‹ Les États-Unis pendant la guerreChapitre 1 sur 21 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La guerre civile des Etats-Unis comptera un jour dans l'histoire comme l'un des plus grands événements du xixe siècle. Les principes qu'elle a mis aux prises, l'avenir d'un conlinent entier dépendant de son issue, les sacrifices qu'elle a imposés à l'une des premières nations du monde, tout l'élève au-dessus de tant de misérables conflits où s'usent des ambitions mesquines et des intérêts surannés.

Je m'estimerai toujours heureux d'avoir pu visiter les Etats-Unis pendant cette période de leur histoire, et d'avoir pu connaître les acteurs principaux de ce grand drame, qui, pendant plusieurs années, a tenu le monde attentif. Je n'ai peut-être pas échappé à la contagion des passions dont je me sentais entouré, et je ne chercherai point à nier que je me laissais aller avec quelque complaisance aux émotions qui venaient m'assaillir.

vi INTRODUCTION.

J'entendais résonner avec loule leur sonorité ces grands mois, ces beaux mots de liberté, d'égalité, d'émancipation que, dans mon pays, les bommes de ma génération n'ont encore fait que murmurer : je me trouvais dans un monde bien vivant, où l'action était la sœur du rêve, où la plume pouvait se changer en épée, où les principes avaient des armées, où la gloire avait un prix et l'éloquence un but !

Ma jeunesse ne s'y sentait plus aussi sénile : une douce et secrète ardeur pénétrait lentement et dissipait comme par enchantement les doutes savants, les ironiques réserves, les méfiances, les découragements égoïstes que nous portons presque tous en nos consciences refroidies,

J'éprouvais aussi un plaisir singulier à me trouver dans une véritable démocratie. Je ne suis point de ceux qui n'acceptent la démocratie qu'avec une sorte de résignation attristée, comme un fait, comme une nécessité sociale contre laquelle toute résistance se briserait; je l'aime par goût, je l'admire par choix, quand elle réussit à mettre l'égalité sous l'égide de la liberté et non pas sous celle du despotisme. Il me convient mieux de trouver dans les hommes des égaux que des inférieurs, « Nihil

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humant a me alienum puto. » Mais ce sentiment droit, sain et viril qui entraîne l'homme vers l'homme, qui se passe d'apprêts, de iictions, de règles, de défenses, ne se peut guère trouver pur et sans alliage dans des sociétés trop vieillies. Il se mule à l'égalité trop d'envie et de haine quand elle succède à de trop longues servitudes. Je retrouve encore je ne sais quelle bassesse dans sa fierté toujours inquiète, dans sa disposition tacite ou avouée à sacrifier à ses intérêts les intérêts sacrés de la liberté, dans ses flatteries banales à la multitude, dans son respect instinctif de la force, dans ses cruelles et injustes méfiances, dans son envieuse crainte de toute grandeur solitaire. Les plis de l'âme sont lents à s'effacer.

Aux États-Unis, la liberté et l'égalité se sont mêlées intimement et en égales proportions pour former l'esprit démocratique. Tout a favorisé cet heureux mariage : l'immensité du territoire qui offre à tout homme laborieux l'indépendance, le respect forcément accordé au travail dans une société nouvelle, l'incertitude et l'instabilité des destinées, la circonscription étroite des fonctions de l'Etat, l'absence de toute tutelle historique et traditionnelle, la nécessité où sont les citoyens

Vin INTBODUCTION.

de s'occuper sans cesse de la défense de leurs intérêts et de leurs droits, la séparation complète de l'Église et de l'État, qui familiarise toutes les consciences avec l'exercice de la plus haute et de la plus délicate des libertés.

Les théoriciens de la démocratie ont exprimé trois craintes : ils ont pensé que le développement excessif de l'individualisme devait être fatal à cette passion désintéressée qu'on nomme le patriotisme ; que la domination des majorités sans contrôle et sans frein pouvait graduellement, au milieu de toutes les libertés, détruire le sens même de la liberté; ils ont cru enfin qu'une culture générale et uniforme devait abaisser graduellement toutes les intelligences sous le niveau d'une commune médiocrité.

Je ne crois pas que les Étais-Unis aient enj core justifié aucune de ces craintes : leur patriotisme a, ce me semble, été assez éclatant. Que n'ont-ils pas sacrifié à cette Union, que l'Europe se plaisait à appeler une chimère? à cette constitution, qui n'est pas seulement la Charte de leurs libertés, mais encore la garantie de leur grandeur nationale? Sur ce premier point, il me semble qu'il n'y a vraiment rien à dire et que tout commentaire serait vain.

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Dira-t-on que lo sons de la liberté aille en s'étei- I pnant dans un pays qui, au milieu d'une effroyable 1 guerre, a accompli aussi tranquillement que par le passé toutes ses grandes fonctions politiques ? qui n'a demandé des armes qu'à la loi pour se protéger contre les sauvages fureurs de la trahison? Bien qu'en aient pu dire les calomniateurs des Etats-Unis, la liberté n'a point reçu de graves blessures, au milieu de tant de convulsions et de catastrophes. Jamais la nation n'a poussé de lâches cris pour appeler un César, jamais elle n'a songé à acheter la victoire par sa propre servitude.

Est-il vrai enfin que la démocratie soit ennemie de toute grandeur et de toute originalité, qu'elle ôte l'indépendance à l'esprit, que ses mœurs soient grossières, banales et tyranniques, qu'elle n'ait d'estime que pour la richesse et le succès? Plus d'un étranger, jeté. au milieu des remous de la démocratie américaine comme une bouée livrée à tous les flots, a peut être ressenti ces impressions.

{On finit par ne plus apercevoir, dans son propre pays, un certain fonds de banalité, de vulgarité qu'on a vu depuis l'enfance. Dans un pays nouveau, ce fonds est ce qui frappe tout d'abord les yeux, et longtemps on ne voit pas autre chose. La gros-

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