‹ Les ÉtatsUnis pendant la guerre 18611865Chapitre 11 sur 24 · I-Al'crx · texte numérisé non relu

I-Al'crx

LE DUEL DES PARTIS

Un orateur commence ensuite un discours. Ce qu’il y a de plus saillant dans sa longue improvisation, c’est une laborieuse comparaison entre le serpent dit copperhead et un autre serpent dit black snake, qui naturellement représente les black republicans et les abolitionnistes. Toute allusion faite aux malheureux noirs est saisie avec transport par l’ignorant et bi‘utal auditoire, composé principalement d’ouvriers irlandais. L’orateur ne dit point negro, il dit nigger, et jjxmais ne prononce ce terme méprisant sans un air de farouche provocation. Je songeai malgré moi aux scènes affreuses dont New-York était naguère le théâtre, â ces noirs poursuivis dans les rues, égorgés, brûlés, à cet asile des orphelins de couleur saccagé et incendié. La lune était souriante et répandait une clarté enchanteresse sur la foule pressée que j’avais devant moi, sur ces femmes au doux visage mêlées aux ouvriers, sur les ormes qui penchaient leurs branches élégantes. Cette foule paraissait, hormis les moments où elle poussait ses rauques hourrahs, si paisible, si disciplinée, que par instants je ne pouvais plus rien comprendre à ce qui se passait devant moi. Quel abîme que le cœur de l’homme ! Pourquoi tant de haine sous ce ciel clément, parmi tous ces dons de la nature, tous ces triomphes de l’activité et de l’intelligence humaine? Je regardais d’un côté les murailles de cet arsenal, où une armée de deux cent mille hommes trouverait à s’équiper du jour au lendemain, de l’autre cette foule que le seul nom de

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nègre semblait rendre ivre et furieuse. La foule me fit comprendre l’arsenal. Une nation peut-elle être en paix avec elle-même quand elle n’est pas en paix avec l’humanité?

Dans les grandes villes comme New-York, Philadelphie, Boston, les processions dans les rues ne servent pas seulement à frapper l’imagination des masses; beaucoup d’électeurs indécis comparent les armées rivales et se rangent du côté des plus nombreux bataillons. Aussi les comités directeurs ne reculent-ils pas devant de très-fortes dépenses pour donner le plus d’éclat possible à ces manifestations. J’étais à Philadelphie lors de la grande procession des démocrates; elle eut lieu peu de jours avant l’élection, le 29 octobre au soir. La ville de Philadelphie est divisée en vingt-six wards ou arrondissements. Chaque tcard était représenté par une troupe nombreuse de cavaliers, par des porteurs de bannières et de transparents, par un char que traînaient plusieurs chevaux, enfin par une troupe nombreuse de piétons, rangés en ordre comme des soldats. Tous avaient autour de leur chapeau de larges bandes de papier blanc sur lequel était inscrit le numéro de leur arrondissement. La plupart portaient des torches ou de longs biltons à l’extrémité desquels étaient suspendues des lampes. Les cavaliers étaient parés de ceintures, d’écharpes, de guirlandes, faites avec du papier de couleur découpé. Les chars étaient pavoisés de nombreux drapeaux; sur l’une de ces énormes voitures,

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traînée par six chevaux, se tenaient des jeunes filles représentant les divers États de l’Union. Parmi les robes et les draperies blanches on reconnaissait les États rebelles à de longs voiles noirs et à des robes de deuil. Sur un autre char on avait mis un petit canon, et, de temps à autre, le bruit d’une forte détonation se mêlait aux cris et aux hourrahs de la foule. Les pétards parlaient de tous côtés, les fusées montaient au-dessus des toits , et retombaient lentement en étoiles de toute couleur. Parfois des feux de Bengale allumés sur l’un des chars remplissaient tout à coup la rue de leur douce lueur, et les longues files mouvantes des cavaliers, les torches, les chars, les drapeaux, s’enveloppaient d’un nuage rouge ou violet. A toutes les fenêtres se pressaient des femmes qui agitaient leurs mouchoirs et qui répondaient par leurs cris aux hourrahs du cortège. Les transparents attiraient surtout l’attention des spectateurs; illuminés à l’intérieur par une lampe, ils présentaient sur leurs quatre faces des devises, des portraits, des caricatures, et les porteurs les retournaient sans cesse pour en montrer tous les côtés. Ici l’on voyait la longue et maigre silhouette de M. Lincoln avec une grosse négresse à chaque bras; ailleurs le président, un sac de voyage à la main, descendait précipitamment l’escalier de la Maison-Blanche. Je vis sur un autre ces mots : a abolitionnisme, — le cancer de la nation » , et entre ces deux lignes s’étalait un gigantesque cancer avec ses veines rouges et ses noueuses racines.

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L’ordre le plus parfait régnait dans ce long cortège, qui ne devait pas être formé par moins de cinq mille hommes; j’appris pom’tant, le lendemain matin, que les démocrates avaient pris une attitude menaçante en face d’un club républicain. Ils avaient lancé des briques sur deux immenses transparents fixés aux fenêtres de ce club, et représentant l’un M. Lincoln, l’autre le Ctindidat à la vice-présidence, M. Andrew Johnson. Beaucoup de glaces avaient été brisées dans les beaux magasins environnants, et une brique avait tué un malheureux Irlandais, âgé d’une soixantaine d’années, qui probablement était du même parti que son meurtrier involontaire.

Je vis encore une autre procession démocratique à Boston, la veille môme de l’élection présidentielle. Il pleuvait fort; les cavaliers, les transparents mouillés, les drapeaux, étaient enveloppés d’une brume épaisse; les torches, demi-éteintes et fumeuses, n’éclairaient que faiblement le cortège. Les démocrates portaient en terre l’effigie de M. Lincoln ; mais cette plaisanterie sinistre était par plus d’un témoin retournée contre eux. Ils célébraient en effet les funérailles de leur parti, et cette nuit sombre entendit leurs derniers cris d’espérance et de triomphe. Le lendemain (8 novembre), Boston était si tranquille qu’on aurait pu SC croire au dimanche. Je me dirigeai vers l’un des bâtiments où venait de s’ouvrir le scrutin. A la porte, on m’offrit de toutes parts la liste démocratique; les distributeurs me faisaient en même temps

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mille recommandations : «Voici la seule, la vraie, la bonne liste; gardez-vous de la liste rouge, c’est la mauvaise. » Au haut de l’escalier , un distributeur silencieux me remit cette liste rouge : je reconnus la liste républicaine. Chaque électeur, en entrant, donnait son nom aux scrutateurs : on cherchait le nom sur une liste; quand il s’y trouvait, le vote était accepté. Je vis arriver un des avocats les plus éminents de Boston précédé d’un nègre et suivi d’un autre. Les hommes de couleur jouissent, dans le Massachusetts, des droits de citoyen, et pour être électeurs iis n’ont qu’à payer-, comme tout le monde, le poll-tax, taxe électorale qui ne s’élève qu’à 2 dollars pour le terme de deux aus.

Pendant les jours qui précédaient l’élection, il n’était bruit que de conspirations , de désordres qui devaient éclater à New-York et dans quelques grandes villes de l’Ouest: Des sécessionistes, venus secrètement du Canada, avaient résolu de s’emparer du camp Jackson, situé aux environs de Chicago, de délivrer les douze mille prisonniers confédérés qu’on y gardait, de se jeleravec eux sur la belle capitale des États de l’Ouest et de la mettre au pillage. Détroit, situé en face de la côte du Canada occidental, devait aussi être surpris, saccagé et livré aux flammes. Quelques conspirateurs furent découverts et arrêtés. Chicago et la frontière canadienne furent soumis à une active surveillance. A New-York, l’inquiétude p’était pas moins vive ; les démocrates, assurés de la

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connivence de la municipalité et du gouverneur de l’État, M. Seymour, avaient déclaré hautement qu’ils ne permettraient pas qu’on votât pour M. Lincoln. Ils s’étaient organisés en milices, et se tenaient prêts à toutes les violences. Quelques jours avant l’élection, le gouvernement envoya le général Butler à New- York, et lui confia le commandement des troupes fédérales cantonnées dans les environs. Le nom seul de Butler jeta la terreur dans l’armée démocratique. Il annonça, dans un manifeste, que les opérations électorales auraient lieu comme de coutume et sans le concours de l’autorité militaire, mais que toute tentative de désordre serait immédiatement réprimée par les troupes placées sous son commandement. Dans les meetings démocratiques qui précédèrent son arrivée, des énergumènes avaient déclaré publiquement qu’ils attenteraient à sa vie ; mais on put le voir bientôt traverser lentement New-York à cheval et en grand uniforme, suivi de tout son état-major. La journée de l’élection se passa sans troubles, et les démocrates de New-York n’eurent que la satisfaction de donner une majorité de 37 000 voix à leur candidat.

Dès le lendemain, et bien que les chiffres définitifs ne fussent pas encore connus, on sut d’un bout à l’autre des États-Unis que M. Lincoln était réélu. De chaque village , de chaque ville, les chiffres étaient envoyés aux comités des deux partis. Les employés des télégraphes, des postes, les chemins do fer, n’étaient occupés d’autre chose. La victoire des républicains

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fut bientôt assurée; elle devint un triomphe éclatant quand aux voix de la Nouvelle-Angleterre et de l’Ouest s’ajoutèrent les 26 voix de la Pensylvanie et enOn les 33 voix de l’État de New-York; il ne restait au parti démocratique que le petit État de New- Jersey et deux États à esclaves, le Delaware et le Kentucky. M. Lincoln avait reçu 213 votes et le général Mac-Clellan 21. Non-seulement les républicains avaient donné à leur candidat une énorme majorité , mais ils avaient réussi à faire entrer assez de députés dans le congrès pour obtenir même cette majorité des deux tiers sans laquelle la constitution ne saurait être amendée. Dans le sénat, aussi bien que dans la chambre des représentants, on pouvait compter d’une manière certaine sur les trois quarts des voix. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif se trouvaient donc en parfaite harmonie, et ce dernier, pour la première fois depuis bien des années, se vit armé d’une autorité suffisante pour entreprendre la révision de la constitution nationale et pour en clTacer toute trace de l’institution fatale qui avait amené sur le pays les fléaux de la guerre civile. Aux émotions, aux inquiétudes, aux agitations qui précédèrent le 8 novembre, succéda presque sans transition un calme absolu. Le triomphe des républicains n’eut rien de bruyant; leur joie ne fut point la joie fébrile qui salue les victoires obtenues sur les champs de bataille : elle fut muette, intérieure, profonde.

La minorité elle-même s’inclina respectueusement

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devant l’expression de la volonté populaire, et ne resta pas insensible à la grandeur du spectacle que le peuple américain présentait au monde , lorsqu’au milieu des convulsions de la guerre civile, dans le déchaînement des intérêts hostiles, des passions et des haines, il accomplissait non moins tranquillement qu’aux jours de paix et de prospérité la fonction normale de sa vie constitutionnelle. Les canons mômes s’étaient lus devant Richmond , et les deux armées, pendant la trêve tacite, se livraient aux mômes préoccupations.

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