CHAPITRE V
LE DUEL DES PARTIS
On vient de voir dans quelles conditions la lutte électorale était engagée; je voudrais maintenant essayer de raconter, en remontant à mes souvenirs de voyage, quelques-uns des épisodes de cette lutte pour mieux faire comprendre l’organisation des partis et le jeu des institutions démocratiques aux États- Unis.
J’étais arrivé trop tard pour être témoin de l’une des conventions générales des partis; mais bientôt J’eus l’occasion d’assister à une convention d’Élat tenue dans le Massachusetts. Il est impossible d’avoir une idée exacte des institutions politiques des États-Unis, si l’on n’y étudie de près l’organisation des partis, et le système des conventions forme un élément essentiel de cette organisation. Ce système s’applique au gouvernement intérieur des États comme au gouvernen\eut de la. confédération, k rndministratiçm deï^
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comtés, des districts et des communes comme à celle de l’État. On ne saurait mieux comparer l’organisme des partis américains qu’à celui d’un végétal : les réunions et les comités de la commune représentent la cellule élémentaire; les conventions d’État, les fibres; les conventions générales, le tronc. La comparaison est d’autant plus exacte que les comités primaires communaux forment la base de tout l’organisme politique, de môme que la cellule est l’origine etla substance de tout l’édifice végétal. Le principe du self-government, apporté d’Angleterre aux États-Unis par les premiers colons , a sans cesse agrandi le cercle de son empire, mais il est toujours resté fixé à son centre primitif, qui est la commune. La vie politique circule incessamment de ce centre à la circonférence et de la circonférence au centre, et entretient sans cesse l’activité de ces grands corps qui se nomment les partis. Jamais celte puissante circulation n’est interrompue , mais elle devient naturellement plus rapide à l’approche des grandes crises politiques. Avant l’élection présidentielle, les membres de chatiue parti s’assemblent dans toutes les communes et choisissent des délégués; ceux-ci se réunissent dans leurs États et désignent des représentants pour la convention générale, qui public son programme et choisit ses candidats. Alors s’opère comme un mouvement inverse. De nouvelles conventions d’État se réunissent pour ratifier les actes de la convention générale et pour choisir les noms de leurs
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candidats aux fonctions A'élecleurs présidenlids ; à ccs noms, la convention d’Ëtal ajoute ceux des candidats aux fonctions de l’État qui sont vacantes. Chaque parti forme ainsi ce qu’on nomme un ticket, c’est-iidire une liste qui comprend les électeurs présidentiels, le gouverneur, les fonctionnaires de l’État et les représentants au congrès dont les sièges sont vacants. Le jour de l’élection présidentielle, chaque citoyen choisit entre les diverses listes et les modifie à son gré. Le mandat d’électeur présidentiel est en fait un mandat impératif, de sorte que le nom de la liste qui triomphe fait connaître le nom du futur président bien avant que les électeurs aient envoyé leur vote cacheté au sénat.
Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre le caractère de la convention d’État à laquelle j’assistai dans le Massachusetts, quand tous les partis avaient déjà choisi leurs candidats à la présidence en convention générale. Des trains spéciaux amenaient à ’Worcester, dans la matinée du là septembre 1864, 1625 délégués républicains envoyés par les communes du Massachusetts. La ville manufacturière de Worcester, placée au cœur de l’État, doit à sa position centrale d’ôtre toujours choisie comme le lieu de réunion des partis, de préférence à Boston. Les délégués, comme je l’ai expliqué, avaient été élus par leurs coreligionnaires politiques dans des assemblées primaires, et apportaient tous des lettres de créance des comités communaux. Arrivés à Wor-
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cester, ils se dirigèrent vers un grand bâtiment nommé Mecitanics Hall, spécialement affecté aux populaires, La salle principale est très-vaste et pourrait sans difficulté contenir trois mille personnes. Une estrade s’élève au fond pour le bureau et pour les orateurs. Elle était remplie par les délégués. Les auditeurs entraient librement et prenaient place dans une large galerie qui court sur trois côtés de la salle. Un bureau provisoire fut constitué, et, sur la proposition d’un délégué, on nomma un premier comité, composé d’autant de membres qu’il y a de districts électoraux dans l’État, pour organiser d’une manière déOnitive le bureau de la convention. Un second comité fut chargé d’examiner les lettres de créance. Ces comités se réunirent dans des bureaux au fond de la salle et firent promptement leur rapport. On porta un membre du congrès à la présidence, et l’assemblée accepta une liste de vice-présidents et de secrétaires. Après s’être donné un bureau permanent, la convention fit choix de candidats pour les magistratures politiques de l’État de Massachusetts, c’est-à-dire pour les fonctions du gouverneur, de lieutenant-gouverneur, de secrétaire d’État, de trésorier d’État, d’auditeur {audi(or) et à’ attorney general. Autrefois le gouverneur du Massachusetts, assisté de son conseil, choisissait lui-même les magistrats qui devaient le seconder. Les démocrates parvinrent, il y a quelques années, à lui enlever celte prérogative; mais ce parti du moins n’a jamais réussi
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cMivrcrle choix des juges de tribunaux au suffrage populaire^ comme dans les États de New-York, de Pensylvanic et dans les États de l’Ouest. Les nominations aux fonctions de l’État se firent sans discussion. Le choix seul de Y attorney general demeura longtemps indécis, et on fut obligé de recourir à un scrutin régulier.
Après les officiers ministériels de l’État, la convention nomma deux électeurs présidentiels, dits ot large. Ce mot demande une explication. Le président des États-Unis, on le sait, n’est point l’élu du suffrage direct et universel. Les électeurs au second degré, choisis par le peuple dans ses comices, ne représentent pas seulement la masse des citoyens, ils représentent aussi le principe fédéral. En conséquence, le corps électoral est calqué exactement sur le congrès, où chaque État envoie invariablement deux sénateurs et un nombre plus ou moins grand de représentants, suivant le chitïre de la population. Aux représentants correspondent des électeurs nommés dans les mêmes districts, aux sénateurs des électeurs at large, c’est-à-dire élus par l’État tout entier. Outre les voix auxquelles lui dpnne droit le chiffre de sa population, chaque État jette ainsi dans la balance électorale deux voix supplémentaires qui représentent en quelque sorte le principe abstrait de son individualité.
La convention d’État de Worcester n’avait point à cjtoisif les éleclcuys du district, qui sont nommés
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dans les districts électoraux; elle choisit seulement les deux électeurs sénatoriaux. L’un d’eux, qui fut nommé au milieu d’enthousiastes acclamations, était M. Edward Evcrett, ancien ministre des États-Unis en Angleterre et candidat à la vice-présidence aux élections de 1860. Attaché toute sa vie aux principes conservateurs de l’ancien parti whig, M. Everett se lia temporairement à la fraction du parti démocratique qui voulait porter M. Bell au fauteuil présidentiel, dans l’espérance d’empêcher le triomphe de cette démocratie exaltée et sans scrupules qui avait choisi pour candidats Breckenridge et Douglas. Le parti dit Bell-Everett ne survécut pas à la campagne présidentielle de 1860. La guerre civile suivit de près la nomination de M. Lincoln, et M. Bell s’attacha temporairement à la fortune du Sud; M. Everett, au contraire, resta fidèle à cette Union dont il avait si souvent et dans un si magnifique langage célébré les glorieux fondateurs. Il y eut comme un rajeunissement chez ce vieillard. L’astuce et la violence des partis l’avaient quelque temps entraîné et comme plié en des sens divers; mais en face de la guerre civile il se redressa, et son noble patriotisme trouva des accents que l’éloquence politique a rarement surpassés.
Un comité rédigea et soumit à l’approbation de l’assemblée ce qu’on appelle les résolutions; c’est le nom qu’on donne dans tous les meetings à l’exposé ^es sentiments de ceqx (^ui en font partie sur les;
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questions qu’on y traite. Les résolutions de la convention de Worcester, très-longuement motivées, se résumaient en ces termes : Continuation énergique de la guerre, abolition de l’esclavage, réélection de M. Lincoln, nul armistice sur d’autres bases que la soumission des rebelles à l’autorité fédérale. Elles furent appuyées par plusieurs discours : je fus captivé seulement par celui d’un M. Bullock, de Worcester. Une figure qui reste avec la sienne dans mes souvenirs est celle du ministre qui récita, suivant l’usage, une prière au moment où la convention fut ouverte. Jeune encore, avec de longs cheveux flottants et une barbe fine comme on représente celle du Christ, je le vois immobile et les yeux baissés; j’entends sa voix grave et traînante résonner dans l’immense salle au milieu de l’universel silence. Son éloquence avait quelque chose à la fois de doux et de farouche : il appelait la merci céleste sur son peuple, puni pour avoir opprimé une race malheureuse; mais il offrait à Dieu, s’il les exigeait, de nouveaux holocaustes avec un empressement où il y avait plus de fierté que de résignation. Avec son front sans rides et pourtant soucieux, ce visage prophétique d’où la force avait exclu la grâce m’apparut comme une image vivante de la Nouvelle-Angleterre du temps passé, pieuse, austère, laborieuse, qui dans ses chaumières de bois se préparait à ses hautes destinées. N’avais-je point devant moi les descendants directs de ces émigrants qui, sur le nouveau continent, apportèrent les premiers la liberté avec la foi? Je nç
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connaissais pas un seul des seize cents délégués, venus de tous les points du Massachusetts. Aux simples habits, aux lourdes chaussures, aux mains hâlées, je reconnaissais partout autour de moi les artisans, les fermiers, les pêcheurs de la côte. Tous paraissaient parfaitement familiers avec les usages parlementaires ; ils se levaient, parlaient sans embarras, sans emphase. Je n’ai jamais vu régner un ordre plus parfait dans une assemblée aussi nombreuse. Chacun apportait dans la convention générale de l’État des habitudes depuis longtemps contractées dans les réunions des communes, des villes, des districts électoraux.
Rentrés dans leurs communes, les délégués à la convention générale convoquent leurs partisans, et leur rendent compte de leur mission dans des réunions qui portent le nom bizarre de caucus. J’assistai, quelque temps après la convention de Worcester, au caucus républicain d’une petite ville du Massachusetts. La réunion avait lieu le soir dans la maison commune. Je m’y rendis à la lueur d’une faible aurore boréale. L’arche surbaissée d’où partaient des rayons mobiles qui parfois montaient jusqu’au zénith jetait une lumière pâle, étrange, et troublée sur les petites collines couvertes de cèdres nains, sur les blanches maisons, sur les murs de pierres amoncelées qui forment les clôtures dans le Massachusetts. Le caucus n’était ni nombreux ni animé. On s’occupa des préparatifs d’un meeting populaire où se réuniraient tous les partisans de M. Lincoln, et l’on nomma ensuite des candidats
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aux fonctions de conseiller municipal. On désigna un candidat par district scolaire [school-district). La commune n’avait pas moins de huit écoles pour une population de huit mille habitants, répandus, il est vrai, sur une grande superficie de terrain. L’école est dans toute la Nouvelle-Angleterre l’agglomération élémentaire qui sert de base et d’appui à la commune. Elle est ainsi le berceau des institutions civiles, et l’éducation primaire est la source de l’éducation politique.
Pendant que les républicains avaient leur caucus dans une chambre du toum-hall , les démocrates y étaient réunis en comité dans une autre salle. Jamais l’entrée de l’édifice municipal n’est refusée à une réunion de citoyens pour un motif politique. Tous les partis ont besoin de la liberté : triomphants, ils ne songent pas à priver leurs adversaires des droits qu’ils ont invoqués hors du pouvoir. Quelques jours avant que la convention républicaine SC réunît à Worccstcr dans la belle salle de Mechanic’s Hall, les démocrates de l’État y avaient tenu leur convention générale. A Boston, un Français nommé Faneuil légua, longtemps avant la guerre de l’indépendance, à la municipalité de la ville une somme d’argent considérable avec laquelle fut bâti Faneuil- Hall, qu’on a souvent appelé le berceau de la liberté américaine. Là se firent entendre les premières voix qui protestèrent contre les actes tyranniques du gouvernement anglais; de là, les premiers abolitionnistes purent parler au peuple américain, quand leur voix
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était partout ailleurs étouffée. Pendant la période de la campagne présidentielle, il se passait à peine une soirée sans que Faneuil-Hall ouvrît ses portes, tantôt aux républicains, tantôt aux démocrates. A la faveur des libertés illimitées dont ils jouissent, les partis politiques peuvent se donner aux États-Unis une très-puissante organisation : les assemblées primaires, les conventions de district, les conventions d’État, les conventions générales, forment une sorte d’organisme soutenu et réglé par l’esprit de parti, comme le système solaire est gouverné par la gravitation. L’esprit de parti, au lieu de se montrer destructeur comme dans les pays où il n’est point réglé, devient au contraire une garantie de conservation. On conçoit en effet qu’il ne soit point facile de changer ni de créer en un jour ces organismes politiques qui embrassent depuis la moindre commune jusqu’à l’ensemble de la confédération; ce n’est point chose aisée que de former, de remplir des cadres aussi étendus. Le parti démocratique, qui a occupé le pouvoir depuis Jefferson jusqu’à l’avénement de M. Lincoln, conserve encore aujourd’hui une large part de la puissance qu’il avait acquise pendant cette longue période. Le parti républicain actuel n’est pas né en 1860 , il n’est que la transformation dernière de l’ancien parti whig, qui, à travers beaucoup de vicissitudes, n’a jamais entièrement perdu de vue deux objets : la consolidation du pouvoir exécutif et la limitation, sinon l’abolition de l’esclavage. Les traditions politiques ne pourraient
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se transmettre de génération en génération dans une démocratie sans ces grands gouvernements d’opinion qui régnent dans le pacifique domaine des idées.
Dans les pays où le corps électoral est peu nom breux et où il existe des classes privilégiées, la communauté des intérêts impose en quelque sorte d’ellemême l’unité, la logique à l’action politique ; mais aux État-Unis, où le suffrage est universel, où la division des classes est à peine marquée, où règne l’égalité la plus parfaite en même temps que la plus complète liberté, le corps électoral, s’il n’était guidé par les traditions des partis, deviendrait je ne sais quelle poussière sans consistance, emportée au gré des courants les plus capricieux. Dans une telle société, on n’aperçoit rien, en dehors de l’action morale des partis, toujours vigilants et toujours actifs, qui puisse servir de défense ou contre l’anarchie, ou contre le despotisme. 11 est singulier, d’ailleurs, de voir combien l’esprit de parti perd de son aigreur et de sa vivîicité quand il trouve chaque jour une occasion de se manifester, quand il se mêle à toutes les relations de la vie publique, quand il n’a pas besoin d’attendre, pour faire preuve de son ardeur, des occasions rares et solennelles. L’élection présidentielle, qui se renouvelle tous les quatre ans, agite, il est vrai, le pays jusque dans ses profondeurs; mais cette émotion ne s’exprime pas autrement que les émotions ordinaires et locales, qui n’ont pour théâtre que l’État, la ville et la commune. Personne ne
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s’en effraye ; on n’y voit rien que de naturel, et les règles de ce grand duel des partis sont toutes tracées d’avance.
Si l’organisation des partis aux États-Unis doit être considérée comme une nécessité politique et comme une garantie d’ordre et de stabilité, elle a pourtant aussi quelques inconvénients. On peut lui reprocher, par exemple, d’avoir faussé les élections présidentielles en livrant le choix du premier magistrat de la république, non pas, comme le voulait la constitution, à un corps électoral indépendant, mais à une convention qui impose ses arrêts aux électeurs présidentiels. On peut lui reprocher encore d’avoir grandi outre mesure l’importance de ces hommes qu’on nomme les politicians , et qui sont les meneurs actifs des partis. Le politicien n’a rien de commun avec l’homme d’État proprement dit; ce qui lui est néccs.saire, ce n’est ni une profonde instruction, ni un caractère élevé, ni même une grande éloquence : c’est l’art de comprendre et de diriger les hommes, la connaissance approfondie des vices et des qualités du cœur humain, avec un goût naturel pour l’action, pour l’intrigue, pour le patronage. Le nom de politicien dans la houche de beaucoup d’Américains est devenu presque une injure; mais on ne voit pas comment les partis pourraient se dispenser de ces instruments quotidiens : on n’a jamais vu d’armée sans état-rnajor. Je ne fus pas sans m’apercevoir, à la convention de Worcester, que la besogne
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de la réunion était en quelque sorte préparée d’avance; les listes des comités, les résolutions, les noms des candidats, tout cela n’élait pas et ne pouvait pas être tout à fait improvisé. Cependant les meneurs ne peuvent rien faire sans consulter ni connaitre les sentiments populaires; ils sont comme des girouettes politiques qui marquent sans cesse la direction des grands courants de l’opinion. Le véritable homme d’État peut toujours parler directement au pays au-dessus de la tête des politiciens, bien sûr que, s’il se fait écouter et suivre par la nalion, il n’a rien ù craindre des parasites, qui ne vivent que par la popularité.
Quand le travail des partis est terminé, quand les listes électorales sont complètes, il reste encore une autre tâche à remplir : c’est alors qu’on commence à se disputer la faveur populaire, qu’on cherche à émouvoir l’opinion publique par les mille voix de la presse, de la tribune et même de la chaire. Les orateurs populaires, les députés au congrès, les sénateurs, les gouverneurs, commencent le canoass, c’està-dire la croisade électorale. Ils vont de ville en ville, prêchant le peuple, comparant les programmes, discutant les titres des cimdidats rivaux. Les meetings se succèdent de jour en jour : le plus imposant auquel j’aie assisté fut celui de Faneuil-Hall, à Boston, le 28 septembre. Les républicains, qui s’étaient donné rendez-vous dans les clubs des divers arrondissements, traversèrent la ville à la lueur des torches, avec
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(les bannières et des transparents où se lisaient leurs devises favorites. Quand j’arrivai dans la grande salle, trois mille personnes environ y avaient trouve place, et aux abords de Faneuil-Hall on avait élevé deux estrades en bois pour les orateurs chargés de haranguer ceux qui n’avaient pu trouver place à l’intérieur. De la plate-forme, où j’étais mélé aux membres du bureau et aux orateurs de la soirée, la salle m’apparaissait comme une mer de têtes mouvantes. Tous les assistants étaient debout, serrés les uns contre les autres,- et quelquefois des courants irrésistibles balançaient en sens divers cette masse animée, comme le vent incline les épis. Pendant quatre heures les orateurs gardèrent la foule attentive. L’un d’eux, venu du Maryland, porta au comble l’enthousiasme de l’auditoire en évoquant le souvenir des soldats du Massachusetts tués au commencement de la guerre dans les rues de Baltimore, qu’ils traversaient pour aller protéger Washington. «Je viens, s’écria-t-il, vous apporter le prix de ce sang; c’est la nouvelle constitution du Maryland qui abolit l’esclavage. » 11 y avait chez ce jeune orateur, qui courait d’un bout à l’autre de la plate-forme et gesticulait aveo violence, une faconde, une verve toute méridionale, qui étonnaient et charmaient les habitants de Boston , habitués à une éloquence moins démonstrative. M. Charles Sumner prononça le discours principal de la soirée; sa voix grave et retentissante dominait tous les bruits de cette grande foule. Pendant qu’il développait avec
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une inflexible logique les deux programmes du parti démocratique et du parti républicain, j’observais attentivement les hommes de couleur mélés à l’auditoire. Leurs yeux, brillants comme la porcelaine, suivaient les moindres mouvements de celui qui depuis si longtemps s’était constitué leur défenseur, et sur ces humbles visages je pouvais lire des sentiments plus purs, plus vrais que ceux où les popularités vulgaires croient bien trouver leur consécration.
A quelque temps de là, je revenais d’une excursion dans les montagnes Blanches et m’arrêtai dans la ville de Springficld, située dans le Massachusetts, sur les bords du Connecticut. Pendant quelques jours, lagéologieetla botanique m’auraient fait oublier complètement l’élection présidentielle, si de temps à autre je n’avais aperçu quelque drapeau électoral flottant sur un village perdu dans les pittoresques vallées du New- Hampshirc et du Vermont. peine arrivé à Springfield, j’entendis de ma chambre un grand bruit do musique, et, mettant la tête à la fenêtre, je vis apparaître un long cortège précédé de torches. Je m’informai de l’objet de cette manifestation : on m’apprit qu’un des clubs démocratiques de la ville allait tenir un meetirvj sur la colline où sont les bâtiments de l’arsenal des État-Unis. Je suivis le cortège, qui défila dans la rue principale. De nombreux spectateurs étaient rangés sur les larges trottoirs de briques. J’entendais, en passant devant les groupes, quelques remarques ironiques : « Tl y a donc encore des dé-
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mocratcs, je les croyais tous morts; leur procession ressemble à un enterrement! » Rien de plus : pas de cris, pas d’injures, pas de voies de fait. Le cortège se détourna bientôt et monta sur la colline par une large avenue bordée d’ormes magnifiques. Des deux côtés de l’avenue j’apercevais de coquettes villas à demi cachées par des arbres et entourées de jardins; je longeai bientôt la grille massive qui enceint les vastes terrains où s’élèvent les béaux bâtiments de l’arsenal. Entourés de vastes pelouses, on les prendrait plutôt la nuit pour des palais, car on n’aperçoit nulle part ces débris, ces matériaux épars qui s’accumulent d’ordinaire autour des usines. Enfin la foule s’arrête au sommet de la colline, un président improvisé s’élève, je ne sais comment, au-dessus de la multitude; le meeting commence, et d’abord on procède aux affaires. On nomme des délégués pour une réunion du parti, on choisit un comité pour s’occuper des préparatifs d’un meeting en masse {massmeeting) des démocrates de Springfield. Une petite fille, à peine âgée de huit ans, est hissée à côté du président, et chante d’une voix aigué une chanson en l’honneur du général Mac-Clellan. Je me rappelle encore le refrain :
We have an olher Washington,
Let us vote for little Mac (1).
(1) « Nous avons un autre Washington, — votons pour le petit Mac. »