LES ÉTATS DU CENTRE. - CINCINNATI. — PHILADELPHIE
Le Missouri m’avait montré dans toute leur âpreté les passions politiques qui avaient compromis la cause de l’Union. Dans les Etats du centre, où allait se continuer mon voyage, je devais observer la société américaine sous un aspect plus calme. C’est vers Cincinnati que je me dirigeai d’abord en quittant Saint-Louis. Je traversai le lleuve de grand matin en bateau à vapeur pour aller prendre le chemin de fer sur la rive gauche. La ville était enveloppée dans^ une légère brume qui dormait sur le fleuve; à travers ce voile, les grands steamers peints en blanc semblaient comme des flocons cotonneux. De Saint-Louis à Vincennes, on traverse la pointe méridionale de l’État de l’Illinois : cette région, entièrement peuplée par des émigrants du Sud, Missouriens ou Kentuckiens, s’appelle familièrement l’Jigyple; c'eut la tache noire
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de rillinois, le pays d’ignorance, de sauvagerie, de pauvreté. On traverse de belles forêts où les arbres du midi se Mêlent déjà aux arbres du Nord; jamais, je crois, je ne vis nulle part autant d’essences mélangées dans un si pittoresque désordre. On aperçoit de temps à autre dans la solitude des fourrés quelque cabane de bûcheron ou une pauvre ferme qui s’entoure de riches cultures. A toutes les stations se tiennent des groupes désœuvrés attendant les journaux. Arrivé à l’une d’elles, je descends un moment, et j’entends une violente discussion entre un unioniste et des démocrates qui lui parlent d’un ton de menace. A la mine farouche des interlocuteurs, on devine qu’il ne doit pas y avoir loin dans ce pays de la parole à l’action. «Si Lincoln est nommé, s’écrie l’un d’eux avec d’horribles jurons, on verra du nouveau ici. » Le train repart au milieu des étincelles et suit sa ligne droite à travers les chênes noirs, les ormes, les érables, les acacias, les cerisiers, les noyers sauvages, les charmes, -les bouleaux, les troncs morts que les vignes vierges couvrent de pampres jaunis ou pourprés. Sur le Wabash, l’un des nombreux affluents de l’Ohio, est Vincennes, un des anciens établissements des Français au Canada: c’est encore aujourd’hui le siège d’un évêché catholique. Dans tout autre pays, le Wabash passerait pour un grand fleuve, en Amérique on n’en parle pas. Au delà de Vincennes, on est dans l’Indiana. Le pays conserve le même caractère. On n’aperçoit que des
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loghovses dans les clairières de la forêt; quelques troncs d’arbres dont les interstices ont été bouchés avec du limon, une cheminée grossière en pierres mal jointes ou en bois noyé dans le pisé, une petite fenêtre et une porte basse, voilà le loghouse. Les porcs errent alentour en liberté parmi les ronces, les herbes et les mousses sur l’humus formé par les débris accumulés des végétaux. Quelquefois un enfant demi-nu, aux longs cheveux blonds, se tient sur le seuil du loghome. et suit des yeux la bruyante locomotive. Dans les villages, traversés de rues boueuses, passent les lourdes voitures allemandes. Presque à chaque station j’aperçois les manteaux bleus de quelques cavaliers fédéraux qui ont attaché leurs chevaux aux clôtures de bois. Après une journée entière passée dans les splendides forêts de l’Indiana, on atteint l’Obio ou Belle-Rivière, et le chemin de fer en suit les bords sinueux depuis Aurore jusqu’à Cincinnati.
Cincinnati est la ville la plus populeuse et la plus importante de la magnifique vallée de l’Ohio; elle est depuis longtemps déjà florissante, mais la guerre a encore donné une impulsion plus vive à son principal commerce, qui est la salaison et la vente des porcs. Chicago commence pourtant , je l’ai dit , à lui disputer le nom de Porcopolis, sous lequel elle a été longtemps désignée familièrement. Dans les rues principales et sur le port règne une grande activité; les deux gigantesques piles d’un pont suspendu s’élèvent déjà .<<iir les bords opposés du fleuve, et bientôt
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les trains des chemins de fer passeront au-dessus des bateainx à voiles et des bateaux à vapeur. Partout se dressent d’énormes constructions où l’on emploie les matériaux les plus variés, les calcaires siluriens qui miroitent au soleil, les grès verdâtres du terrain carbonifère, qui ont les délicates nuances de la molasse suisse. La fantaisie des architectes se donne libre carrière; on ne peut reprocher aux maisons la monotonie, si l’on n’en peut toujours louer le dessin et les proportions. Tous les styles se mêlent, ou plutôt, au milieu de ces formes moresques, gothiques, italiennes, françaises, il n’y a plus aucun style. Les environs sont charmants. Par des faubourgs escarpés je montai jusqu’au sommet du mont Auburn, éminence qui domine la ville au nord. Les versants du côté de Cincinnati sont arides , et sur les pentes supérieures quelques maisons délabrées pendent sur les couches schisteuses du rocher. Dans ces schistes mis à nu, le géologue peut faire une riche moisson de coquilles siluriennes d’une extrême délicatesse. Au sommet, on domine toute la vallée, et l’on voit la ville étendue autour du fleuve comme un vaste croissant. De toutes parts, la masse confuse des toits, des clochers, des usines, des cheminées, est enceinte par des collines, où çk et là de coquettes habitations sont semées à toute hauteur au milieu des arbres. Le ruban du fleuve trace sa courbe majestueuse au centre de ce vaste tableau. Quand on s’éloigne de l’escarpement du mont Auburn , on
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entre dans un pays pastoral, traversé de molles ondulations, où des arbres magnifiques, jetés çà et là au milieu des pâturages , forment comme un parc sans limites. Les érables à sucre se mêlent à quatre espèces de chênes, aux noyers, aux frênes, aux pâles bouleaux. Quelques maisons de campagne, que j’aperçus d’une belle avenue nommée Glifton-avenue, me rappelèrent les plus belles résidences de l’Angleterre par la douceur veloutée des pelouses, l’heureuse' distribution des grands arbres en bouquets et en massifs; mais où trouverait-on en Angleterre ce ciel d’une admirable pureté, cette lumière légère et transparente qui donne à toute chose un relief si puissant, des nuances si riches, si cristallines?
Revenu vers la vallée, j’admirai longtemps la position de Cincinnati, étendue au fond d’une coupe de verdure. En 1812, tout était encore silencieux et désert dans ces lieux où s’agite maintenant une multitude humaine. J’entendais de loin les cris de quelques soldats à cheval qui conduisaient un grand troupeau de mulets à un petit ruisseau qui descend au fond d’un pli dans l’Ohio. La fumée des bateaux marquait d’une traînée noire la courbe du grand fleuve. Au loin, parmi de sombres conifères, quelques taches blanches indiquaient la place d’un cimetière, ville des morts, presque aussi peuplée déjà que la ville des vivants. La brume du soir commençait à ramper sur l’Ohio, et, montant avec lenteur, adoucissait les angles des toits rougeâtres. Je quittai
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à regret les hauteurs et ne rentrai qu’à la nuit tombante dans le tumulte des rues.
Le chemin de fer que je suivis de Cincinnati à Pittsburg me fit traverser tout l’État de l’Ohio. Aux environs de la ville, je vis passer les longues maisons de bois du camp Denison, les champs de manœuvres, les villas converties en hôpitaux, éparses parmi des champs et des bouquets de bois. Le chemin de fer serpente longtemps dans la riante vallée du Petit- Miami, parmi de belles fermes, d’immenses champs de maïs, des prés où restent encore debout les plus beaux arbres, de petits bois dorés par l’automne. On franchit la rivière Scioto à Columbus, ville grande, visiblement florissante, traversée de larges rues où roulent sur des rails les lourds omnibus américains ; des maisons neuves et bien bâties portent des combles à la Mansard. Au delà de Hanover, on entre dans la fertile vallée de la rivière Miskatung; des champs de maïs interminables s’étendent entre des collines violettes couvertes de bois; le chemin de fer suit longtemps un canal qui du fleuve Ohio va jusqu’à Cleveland, sur le lac Érié. Aux approches des Alleghanys, le paysage prend un aspect plus agreste : aux arbres verts se mêlent les conifères; des ruisseaux bruyants coulent au fond de vallons sauvages.
A quelque distance de Steubenville, un train de marchandises déraillé intercepte quelque temps la voie et, pour retrouver à Steubenville le train qui arrive de Cleveland et auquel le nôtre doit s’atteler.
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la locomotive descend avec une vitesse effrayante les courbes sinueuses d’une petite vallée où un torrent écunieux court entre dos forêts de pins. Nous regagnons le temps perdu, au risque d’être jetés par la force centrifuge hors de la voie, qui suit les méandres capricieux du cours d’eau. Le train, lancé à toute vite.>se, ne s’arrête qu’à grand’peine dans la gare de Steubcnville, et arrache aux freins les grincements les plus affreux. Sans descendre même un instant à Stcuhcnville, on repart pour Pittsburg : au bout de quelque temps, nouvel arrêt en pleine campagne: tout le monde descend sur la voie et court aux informations. Dans une tranchée voisine, un train de marchandises avait heurté une vache et déraillé. Toutes les locomotives américaines portent à l’avant ce qu’on nomme un cow-catcher , espèce de double soc qui peut jeter à droite ou à gauche les vaches qui souvent s’aventurent sur la voie; mais dans une tranchée étroite, ouverte pour une seule voie, le cowcatcher rejette seulement l’ohstacle d’un côté à l’autre, et le train peut facilement sortir des rails. Nous attendîmes longtemps que la voie redevînt libre; j’étais sorti du wagon et regardais les croupes assombries des premières chaînes alléghaniennes, pareilles à de longs murs horizontaux. On désespéra bientôt de débarrasser assez rapidement la voie, et il fallut prendre un parti héroïque : de l’autre côté du train déraillé était un convoi qui se trouvait, comme le nôtre, arrêté. On changea la destination des deux
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trains: les voyageurs qui descendaient la voie vinrent prendre nos places, et nous allâmes nous-mêmes nous installer dans les wagons qu’ils laissaient vides. L’opération ne fut point des plus faciles; quand l’échange des bagages et des voyageurs fut complet, il était déjà très-tard : aussi nous n’arrivâmes à Pittsburg que vers une heure du matin.
La ville de Pittsburg est bâtie sur le cap où se rencontrent les deux rivières Alleghany et Monongahela, qui en se mêlant forment l’Hudson. Les Français, dès 175à, y avaient élevé un fort qui reçut le nom de Duquesne. Avant la guerre de l’indépendance , et pendant la lutte entre les colonies anglaises et les Français du Canada, Washington, alors jeune officier de milice, déclarait que le fort Duquesne était la clef de tous les domaines de l’Ouest. Le 25 novembre 1758, le général anglais Forbes prit le fort, auquel ses troupes donnèrent par acclamation le nom de Pitt. En 1845, Pittsburg fut presque entièrement brûlée; mais elle fut promptement rebâtie, et les noires fumées du charbon y tombent aujourd’hui sur un court housé en style dorique, qui a coûté un million, et sur plus de cent églises. Sur la rive gauche de la rivière Alleghany est Alleghany-city, reliée par plusieurs ponts à Pittsburg ; on y a bâti à grands frais un magnifique pénitencier. A Lawrenceville , un des* faubourgs de Pittsburg, les États-Unis ont un arsenal. Il suffit de lever la tète pour reconnaître qu’on est au rentre d’un grand district industriel : un nuage épais
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flotte sans cesse au-dessus des innombrables usines de Pittsburg et des environs. De toutes parts s’élèvent des collines où les couches de charbon tracent leurs noirs affleurements : les tranchées du chemin de fer les montrent à nu ; le mineur n’a pas besoin de chercher le combustible au fond de puits creusés grands frais; il lui suffit d’entrer dans la montagne en perçant des galeries. Sur tous les flancs des vallées, on aperçoit les ouvertures d’où sortent les wagons qui, descendant sur de frêles pians inclinés de bois, vont déverser le charbon au niveau des chemins de fer ou des cours d’eau. Le sol recèle trop de richesses pour qu’on se donne la peine de le cultiver, et l’aspect sauvage qu’il conserve ne révèle que trop cette insouciance des habitants. Les bois sont coupés sans merci pour construire les revêtements des galeries de mines. Çà et là seulement restent quelques bouquets épargnés par la hache, et dont la beauté fait regretter que l’homme ait été obligé de ravager la surface pour extraire de cette terre privilégiée les trésors qu’elle recèle.
Dans toute la chaîne alléghanienne, les minerais de fer accompagnent les couches de combustible. En 186à, les divers districts houillcrs de cet État ont fourni 12 millions de tonnes de charbon minéral (1).
(t) Ce sont la Pensylvanie, l’Ohio et la Virginie occidentale qui fournissent le plus de charbon dans l’Est. En 1860, la Pensylvanie
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Lt; prix moyen du charbon a été, pendant la même année, de 6,50 par tonne; la valeur de la production houillère peut être estimée à environ 78 millions de dollars, ce qui en or, -au cours de 200 (et pendant toute l’année 186/i l’or s’est tenu le plus souvent audessus de ce cours), représente 39 millions de dollars. La houille extraite en 1860 valait environ 15 millions de dollars. On peut juger par ces chiffres quelle impulsion fébrile la giie re et les nouveaux tarifs mis en vigueur en 1860 ont donnée à l’industrie pensylvanienne. On évalue à 700 000 tonnes environ la quantité de fonte produite en 1864 en Pensylvanie. Les prix de la fonte ont subi d’étranges fluctuations : ils se sont élevés de 30 dollars la tonne à 70, et puis sont retombés à 60. Le prix moyen de l’année 1864 a été de 53 dollars, ce qui donne pour la production totale 37100 000 dollars en papier-monnaie, ou environ 18500 000 dollars en or; mais cette fonte se transforme en fer, en rails, en canons, en machines, en in.struments aratoires. Quand elle a subi toutes ces transformations, elle représente au
a donné 9 397 332 lomies d'aiitliracile évaluées à 11 869 574 dollars, et 6G 994 295 boisseaux de charbon bitumiueux évalués à 2 833 859 dollars : valeur totale, 14 703 433 dollars pour 7 529 C83 dollars, cbilTic de la production en 1850. En clurboii bitumineux, l’OIiio adonné, en 1860, 28 339 900 boisseaux estimés 1 539 713 dollars, et la Virginie 222 780 boisseaux estimés 222 780 dollars.
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moins un capital de 80 millions de dollars en or (1).
Concmaugh est un centre industriel placé <au cœur même des Alleghanys. Les vastes usines à fer s’y adossent à des collines de remblais extraits des galeries en exploitation. Les panaches épais vomis par les cheminées traînent sur toute la ville. Les habitations ouvrières, toutes construites sur le môme plan, sont assez semblables aux petites maisons qu’on voit dans les faubourgs de Londres; seulement elles restent isolées, tandis qu’à Londres, appuyées les unes contre les autres, elles forment de longs et monotones massifs de brique. On est heureux de sortir de la fumée de ces usines de Concmaugh et de rentrer dans la solitude des bois. Des sapins foncés et des pins bleuâtres bordent les torrents, et presque partout les rochers se recouvrent du manteau luisant des rhododendrons. Les formes des vallées alléghaniennes sont très-saisissantes : par moments, on peut SC croire transporté dans les montagnes du Jura, tant il y a de ressemblance entre les deux chaînes. Seulement en Amérique ce n’est point le terrain dit jurassique, c’est le terrain carbonifère qui se trouve
(1) Les quantités de fer à l’anthracite produites en Pensylvanie ont été pendant cinq années :
1859 286 332 tonnes.
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replié en larges ondulations. Comme dans notre Jura ces plis grandioses forment de longues chaînes parallèles, droites, et séparées par des vallées longitudinales, quelquefois fort élevées. Ces sombres murailles de forêts sont interrompues par des vallées transversales pareilles aux cornées du Jura français ou aux cluses de la Suisse. De la sorte, chaque chaînon, aux deux bouts terminé sur deux combes, ressemble à une chenille, et l’ensemble des chaînes qui vont de la Pensylvanic au Tennessee ne saurait mieux se comparer qu’à un peuple de chenilles rangées les unes au bout des autres sur plusieurs courbes parallèles. Les grands fleuves ne descendent point les vallées longitudinales, ils serpentent de combe en combe, ajoutant ainsi à la sauvage majesté de ces gigantesques coupures. De toutes parts, quand on en suit le cours tortueux, on voit les couches terrestres repliées en immenses arceaux, en berceaux symétriques; les joints tracent des courbes majestueuses qui témoignent de l’écrasement formidable dont fut accompagné le soulèvement de l’Alleghany. Les combes sont de véritables défilés, mais les vallées longitudinales sont ordi nairement larges, et l’on y rencontre de petites plaines où les cours d’eau n’ont qu’une pente peu rapide.
La topographie de la chaîne alléghanienne mérite d’autant plus d’exciter l’intérêt que cette région montagneuse a joué dans la guerre un rôle des plus importants. Le fleuve du Potomac suit dans sa partie LÀt'GEL. 13
LES Etats du centre.
supérieure les profondes coupures des combes de la Virginie occidentale; à Harper’s-Ferry, il se mêle aux eaux de la Shenandoah, qui descendent d’une belle vallée longitudinale, large et fertile. Celte intéressante région est comme enfermée entre deux longs murs parallèles ; à l’ouest s’élèvent de hautes chaînes où n’entre aucun chemin de fer et où une armée considérable ne peut s’engager; à l’est court la chaîne basse des Montagnes- Bleues, dernier contre-fort du massif de l’Alleghany. Au delà s’étendent les grandes plaines boisées de la Virginie occidentale, qui pendant quatre ans ont servi de champ de bataille aux armées principales du Nord et du Sud. Sur quelques points, le mur qui sépare ces plaines de la vallée de la Shenandoah est interrompu; plusieurs combes (les Américains se servent du mot gap, qui littéralement veut dire bâillement) sont comme autant de portes naturelles par où l’on peut jeter des troupes dans la grande vallée. Masquée par le rideau des montagnes Bleues, une armée pouvait rapidement se porter sur lePotomac, inquiéter à son'gré les derrières des corps placés entre ce fleuve et Richmond, ou, franchissant les gués du haut Potomac, se jeter dans le Maryland et la Pensylvanie. La grande vallée (c’est le nom qui désigne ordinairement la vallée de la Shenandoah) était la route favorite de ce général Jackson qui joua un si grand rôle pendant les deux premières campagnes de Virginie. Au printemps de 1862, lorsque le général Mac-Clellan menaçait Richmond* Jack-
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son, profitant de ce que Banks, laissé dans la vallée avec quelques milliers d’hommes, s’amusait à y fortifier Strasburg, se jeta hardiment dans le gap de Front-Royal. Banks, menacé d’être coupé, se replia précipitamment sur Winchester, où Jackson arriva en môme temps que lui et d’où il le délogea. Ce mouvement jeta l’alarme dans Washington : toutes les troupes dont on pouvait encore disposer furent opposées à Jackson, qui les battit en détail. Le général Mac-Clellan, ne recevant point les renforts sur lesquels il comptait pour le tirer d’une situation déjà difficile, donna le signal de la retraite, et le fruit de plus d’une année d’efforts se trouva perdu. Deux fois l’armée du Sud, descendant par la grande vallée, a pu inquiéter la capitale de l’Union au moment même où Richmond semblait le plus menacé, et ces retours agressifs n'ont été arrêtés la première fois qu’à Antietam, la seconde fois qu’à Gettysburg. Placée au confluent de la Shenandoah et du Potomac, la ville d'Harper’s-Ferry n’a jamais pu arrêter le flot de l’invasion, car cette place, protégée du côté de la vallée par une ligne de hauteurs qui portent le nom de Bolivar, est dominée par les collines qui, sur la rive opposée du Potomac, atteignent 500 mètres de haut. On n’a trouvé d’autre moyen de fermer enfin aux armées du Sud la voie qui leur avait permis si souvent de déjouer les combinaisons des fédéraux que de brûler les granges, les moulins, et d’enlever tout ce qui pouvait servir à des approvisionnements. She*
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ri dan a fait payer cher à la grande vallée les privilèges que la nature lui a conférés et la renommée acquise à des noms qui resteront indissolublement lies à l’histoire de la guerre civile.
De Pittsburg k Philadelphie, on traverse en biais tout le massif de l’Alleghany. Le premier chaînon important est le Ghestnut-Ridge ou la Crête-des- Marronniers, que l’on traverse à Blairsville. La rivière Conemaugh y sort des montagnes par une combe étroite en courant sur des rapides interrompus de distance en distance par des barrages qui fournissent une chute d’eau à des usines. Sur une grande partie de son cours, la rivière a pu être canalisée ; le long des rapides, un canal la suit à petite distance. La gorge est si étroite qu’il yak peine place en certains endroits pour le canal, la rivière, le chemin de halage et le chemin de fer. Les voitures de chemins de fer et les locomotives ont aux États-Unis l’essieu de devant mobile; de la sorte, le train peut suivre les courbes les plus hardies. Le voyageur y gagne, car il ne s’enfonce pas aussi souvent qu’en Europe dans l’obscurité des tunnels. Après la chaîne dite des Marronniers, on arrive à la chaîne la plus élevée de l’Alleghany proprement dit. Au pied occidental est Cresson, charmant lieu de plaisance où l’on prend les eaux l’été. On n’y aperçoit encore qu’un immense hôtel en bois surmonté d’un pavillon étoilé, quelques jolis chalets, et un parc nouvellement planté. Peu après, on pénètre dans une vallée transversale; le
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train s’y élève par degrés , en décrivant des lacets sur des rampes très-inclinées. On frémit à l’idée d’un déraillement quand on laisse les regards plonger le long du gigantesque talus de la montagne jusqu’au fond de la vallée, où le torrent ne trace plus qu’un mince filet argentin, qu’on aperçoit seulement çà et là à travers les flèches des sapins. A mesure qu’on s’élève, le paysage grandit en quelque sorte, et à travers les entre-bâillements des vallées l’on voit monter les plans verts et bleuâtres des chaînes plus éloignées, dont les plis horizontaux fuient les uns derrière les autres. Au pied de la chaîne, on arrive à Altoona, petite ville perdue dans une vallée longitudinale solitaire. On entre peu après dans la riche vallée de la Juniata. La Juniata est une rivière magnifique, qui, après de longs méandres, vient se jeter à Cove dans le Susquehannah ; on suit la rive droite de ce fleuve jusqu’à Harrisburg.
Harrisburg est la capitale politique de l’État de Pensylvanie. Un magnifique pont en treillis, appuyé sur dix-huit grandes piles, y traverse le fleuve. Cet admirable ouvrage d’art faillit être détruit pendant la seconde invasion du Maryland et de la Pensylvanie, par l’armée confédérée, en 1863. L’avant-gardc de Lee était le 27 juin 1863 à Kingstown, à 13 milles seulement de Harrisburg. Deux jours après, le général Lee portait son quartier général à Carlisle. L’alarme s’était répandue dans toute la Pensylvanie, et déjà l’on travaillait à élever des défenses autour de Pitts-
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burg. La victoire de Geltysburg, remportée par le général Meade, obligea les confédérés à évacuer laPensylvanieet les rejeta de l’autre côté du Potomac. Pendant cette courte invasion, les populations allemandes qui occupent les vallées de la partie méridionale de la Pensylvanie furent soumises à de nombreuses réquisitions. Les Dutchmen — c’est le nom qu’on donne partout aux Allemands dans les États-Unis — ne songèrent môme pas à résister aux envahisseurs ; dans le grand drame auquel ils se trouvaient mêlés par hasard, ils semblaient vouloir conserver le simple rôle de témoins. Certains régiments levés dans la Pensylvanie, surtout au commencement de la guerre, se montrèrent inférieurs à tous les autres en courage, en solidité, en intelligence militaire. De tous les États de l’Union, la Pensylvanie, bien qu’il soit un des plus anciens, est peut-être celui où la population reste encore le moins homogène. On pourrait aisément en tracer la carte ethnographique. Les plaines du nord sont occupées par les gens de race anglo-saxonne. Sur les bords de la Juniata s’est jeté un courant d’Écossais, d’Irlandais protestants et de Yankees qui se mêlent seulement dans la partie méridionale de la vallée aux Dutchmen, Les Allemands sont maîtres de toutes les terres fertiles qui séparent Harrisburg de Philadelphie. Économes jusqu’à l’avarice, ils laissent à la race anglaise les soucis et les émotions de la politique; ils ne songent qu’à étendre leur riche domaine, et d’année en année chassent les Améri-
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cains proprement dits des terres qui leur restent en core. L’énorme barrière de l’Alleghany les a tenus séparés du grand courant qui porte hommes et idées depuis la Nouvelle- Angleterre jusqu’aux régions sans limites de l’Ouest. L’Allemand de la Pensylvanie vit isolé, dans une sorte d’oasis intellectuelle; il n’a pu être gagné que par la contagion des doctrines qui longtemps ont régné souverainement dans Philadelphie, la cité des amis, et il n’en a pris que ce qui conven.iit fl son égoïsme, à son amour du repos, à sa simplicité, laissant de côté ce qu’il y a de plus noble, de plus élevé, tout ce qui demande un sacrifice ou impose une lutte à la conscience.
Dans Philadelphie même , l’influence des quakers reste aujourd’hui à peine visible. Cette grande et belle ville, à la fois commerciale et industrielle, diffère peu des autres cités du nord des États-Unis. Peut-être les rues, qui se coupent à angle droit, y sont-elles un peu plus monotones encore et plus régulières, peut-être y a-t-il un peu d’affectation dans la propreté des maisons, dont les petits escaliers de marbre blanc, sans garde-fous, sont lavés tous les jours ; les portes et les fenêtres sont aussi de marbre, et des volets pleins, peints en blanc, remplacent les persiennes vertes qu’on voit partout ailleurs. Dans les maisons en deuil, les volets sont fermés, et à l’entrebâillement pend un long crêpe noir. Si tout dans cette ville a je ne sais quoi de grave et de décent, on n’y voit cependant pas un seul homme qui porte le
LES Etats du centre.
costume sévère et traditionnel de Penn, pas une femme dont la tète soit enveloppée des coiffes blanches des quakeresses. A côté des douze églises ou meeting-houses des amis (le mot de meeting-house remplace aussi celui de church dans les villages puritains de la Noiivelle-.\ngleterre) , construites avec une c.xtréme simplicité, les cpiscopaliens ont élevé trente et une églises, dont plusieurs ont l’aspect monumental; les presbytériens en ont jusqu’à cinquante et une, les catholiques quatorze, sans parler d’une grande cathédrale qui vient d’être terminée. Los baptistes sont très-nombreux et ont vingt-deux temples, les méthodistes vingt et un, les luthériens huit, sans compter plusieurs autres sectes de moindre importance. Cette énumération montre du moins que Philadelphie n’a point perdu son caractère religieux ; elle est également restée fidèle à son rôle philanthropique : ses hôpitaux, ses écoles de médecine, sont dignes de leur vieille réputation ; elle a des asiles pour les sourds-muets, pour les aveugles, des dispensaires pour les pauvres, des établissements de toute sorte pour les orphelins, pour les femmes sans ressources, des sociétés sans nombre pour l’éducation des prisonniers, des gens de couleur, etc. Son système pénitentiaire a été copié par beaucoup de pays. La grande prison cellulaire, qui a la forme d’une vaste roue, semble avoir servi de modèle à notre prison de Mazas; les bâtiments affectés aux détenus forment autant de rayons qui vont couver-
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gcr vers un centre commun et qui sont séparés par des préaux angulaires. L’isolement des prisonniers n’est plus aussi complet qu’autrefois ; ils voient plus fréquemment des figures humaines et peuvent échanger quelques paroles avec leurs gardiens, ainsi qu’avec les personnes autorisées à les visiter. C’est du toit du collège de Girard que j’aperçus l’ensemble de cet immense édifice. Ce collège est un temple grec où tout est de marbre, jusqu’au toit. Girard était un Français qui émigra jeune en Pensylvanie, et qui, s’étant enrichi dans 1a ville des quîikers, lui légua .sa fortune pour la fondation d’une école d’orphelins. Il spécifia dans son testament qu’aucun prêtre ne serait reçu à l’intérieur du collège, que le terrain serait entouré d’un mur de dix pieds de haut, et que le bâtiment aurait un toit de marbre. Pour appuyer un semblable toit, on n’a trouvé rien de mieux que de faire un temple gigantesque ; qu’on se figure la Madeleine remplie à Tintérieur de salles d’études et de dortoirs pour quatre cents enfants. Le mur de dix pieds empêche de voir le monument. Enfin l’exclusion des ministres est restée une lettre morte, attendu qu’il n’y a personne qui s’enquière de la profession des visiteurs, et par le fait on m’a assuré que l’administration du collège est entièrement tombée entre les mains de la secte épiscopalienne.
Ce que la ville de Philadelphie offre peut-être de plus intéressant aux philanthropes et aux économistes,
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ce sont les logements de la classe ouvrière. Depuis longtemps, on y a résolu les problèmes qui commencent seulement à occuper aujourd’hui l’attention en Europe : presque toutes les rues où se loge la population ouvrière et même ta petite bourgeoisie ont été bAties par des associations. Rien de plus simple que le système qu’elles ont adopté. Quelques ouvriers en bâtiment s’associent temporairement; ils achètent un terrain et le payent en partie au moyen d’un emprunt hypothécaire. Chacun d’eux foqrnit à l’association son travail spécial, maçonnerie, serrurerie, menuiserie, vitrerie, etc. Les maisons, aussitôt achevées, sont revendues, et les bénéfices sont partagés au prorata des journées de travail. La moitié de Philadelphie a été bâtie de cette façon, et les ouvriers construisent ainsi pour leur propre usage des maisons qui ont très-bonne apparence ; elles sont saines, aérées, munies de tout ce qui peut ajouter quelque chose au bien-être et à la salubrité. Le propre des associations ouvrières de Philadelphie est d’être temporaires ; les conventions varient suivant les circonstances, les prix, le nombre des associés. Ce n’est point un conclave d’économistes ou d’administrateurs qui préside à leurs efforts en imposant des programmes, des dessins , un mode de comptabilité. .\ux États-Unis, on déteste les entraves permanentes, les systèmes , runiformité. 11 n’est certainement pas une ville au monde où la population ouvrière soit logée comme elle l’est à Philadelphie, et il
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Faut ajouter qu’elle ne doit cette supériorité qu’à elle-môme et à ses efforts intelligents. L’éducation du peuple commence dans les écoles publiques : 56 000 enfants reçoivent l’instruction dans 55 écoles dites écoles de grammaire, dans US écoles secondaires et 156 écoles primaires; de nombreuses bibliothèques sont accessibles à tout le monde; la presse enfin livre à la population de Philadelphie 8 journaux du matin, U journaux du soir, 29 journaux hebdomadaires, sans compter une foule de recueils périodiques, religieux, littéraires ou scientifiques. La ville dePenn n’a point oublié les paroles de son fondateur : O Un gouvernement a beau être bon, si les hommes sont mauvais, ils gâteront le gouvernement; ce qui conserve le gouvernement, c’est la sagesse et la vertu des hommes, lesquelles, n’étant point héréditaires, doivent être propagées par l’éducation de la jeunesse. » Le dirai-je pourtant? jusque dans ces dernières années, la sagesse et la vertu de Philadelphie ont pu être trop souvent comparées à la piété du pharisien. Sous le manteau de la bigoterie religieuse et philanthropique se sont souvent cachés l’égoïsme, l’esprit de lucre, la dureté; la ville des quakers a été l’un des derniers asiles du commerce honteux de la traite ; les efforts courageux des abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre n’y ont jamais trouvé beaucoup d'encouragement ni d’appui. Le parti démocratique a longtemps régné en maître dans une ville où l’émigration lui apportait sans cesse
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de nouvelles recrues; mais, depuis que la guerre civile a éclaté, Philadelphie est sortie de sa longue apathie morale : la cause fédérale a réveillé des flammes endormies et y a trouvé des défenseurs nombreux, enthousiastes et résolus. En ce point, Philadelphie ne diffère pas de la plus grande partie de l’Union : dans presque toutes les provinces, la conscience publique s’était endurcie par la prospérité. Complice de l’esclavage, le Nord avait fini par confondre les idées de servitude et de liberté; l’habitude des sophismes, des compromis et des mensonges politiques .avait par degrés éteint cette vertu sans laquelle Montesquieu dit que ne peuvent vivre les démocraties. Il arrive souvent qu’un malheur soudain, en troublant les joies d’une jeunesse étourdie et frivole, la prépare mieux que toutes les leçons des moralistes à la sagesse et aux sévères responsabilités de l’âge mûr. Il est permis de dire aussi que la guerre civile n’a pas été sans profit pour la république américaine, car elle l’a rendue en (juclque sorte â ellemême et à ses nobles Iraditions.
En parcourant deux fois dans des directions opposées les États-Unis du Nord, je trouvai partout l’expression de ces sentiments; le langage ne changeait point .avec la longitude ou la latitude : les différences politiques qu’autrefois il était possible de signaler entre les États de la Nouielle-Angletcrre, entre les États de l’Ouest, les border-Stafes, les grands États du centre, s’étaient effacées graduellement. Les passions
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cl les doctrines qui jadis n’avaient eu pour foyer que les provinces de la Nouvelle-Angleterre s’étaient répandues, comme une inondation, sur la surface entière du pays ; l’ébranlement causé par la guerre civile s’était communiqué jusqu’aux populations oubliées et perdues dans les hautes vallées de la Pensylvanie : dans les plaines sans fin des États centraux et de l’Ouest, rien n’avait pu l’arrêter; la vague court plus lentement d’un bout à l’autre de l’Atlantique. L’esprit provincial avait abdiqué partout devant l’esprit national. Il est permis cependant, même aujourd’hui, de tracer dans la grande confédération certains groupes naturels fondés en même temps sur l’histoire et sur la géographie. Les États de la Nouvelle- Angleterre, serrés autour du Massachusetts, seront bien longtemps encore les inspirateurs politiques, intellectuels et religieux de la nation. La région qui depuis le Maine jusqu’à 'Washington confine à l’Atlantique restera toujours ouverte aux idées européennes ; ses grandes métropoles commerciales, Boston, New- York , Philadelphie , serviront de lien entre l’ancien et le nouveau monde. Au delà de la chaîne des Alleghanys s’étendent de vastes provinces où le génie américain, isolé du reste du monde, se montre déjà plus indépendant, plus original. J’ai montré dans les États de l’Ouest une population imbue de passions démocratiques, vigoureuse, fière, confiante dans ses destinées, sans autre frein que le travail et l’orgueil national. Les États centraux remplis-
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sent, entre les grands lacs du nord du continent et l’Ohio, la vaste ïone qui sépare du Far-West\Q?> États- Unis de l’Atlantique. C’est le propre de ces grands États centraux, l’Indiana, l’Ohio, la Pensylvanie, de servir en quelque sorte d’intermédiaire entre toutes les parties de la république. Leur masse est trop compacte pour qu’on puisse songer à la diviser; qui pourrait la rattacher à je ne sais quelle confédération du Nord-Ouest, alors que par la Pensylvanie elle s’étend jusqu’à l’Atlantique? Au moment môme où la fortune des armes semblait sourire à la rébellion, quelqu’un pouvait-il avoir la folle prétention d’annexer à un empire noir des provinces qui ne connaissent point l’esclavage, et dont la population se pénètre chaque jour de toutes les idées, de tous les sentiments, de toutes les passions des États septentrionaux? La solidarité manifeste, inévitable des États centraux avec les États de l’Est d’une part et de l’autre avec ceux du Nord-Ouest autorise à repousser comme improbable une rupture entre l’Atlantique et le Mississipi, et tant que les vastes ressources d’une zone si riche, si peuplée et si étendue demeureront entre les mômes mains, on aura le droit de considérer comme chimérique toute tentative faite par les États méridionaux pour échapper à l’IInion, qui les domine et les enveloppe de toutes parts.
Les États du centre forment donc, au point de vue politique, une grande masse conservatrice qui sépare les doux ailes extrêmes de la Nouvelle-Angleterre et
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des Étals de l’Ouest, où le bouillonnement des doctrines nouvelles est toujoure le plus tumultueux. La vie politique est, si l’on me permet le mot, plus intense aux extrémités qu’au centre : l’indépendance absolue du pionnier, l’orgueil du Yankee^ fondé sur une culture intellectuelle très-avancée, sur la longue pratique des institutions libres, exercent aux deux bouts du territoire de l’Union la même influence. Entre les plus anciens et les plus nouveaux États vit un peuple plus calme, plus ennemi des nouveautés, moins facile à émouvoir et à passionner, excepté lorsqu’il s’agit de ce qui touche à l’existence même de la nation. Les États frontières enfin ont été longtemps un terrain neutre, où les idées incompatibles du Nord et celles du Sud ont pu vivre passagèrement côte à côte. La guerre civile déchaînée, ces provinces sont devenues le champ de bataille des deux confédérations rivales. Elles ont appris, au prix de grandes douleurs et de terribles sacrifices, qu’elles ne pouvaient séparer leur cause de celle du Nord : instruites par l’expérience, elles seront bientôt les champions les plus ardents, et déjà elles sont devenues les foyers les plus actifs de la propagande émancipatrice. C’est là peut-être qu’il faut chercher aujourd’hui les hommes d’État les plus résolus, les plus hardis, ceux qui se préoccupent le plus vivement d’empêcher le retour de la guerre civile et de désarmer les partisans de l’esclavage. Puisse le jour venir bientôt où ce mot de border-State n’aura plus de sens,
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et OÙ, SOUS des institutions communes, ITnion régnera dans les cœurs depuis le Maine jusqu’au Rio- Grande, comme elle est maintenant rétablie par les armes !
Si ces souvenirs de voyage ont montre quelle puissante énergie la société américaine déployait encore après quatre ans de guerre civile, j’aurai atteint mon but. Quand les blessures aujourd’hui encore saignantes seront cicatrisées, on verra que la guerre a fortifié plus qu’elle n’a affaibli l’Union. Elle a révélé au peuple américain toute la profondeur du sentiment qui l’y attache. En lui imposant de terribles sacriflces, en le condamnant à de grandes douleurs, elle l’a porté comme d’un coup de la jeunesse à la maturité. Elle a rendu à la constitution fédérale son caractère primitif, au pouvoir exécutif la force dont l’école démocratique l’avait par degrés dépouillée; elle a mis fin à la contradiction fatale entre ta servitude et la liberté; elle a donné è la nation plus de confiance en ellemême, dans la grandeur de ses destinées, dans la noblesse de scs idées épurées et désormais sans alliage. Elle a montré que la liberté est assez forte, non-seulement pour soulever un jour les hommes contre une tyrannie, mais pour fonder des institutions , une nation, une patrie. Après tant de sacrifices faits par le peuple américain à l’Union, tant de sang versé, tant de richesses perdues, peut-on redouter que ce peuple ne sache point faire les sacrifices désormais bien plus légers, bien plus faciles, qui seront nécessaires pour
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consolider son œuvre? Croit-on qu’il cédera trop facilement aux instigations de la rancune et de la colère, et qu’il se jettera, par exemple, à plaisir dans les complications de la guerre étrangère? Il a reconquis tout son territoire, mais il n’a aucune envie de l’étendre. Il sait mieux que personne combien les difficultés qu’il a eu à vaincre ont grandi par l’immensité même de ce territoire. Son ambition ne rêve point l’annexion de provinces nouvelles : il lui importe bien plus d’effacer dans les anciennes toute trace delà guerre civile. 11 n’est pas à craindre non plus que dans l’enivrement de son triomphe, il se montre sans pitié pour les vaincus; tout sera pardonné il ceux qui cesseront d’étre les ennemis de l’Union. Le Nord tirera luimême le Sud de l’abime de ruine et de misère oii il s’est volontairement jeté : il lui offre ses capitaux, ses bras, ses machines, ses écoles, ses institutions municipales, le secours de son intelligence et de son activité. Il ne lui demande qu’une chose en retour : c’est l’abdication de cette puissance sinistre et barbare qui a pris pour armes, non-seulement ‘des fusils, mais des fouets et des poignards, qui a fait répandre des torrents de sang humain et failli amener la ruine de la république. Pour que l’Union vive, il faut que l’esclavage périsse, et que périsse avec lui tout ce qui reste encore de son œuvre politique et sociale.