‹ Les ÉtatsUnis pendant la guerre 18611865Chapitre 19 sur 24 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

LE PRÉSIDENT LINCOLN

Au-dessus de tous les hommes que la guerre civile américaine a mis en relief et voués à la gloire, Abraham Lincoln a désormais sa place marquée comme le plus pur et le plus grand. Après quatre années de luttes et d’inquiétudes, après avoir longtemps espéré contre l’espérance, et vu tant de sang précieux se perdre inutilement dans le sol de la Virginie, le président deux fois élu croyait toucher au terme de ses efforts ; il avait presque accompli la tâche redoutable que les événements et la volonté populaire lui avaient imposée, et dans le moment même où il semblait que la fortune n’avait plus rien à lui refuser, quand il allait recueillir le fruit tardif de tant de peines, la mort l’a saisi, une mort lâche et traîtresse. Une succession de brillantes victoires avait enfin ouvert les portes de Richmond, et les restes de cette armée qui, si longtemps, avait déflé le Nord,

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Jivaicnt élé réduits à mettre bas les armes. Au milieu des transports et des cris d’une joie presque délirante, M. Lincoln ne fit entendre que des paroles de douceur. Jamais triomphateur ne fut plus modeste, on pourrait presque dire plus humble; il était allé à Richmond ; il était entré un moment dans la maison de M. Jefferson Davis. Quelques régiments noirs avaient défilé devant lui ; il avait montré k la Virginie le président des États-Unis ; mais, au milieu des fumées de la ville incendiée, aiix étincellements des baïonnettes, dans le bruit et le désordre de la guerre, il ne songeait, lui, qu’à la paix. Il n’alla point au Capitole de Richmond signer des listes de proscription; nulle bouffée de haine ou d’orgueil n’enlla cette àme naturellement humaine, et que tant d’émotions avaient encore attendrie depuis quelques années. Que de fois, allant de Washington aux camps, et des camps à Washington, n’avait-il pas descendu et remonté les fleuves paresseux de la Virginie, visiteur .sombre et soucieux que l’armée s’était accoutumée à voir plus souvent au lendemain des défaites qu’à la veille des victoires! Cette fois tout était fini. Grant et Shci’idan parcouraient à leur gré ces provinces où, pendant si longtemps, chaque pouce de terrain avait été disputé; pour la première fois, M. Lincoln pouvait revenir d’un cœur léger vers sa capitale; mais sa joie, pour rester discrète, ne devait pas être de longue durée. A peine arrivé, il convoqua ses ministres, s’entretint avec eux des derniers événements, de la pacification LAUGSL. 17

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(les Étals du Sud; il parla de Lee avec bonli', tout prôt à tendre sa main loyale à un capitaine qui, sur les champs de bataille, avait été un loyal ennemi ; il tenait ce langage le 14 avril au matin; le soir même, il était assassiné. L’histoire nous montre un petit nombre de grands souverains frappés de même au milieu de grands desseins, à la veille d’importantes résolutions, ou au lendemain d’actions mémorables; mais, s’ils ont payé d’un tel prix la grandeur et la gloire, ils les ont du moins achetées pour toute leur vie, pour leurs enfants, pour leur race entière, La démocratie tire des ombres de la vie domestique un favori d’un jour, et après lui avoir imposé quelque temps l’accomplissement de tâches quasi-royales, elle lui impose l’abdication. Voudra-t-elle maintenant que quelques années passées dans l’exercice d’une autorité précaire et sans lendemain, se payent du même prix que les empires et les couronnes? Ses chefs seront-ils aussi des victimes désignées pour le sacrifice? L’assassinat, qui n’a rodé jusqu’ici qu’autour du palais des rois, guettcra-t-il jusqu’à ces magistrats populaires qu’un jour amène, et qu’un autre jour emmène? Et faudra-t-il aussi qu’ils marchent entourés de pièges et d’épées?

La vie de M. Lincoln appartient dès ce moment à l’histoire, qui ne se rappellera son humble origine que pour la mettre en contraste avec la grandeur de sa fin. L’histoire ne le suivra point pas à pas, tandis qu’il s’élevait, à force de patience, d’intelligence et

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de volonté, des rangs les plus obscurs jusqu’au grand théâtre de la vie publique. La vie des champs^ le grand air des plaines de l’Ouest formèrent cette robuste nature, et la préparèrent aux luttes qu’elle eut à soutenir. Comme presque tous les gens de l’Ouest, il fit un peu tous les métiers; il conduisit un fiat bout (bateau plat) sur le Mississipi; il se fit rail-split^ ter, coupa et scia du bois pour les clôtures des fermes de l’Illinois ; les grands fleuves et la prairie lui en apprirent plus que les livres. C’est, il le racontait lui-rnôme, au temps de ses navigations sur le Mississipi qu’il commença à détester l’esclavage en observant le contraste entre les États oîi cette institution avait été conservée, et les provinces qui ne Tavaient jamais connue. C’est au désert, parmi les bois, les fleurs sauvages, les champs nouvellement semés, qu’il prit le gofil de l’indépendance, le dédain de toute étiquette, le respect du travail. Il ne commença qu’assez tard à étudier les lois; son origimalité était déjà épanouie, et sous les formules et les circonlocutions habiles du légiste, il resta toujours quelque chose de franc, d’ingénu, et comme un parfum de terroir. De la loi à la politique, il n’y a qu’un pas aux États-Unis; tout lawyer est doublé d’un politician.

La carrière politique de M. Lincoln ne fut pas trèslongue ; du premier coup, il se trouva jeté en face d'un adversaire qui, pour tout autre, eût été trop redoulable. Pendant plusieurs années, M. Lincoln lutta dans l’Illinois contre l’influence alors prépondérante

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de ce Douglas qu’on nommait « le petit géant de l’Ouest». Doué d’une merveilleuse éloquence, sachant flatter et pousser jusqu’au délire les populations occidentales, si vives, si enthousiastes et si faciles à entraîner, Douglas fut étonné de trouver un compétiteur digne de lui dans cet homme un peu gauche, sans habileté oratoire, qui n’avait guère eu le temps de lire que la Bible, Shakspeare et quelques ouvrages de loi : la rhétorique savante de l’agitateur démocrate fut déroutée par cette logique acérée, par ce robuste bon sens, par cette parole familière, tantôt sérieuse, tantôt railleuse, toujours virile et honnête. On a trop souvent répété que, dans la convention du parti républicain qui se réunit à Chicago en 1860, M. Lincoln ne fut choisi comme candidat à la présidence que parce qu’il ne portait ombrage à personne, et que son obscurité même y fut considérée comme son titre principal. Il est vrai que, pendant quelque temps , l’on s’attendit à voir M. Seward choisi comme le candidat de son parti : la nomination de M. Lincoln fut une flatterie pour l’Ouest, dont l’importance politique avait tant grandi, et qui devait faire pencher la balance du côté où il se porterait; mais cette flatterie n’aurait pas eu de sens, si, parmi les populations occidentales, M. Lincoln n’avait joui d’un très-grand crédit. Ce n’était donc pas un candidat de hasard ; ses grands tournois oratoires avec Douglas l’avaient fait remarquer de tous; on reconnaissait en lui un debatet' redoutable, un jurisconsulte habile ; mais scs

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deux grands titres étaient son intégrité sans tache, et sa constante opposition aux empiétements de l’esclavage.

Il faut l’avouer pourtant, M. Lincoln, en arrivant au pouvoir, n’avait pas aux yeux de l’Union tout entière le prestige d’un Madison, d’un Jefferson, d’un Adams ; il le savait mieux que personne, et son premier acte fut d’offrir la secrétairerie d’État à son rival M. Seward, l’éminent homme d'État, dont il appréciait le vaste savoir, l’esprit souple, ingénieux et fertile en ressources, la haute autorité acquise par une longue expérience parlementaire. On sait ce qui suivit : une fois l’Union déchirée et la guerre commencée, il se trouva que M. Lincoln était mieux préparé qu’aucun autre, par son tempérament, son caractère, par les circonstances mômes de son élévation, à représenter le peupleaméricain dans les grandes crises qu’il allait traverser. La passion dominante, m.altresse et pour ainsi dire unique, se trouva ôtre chez lui la passion nationale. Il ne faudrait peut-être point user du mot passion pour exprimer une conviction résolue, calme, inflexible, une sorte de foi innée et congénitale dans les destinées du peuple américain. Je l’ai dit en parlant de l’Ouest, nulle partie sentiment national n’est entré aussi profondément dans les Ames que parmi les populations qui vivent au delà des Alleghanies. L’habitant du Mas.sachusetts peut se montrer fier de l’histoirede son petit État, la plupart des provinces baignées par r.Ulantiquc ont des traditions, des

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gouvenirs; mais l’Indiana, TOhio, rilliiiois n’ont pas encore d’histoire. L’habitant de ces vastes régions, qui se sentent invinciblement appelées à de si hautes destinées, est avant tout un Américain ; il est, il veut Être le citoyen d’un grand pays ; il veut en mesurer la puissance à l’immensité des provinces qu’il habite, et son patriotisme ne connaît littéralement pas de bornes. Pendant les longues années de paix et de prospérité de la première moitié de ce siècle, la passion nationale du peuple américain s’était presque ignorée elle-même; elle avait, de distance en distance seulement, eu quelques éruptions, mais elle avait paru, aux yeux des observateurs superficiels, s’user dans les interminables luttes des intérêts hostiles. La guerre civile la fit éclater dans toute sa force. L’Europe avait pu croire que les États-Unis étaient devenus une simple agglomération de provinces, et quelques esprits en Amérique même avaient fini par se tromper sur les caractères véritables de la confédération. Quand son drapeau fut insulté, le peuple américain se révéla à lui-même : il se jura de re.ster un peuple. Il vit d’un côté le principe de l’Union, c’està-dire la grande patrie, de l’autre celui de la souveraineté des États, c’est-à-dire la petite patrie. Il ne balança pas un moment, il choisit la grande patrie, et il se prépara pour elle à tous les sacrifices. Qui mieux que l’ancien député de l’Illinois pouvait représenter les vœux et les instincts populaires et devenir l’image vivante de ce patriotisme sans alliage, fier du

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passé, mais plus fier encore des promesses de l’avenir?

La foi dans l’Union, tel a été le trait dominant de la politique de M. Lincoln. Tout s’explique sans difficulté dans sa conduite, quand on cherche sous la confusion des événements, des actes et des paroles, cette trame forte et serrée. Du premier coup d’œil, il comprit le caractère de la guerre ; il connaissait bien ses ennemis et les savait redoutables : on ne trouve pas dans son langage un mot qui prouve qu’il se fit jamais illusion sur les difficultés de sa tâche. Il les pressentait déjà quand il prit congé de ses voisins et amis de Springfield en ces termes touchants, où il me semble qu’on le trouve déjà tout entier, tel qu’il dut plus tard se révéler à son pays: «Personne ne peut comprendre la tristesse que j’éprouve au moment de cet adieu. C’est à ce peuple que je dois tout ce que je suis. Ici j’ai vécu plus d’un quart de siècle; ici mes enfants sont nés, et l’un y est enterré. Je ne sais pas si je vous reverrai jamais. Un devoir m’est imposé, plus grand peut-être que celui qui a été imposé à aucun citoyen depuis les jours de Washington. Washington ji’cût jamais réussi sans le secours de la divine Providence, en laquelle il eut toujours foi. Je sens que je ne puis réussir sans la même assistance, et c’est de Dieu que, moi aussi, j’attends mon appui. Encore une fois, je vous dis adieu. » Ce n’est point par fierté que d’avance il choisit sa place historique à côté (le Washington : il n’y a dans son langage que

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douceur, modestie, bonté; mais il comprend les dangers du présent, et déjà l’avenir se révèle à cet esprit doué de la clairvoyance propre aux âmes pures et désintéressées. C’est avec ces pensées qu’il quitta le pays qu’il aimait tant, et qu’il ne devait jamais revoir. Qu’on se rappelle les circonstances au milieu desquelles il recueillit le pouvoir des mains débiles de son prédécesseur. Washington et le Capitole môme remplis de traîtres, le trésor vide, point de marine, point d’armée, quelques officiers, tous amis personnels des rebelles, les chambres profondément divisées , l’opinion publique presque aussi vivement soulevée contre les abolitionnistes que contre les sécessionnistes et les confondant dans ses colères irréfléchies , une disposition tacite ou avouée à éviter toute lutte immédiate ou directe avec l’esclavage, dans la pensée de ramener, s’il était possible, ceux que l’on considérait encore comme des frères égarés, le sentiment national s’abritant sous cette formule (.ithe fnion os it was» (l’IInion telle qu’elle était), mais disposée en réalité, dans son aveugle ferveur, à rendre au Sud bien plus que ses anciens privilèges, — voilà ce que M. Lincoln trouva autour dp lui. Dans le flux des opinions, des passions, des projets contrairc.s, il n’aperçut qu’un point immobile, et il s'y fixa. Tout devait changer, mais une chose devait rester debout, l’Union. La grande sagacité de M. Lincoln pénétra vite ce qu’il y avait dans les sentiments du peuple américain de faux, d’artificiel, de périssable, et ce

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qu’il y avait de stable et de fondamental. Les yeux n’aperçoivent pas la racine tenace qui sous le sol fait presque partie du rocher : ils ne contemplent que les branches, les feuilles, les fleurs avec lesquelles jouent l’air et le soleil; mais quand un vent fougueux a emporté ces dernières, la vie se réfugie encore dans la racine.

L’attitude prudente, presque timide, de M. Lincoln au commencement de sa présidence, s’explique par sa grande déférence pour l’opinion publique ; une grande réserve lui était aussi imposée par les circonstances mêmes de son élévation au pouvoir. Depuis longues années, le parti démocratique régnait en maître à Washington ; le parti républicain n’avait ni les traditions ni le prestige qui s’acquièrent par le long exercice de l’autorité ; il n’avait même triomphé dans les élections que grâce à la division de ses adversaires. M. Lincoln était regardé comme un intrus dans cette capitale, où des hommes tels que Sumner, Seward, Chase, furent si longtemps considérés comme des étrangers. Je suis, pour ma part, convaincu que, le jour où il entra à la Maison- Blanche, M. Lincoln se dit à lui-même, dans le silence solennel de sa conscience : « Je serai le libérateur de quatre millions d’esclaves; ma main a été choisie pour frapper de mort l’institution servile. » Devait-il, pouvait-il le dire tout haut, du balcon du Capitole? S’il l’eût fait, il eût passé pour un fanatique et im insensé. Peut-être une semblable déclaration eût-elle provoqué une

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guerre civile dans le Nord ; elle eût du moins soulevé de telles résistances que, dans la division des partis, tout eût fait naufrage, la constitution, les lois et le principe môme de l’Union. M. Lincoln n’avait qu’une mission ; sauver ce principe. Et comment pouvait-il la remplir, s’il se séparait audacieusement de l’opinion publique? 11 fallut donc attendre patiemment que le pays reçût, l’une après l’autre, ces rudes et sévèresleçons que donne la guerre, que la conscience populaire, troublée jusque dans ses profondeurs, s’ouvrit aux inspirations héroïques, aux grandes et généreuses émo^ tiens. M. Lincoln fut comme un médecin qui sait qu’il a un remède, mais qui ne peut s’en servir avant qu’une crise suprême soit passée. Ceux-là ont été bien injustes envers lui et envers le Nord lui-môme qui lesTjnt accusés de n’avoir saisi l’arme de l’émancipation qu’à la douzième heure, dans un accès de désespoir et par haine de leurs ennemis. Cette haine n’était ressentie ni par le président ni par le peuple, et d’ailleurs, si grande que soit la cause de l’émancipation, — et ce n’est pas nous qui essayerons jamais de la diminuer, — on comprend que pour le peuple américain elle ne vînt qu’après la cause nationale ellemême : tant que le maintien de l’Union parut se lier en quelque manière à celui de l’institution du Sud et des garanties que la constitution lui avait réservées, on peut s’expliquer le trouble et les embarras des hommes d’État, placés entre l’amour de leur pays et leur haine de l’esclavage.

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M. Lincoln n’échappa pas entièrement à ces incertitudes. Il avait toute sa vie sincèrement détesté l’esclavage, il en avait cent fois prophétisé les dangers. 11 n’avait jamais voulu croire avec M. Douglas que les lois sur l’esclavage fussent de même nature que les oyster laws (lois sur les huîtres) de la Virginie ou toute autre loi locale des États. Il disait publiquement le 17 juin 1858 à Springfield, dans l’Illinois: «Une maison divisée contre elle-même ne peut durer. Je crois que ce gouvernement ne peut se maintenir d’une façon durable, soutenu d’un côté sur l’esclavage, de l’autre sur sa liberté. Je ne crois pas que cette Union sera dissoute ni que la maison tombera ; mais elle cessera d’être divisée. » A Chicago, le 10 juillet 1858, il disait : « J’ai toujours détesté l’esclavage, autant, je crois, que tout abolitionniste. Le peuple américain regarde l’esclavage comme un grand mal social. » Et dans l’un de ses débats publics avec Douglas, à Ottawa, en 1858, il répétait : «Je ne puis que haïr l’esclavage. Je le bais à cause de sa monstrueuse injustice. » Jamais il ne varia sur ce point. Pendant comme avant la présidence, il répétait fréquemment cette maxime : « Si l’esclavage n’est pas un mal, rien n’est un mal. » Voilà le langage du moraliste; mais le président des États-Unis était retenu par toute sorte d’entraves : il n’avança que pas à pas dans la voie de la politique émancipatrice; il ne pouvait aller plus vite que le peuple, mais il pressait incessamment ses amis d’agir sur l’opinion publique.

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Lui-même ne redoutait rien de la publicité et faisait appel aux mille voix des tribunes, des chaires, de la presse.

La constitution lui interdisait formellement toute immixtion dans le gouvernement intérieur des États restés fidèles ; sa première préoccupation fut d’ailleurs de retenir dans le cercle de l’Union les États frontières, le Maryland, le Kentucky, le Tennessee, le Missouri, où l’esclavage existait encore au début de la guerre. Il ne pouvait songer à leur imposer l’abolition, mais il les pressa de modifier eux-mêmes leurs constitutions, et leur offrit généreusement l’appui de l’Union tout entière pour faciliter la transition entre l’ancien régime et le nouveau. Il songea quelque temps à peupler avec la race noire des colonies lointaines, la croyant impropre à se mêler à la race blanche; mais il abandonna cette pensée quand on lui prouva que le projet ne pouvait être exécuté. Quand on lui parla pour la première fois de lancer une proclamation pour émanciper les noirs dans les états rebelles, il se plaça d’abord ù un point de vue tout pratique. «Une proclamation, dit-il, n’émancipera personne. Autant vaudrait qu’un taureau essayât ses cornes contre la queue d’une comète. » 11 se laissa persuader pourtant et comprit bientôt que, si la proclamation libératrice n’avait point d’effets matériels, elle aurait une immense portée morale dans le Nord, dans le Sud et dans le monde entier; que si elle n’avait point d’action dans le présent, elle en aurait

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dans l’avenir. 11 en saisit si bien les conséquences indirectes et lointaines qu’il l’annonça d’avance et solennellement aux États du Sud, et durant plus de trois mois les tint sous la menace. Le 1" janvier 1862, la proclamation fut lancée, et de ce jour on peut faire dater l’abolition de l’esclavage aux États-Unis.

ques inquiétudes, troublé par quelques doutes sur les futurs effets de ce grand acte. Il pouvait craindre que la cour suprême ne rendît quelque jour un arrêt qui fît de la proclamation une lettre morte et la déclarât inconstitutionnelle. Tl profita de la mort du chief-jmtice Taney, qui pendant près de trente ans avait été l’instrument docile de l’oligarchie du Sud, pour offrir la plus haute fonction judiciaire du pays à un ennemi résolu de l’esclavage, M. Chase, bien qu’à ce moment M. Chase, sorti du ministère, eût pris vis-à-vis de l’administration une attitude mécontente, sinon hostile. Toutes les fois que les abolitionnistes exprimaient quelque crainte au sujet de la proclamation, il les rassurait; il faisait comprendre, quand il le pouvait, au peuple américain, qu’en ce qui le concernait au moins, cet acte avait un caractère irrévocable. Il lui disait dans son message du 8 décembre 1863 : «Je n’essayerai point de rétracter ou de modiûer ma proclamation émancipatrice, et je ne rendrai jamais à l’esclavage une seule personne qui aura été déclarée libre aux termes de cette proclama^tion ou d’aucun acte du congrès. » Un an après, en

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prévision de l’élection présidentielle, dont le terme allait arriver, il répétait la même déclaration et ajoutait : « Si le peuple, par quelque moyen ou procédé, faisait jamais au pouvoir exécutif une obligation de rendre à l’esclavage ceux que ma proclamation a affranchis, c’est un autre, non moi, qu’il devra choisir pour l’instrument de sa volonté. »

Il s’était fixé à la politique émancipatrice avec autant de ténacité qu’au principe même de l’Union dès que la nation confondit ces deux causes en une seule. Pendant l’été de 1864 des commissaires du Sud entrèrent en pourparlers officieux, sur la rive canadienne du Niagara, avec quelques hommes politiques du Nord. M. Lincoln ne voulait point traiter directement avec les agents de la rébellion et se contenta de donner à ceux qui allaient représenter le Nord dans cette conférence un billet ainsi conçu, où l’on retrouve quelque chose de la finesse du lawyer avec la sagacité de l’homme d’État : «A tous ceux que cela peut concerner. Toute proposition qui embrassera le rétablissement de la paix, l’intégrité de l’Union et l’abandon de l’esclavage, et qui sera présentée avec et par l’assentiment de ceux qui contrôlent les armées actuellement en guerre contre les États-Unis, sera reçue et examinée parle pouvoir exécutif des États-Unis, et l’on y répondra par des termes libéraux en ce qui touche tous les points collatéraux et secondaires. » Au printemps de 1865, le vice-président de la confédération, M. Stephens, ayant demandé à conférer

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personnellement avec M. Lincoln, le président consentit à le voir dans la rade du fort Monroe ; là encore il insista aussi énergiquement sur l’abolition de l’esclavage qpe sur la reconnaissance immédiate de l’Union, et tout en témoignant des intentions les plus conciliatrices, il refusa de se laisser entraîner dans aucune compromission dangereuse pour les grands principes qu’il avait charge de défendre.

Pendant cette longue conférence, tenue sous les canons du fort Monroe, il ne perdit pas de vue un seul instant l’objet principal qu’il s’était proposé d’atteindre. En vain M. Stephens lui flt-il entrevoir que les armées du Nord et du Sud se réconcilieraient bien vite sur de nouveaux champs de bataille où se mêleraient les drapeaux de tous les États, que dans l’ivresse de grandes victoires obtenues contre un ennemi du dehors les passions excitées par la guerre civile céderaient la place à des passions nouvelles, que, l’honneur militaire du Sud une fois sauf, les sacrifices politiques coûteraient moins à son orgueil, M. Lincoln resta inflexible; il ne voulut ni acheter le triomphe de l’Union au prix d’une guerre étrangère, ni sacrifier la race noire à l’ambition de son peuple.

M. Lincoln sentait toutefois que l’abolition de l’esclavage ne devait point conserver le caractère d’une mesure de salut public défensive et militaire en quelque sorte. Aussi, quand la convention de Baltimore, qui le porta pour la seconde fois à la présidence, lui

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demanda de soumettre au Congrès d'abord, puis aux États, un projet d’amendement à la constitution, il s’empressa de le faire, pour effacer des lois du pays la dernière trace de la fatale institution qui avait failli le perdre. Je me trouvais à Washington pendant que la proposition d’amendement fut discutée, et je sais avec quel intérêt le président suivit toutes les phases de ce mémorable débat. Son langage s’était depuis quelque temps empreint d’une singulière solennité toutes les fois qu’il parlait de l’esclavage. On aime à répéter les paroles qu’il adressait au congrès dans son message du 1" décembre 1862 : «Concitoyens, nous ne pouvons échapper à l’histoire. Nous tous qui faisons partie de ce congrès et de cette administration, on se souviendra de nous en dépit de nous-mêmes. Notre insignifiance ou notre valeur personnelle ne peut garantir aucun de nous. L’épreuve h travers laquelle nous passons laissera autour de nos noms une auréole d’honneur ou d’infamie jusqu’à la plus lointaine génération. Nous disons que nous défendons l’Union : le monde ne l’oubliera pas. Nous nous disons capables de la sauver : le monde en a pris acte. En donnant la liberté à l’esclave, nous assurons la liberté de ceux qui sont libres. D’autres moyens peuvent réussir, celui-là ne peut faillir. »

. Ce ton, déjà si noble, ne fait que s’élever et devient tout à fait religieux dans le discours qu’il prononça le U mars 1865, le jour de sa deu.xième inauguration : « Si Dieu a voulu que soit engloutie toute la richesse

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accumulée par des esclaves pendant deux cent cinquante ans de travail sans rémunération, et que chaque goutte de sang tirée par le fouet soit payée d’une autre goutte de sang versée par l’épée, qu’il .en soit ainsi, car les jugements de Dieu sont justes et sont vrais ! — Sans malice pour personne, pleins de charité pour tous, pleins de confiance dans le droit, en tant que Dieu nous permet de voir le droit, travaillons à finir notre ouvrage, à cicatriser les blessures de la nation; n’oublions pas ceux qui ont affronté les batailles, et leurs veuves, et leurs orphelins ; faisons tout ce qui peut contribuer à établir et à consolider une paix durable parmi nous-mêmes et avec toutes les autres nations. »

Après de telles paroles, comment pourrait- on encore accuser M. Lincoln de n’étre entré qu’à regret dans la voie où, dès le début, le poussaient tes abolitionnistes? S’il n’y avança qu’avec lenteur, c’est qu’il savait qu’il ne pouvait se séparer de la nation. La patience, la modération, n’étaient pas seulement chez lui des qualités naturelles; il les regardait comme les devoirs de sa haute position. Tandis qu’autour de lui tous pouvaient s’abandonner sans réserve aux élans du patriotisme, de l’indignation, de la colère, lui seul devait rester calme, il était le président de tous les États, rebelles ou fidèles. Quand l’Union recevait de si cruelles blessures, il ne voulait pas lui-méme la frapper. Jamais un mot blessant, une parole amère ne snriait de sa bouche. Il m’arriva, pendant mon

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séjour à Washington au commencement de 1865, de causer avec lui de M. Jefferson Davis. On jugera de la modération et de la modestie de son langage par ces paroles que je me rappelle textuellement: «Nos adversaires ont été plus heureux que nous, ils ont eu cette bonne fortune que leur chef est un homme’des plus habiles, très-capable de mener en même temps les affaires civiles et celles de la guerre. Comme ministre de la guerre, M. Davis avait connu tous les officiers de l’armée régulière ; moi, je n’en avais vu que trois avant d’arriver à Washington comme président.» Longtemps son âme clémente recula devant les nécessités les plus impérieuses : on eut beaucoup de peine à obtenir de lui la permission de fusiller les déserteurs. Il était toujours prêt à faire grâce. 11 n’avait pas besoin de pardonner les attaques et les injures contre sa personne, il les ignorait. Cette bonté n’était point de la faiblesse ; il n’y avait point de place pour ce dernier sentiment chez cet homme si robuste, si dur à lui-méme, qui toute sa vie avait respiré l’air de la liberté et subi les frottements de la vie démocratique.

Avec cette âme si haute, et qui par moments se réfugiait dans des pensées supérieures à la politique vulgaire, M. Lincoln n’avait pourtant rien d’un doctrinaire. Il avait été élevé à la rude école de l’expérience ; elle resta toujours son seul guide. Il ne se piquait point d’une inflexible logique^ et sa volonté dédaignait l’appareil des vaines formules. Les livres

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lui avaient appris moins que les hommes ; il ne se croyait point meilleur que l’humanité. Homme du peuple, il pensait qu’on ne sauve point un peuple en dépit de lui-môme. Quand il arriva au pouvoir : « Telle quelle, dit-il, je ferai marcher la machine. » On l’a vu, sur la question de l’esclavage, variant de langage et suivant avec docilité la pression de la nécessité, n’insistant d’abord que pour empêcher l’extension de l’institution servile dans les nouveaux territoires, se prononçant plus tard pour l’émancipation graduelle d’abord, puis immédiate, arrivant enfin, après deux ans de guerre civile, aux résolutions suprêmes, délivrant d’un trait de plume trois millions d’esclaves et n’hésitant pas en dernier lieu à demander à la nation de modifier sa charte fondamentale pour rétablir l’unité et l’harmonie dans les mœurs et dans les lois.

La question de la réorganisation, ou, comme l’on dit aux États-Unis, de la reconstruction des États du Sud reconquis par les armes fédérales, préoccupa M. Lincoln depuis l’origine môme du conflit. Sur ce point encore, on ne peut dire qu’il eût un système bien arrêté. Il répugna toujours à sa pensée d’en venir à ne plus considérer les États du Sud comme des États véritables, à les regarder comme de simples territoires déchus de leur ancienne dignité et faisant partie de ce domaine extérieur à la confédération proprement dite que les armes ou la diplomatie de l’Union peuvent toujours accroître. Il était disposé à

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reconnaître dans un État pacifié tout simulacre, tout fantôme de gouvernement, pourvu qu’il se déclarât fidèle à l’Union. Il permit un peu arbitrairement, il faut bien qu’on l’avoue, à un dixième des habitants de l’État, à la simple condition de prêter le serment d’allégeance, de reformer des cadres politiques, de nommer des conventions, des législatures, des gouverneurs; il se montra toujours impatient de replacer un pouvoir civil, si fragile encore et si éphéinôre qu’il pût être, à côté du pouvoir militaire, pour enlever à l’occupation les caractères ou du moins l’apparence de la conquête. Celte préoccupation put l’entraîner â quelques fautes, mais il nous semble qu’elle faisait honneur à son libéralisme. Comme il le disait au reste dans sa proclamation du 9 juillet 186i, il ne voulait point inflexiblement se lier à un plan de reconstitution définitif. 11 répétait encore le 11 avril dans le dernier discours qu’il prononça en public : « Nous sommes, dit-il, tous d’accord sur ce point que les États séparés ne se trouvent pas dans une situation normale vis-à-vis de l’ünion, et le but du gouvernement est de les placer dans une situation régulière. Je vois qu’il est possible et môme facile de le faire en n’examinant pas si ces États sont jamais sortis de l’Union. Les trouvant dans l’Union, ne cherchons pas s’ils ont été dehors. Je voudrais que le corps électoral de la Louisiane se composât de cinquante mille, de trente mille, ou même de vingt mille clecleurs, plutôt que de douze mille. Il est aussi

LE PhÉSlüENT LINCOLN.

regrettable que le droit électoral n’appartienne pas encore aux hommes de couleur. Je voudrais que ce droit fût au moins conféré aux hommes de couleur intelligents et à ceux qui ont servi comme soldats. Cependant la question reste la môme. La Louisiane ayant maintenant un gouvernement d’Étal, faut-il essayer de le modifier et de le fortifier, ou faut-il le rejeter entièrement? Il y a dans cet État douze mille électeurs qui ont juré fidélité à l’Union, organisé un gouvernement, adopté une constitution libre (c’est-à-dire abolissant l’esclavage). Faut-il désorganiser ce corps et retirer la coupe de la liberté des lèvres des noirs? Au contraire, si l’on encourage ce nouveau corps électoral, il adhérera à son œuvre, il fera des prosélytes, et l’homme de couleur finira par obtenir la franchise électorale. Admettons que le gouvernement de la Louisiane ne soit qu’un œuf: ne vaut-il pas mieux le couver que de le briser? Ce qu’on peut dire de la Louisiane, on peut le dire des autres États. Les principes sont inflexibles ; mais il n’est pas possible , dans une transformation aussi extraordinaire, de poser une règle inflexible ; je devrai peut-être faire une nouvelle proposition au Sud, quand le moment sera venu. »

M. Lincoln ne tenait pas plus obstinément aux hommes qu’aux mesures : dès qu’ils pouvaient servir son grand dessein national, tous lui étaient bons; dès qu’ils devenaient un obstacle, tous étaient rejetés. Il

LE PRÉSIDENT LINCOLN

ne sacrifia jamais le plus mince devoir à ses amitiés personnelles. Les démocrates avaient accès aussi facilement auprès de lui que les gens de son propre parti . 11 n’eut jamais de favori et se déroba toujours aux influences trop envahissantes. Seul responsable, et dans un temps où cette responsabilité était devenue un poids presque écrasant, il sut garder entière son indépendance. Il usa de sa prérogative avec une fermeté qui parfois put sembler de l’audace, sans jamais subordonner l’intérét de l’Union à la vaine satisfaction de son orgueil. 11 rendit à l’Angleterre les commissaires confédérés pris à bord du Trent sans consulter le congrès, le sénat ni le cabinet, sans se laisser troubler par les murmures de l’amour-propre national ; il ùta au général Mac-Ulellan le commandement de l’armée du Potomac presque au lendemain de la victoire d’Antietam, parce que les .sentiments de ce général n’étaient plus en harmonie avec ceux du pays, et qu’il voulait épargner à la république les eonflits entre la puissance militaire et le pouvoir civil. Il frappa sans hésiter le général Fremont à Saint-Louis, le général Ilunter dans la Caroline du nord, parce que leurs proclamations abolitionnistes dépassaient et devançaient l’action du gouvernement. Il destitua deux fois le général Butler, une fois à la Nouvelle-Orléans, puis à l’armée du James river, quand cet auxiliaire énergique devint une gêne et cessa de se plier à la discipline. Il essaya successivement Mac-Clellan, Bumside, Hooker, Grant, jusqu’il ce qu’il eût trouvé dans ce

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