CHAPITRE XIV LES ÉTATS-UNIS ET LE CANADA
Dans toute étude de Tavenir politique du DomimoQ du Canada, et dans un résumé de ses relations avec Les États-Unis, il faut commencer par rappeler deux faits fondamentaux. Les Canadiens les perdent quelquefois de vue, et il faut reconnaître qu^ils sont moins importants que jadis, mais ils demeurent des facteur» permanents dont Tinfluence se fera toujours sentir. Le premier de ces faits est, comme Ta bien dit un éminent écrivain canadien, que « si l'on veut savoir ce qu'est le Canada et comprendre la question canadienne, il faut laisser la carte politique et prendre la carte physique. La carte politique nous montre une vaste étendue ininterrompue de territoire, qui va de la frontière des États-Unis jusqu'au pôle Nord, et qui égale ou surpasse en dimension les États-Unis. La carte physique nous fait voir quatre régions séparées qui prolongent la partie cultivable et habitable du continent jusqu'aux coiifin^ du désert arctique » . Ces quatre « prolongements » sont les Provinces Maritimes, le Vieux Canada^ le Nord* Ouest et la Colombie Britannique. Ilà sont séparés les uns des autres par des solitudes à population clairsemée
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OU par des chaînes de montagnes ; quoique cette séparatioti soit moins nettement marquée que lorsque M, Goldwin Smith écrivit ce qui précède et qu'elle doive s'effacer de plus en plus à mesure que le Canada se peuple, il n'en reste pas moins vrai que le Dominion se composera toujours de quatre régions géographiques distinctes. Ceci importerait relativement peu, si chacune de ces régions, par sa nature même, n'était beaucoup plus rattachée aux États-Unis qu'aux autres sections du Canada.
Des deux côtés d'une frontière d'environ € ooo kilomètres, dont le tracé est en grande partie accidentel et artificiel, la population est en général la même. Il* faut en excepter l'Est, où il existe non seulement une démarcation géographique assez satisfaisante, àiais encore une différence de nationalité entre les Canadiens français et leurs voisins de la Nouvelle- Angleterre et du Nord de l'État de Nevr-York. Partout ailleurs nous trouvons les mêmes gens des deux côtés de la frontière. Ils ont la même langue, les mêmes lois, les mêmes idées, les mêmes traits généraux ; à vrai dire il y a entre eux plus de ressemblances qu'en France entre les habitants de cUfférentes provinces, et beaucoup plus qu'entre les habitants du Canada anglais et du Canada français.
Devant ces vérités indiscutables, on ne peut éviter de tirer les deux conclusions suivantes : d'abord, que l*l)nion du Canada en un seul Dominion, il n'y a pas encore un demi-siècle, a été une opération assez artificielle; en second lieu, que la séparation actuelle du Canada et des États-Unis n'est pas due à des causes natu-
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relies, mais à un accident historique. Il n'en est pas moins vrai qae cette union et cette séparation pourront bien demeurer permanentes.
La science moderne a permis à Thomme de^ surmonter bien des obstacles, et, grftce aux chemins de fer transcontinentaux, les provinces du Canada sont reliées les unes aux autres. De plus on a vu se développer dans ces dernières années un sentiment de nationalité canadienne et une fierté qui ont ajouté au vieux loyalisme envers la couronne d'Angleterre un lien nouveau et plus fort, celui d'un patriotisme commun à tout le Dominion, aux Français aussi bien qu'aux Anglais. Il existe donc une nationalité canadienne, comme il y en a une suisse et une belge, et cette nationalité, lorsqu'elle n'est pas hostile à l'américanisme des États-Unis, s'en distingue au moins d'une façon consciente. La question que l'avenir doit résoudre est de savoir quelle force prévaudra à la longue : celle des influences géographiques et ethnographiques qui tendent et qui tendront toujours, à rapprocher les Américains et les Canadiens, ou bien celle des circonstances historiques qui les mabtiennent séparés.
Après la cession du Canada à la Grande-Bretagne, par la paix de 1768, la plupart des habitants qui avaient les moyens de revenir en France quittèrent le nouveau monde. Il ne resta que quelque 70 000 paysans, sans autres guides que leurs prêtres. Ceux-<ci les tinrent groupés d'une main ferme, et sont restés leurs chefo jusqu'à nos jours. Tout d'abord le gouvernement anglais essaya d'angliciser sa nouvelle possession ; mais
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cette politique fut bientôt abandonnée. Si Ton avait opprimé les Canadiens, ils auraient pu dans leur mécontentement appeler à leur secours leurs voisins d'au delà de la frontière. Au contraire, lorsque la révolution américaine éclata, c'est en vain que les Américains .demandèrent Tappui des Canadiens ; leur appel resta sans réponse. Ce n'est pas que les Canadiens eussent de Taffection pour l'Angleterre, mais c'est que les colons anglais d'Amérique étaient leurs ennemis héréditaires: les guerres entre les colonies, au xvm* siècle, avaient été soutenues moins par les troupes régulières envoyées d'Europe que par les colons des deux nationaliiés, et elles avaient laissé des haines.
Pour le Canada, le résultat immédiat le plus important de la révolution américaine fut qu'il vit arriver tout d'un coup beaucoup plus d'Anglais qu'il n'en aurait autrement reçu pendant bien des années. La révolution avait été une guerre civile, et les loyalistes, comme il arrive en pareil cas, avaient été fort maltraités par le parti vainqueur. Ils s'enfuirent au Canada, au nombre de 5oooo environ, et le gouvernement anglais fit pour eux tout ce qu'il put ; il les établit dans les provinces maritimes, et surtout dans ce qui est de nos jours la province d'Ontario. Ils apportaient avec eux le souvenir de leurs souffrances, et un vif ressentiment contre leurs oppresseurs. L'histoire de leurs épreuves a été transmise aux générations suivantes, et il faut en tenir compte lorsqu'on étudie les causes de l'hostilité actuelle des Canadiens contre les États-Unis. En 1791, par le Canada Acty le gouvernement britannique établit deux
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provinces, le Haut et le Bas Canada, Ton anglais, Vautre français ; il renonçait désormais & toute tentative d'angliciser ses sujets français, car il désirait s^asbuier leur fidélité devant les dangers qui pourraient venir du Sud.
La guerre de 1812 donna aux habitants du Canada, Français et Anglais, Toccasion de faire preuve de patriotisme, en défendant leurs frontières contre les Américains. Le souvenir de ces luttes est encore vivant, et contribue & maintenir les deux peuples séparés.
La longue série de querelles de frontières, qui commence par celle des limites septentrionales du Maine, fixée en termes ambigus en 1783, et qui se termine avec le règlement de celle de TAlaska en igoS, ne pouvait manquer de semer Tirritation entre les deux parties. Les Canadiens, étant les plus faibles, y ont pris un intérêt plus considérable que les Américains ; comme dans les divers accords ils ont en général eu le dessous, ils ont dit que l'Angleterre était trop disposée à les sacrifier pour avoir la paix avec les États-Unis. Leur idée reposait sur la tranquille assurance que dans toutes ces querelles le bon droit était de leur côté, et c'est pourquoi tout règlement qui s'est fait à leurs dépens leur a paru être une « capitulation » .
La croissance du Canada pendant le m* siècle a été régulière, mais non pas très rapide. En i84i, les deux provinces furent fondues en une seule. Peu à peu l'immigration venue de la Grande-Bretagne donna la majorité à la population de langue anglaise. Les colons sont venus en si grand nombre de l'Ecosse et du Nord
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de rirlande, que cet élément, d'une fidéUté à toute épreuve, compte pour beaucoup plus dans la population canadienne que dans celle des États-Unis. Quant aux Irlandais catholiques, les circonstances leur ont assigné un rôle particulièrement impcHrtant, assez différent de celui qu'ils jouent ailleurs : ils sont des agent» modérateurs; ce sont eux qui empêchent Tantagonisme national et l'antagonisme religieux des province» de se correspondre exactement. La population très protestante d'Ontario et les Français dévotement catlioliques de Québec sont séparés par leur religion, aussi bien que par leur langue et les caractéristiques de leur race en deux camps hostiles. Il est très heureux qu'il y ait là un fort contingent irlandais, pour peser d'un côté dans les questions du langage, et de l'autre dans le» affaires relatives à l'Église.
Le traité de lord Elgin, en i854, ouvrit une ère nouvelle dans l'histoire du commerce entre le Canada et les États-Unis. Ce traité fut si profitable au premier de ces pays que l'autre se dit qu'il avait fait un mauvais marché. En outre les États-Unis furent très irrité» de la sympathie montrée pour le Sud par le Canada pendant la guerre de Sécession. Aussi, en i865, l'accord ne fut pas renouvelé. C'était une poUtique i courte vue et une erreur. Si les Antéricains croyaient que le Canada devait entrer un jour dans l'Union, il était bien plu» sage de préparer les voies à ce changement en cultivant d'étroites relations commerciales, même si l'État le plus faible gagnait au marché. La Prusse, lorsqu'elle forma le Zollverein allemand, montra qu'elle savait sa-
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crifier ainsi les petits intérêts immédiats à xm gtmi
L'achat de T^aska par les États-Unis en 1867 fut un coup désagréable pour les Canadiens. Les Américains, surtout depuis que la question des frontières a été réglée k leur avantage, tiennent la Colombie Britannique et sa courte ligne de côte dans un étau. L'attraction constamment exercée par ces voisins au nord, au sud et sur la moitié des limites orientales de la Colombie ne peut que travailler à réunir des territoires qui sont si évidemment d'une seule pièce. Dans cette même année 1867, l'union fédérale du Canada fut établie dans sa forme actuelle avec l'assistance de la métropole. Le nouveau Dominion ne progressa qu'avec lenteur : jusqu'à la construction du Canadian-Pacific, ses diverses parties eurent peu de rapports ensemble. Il faut se rappeler que la Colombie Britannique, étant située au delà des Montagnes Rocheuses, n'avait pas été peuplée par des colons venus du Canada, mais plutôt par des immigrants arrivés directement d'Angleterre ; quant au Manitoba, ses relations naturelles étaient beaucoup plus étroites avec le Dakota et le Minnesota qu'avec l'Ontario. A chaque recensement du Canada, la lenteur des progrès de ce pays causait de nouvelles déceptions. Le contraste avec la croissance rapide de la république américaine était pénible à l'orgueil national. Beaucoup de Canadiens désiraient voir s'ouvrir à eux les marchés américains, et pour un temps il exista une tendance générale, quoique jamais très active, en faveur de l'annexion. Avec un peu de soin^ les Américains auraient
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pu nourrir cet état d*esprit et le transformer en une force réelle ; mais ils ne s^en donnèrent pas la peine.
Un fait entre tous afiSigeait les patriotes canadiens: c'était rémigration régulière au delà de la frontière* Les colons y étaient attirés par Tactivité et la prospérité qu'ils y trouvaient, et d'année en année ils s'en allaient par milliers, trouvaient du travail bien rémunéré et se fixaient d'une façon permanente. D'après le recensement de igoo, il y avait quelque douze cent mille natifs canadiens aux. États-Unis. Si l'on y ajoute les enfants nés aux États-Unis de parents canadiens, on a un total d'environ deux millions deux cent mille habitants perdus pour le Dominion, environ 3o pour loo de ce qu'aurait été sa population totale à cette date si ces gens étaient resté» au Canada. Ce n'est même pas là toute la vérité, car beaucoup d'immigrants venus de la Grande-Bretagne au Canada, qui sont ensuite descendus vers le Sud, ne sont pas portés comme étant d'origine canadienne sur les listes du recensement américain. Cet exode hors d un vaste pays qui souffrait avant tout du manque d'habitants a été pénible au patriotisme local. Les émi* grants de langue anglaise se sont répandus dans tous les États du Nord, et y ont adopté toutes sortes d'occupations. Dans la plupart des cas ils se sont vite naturalisés, et n'ont rien qui les distingue des Américains. Les Canadiens français aussi, malgré les efforts du clergé pour les retenir chez eux, sont partis en grand nombre et se sont établis surtout dans les villes manu* facturières de la Nouvelle-Angleterre. Tout d'abord il» ont quitté la province de Québec avec l'intention d'y