LES ÉTATS-UNIS ET LE JAPON
En Europe, même parmi ceux qui n'^avaient guère d*amitié pour les Russes, la solidarité des peuples blancs contre les jaunes entretenait Tanti-japonisme : cet argument n*avait guère de portée aux États-Unis. Quelle que soit la force du préjugé de race dans le pays, il a rarement influé sur ses affaires étrangères. L'Américain a peur de l'Asiatique comme d'un concurrent chez lui, et il commence à s'inquiéter de sa rivalité au dehors; mais le « péril jaune », au sens politique, n'a pas fait d^impression sur ]ui. Il se croit capable de se défendre sur son continent contre n'importe quel adversaire ; les prophéties du danger à venir pour les races blanches, lorsque des millions de Chinois, disciplinés et conduits par des Japonais, renouvelleraient les exploits de -Gengis Khan, Font laissé absolument froid. Il a donné beaucoup plus d'attention aux comparaisons qn'on a faites du régime de réaction farouche, alors mis en vigueur par l'autocratie russe, avec la transformation libérale qui avait fait du Japon une véritable puissance moderne et civilisée. Il était prêt à trouver cette nation la plus avancée et la plus vraiment occidentale des deux.
Les Japonais éprouvèrent une sincère reconnaissance pour cette sympathie. H est possible que la profusion de leurs assurances courtoises ne soit souvent qu'une espèce de rhétorique à laquelle l'homme d'Occident n'est point accoutumé ; cela ne prouve pas qu'ils soient incapables de sincérité. Il n'y a par suite aucune raison de croire que leurs manifestations d'amitié pour les Américains, pendant la guerre russo-japonaise, n'aient été que duperie. Il y eut à vrai dire une vive réaction,
388 LES £tats-unis et le japon
lorsque la paix amenée par la médiation des États- Unis se fît en des termes qui répondaient mal aux attentes de Topinion publique japonaise ; la colère causée par ce désappointement se tourna en partie contre la nation qui avait travaillé à mettre fin à la guerre. Mais les esprits impartiaux reconnaissent maintenant que la perspective en Mandchourie à cette époque n'était pas des plus brillantes pour le Japon : en somme, il obtenait tout ce que les circonstances lui pennettaient d^espérer. Les Japonais n^ont donc pas à savoir mauvais gré de la paix de Portsmouth à TAmérique, d^autant plus qu'elle ne mit aucun obstacle à rétablissement de leur domination en Corée. Des traités antérieurs Fobligeaient à travailler au maintien de l'indépendance de ce pays dès qu'on lui demanderait ses services : mais, s'appuyant sur le consentement formel, quoique forcé, du malheureux empereur de Corée aux conditions qui lui forent imposées, le gouvernement de Washington ne prêta aucune attention aux appels qu'il fit en sousmain, et l'abandonna, lui et son empire, à un sort cruel mais quelque peu mérité.
En résumé, on peut dire que, dans leur ensemble, les relations des États-Unis et du Japon depuis le temps du Commodore Perry jusqu'en igo6 ont été marquées d'une cordialité très réelle et assez peu commune. Pourquoi donc a-t-on vu récemment un changement se produire, et pourquoi la situation actuelle est-elle assombrie par d'assez gros nuages ?
Avant de répondre & ces questions, on peut conmiracer par reconnaitre qu'il est désormais impossible aux
LES ÉTATS-UNIS ET LE JAPON SSq
deux pays d'être tout & fait dans les mêmes termes qu'il y a dix ans. Ils peuvent avoir la plus grande bienveillance Tun envers Tautre, mais ils ont trop changé en cet espace de temps pour que leurs anciens rapports, ceux d'un maître bénévole et d'un élève attentif, puissent jamais se rétablir. Les Américains ne sont plus comme autrefois des spectateurs désintéressés en Extrême-Orient : au contraire, ils y ont beaucoup à faire. Dans le passé ils ont applaudi aux succès du Japon, sans toujours se demander si ces progrès ne pourraient pas en fin de compte tourner à leur désavantage, et ils ne sauraient se plaindre aujourd'hui si la position nouvelle de l'empire du Mikado lui inspire des ambitions et lui donne des intérêts qui ne sont pas toujours d'accord avec les leurs. Il vaut mieux accepter franchement la situation, et tâcher de voir ce qu'on est en droit d'attendre de part et d'autre, car si l'on ne s'entend pas on ne peut espérer aucun arrangement équitable. Pour plus de commodité, on peut partager en deux groupes les questions qui menacent de produire des froissements entre le Japon et les États-Unis : i** celles qui concernent l'immigration des Japonais au nouveau monde ; a® celles qui se rapportent i la rivalité des deux puissances en Asie et dans les eaux du Pacifique. La ligne qui sépare ces deux groupes n'est pas très nette : il est difficile de dire de quel côté il faut classer les ajBaires d'Hawaï ; mais en gros ces deux ordres de faits sont distincts, quoiqu'ils réagissent les uns sur les autres et forment dans l'ensemble un problème extrêmement compliqué.
3gO L£S ÉTATS-UNIS XX LE JAPOll
En ce ^ concerne Timmigration des Japonaity il faut d^abord remarquer quHls ont toujours été naioins populaires sur la côte du Pacifique que dans le reste des États-Unis. A vrai dire les Californiens ont été pour eux dans la dernière guerre plutàt (pie pour les Bfossfis ; mais ils ne les aimaient pas. Les négociants ont parfois fait de mauvaises affaires avec eux^ et la classe ouvrière a contre eux les mêmes préventions que contre les Qûnois. Il ne fallait pas &tre grand devin pour prédire quft, ails arrivaient en assez grand nombre, la même ablation se produirait. Quelque diiSérents que les Japonaia soient des Chinois, Teffet produit par leur pcésencasur Fouvrier blanc est le même : elle Texpose à une concurrence devant laquelle il succombe..
On peut souhaiter Texclusion du Japonais, comoM celle du Chinois, sans porter atteinte à son honneur ; cela signifie simplement que ses besoins matériels* sont plus réduits que ceux de ses rivaux de race blanche. C'est vrai aussi de bien des peuples européen» lorsqu'on les compare aux Américains,, mais l'Européen peut et veut s'assimiler à la population des États-Unis: non seulement il apprendra l'anglais, mais par voie de mariage, il finira bientôt par s'absorber dans la masse générale. Il en va tout autrement des Asiatiques^ kmqu'ils arrivent en foule : ils apprennent peut-être vite la langue de leur nouveau pays et peuvent y devenir de bons citoyens; mais ils restent distincts des aatie». Mous voici revenus à une grande question, cAl^ de sar voir s'il est désirable pour une nation de sang euEOpéen d'admettre dans ses frontières un élément étranger
LES ÉTATS-UNIS ET LE JAPON SqI
qui ne peut être promptement assimilé. En Californie lea^ Jaiponais ont troutMé uft dimat qui leur convient trèsbi^Q et des occupations où ils réusaisseat: par leur intelligeace et leurs floinsy. ils proapèrmt spéciadement dans la culture des arbres fruitiers, et ils gagnent des salaires bien supérieurs à ceux qu'ils recevaient chez eux. Sans doute la vie coûte plus cher en Amérique, mais, avec leur mode économique d'existence» la marge des profits reste grande. Beaucoup d'entre eux eot. fait un; séjour prédbble & Hawaï, et s'y sont accoutumés i la vie américaine. Gomme l'excédent des naissances sur les décès au Japon, pays déji surpeuplé, est d'environ sept cent mille âmes par an, une immigration annuelle aux ÉtatSrUnis qui se mcmterait à la moitié seulement de œ chiffre (ce qui est fort concevable) aurait bientôt fait d'inondé la côte américaine du Pacifique d'une population asiatique qui supplanterait à coup sûr les marchanda et les ouvriers Mancs sur une grande échelle^ peut-être même des groupes entiers de population, blanche. On y trouve déjà des capitalistes japonais h la. tête de considérables entreprises industridles où ils emploient des coanpatriotes, et cela atUre d'autres Japonais. Dans le mouvement d'opposition qui s'est dessiné contre eux^ les argunuraits vraiment sérieux ont été rendus plus difficiles à discerner par l'adjonction d'autres moins importants, et la cause défendue a été discréditée par des actes violents et inexcusables. On peut voir dans l'exclusion des enfants jd|M9Aais des écoles de Californie simplement l'occasion qui a permis déposer la question générale.
3g a LES ÉTATS-UNIS ET LE JAPON
Au dire de certains idéalistes, les principes qui ont fait la grandeur de rAmérique dans le passé sont audessus des <fifférences de race et de couleur, et reposent sur des vérités fondamentales applicables à toute l'humanité. Ils prétendent que Téducation et les in* fluences qui transforment en bons Américains les enfants des Italiens, des Hongrois et des Juifs russes seront tout aussi efficaces à Tégard des Japonais. On ne peut mettre en doute, disent-ils, leurs capacités intellectuelles, ni leur zèle à apprendre non seulement la langue de leur nouvelle patrie, mais tout ce qu'elle peut leur enseigner, et à copier ses mœurs. Ce ne serait en somme que l'injustice des lois, opposées à la naturalisation des Asiatiques, qui empêcherait les immigrants japonais de devenir de bons citoyens, quelques années après leur arrivée aux États-Unis. A ce raisonnement, on peut répondre que, quand il ne s'agit que d'individus, tout ceci est indiscutable, et que si les Japonais immigraient en petit nombre il serait injuste et odieux de leur imposer des lois d'exception, même si l'on regrettait de voir s'ajouter à la population américaine un élément ethnique qui, suivant bien des gens, ne saurait malgré tous ses mérites s'harmoniser et se fondre avec le reste. Mais la question est tout autre. Il s'agit d'arrêter un flot montant de la race jaune qui est asseï fort pour balayer les blancs de la côte du Pacifique. On peut se demander si les Japonais qui aspirent au titre de citoyens américains sont aussi disposés que les autres immigrants à dépouiUer leur nationalité première, ou s'ils n'y voient pas simplement un moyen de
LES éTATS-UniS ET LE JAPOll SqS
gagner de l^influence et du pouvoir, et s'ils n'emploieraient pas les droits que le suffrage leur conférerait k bâtir sur le sol américain un grand groupement du Shin Nippon (le Nouveau Japon) dont certains de leurs théoriciens ont parlé avec une franchise qui pourrait faire ouvrir de grands yeux aux États-Unis. On a de la peine i croire que les gens qui ont ces idées considèrent leurs émigrants comme définitivement perdus pour la patrie ; au contraire, ils semblent voir dans ce mouvement un progrès de leur colonisation nationale. Mais dans ce cas c'est un danger pour l'intégrité du pays vers lequel le mouvement se dirige I Bien entendu, il ne faut pas prendre trop au sérieux ces imagination» patriotiques, mais il serait imprudent de les ignorer.
Les troubles anti-japonais de San Francisco ont eu pour conséquence de mettre le gouvernement de Washington dans une situation très embarrassante. Par la nature même de la Constitution américaine, le contrôle fédéral sur un État particulier est assez faible en ces sortes d'affaires, comme l'a montré l'incident du massacre de la Nouvelle-Orléans en i8gi. Incapable d'exercer une grande pression sur la Californie, le gouvernement a eu d'autre part à calmer la légitime colère d'une nation fîère et susceptible, vibrante encore de ses derniers triomphes. L'idée qu'on voulait traiter leurs compatriotes comme une race inférieure, dont on devait isoler les enfants dans des écoles spéciales, comme si l'on craignait quelque contagion morale, semblait aux Japonais une insulte intolérable. Us n'aiment pas à être appelés des Mongols, sauf quand ils cherchent à se
3^4 LES éXATS-UMS ET IB JAP05
melti» dan» les bonnes grâces des Chinois, et ils Be se soumettraient jamais au trailement qne les Américains ent (ait màm aux gens de onulenr (fe tonte espèee. Ils ne tédament ancun privilège, mais simplaraent l'égalité qni.eat accordés à vingt autcespsu]^^ eiqni leur a été assurée par des traités. Il n'est pas suprenant qu'il j ait eu au Japon une violente cidère, et. que les vocifirations de la « presse jaune i^ américaine aient provoqué àsêi répliques aussi furieoses.
Heureusement pour tout le moode, les diplomates calnies el clairvoyants qui dirigent les affaires à Tokio ne s'émurent pas des clameurs pc^laires. Ils. se rendent conqite des difficultés de la situation pour le gouvernement de Washington, et ils.se sont montrés disposés à 17as8Î8ter de leur mieux, pourvu que la dignité de leur pays ne sou£Ere aucune atteinte. S'ils srvaient insbté avec raideur sur les droits que les traités leur gacantisaaient, sans riea faire pour faciliter aux Américains un imrangemeot, ils auraient marché droit à une guerre: il n'est paa douteux en. effet que, si l'imotigcation japonaise aux États-Unis devait, continuer dans les mêmes proportions, on trouverait enduit des traités; un nK>yen de l'arrêter, coûte que coûter On a dû s^'ea reodre très bien oon^e à Tokio*
Une autre circonstance heureuse poorles États-Unis, c'est que les trouUea anti-japonafts survenus à Yancour ver ont montré que le Canada occidental psrtage l^us vues sur la concurrence asiatique. La population et les conditions d'existence étant les mêmes sur les côtes canadienne et américaine du PaciGque, on pouvait s'at*
LES ÉTATS-UiriS ET I£ JAPON i^b^
teodji^ à des faits aaalogiies dana les deux région». IL est iftcxHidkesUble qu^en Australie on retrouve le- même aentœenti. C'est fort embarrassant pour la GiraiidcK Bretagne^ alliée du Japon, qui ne saurait fi^ieer ses graftdeS' eolonies autonomes à recevoir les Japonais, si elles ne le veulent paa. Elle se trouve donc, comme- le» États-Uaîa, dans une position assez humiliante : il lui feut s'eU' remettre à la sagesse et à la modération d'un autre. pays pour se tirer d'une impasse. Sans doute elle ne se verra pas déçue ;. car les Japc«iais, quels que. soient kura sentiments à Tégard des Américains, ne vonft paa cette fois se quereller avec leur alliée. rAngleterre. Le Japon lui-même a exclu rigoureusement de son territ(Hre des fcmles de travailleurs chinois et coréens^
Enfin,, il reste une considération qui n'a pas dû. être négligée à Tokio par les gens que n'aveuglent pas les ipèves du Shin Nippon : est-il de l'intérêt du Japon, pousr ne rien dire de sa dignité, de laisser émigrer en masse ses nationaux vers un pays où l'on ne veut pas d'eux P Peu d'États aiment à voir leurs habitants les quitter pour toujours. Il est vrai que les relations avec les colonie», même celles de l'étranger, contribuent à encourager le commerce national ; ainsi bien des Japo* aaid émigrés aux États-Unis envoient ou apportent dans leur pays natal l'argent qu'ils ont gagné, et accroissent par là sa richesse. Mais ne finiront-ils pas par abandonner pour de bon leur patrie, comme l'ont fait tant d'Européens? Ne vaudrait-il pas mieux qu'ils allassent cokmiser Formose, la Corée ou la Mandchourie, où ils resteraient sous le contrôle direct de leurs autorités et où leur adresse
396 LES éTATS-tTlflS ET LE JAPON
€t leur énergie travailleraient au bien général de Tempire?
En somme, il y a tout lieu d'espérer que les difficultés actuelles oitre Washington et Tokio trouveront bioatftt leur remède, malgré quelques complications de temps en temps. Remarquons cependant que les mesures prises pour exclure certains étrangers servent parfois à les attirer davantage et les incitent à se faufiler dVne façon clandestine dans le pays qu'on veut leur fermer ; ceci est difficile à empêcher pour les États-Unis, dont les frontières de terre sont ouvertes sur une si grande longueur. Les efforts que Ton fait pour empêcher cette fraude amènent fatalement des incidents pénibles. Il est heureux que les deux gouvernements paraissent comprendre la situation et que leurs relations soient restées cordiales. Le Japon semble disposé & limiter le chiffre de ses émigrants vers les États-Unis et le Canada ; d'autre part, les Américains, pourvu qu'ils obtiennent ce qu'ils réclament, c'est-à-^lire le droit d'arrêter une immigratîoa trop forte, n'iront pas provoquer d'une façon toute gratuite une grande puissance amie.
Cependant, on ne saurait prétendre que tout soit pour le mieux. Les Américains réfléchis ont dû avouer que, tout en ayant raison en principe, ils se sont trouvés dans une situation très embarrassante et qu'ils n'en sont sortis que grâce à la sagesse, pour ne pas dire à la magnanimité du Japon. De plus, l'arrangement qui assurera aux États-Unis la protection qu'ils demandent ne reposera pas sur la force de leurs lois, mais sur des obligations spontanément assumées par un État étranger. C'est peutêtre ce qu'il y a de moins mauvais à faire en l'occur*