ÜN ÉTAT FRONTIÈRE. — L’INVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOUIS
Après avoir traverséles États du Nord et de l’Ouest, de l’Atlantique au haut Mississipi, je me dirigeai vers un de ces États frontières où les discordes civiles ont laissé des traces si profondes. Le temps viendra où cette dénomination d’État frontière, de ijimler-State, si fréquemment employée encore en Amérique, n’aura plus de sens. L’esclavage seul avait tracé au cœur môme du vaste territoire de l’Union une ligne de frontières idéale ; la guerre l’a déjà effacée à demi, et la reconstitution des États reconquis la fera totalement disparaître. Les frontières véritables de la république américaine ne seront plus cherchées au nord que le long du Canada, au sud le long du Mexique; mais à l’époque où je visitais les États- Unis, le mot de border-Stale avait gardé toute sa signification, que la guerre civile avait môme rendue plus apparente et plus sinistre.
Le border-State que je me proposais de visiter était
UN ÉTAT FRONTIÈRE
le Missouri; je retournai de la Crosse à Chicago, en passant par Milwaukie, belle ville dont la prospérité égale celle de Chicago ; je traversai dans toute leur largeur les plaines fécondes de l’Illinois et m’arrêtai à Quincy,sur leMississipi, où je comptais m’embarquer pour merendre parle fleuve à Saint-Louis. J’arrivai de nuit à (Juincy, et me rendis aussitôt dans l’unique hôtel de la ville. Toute la journée, j’avais entendu parler au tour de moi de l’invasion du Missouri, où les confédérés étaient entrés et commettaient de grands e.xcès. Comme il arrive toujours en pareil cas, mille rumeurs trouvaient cours, et l’alarme s’était répandue jusqu’à Quincy. En arrivant à l’hôtel, j’appris que pendant la soirée le gaz avait été subitement éteint dans la ville et à la gare du chemin de fer par une main inconnue. Le portier de l’hôtel avait fait patrouille avec d’autres habitants; mais, à voir sa mine blême, il me parut qu’au cas où les confédérés passeraient le fleuve et attaqueraient Quincy, il n’y aurait pas lieu de compter beaucoup sur ce défenseur. Dans la chambre commune, où rougissait un fourneau chargé jusqu’à la gueule, se tenaient des groupes d’hommes aux longs cheveux, à la barbe de bouc, sombres et presque tous occupés à lire les journaux en lançant de tem[)s à autre un jet de salive jaunie par le tabac. Certains visages avaient une expression tout à fait farouche. Je vois encore entrer un pauvre soldat boiteux, appuyé sur sa canne et amaigri par les fièvres. Un otticier coiffé de son chapeau de feutre noir orné d’une
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torsade à petits glands oü brillent quelques brins dorés s’asseoit à une table, et dépouille avec solennité une correspondance que le train du chemin de fer vient de lui apporter. Le maître d’hôtel m’annonce qu’on ne peut me donner à souper, parce qu’il est plus de onze heures. Il semble étonné que j’insiste, ayant grand ’faim, pour obtenir du moins un morceau de pain : les voyageurs américains ont en pareil cas une sorte de résignation et d’indifférence passive qui m’a toujours étonné chez un peuple libre, si volontaire, si ennemi de toute entrave. Hommes et femmes acceptent sans mot dire les petites misères du voyage avec un fatalisme où se mêle quelque dédain. Les compagnies de chemin de fer ont singulièrement abusé de cette patience; je ne crois pas m’être jamais trouvé dans un train qui arrivât à destination à l’heure indiquée. Jamais pourtant on ne lit dans les journaux des États-Unis ces réclamations qu’à tout propos les Anglais adressent aux leurs : l’ennui passé, l’Américain a hâte de l’oublier.
Placé à la limite des États libres et des États à esclaves, le Missouri, où se rencontrent les deux plus grands fleuves du continent américain, devait nécessairement devenir un des champs de bataille de la guerre civile, — champ de bataille excentrique, placé loin des provinces où devait se porter l’eflbrt principal des combattants, mais par là même condamne à servir de théâtre à des scènes plus désolantes, à des passions plus ardentes, plus farouches, moins sou-
UN ÈI AÎ FRONTIERE
mises au frein de l’honneur et de la discipline militaire. Au moment des premiers troubles, la plupart des Missouriens ne cachaient point leurs sympathies pour les rebelles. Les partisans de l’Union ne comptaient guère que pour un tiers dans un État que les relations commerciales, les traditions politiques et surtout l’institution de l’esclavage rattachaient par tant de liens à la nouvelle confédération. Après la première élection de M. Lincoln, il ne tint qu’à peu de chose que Saint-Louis et avec cette ville le Missouri tout entier ne fussent perdus pour la cause du Nord. Déjà les partisans de la révolte s’étaient armés, avaient formé un camp à la porte de Saint-Louis et se préparaient à brusquer une orrfo«?iaHcerfescccss/on. Quelques unionistescourageuxetdévouésorganisèrcntsilencieusement les forces du parti républicain et recrutèrent surtout des alliés dans la population allemande. Le 10 mai 1861, un peu avant le terme désigné pour la publication de l’ordonnance de sécession, le capitaine Lyon, à la tète d’une poignée de volontaires, se rendit au camp Jackson, y entra sans coup férir, et dispersa ceux qui s’y étaient réunis. Une heure d’audace empêcha une vaste province d’unir sa cause à celle des rebelles, et épargna peut-être au Nord des années d’efforts et d’immenses sacrifices. A plusieurs reprises, les confédérés essayèrent cependant d’arracher le Missouri à l’Union. Le sang coula dans les rues do Saint-Louis, qui devint le chef-lieu d’une circonscription militaire; plus de quarante mille Missouriens
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s’enrôlèrent dans les armées du Sud. Un ancien gouverneur de l’État, Sterling Price, qui jouissait encore d’un grand prestige, surtout parmi les populations rurales, fut nommé général par Jefferson Davis, et envahit une première fois le Missouri à répoque où le général Frémont e.xerçait le commandement à Saint-Louis. L’invasion fut repoussée ; les unionistes, qui avaient fui devant les régiments de Price, purent rentrer dans leurs foyers. Cependant la sécurité ne fut jamais parfaitement rétablie : des bandes armées parcoururent longtemps le pays en tous sens; la fidélité de ceux mêmes quj avaient servi la cause fédérale fut mise à l’épreuve, quand ils ne purent plus douter que l’esclavage ne survivrait pas à la guerre civile. Le sentiment unioniste n’avait jamais été tout à fait pur dans le Missouri : chez beaucoup d’habitants il était resté subordonné à leur attachement invétéré à l’institution servile. Plus cette institution fatale semblait près de la ruine , plus obstinés étaient les efforts de ceux qui voulaient encore la sauver. Quelque temps avant l’élection présidentielle de 186ô, et pendant que les partisans et les ennemis de l’esclavage étaient partout aux prises , le général Price annonça qu’il allait envahir de nouveau le Missouri : il acheva tranquillement ses préparatifs, fit des enrôlements dans les comtés méridionaux de l’État, et sa troupe atteignit bientôt le chiffre de vingt mille hommes. La conscription, l’enrôlement des noirs dans les armées
LAUGEL. Il
UN ÉTAT FRONTIÈRE
de la république, la politique émancipatrice, la longue interruption du commerce du Mississipi, avaient contribué à augmenter le nombre des mécontents, qui n’attendaient qu’un chef pour se déclarer en faveur de la sécession. Le général Rosencrana commandait à Saint-Louis, mais pendant longtemps il ne üt point mine de vouloir gêner les mouvements de Price. Son inaction permit à la cavalerie rebelle de se montrer à Hermann, à très-petite distance de Saint-Louis, sur le chemin de fer du Pacifique, et à Pilot-Knob , qui est également très-rapproché de cette ville. Le gouvernement avait envoyé Rosencranz à Saint-Louis, bien qu’il eût commis quelques fautes militaires dans le Tennessee : on Pavait choisi en ■qualité de catholique, pour donner une sorte de gage à ses coreligionnaires allemands de Saint-Louis. Pendant les premières campagnes de la guerre, U avait acquis une grande réputation; les correspondants des journaux s’étaient plu à le représenter comme une sorte de héros chrétien, passant de la prière au combat et du combat à la prière; mais à Saint-Louis comme dans le Tennessee, Rosencranz se montra inférieur à sa tâche. 11 permit à Price de traverser à l’aise tout le Missouri : au moment où j’étais à Quincy, le général confédéré avait fait couper les ponts du chemin de fer du Pacifique et dispersé les ouvriers occupés aux travaux de cette ligue, appelée à un si grand avenir et aujourd’hui déjà terminée jusqu’à Warrensburg. Ses maraudeurs parais-
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salent fréquemment sur le chemin de fer d’Hannibal à Saint-Joseph, qui va de la vallée mississipienne à celle du Missouri. Pendant que Price se dirigeait dans la direction du Kansas pour aller frapper un grand coup parmi la population de ce jeune État, tout dévoué à rUnion, des chefs de partisans opéraient autour de lui, notamment deu.x bandits nommés Bill Anderson et Quantrell, ce dernier déjà célèbre pour avoir, l’année précédente, surpris la ville de Lawrence dans le Kansas, et pour y avoir fait massacrer deux cents personnes désarmées. Anderson et Quantrell avaient des commissions régulières du gouvernement confédéré, mais ils agissaient en véritables voleurs de grand chemin; ils rançonnaient les amis comme les ennemis, et leur nom répandait la terreur sur toute la rive droite du Mississipi.
A Quincy, le fleuve a déjà une grande largeur. La ville est de construction très-récente, mais elle ne peut que grandir rapidement, car elle est située sur l’un des chemins de fer qui servent aux communications des deux rives du Mississipi. La grande place, plantée d’ormes, est entourée de boutiques où les fermiers de tout le pays voisin viennent faire leurs achats. Le port est encombré de sacs, de barriques, de caisses ; de toutes parts on amène des troupeaux qui montent sur les bateaux à vapeur du fleuve. Ces steamers ne ressemblent en rien à ceux qu’on voit sur les lacs et sur les rivières d’Europe. Les Américains n’ont point conservé, dans les bateaux qu’ils des-
UN ÉTAT FUONTIÈRÉ.
tinent à la navigation lluviale, les formes des navires qui doivent tenir la mer : le Mississipi, lors des basses eaux, a une très-faible profondeur, et son lit est partout rempli de bancs de sable qui sans cesse changent de place; aussi le bateau qui de tout temps a été propre à ce grand fleuve est ce que l’on nomme un flat-boat, bateau plat et rectangulaire, qui n’a qu’un très-faible tirant d'eau, et où le fret s’étale sur une grande surface. Le steamer du Mississipi n’est luimôme en réalité qu’un flat-boat à vapeur surmonté d’une maison. Sur le plancher principal, placé un peu au-dessus du niveau de l’eau, on loge les chaudières du côté de l’avant ; elles ne sont point ensevelies, comme sur nos bateaux, dans une cale profonde, et, la nuit, les portes ouvertes où l’on jette le charbon luisent de loin sur le fleuve comme de grands yeux enflammés. Derrière les générateurs de vapeur est la machine ; les cylindres sont presque toujours horizontaux, et d’immenses bielles horizontales communiquent directement l’impulsion aux manivelles des roues motrices , qui sont fort étroites et logées à l’arrière. Entre la machine et l’extrémité du flat-boat reste un grand espace où s’accumule le fret. Sur le bateau où je m’étais embarqué, on avait entassé des bœufs, des chevaux et des mulets envoyés à l’armée du bas Mississipi. Bien que ce bateau, le Sucker-State, ne tirât que trois pieds d’eau , le volume du fleuve était si bas, par suite de longues sécheresses, qu’on avait chargé presque tout le fret sur deux bateaux
L’INVASION Dü MISSOURI. — SAINT-LOUIS.
plats ordinaires, allèges attachées à ses flancs. Un escalier conduit de ce que l’on pourrait appeler le rez-de-chaussée du bateau au premier étage, qui n’est qu’un grand salon en forme de couloir tout le long duquel s’ouvrent les portes numérotées des cabines. Celles-ci ont une seconde porte extérieure sur un balcon qui court le long du bateau. Aux heures des repas, le salon intérieur est converti en salle à manger. A l’une des extiémités est un bar où toute la journée on voit préparer des liqueurs de toute espèce, dont le whisky forme presque toujours l’élément principal. Le salon et les cabines sont recouverts d’un toit plat, enduit de bitume, qui porte un second étage en retrait, et bc.iucoup plus petit, où sont logés les agents et les officiers du flat-boat. Cet étage est surmonté d’une sorte de petit observatoire carré qui domine tout le navire, et où le pilote se tient à la roue du gouvernail.
Les eaux étaient si basses que l’on dut s’arrêter la première nuit un peu au-dessous d’Hannibal, sur la rive missourienne. On embarqua à la lueur des torches un grand troupeau de bœufs à demi sauvages. Us n’avançaient qu'à force de cris et de coups sur le plancher de bois qui conduisait au pont . Les matelots noirs, les bouviers, armés d’immenses bâtons, s’agitaient en tous sens : les bœufs effarés poussaient de sourds beuglements ; quelques-uns, pris de terreur, se précipitaient dans le fleuve. On voyait des lueurs courir à travers le bois, L’affreux vacarme dura près de deux
UN ÉTAT FRONTIÈRE
heures, puis tout rentra dans le silence et Tobscurité. A celte latitude, les nuits sont déjà d’une admirable splendeur. Orion brillait d’un éclat merveilleux; la Grande-Ourse, penchée sur l’horizon, se réflétaitdans le fleuve, et, renversée, paraissait presque aussi brillante. Dans le salon des passagers, les hommes, le cigare à la bouche, se tiennent du côté de l’avant, groupés autour d’un poêle de fer où un nègre vient de temps à autre mettre du charbon. Quelques rôdeurs de rivière à mine sauvage jouent aux cartes ; quelques-uns lisent les derniers journaux de Quincy ou de Saint-Louis, d’autres causent à voix basse, et de temps à autre on entend les noms de Price, de Lincoln, de Mac-Clellan. Il y a là des figures qui ne dépareraient pas les hordes du Missouri : les cheveux incultes, les barbes hérissées, les regards obliques, les habits usés, les chapeaux mous enfoncés sur les yeux, font penser involontairement aux bandits qui suivent Quantrell et Bill Anderson. A l’autre extrémité se tiennent les femmes, les enfants, les hommes qui les accompagnent ou qui sont admis à l’honneur de leur conversation. Les Missouriens réfugiés à bord du bateau à vapeur s’entretiennent des atrocités commises par les guérillas. Je rapporterai seulement un de leurs récits, parce que j’eus l’occasion d’en vérifier l’authenticité à Saint-Louis. Après que le général Price eut quitté la petite ville de Glasgow, Quantrell et Anderson y entrèrent. Anderson, accompagné d’un capitaine, se rendit à la maison d’un vieux proprié-
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taire unioniste très-riche et très-respecté, M. Benjamin Lewis. Il demanda à voir M. Lewis : on lui répondit que celui-ci était sorti, sur quoi il menaça de mettre le feu à la maison. Madame Lewis envoya chercher son mari. Elle avait à ce moment chez elle madame Clark, mère du général confédéré Clark, et M. Yorth, beau-frère du général Price ; mais Anderson ne voulut point écouter leurs supplications. Quand M. Lewis parut, Anderson lui dit : « J’ai entendu parler de vous; Vous avez fait plus de mal à notre cause qu’aucun autre homme dans cet État » Là-dessus, il lui demanda tout ce qu’il avait d’argent. M. Lewis apporta environ 1000 dollars, ajoutant que c’était tout ce qui lui restait; mais Anderson ne se déclara point satisfait. Resté seul avec M. Lewis (madame Lewis était sortie avec madame Clark et M. Yorth pour chercher de l’argent chez ses voisins et ses amis) il frappa le vieillard à la tête avec la crosse de son pistolet, le renversa, et continua de le frapper à terre avec J’aide de son compagnon. Ils mirent l’un après l’autre le canon de leur revolver dans sa bouche en le menaçant de lâcher la détente. Anderson lui ordonna ensuite de se relever, et continua de le menacer avec son pistolet. Quatre heures se passèrent ainsi, pendant lesquelles le malheureux vieillard resta exposé à la furie d’Anderson. A deux heures du matin, une cousine de M. Lewis arriva et demanda au capitaine qui accompagnait Anderson combien il faudrait donner pour obtenir sa délivrance. Ander-
UN ÉTAT FRONTIÈRE
son exigea 6000 dollars : ils lui furent comptés, 5000 en papier et 1000 en or. Alors seulement le bandit consentit à se retirer. Quelques jours après, M. Lewis se réfugiait à Saint-Louis ; son état était encore déplorable : il était couvert de contusions, et l’anxiété qu’il avait éprouvée lorsque, quatre heures durant, il avait été menacé de mort, avait profondément ébranlé sa santé.
On m’avait donné pour compagnon de cabine un jeune fermier du Kansas qui conduisait son neveu, un enfant de dix ans, à Saint-Louis. Il lisait assidûment La démocratie en Amérique deM. de Tocqueville dans la traduction anglaise. L’exemplaire portait la marque de la « bibliothèque publique de Leavenworth. » Sa conversation m’intéressa vivement. Depuis dix ans établi au Kansas, il avait vu fonder et s’agrandir Leavenworth, qui a aujourd’hui 20 000 habitants, Lawrence et Atchison, qui n’en ont encore que 3000. Ces trois villes sont les plus importantes du Kansas, où la population est surtout disséminée dans des fermes et de petits villages. 11 n’est pas une province où l’amour de l’Union soit plus énergique et plus passionné. Le Kansas a connu la guerre civile avant qu’elle éclatât dans le reste du pays. Là s’alluma l’étincelle qui depuis a tout embrasé. Le souvenir de John Brown y est encore vivant, et la figure héroïque de ce rude fermier qui faisait la guerre avec ses fils à la façon des Macchabées est déjà comme enveloppée dans la légende. «Elle marche, Tâmc de John Brow’n
L’INVASION DI) MISSOURI. — SAINT-LOUIS
(h)'s soûl ïs mnrching on) ! » dit le refrain de la plus belle chanson que la muse de la guerre ait trouvée^ chanson qu’on entend presque partout où l’on rencontre un groupe de soldats de l’Union ; elle marche ! niais c’est aux solitudes du Kansas qu’elle a d’abord vu la liberté aux prises avec la tyrannie et qu’elle s’est préparée à la lutte suprême. Del’Ëtatdu Kansas sont partis depuis le commencement de la guerre 30 000 volontaires; 10 COO fermiers, organisés en milices et habitués à manier les armes, attendaient l’armée de Price, bien déterminés à défendre leurs champs et leurs foyers. Avec 1000 soldats fédéraux commandés par Curlis et en garnison au fort Leaven- Avorth, le Kansas n’avait pas d’autres défenseurs au moment où je descendais le Mississipi.
La fidélité ardente et exaltée de cet État à la cause de l’Union ne s’inspire point de motifs vulgaires, car l’intérêt le relie à peine aujourd’hui aux provinces de l’Atlantique ou môme à celles de l’Ouest. Placé sur la rive droite du Mississipi, le Kansas est déjà, qu’on me permette le mot, sur le versant du Pacifique, bien que les montagnes Rocheuses élèvent leur muraille entre son territoire et la rive californienne. Ses communications principales sont ouvertes avec les régions que traversent les grandes chaînes de l’intérieur ; pourquoi enverrait-il ses blés dans l’Illinois, qui en regorge? Placé aux confins des pays cultivés, il expédie ses céréales dans le district de Colorado, à Santa-Fé, aux mines argentifères de Virginia-
UN ÉTAT FRONTIÈRE
City, dans le district de Nevada, aux mines d’or d’Idaho. Son commerce est un commerce de caravanes : bestiaux, farines, lavoirs pour les sables aurifères, tout part maintenant du Kansas ou du pays des Mormons pour arriver à ces oasis métallurgiques longtemps ignorées, et où la fièvre des mines a pourtant attiré une population très-nombreuse.
Le second jour, le bateau à vapeur s’amarra encore le soir sur la rive missourienne, à une petite distance de l’embouchure de la rivière Illinois. Le lendemain matin, nous arrivâmes en vue d’Alton; le promontoire rocheux sur lequel est bâtie cette ville est dominé par un vaste pénitencier qui servait de prison pour les soldats confédérés. Les baïonnettes des sentinelles étincelaient aux rayons du soleil matinal, et des soldats désœuvrés se promenaient sur le quai de débarquement. Peu de temps avant notre arrivée à Alton, un jeune homme qui m’avait vu dessiner sur le pont vint me demander en rougissant si je ne consentirais point à lui faire un croquis de la prison d’Alton. Malgré sa barbe rousse inculte, ses yeux brillants et ses cheveux en désordre, il avait un air si naïf et si candide que je cédai à son désir. Je lui demandai cependant pourquoi il avait choisi ce point de préférence à tout autre. Il rougit encore plus, et me dit que beaucoup de ses amis au village connaissaient Alton et seraient bien aises d’en avoir un dessin. J’appris quelques jours après à Saint-Louis que les bandes confédérées avaient en la pensée de sur-
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prendre Alton pour y délivrer les prisonniers. Le projet ne fut point mis à exécution : mon dessin de la prison ne servit donc à rien, s’il sortit des mains de mon jeune inconnu, que j’ai depuis soupçonné d’avoir servi dans les armées de la rébellion.
Un peu au-dessous d’Alton, le Missouri et le Mississipi mêlent leurs eaux : celles du Missouri, limoneuses, toutes chargées d’argile, ont le volume le plus puissant. Aussi le Mississipi, jusque-là limpide, prend-il bientôt une couleur grise et terreuse qu’il conserve jusqu’aux méandres de son embouchure. On aperçoit enfin Saint-Louis ; les vastes usines, les hangars, les magasins, les vieilles maisons rouges du port s’allongent le long du quai, où se presse une véritable flotte de blancs steamers. Il y avait peu d’animation sur le port; presque tous les feux des bateaux à vapeur étaient éteints, et sur les talus du quai on ne voyait que peu de ballots et de barriques. La ville, au premier abord, me parut triste et sale. Les maisons de brique qui avoisinent le fleuve sont toutes délabrées. Saint-Louis a déjà, dans quelques parties, l’air d’une vieille ville, bien qu’elle soit entièrement moderne. Le petit poste fondé par Laclède et Chouteau est devenu depuis vingt ans la métropole commerciale du centre du continent. Saint-Louis aspire aujourd’hui à étendre son influence jusque sur la côte californienne: elle a son chemin de fer du Pacifique, déjà terminé jusqu’à Dresden, au delà de Jetfersoncity, la capitale politique du Missouri. Avec les avan-
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tages naturels que possède Saint-Louis, maîtresse du plus grand fleuve de l’Amérique du Nord, cette ville aurait fait des progrès bien plus rapides, si elle n’eût été soumise aux énervantes influences de l’esclavage. Le « compromis du Missouri » livra à l’institution fatale un pays que sa latitude aurait dû en préserver et qui offrait au travail libre un champ d’une admirable fécondité ; ce fut le premier li iomphc d’une politique envahissante et sans scrupules. Le Sud s’engageait alors à ne réclamer pour Vwstitutton favorite aucun autre territoire situé au delà du 36' degré de latitude. Comment cette promesse fut tenue, quelle suite d’humiliations pour le Nord, de victoires pour le Sud, les précipita enfin tous deux dans la guerre civile, c’est ce que chacun sait. Pour le Missouri luimême, l’esclavage n’a jamais été qu’un fléau : il en a écarté l’esprit d’entreprise, l'émigration, le génie industriel. Peut-on comparer les forges et les usines à fer du Missouri à celles de la Pensylvanie ? Pourtant le Missouri a de véritables montagnes de minerai de fer dans les monts Ozark; les masses métalliques d’Iron-Mountain et de Pilot-Knob rivalisent pour la qualité avec les célèbres gisements de l’iled’Slbe, de la Suède et de la Norvège.
La population française de Saint-Louis a été de (ont temps et reste encore aujourd’hui attachée à l’esclavage; à sa fidélité .aux anciennes traditions coloniales se mêle je ne saisquel dédain instinctif et méfiantpour tout ce qui passionne les races envahissantes dont
L’INVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOI’IS
elle SC trouve enveloppée. C’est, je dois le dire, pour un Frîinçais un spectacle douloureux que celui de cette population aimable, riche, estimable, mais, par sa propre faute, presque absolument privée d’influence. Tandis que tout marche autour d’elle, elle reste et veut rester stationnaire. Elle ne descend point dans l’arène politique et n’a pas encore fourni à la république un seul homme d’État. Le clergé catholique, très-riche et par ses vertus très-digne de respect, ne laisse guère percer d’autre préoccupation que celle de soustraire les enfants catholiques aux écoles publiques, où l’éducation est gratuite et conserve un caractère tout à fait laïque. Saint-Louis fait involontairement penser à telle ville de province en France à la fois timide et frondeuse, endormie, paresseuse, gouvernée par des gens qu’elle connaît à peine ou qu’elle ne connaît point , insouciante ou ignorante de ses droits municipaux et politiques , contente d’elle-mème sans rien néanmoins attendre d’clle-méme. Otez-lui de plus la fierté nationale, l’écho des voix lointaines de la capitale, le sentiment obscur et profond de je ne sais quelle puissante solidarité qui sert de ciment à toutes les ûmes, l’assurance enfin d’une grande destinée pour la nation : voilà du moins le Saint Louis des Français. A côté de celui-là se trouve le Saint-Louis des Américains et des Allemands. Il ne paraît pas dans cette grande ville un seul journal français; en revanche on y public un grand nombre de journaux anglais et allemands.
UN ÉTAT FRONTIÈRE
IdA
C’est peut-être dans la population germanique qu’il faut chercher les défenseurs les plus exaltés de l’Union, les ennemis les plus résolus de l’esclavage. Moins familiarisés toutefois que les émigrants de race anglosaxonne avec les habitudes de la vie publique, les Allemands apportent encore dans les luttes politiques un enthousiasme trop irréfléchi, une certaine naïveté qui se repaît facilement de phrases creuses, un entêtement qui s’use dans de misérables personnalités. En flattant leur passion démagogique et leur vanité, quelques meneurs hostiles à M. Lincoln avaient réussi à leur faire adopter la candidature du général Frémont au commencement de la campagne présidentielle de 1864, et quand le général se retira de la lice, les radicaux missouriens ne prêtèrent au candidat républicain qu’un appui fort tiède.
Si le radicalisme d’une partie de la population germanique de l’Ouest a pu causer quelques embarras au gouvernement, il est juste de reconnaître que les Allemands ont montré un vif attachement, un grand dévouement pour leur nouvelle patrie. Ayant compris dès l’origine le caractère et le but de la guerre civile, ils ont épousé la cause de l’Union et de l’émancipation avec une ardeur et une passion dont le contrecoup a été ressenti jusqu’en Europe parles populations d’outre-Uhin. La part qu’ils ont prise dans la guerre, le courage qu’ils ont déployé sur les champs de bataille, leur hostilité à l’esclavage et au parti démocratique, leur assurent désormais une place
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importante dans la politique des États-Unis. L’esprit anglo-saxon, exclusif, envahissant et jaloux, il faut le dire, habitué à tout vaincre, à tout absorber, devra compter avec cette force qui s’est révéjée dans les jours de lutte et de danger. En Californie comme en Missouri, les Allemands se sont trouvés aussi Américains, je dirais presque plus Américains que les Yankees ;\a. guerre civile a signé leurs lettres de grande naturalisation. Les véritables amis des États-Unis ne peuvent que s’en féliciter. 11 y a dans la race germanique des qualités et des éléments qui sont destinés à rajeunir la race anglo-saxonne. La haute culture allemande a encore bien peu de représentants au delà de l’Atlantique, et l’Allemagne n’y envoie guère que les plus ignorants et les plus pauvres de ses enfants ; mais ils portent dans leurs veines et dans leur cerveau les germes mystérieux qui, dans la vieille patrie, ont déjà eu leur plein épanouissement. Dans la patrie nouvelle, ces germes ne^ resteront pas toujours endormis : à l’audace, à la ténacité, à la roideur anglosaxonne s’alliera quelque chose de neuf, de plus naïf, de plus poétique. Au point de vue même purement physique, on peut attendre quelque chose du mélange des deux races; l’une est trop nerveuse et irritable, l’autre trop rustique et trop épaisse ; mais leur mariage intellectuel portera sans doute les fruits les plus précieux.
La situation du Missouri n’était, au moment où je m’y trouvais, rien moins que satisfaisante : depuis la
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prise de AVisksburg, ks canonnières fédérales circulaient librement sur tout le Mississipi, mais les relations commerciales entre Saint-Louis et la Nouvelle- Orléans étaient à peu près interrompues; les transports de l’armée continuaient seuls à donner un reste d’animation au fleuve; les guérillas tiraient encore fréquemment sur les bateau.\ à vapeur et ôtaient toute sécurité aux voyageurs. La violence des partis élait extrême ; les démocrates reprochaient à M. Lincoln sa politique émancipatrice, et leur candidat aux fonctions de gouverneur de l’État n’était autre qu’un cousin germain de Sterling Price, qui par deux fois avait envahi la province. Ce cousin, du nom de Price aussi, était en 1860 resté fidèle à l’Union, et M. Lincoln, pour l’en récompenser en môme temps que pour donner un témoignage de ses dispositions conciliatrices, l’avait nommé d’emblée brigadier, général dans l’armée des volontaires. Cela n’empêchait point, au mois d’octobre 1864, le brigadier Price de soutenir la candidature de Mac-Clellan, et dans une assemblée populaire il osait déclarer que, si M. Lincoln était réélu, le Missouri aurait à examiner s’il ne serait pas conforme à ses intérêts d’unir sa destinée h celle des États de la nouvelle confédération. D’autre part, les républicains se croyaient abandonnés , presque trahis par le gouvernement ; ils reprochaient à M. Lincoln les moindres complai- .sances pour les démocrates ; ils avaient obtenu dans une convention l’abolition graduelle de l’esclavage,
L’INVASION DU MISSOURI. — SAINT-LOUIS
mais ils redoutaient que la mesure émancipatrice ne restât une lettre morte, si leurs ennemis parvenaient à reprendre l’influence. Partout les unionistes étaient exposés aux plus grands dangers ; l’inertie du commandant militaire de la province avait pour la seconde fois livré l’État à des bandes de pillards et d’assassins. Des deux côtés on se plaignait de la conscription. Le Missouri avait déjà donné trente mille soldais à l’armée du Nord , près de quarantecinq mille avaient suivi le drapeau du Sud, et l’on demandait encore à l’État un contingent fi.xé d’après le chiffre de la population en 1860.
Ma visite la plus intéressante à Saint-Louis fut celle du camp Jefferson, situé à petite distance de la ville. Je m’y rendis par le chemin de fer américain, et aperçus en passant l’un des onze forts, aujourd’hui abandonnés, que le général Frémont fit élever quand il commandait à Saint-Louis, plutôt pour tenir la ville en respect que pour la protéger. Les maisons de bois du camp s’allongent autour de grandes places d’armes, à côté d’un parc autrefois affecté à des expositions agricoles. Parmi les beaux chênes noirs au tronc droit, aux branches anguleuses, s’élèventquelques bâtiments légers qui ont tous été convertis en hôpitaux ; on a construit en outre beaucoup de maisons de bois pour loger les soldats malades, les familles noires et les réfugiés du Sud. L’hôpital de ces derniers, où j’entrai d’abord, offrait un spectacle lamentable: partout des femmes, dos enfants émaciés par les longues marches.
UN ÉTAT FRONTIÈRE
la fatigue, la faim et la maladie. On me fit voir une pauvre vieille femme qui était venue seule sur un petit cheval depuis le Texas jusqu’à Saint-Louis. Pendant que je passais tristement entre les rangées de lits, un vieillard s’agitait dans les lentes connilsions de l’agonieen soulevant des bras amaigris quidéjà ressemblaient à des ossements. Une odeur fétide de cuisine et de pharmacie alourdissait l’atmosphère échauffée par les poêles de fer. On voyait encore étendus sur les couvertures de laine grise des couchettes les vêtements en lambeaux que les fugitifs avaient apportés. Quelques femmes à l’œil hardi riaient tranquillement entre elles, et leur gaieté auprès de ces lits de mort avait quelque chose de cyniqua et de lugubre. Ont-ils vu souvent de tels tableaux, ceux qui ont donné le signal de la guerre civile? et s’ils les ont contemplés, ont-ils pu se défendre d’un remords?
L’hôpital militaire avait un tout autre aspect : les couchettes blanches et propres étaient presque toutes vides; des guirlandes en papier de couleur pendaient en festons entre les colonnes de bois et sur les plafonds. Au-dessus des portes et des lits en fer étaient accrochés de grands cartons où l’on avait écrit en gros caractères des versets de la Bible, des devises, des sentences patriotiques. La plupart des malades étaient des hommes de couleur. L’un d’entre eux avait eu les pieds gelés pendant les opérations du siège de Wicksburg. Les convalescents étaientassis en groupes; quelques-uns portaient leurs cheveux tressés en pe-
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tites queues qui se dressaient sur la tête ; leurs habits bleus reluisaient de propreté.
Après les hêpitaux, je parcourus les cases bâties à la hâte pour les réfugiés, gens de couleur ou petits blancs. Dans le quartier des premiers, les négrillons semblaient sortir de tous les coins. Les femmes faisaient la cuisine. Une vieille femme à mine réjouie passait en portant des patates. « Pourquoi, lui dit mon guide, n’acbetez-vous pas des pommes de terre 1 Elles coûtent bien moins cher. — Bah ! fit-elle avec un air de tête et un sourire indescriptibles, est-ce que je mange des patates irlandaises?» Un vieillard à la barbe et aux cheveux blancs se chauffait au soleil sur un escabeau; il avait au moins quatre-vingts ans, mais il ignorait son âge véritable. «Pourquoi, lui demandat-on, avez-vous fui le Sud ? — Pour me reposer : l’oncle Sam ne me fera plus travailler. » Les maisons affectées aux familles blanches réfugiées n’étaient guère remplies que de femmes et d’enfants ; on n’y voyait que peu d’hommes, tous trop vieux ou trop faibles pour trouver un emploi. Les membres de la même famille restaient réunis. Ces malheureux nous regardaient avec une curiosité étrange; les femmes surtout entraient volontiers en conversation : elles ne semblaient connaître ni le sentiment de l’embarras ni celui de la pudeur; quelques-unes, occupées à se peigner, ne prirent point la peine de renouer leurs cheveux. Mon guide, par les soins duquel avait été récemment ouverte dans le camp une école pour les
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enfants des réfugiés, demanda à une jeune femme dont le visage délicat et encore enfantin annonçait tout au plus seize ans : « Êtes-vous déjà allée à notre école? — A l’école ! dit-elle avec surprise et hauteur, en rejetant en arrière ses longues tresses blondes, je suis, monsieur, une dame mariée (/ am a married lady). » Toutes ces femmes du Sud sont des dames, des ladies, ce qui ne les empêche point de fumer tranquillement dans des pipes en terre, comme des soldats ou des matelots (1). La jeune rfawe qui s’était révoltée à la pensée d’aller à l’école fut pourtant obligée d’avouer qu’elle ne savait point lire. Elle n’en parut nullement honteuse ; les blancs qui dans les États du Sud forment la classe intermédiaire entre les grands propriétaires et les esclaves vivent dans la plus profonde ignorance. C’est dans cette classe rude, grossière et demi-sauvage, dès longtemps habituée à une entière dépendance, que l’oligarchie du Sud a recruté ses armées; elle est parvenue à lui inspirer l’horreur de tout ce qui pourrait la régénérer : ces soldats, dont le sang a coulé sur tant de champs de bataille, croyaient se battre pour l’indépendance, et se battaient en réalité pour avoir des maîtres. Les soldats de l’esclavage étaient eux-mêmes des esclaves.
En sortant du camp, je vis arriver une troupe de
(1) L’abus dumot/adi/esl au reste très-général aux États-Unis dans le Nord comme dans le Sud . On m’a cité à ce propos cette phrase d’un sermon : « Qui vint d’abord au pied de la croix? Des dames (ladies).
• — Qui resta le pbis longtemps au pied de la croix ? Des dames. »
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cavalerie missourienne qui revenait d’une expédition à Pilot-Rnob ; l’escadron fit halte à la porte du camp en attendant qu’on lui assignât ses quartiers. Hommes et chevaux avaient l’air également fatigué , n’ayant pas eu de repos depuis plusieurs jours ; les vestes hleues ornées de quelques passementeries jaunes, les longs manteaux, les chapeaux de feutre noir, étaient chargés de poussière ; les grandes hottes et les étriers de cuir à la mexicaine, couverts d’une épaisse couche de houe desséchée. Tous les hommes avaient des mousquetons pendus à la selle et des revolvers au ceinturon. Ils avaient hattu le pays enquête des guérillas, mais eux-mêmes avaient tout l’air de partisans plutôt que de soldats. La plupart étaient si las qu’ils s’étaient assoupis sur leurs chevaux, les uns assis, pour se reposer, dans la posture des amazones; les autres tenant les deux jamhes croisées par-dessus le pommeau de leur selle. Il y avait dans le nombre de magnifiques types militaires : je me rappelle notamment un jeune capitaine qui était descendu de cheval; le bras appuyé sur la selle, avec son sabre traînant, son visage souriant et martial, ses dents qui brillaient sous une belle moustache blonde, il avait l’air aussi gai et aussi dispos que s’il revenait de la parade. A voir les figures hardies de ces Missouriens, on devinait qu’ils devaient se battre comme des démons, mais qu’ils préféraient les expéditions d’aventure à la vie des camps et aux longues opérations d’une guerre régulière.
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Les hôpitaux de Saint-Louis et de ses environs étaient sans cesse visités par les membres de la commission sanitaire de lO'uest. Ces commissions, indépendantes de i’État, fonctionnaient dans toutes les grandes villes de rUnion. Elles ne contrariaient en rien l’action du corps médical, ni des officiers de l’armée, et s’efforcaient seulement d’en rendre la tâche plus aisée. La générosité du peuple américain leur fournissait des ressources qui permettaient d’ajouter partout un peu desuperfluau nécessaire, des fruits, des antiscorbutiques à la ration réglementaire des camps et des hôpitaux, quelques vêtements plus chauds à l’uniforme d’ordonnance ; ces mêmes ressources avaient servi à fonder des écoles pour les noirs, à diminuer les souffrances de tant de malheureux, noirs ou blancs, victimes innocentes de la guerre civile. Peu de commissions sanitaires ont eu une tâche plus difficile que celle de l’Ouest. Les offrandes et les dons patriotiques se portaient plus naturellement vers la grande commission de Washington, et vers ses succursales de Boston, de Philadelphie, de New-York. La commission de Saint-Louis et de la vallée mississipienne eut les débuts les plus modestes ; après les premières batailles livrées dans le Missouri pendant l’été de 1861, rien n’était prêt pour les blessés; on n’avait ni lits, ni fourneaux, ni matelas, ni couvertures, ni remèdes, ni infirmiers. Au moment où j’étais à Saint-Louis, la commission avait déjà reçu 275 000 dollars, et des contributions en nature pour une va-
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leur d’environ 1 250 000 dollars. Le président de la commission, M. Yeatman, avait 2000 dollars à dépenser par jour ; de toutes parts, de vastes hôpitaux avaient été élevés; la commission avait fondé dans plusieurs villes des soldier's homes, établissements où les soldats en route pour les armées ou pour leur pays recevaient gratuitement le vivre et le couvert ; elle distribuait, par l’intermédiaire des chirurgiens de l’armée, dans les camps et les hôpitaux, des couvertures, des bas, des chemises, des conserves de légumes, du vin, des fruits, des livres, etc., tout ce qui pouvait ajouter au bien-être du soldat. Des caisses arrivaient chaque jour de toutes les parties de l’Union, remplies des objets les plus variés : depuis le Maine jusqu’au Minnesota, de Boston à Saint- Louis, il n’est pas un village qui n’ait envoyé son offrande; mais c’est du Massachusetts que sont venus les secours les plus abondants et les plus précieux. Nonseulement ce petit État a fait des dons plus importants en nature et en aident ; il a donné des chirurgiens, des infirmiers, des infirmières, des institutrices. Le ministre unitaire de San-Francisco, Starr King, dont la patriotique éloquence a peut-être empêché la Californie de se détacher de l’Union, et qui a obtenu de cet État jusqu’à 500 000 dollars pour les commissions sanitaires de Washington et de Saint-Louis, était de Boston. M. Elliott, ministre unitaire de Saint-Louis, qui, avec un ancien propriétaire d’esclaves du Tennessee, M. Yeatman, était l’âme de la commission de
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Saint-Louis, venait également de la Nouvelle-Angleterre. J’ai vu l’une de ses nièces, qui était arrivée à Saint-Louis pour apprendre l’alphabet à des enfants nègres, passer, à l’ftge de vingt ans, toutes ses journées entre les bancs d’une école. Un démocrate s’écriait un jour devant moi avec colère : « La guerre actuelle, c’est la conquête de l’Amérique par le Massachusetts. » Il avait raison, mais cette conquête n’était pas celle de l’épée.
Quand je quittai le Missouri, tout y était confus et et incertain; mais peu de temps après mon départie général Price fut battu par les rudes milices du Kansas, soutenues par quelques troupes fédérales et par la cavalerie de Stoneman. Au premier échec, l’armée d’invasion, démoralisée par ses propres c.xcès, se fondit en quelque sorte; le général Price n’en ramena que quelques débris dans les solitudes de l’intérieur du continent. Son deu.vième appel aux populations du Missouri avait été aussi vain que le premier. Il était venu, disait-il dans ses proclamations, les soustraire à la tyrannie de M. Lincoln et leur donner pour la dernière fois l’occasion de se soulever contre le gouvernement de Washington; mais il n’avait trouvé d’autres recrues que des pillards et des bandits. Le général Rosencranz, malgré la faiblesse qu’il avait montrée, conserva encore son commandement jusqu’à l’élection présidentielle du k novembre, après quoi il lui fut retiré. Le Missouri donna ses voix à M. Lincoln; du môme coup les électeurs choisirent
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dans la fraction la plus radicale du parti républicain leur gouverneur, les membres d’une nouvelle législature et ceux d’une convention chargée de refaire la constitution de l’État. Les terribles leçons de la guerre civile n’avaient pas été perdues pour les habitants de cette malheureuse province, ravagée en tous sens et deux fois condamnée à toutes les horreurs de l’invasion. La nouvelle convention commença vaillamment son œuvre : elle ne voulut pas laisser vivre un jour de plus la fatale institution, considérée à bon droit comme la cause de la guerre civile, et l’on effaça de la nouvelle charte politique tout ce qui pouvait la rappeler.
LÀUCEL.
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