l'amitié et la confiance des Indiens, qui les trouvèrent aussi
(1) Histoire notable de ki Floride, par Laudonnière, publiée par Basannier, 1'. 1582.
6 L'AMÉRIQUE UV NORD
doux, aussi humains que les Espagnols s'étaient montrés cruels et féroces. Ces enfants de la forêt virent avec peine le départ de de Gourgues. qu'ils supplièrent d(^ revenir au plus tôt.
Il ne fut plus question d'émigration française protestante en Amérique diu'ant de longues années. La guerre religieuse coupa court d'abord à toute expédition, puis l'édit de tolérance de Henri IV permit aux réformés de vivre en paix en France ; ce n'est qu'après la révocatisn de cet édit, sous Louis XIV, que de forts contingents de huguenots vinrent d'année en année grossir la 23opulation des colonies anglaises. Quelques historiens ont regretté, au point de vue des intérêts français, l'échec d(^ Coligny et accusé d'imprévoyance impardonnable les gouvernements du temps qui n'ont pas voulu grouper, en colonies d'outre-mer, sous la protection delà Franc(% ses sujets de la religion dite réformée, ce (jui, ajoutent-ils, aurait assuré son influence au nouveau monde. C'est là une de ces assertions qui ouvrent la poite à l)ien des opinions contradictoires. Nous ne j)rendrons partie ni pour les unes ni pour les autres, nous contentant (h^ faire remarquer que rien n'est moins certain que le ccjeur des protestants eût battu à l'unisson de celui des catholicpies de France. Il est dangereux de juger les événements du passé a la lumière des idées de nos jours. Au seizième et au dixseptième siècles, la religion était la grande affaire et les intérêts suprêmes de la conscience primaient tous les autres. (J'est ainsi ([n'en haine de la foi catholique, la France américaine n'avait pas de pires (îiniemis que les huguenots fixés au milieu des ])i'ovinces anulo-saxonnes. L'historien Hildreth déclare
L AMERIQl^E \)V NORD 7
qiu^ coiix de Boston et de New- York ne cessaient d attiser le fanatisme des Puritains (^.t de les ])onsser à la conquête du Canada. ^'
Après la destruction de l'établissement d(? la ( 'ai'oline, le silence se fait sur l'Amérique du Nord, (jucî l'Angleterre et la Fi'ance perdent de vue, au milieu de leurs bouleversements intéricMirs. Seuls les Espagnols et les Portugais })ouss(mt plus avant leurs conquêtes ; leurs colonies du Mexique, du Pérou et du Brésil se développent rapidement, et les premiers en fondent de nouvelles sur les rives de l'océan Pacifique (la (Jalifornie). Elles étaient déjà prospères en 1579, lorsque Drake, dont nous parlerons plus loin, alla les piller.
Ce n'est qu'en 1583 que Humpbrey Gilbert, au service de la couronne anglaise, vint à Terre-Neuve, oii il vit dans la rade de Saint- Jean une cinquantaine de bâtiments pêcheurs a])partenant à différentes nations. Il descendit sur le rivage })our ])rendre possession du pays au nom de la reine Elisabeth, à titre de premier occupant, en vertu de la commission qu'il tenait de la fille de Henri VIII. Aucune tentative d'habitation ne suit alors cette formalité, en sorte que le seizième siècle se ferme sans que l'Angleterre ait autre chose à son actif, dans les pays nouveaux, que cette prise de possession de Humphrey Gilbert C'e navigateur, que l'histoire nous représente comme un enthousiaste reli-
(i) '• Ces terribles incursions des sauvages dirigées par des officiers français (il s'agit des expéditions de d'Iherville, de Rouville, etc.) paraissaient confirmer les récits des huguenots relativement à l'esprit sanguinaire et implacable des catholiques. Ces réfugiés étaient assez nombreux à Boston et New-York pour avoii' à eux seuls une église dans chacune de ces villes. La haine du papisme reçut d'eux une nouvelle impulsion." Hildrcth.
8 l' AMÉRIQUE DU NORD
gieux, mourut sur son vaisseau, faisant voile vers l'Angleterre. Comme ses amis essayaient de l'encourager, en lui disant qu'il vivrait assez longtemps })our revoir sa patrie avant de rendre le dernier soupir, il leur dit, qu'un chrétien était aussi près du ciel sur mer que sur terre. C'est à ce découvreur (|ue Longfellow consacre ces vers :
Bei^ide tlie heliu lie sat
ïhe Book was in bis liand,
" Do not fear ; lleaven is as near,
He said, by vvater as by land." (1)
En résumé, depuis la découverte deColomI), les aventuriers espagnols se sont élancés sur la route ouverte par son génie, à la conquête de terres nouvelles. Le seizième siècle retentit du bruit de leurs seuls exploits et de ceux des Portugais, qui se déclarèrent maîtres avec leurs voisins des pays nouvellement découverts et des terres encore inconnues, cachées par delà l'horizon. L'envie de l'Angleterre et de la France proteste contre cette prétention : Bernai Diaz rapporte que François 1er écrivit un jour à Charles V que " comme l'empereur et le roi de Portugal s'étaient ]3artagé la terre, sans lui en donner une part, il aimerait qu'ils lui fissent voir le testament du père Adam, pour s'assurer s'il les avait institués ses seuls héritiers." ^"^^
Mais l'empire de la mer appartient alors à l'Espagne et au Portugal et ils se servent de cet avantage pour se tailler d'innuenses domaines dans le continent nouveau.
(1) Assis près du gouvernail, la Bible à la main : Ne craigne/ pas, dit-il, le ciel est aussi près de nous sur mer que sur terre.
(2) " Que niosfrossen il testamento de micsti'o pndre Adam, si 1rs dexo a ellos solornente per Jifredcros."'
l'amérique du nord 9
TjO Poi'tni^al s'cta])lit fortement an Brésil. Cortès et les Pizarix^ font la conquête du Pérou et du M(;xique, d'où les i^alions de Oliarles-Quint et de Philippe II reviennent charués d'or et d'argent. Les riches Antilles tombent à leur tour dans le domaine de rEs])a<^'ne, i)endant (pie les non moins liches Philip})ines, situées dans un autre hémisphère, lui ouvrent aussi leurs trésors.
Voilà les exploite des aventuriers de la péninsule il)érique durant la première moitié du seizième siècle, alors (pie les Cabot n'ont encore reconnu que les côtes de l'Amérique du Nord. L'Angleterre n'a (][ue leurs découvertes de ce côté à son crédit et ne possède pas encore un pouce de l'héritage d'Adam. Puis le silence se fait chez elle sur le nouveau monde, et une voile anglaise est chose inconnue pendant une cinquantaine d'années sur ces espaces sans bornes oii elle régnera un jour en maîtresse souveraine. Ses marins finissent par ignorer les routes (pii conduisent à l'hémisphère occidental et ils eu sont réduits à s'y faire conduire par des pilotes bretons ou gascons. *^^ Lorsque le drapeau anglais reparaît dans ces parages, c'est pour couvrir une triste marchandise : une centaine de nègres enlevés à l'Africpie et que sir John Hawkins va vendre aux Antilles (1562) ; c'est l'initiateur en grand de la traite des noirs. Plus tard, le grand navigateur sir Francis Drake, qui fit le tour du monde après Magellan, invente, lui, une autre source de profits. Armé en guerre, il court sus aux galions espagnols chargés de métaux précieux, dévaste, pille les éta})lissements de la côte du Pacifique, débarque sur les rives de la Californie, dont il prend pos-
(1) Higginsoii, dans son Htstory of the United States, atteste ce fait.