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dernier un général capable de mener les opérations de la guerre avec suite, énergie et succès. Le moins qu’il le pouvait, il intervenait dans le détail de ces opérations, surtout dans les derniers temps. II n’imposait aux généraux qu’une obligation absolue, celle de conserver h tout prix à l’Union sa capitale.
Le trait du caractère de M. Lincoln qui a été peutélre le plus méconnu est sa ferme et inflexible volonté; c’est que, n’ayant aucune des vanités de la puissance, il s’altachait plutôt h la voiler qu’à en montrer sans cesse l’appareil. Cette volonté d’ailleurs ne s’appliquait qu’à certafns points capitaux : sur les détails, sur les questions d’ordre secondaire, elle laissait la place à une complaisance affable et indifférente. Elle était aussi, qu’on- me passe le mot, plutôt défensive (pi’agressive, elle évitait les conflits inutiles, les victoires stériles. On n’eût jamais soupçonné un si grand fonds de ténacité chez un homme qui écoutait tout le monde, chez ce causeur bienveillant qui accueillait avec la môme cordialité les députations de toutes les parties de l’Union. Tl était plus accessible qu’aucun de ses ministres, que M. Seward, enfermé dans la secrétairic d’État et tout occupé à tenir lesfds embrouillés de la diplomatie américaine, que M. Stanton, le ministre de la guerre, travailleur infatigable, visantà mériter ce nom de Carnot américain que M. Seward lui a un jour donné. Pour qtii connaît Washington, il semblera merveilleux que M. Lincoln ait réussi à préserver l’indépendance et l’intégrité de sa volonté
Lt PRÉSintNT LlNCüLfi.
personnelle, tout en restant aussi débonnaire, aussi abordable. Washington est en effet une ville purement politique : ôtez la Maison-Blanche et le Capitole, il n’y reste rien ; les hôlels, les maisons particulières n’y sont que des antichambres du congrès. On y coudoie sans cesse sénateurs, députés, envoyés de toutes les parties de l’Union, gouverneurs des Étals. Aucune influence, durable, sociale, religieuse ou simplement mondaine, ne s’y mêle à l’exercice des droits et des devoirs de la vie publique ; les députés de Nevada ou de la Californie n’ont à débattre avec ceux du Massachusetts et du Maine que des questions générales. On est toujours sur le forum ; dans un tel milieu, l’esprit de parti s’aiguisant, s’exaltant sans cesse, il est difficile de conserver la mesure et la froideur qui sont les défenses de la volonté individuelle. Pendant les quatre années de sa présidence, il ne s’est peutêtre point passé un jour où M. Lincoln n’ait subi la pression des ambitions, des rancunes, des prétentions personnelles. Il se défendait par sa discrétion, se dérobait par sa souplesse, et au milieu de l’agitation universelle conservait son calme avec sa modération résolue.
Jamais iln’eutde véritable cabinet, bien qu’il réunit quelquefois le conseil des ministres. S’isolant dans sa responsabilité, il enferma ces derniers dans les affaires extérieures, dans les finances ou dans la guerre, laissant à chacun, dans le cercle de ses attributions, une autorité à peu près complète. S’il s’isolait ainsi
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un peu trop suivant ses détracteurs, ce n’élait ni par ambition ni par orgueil : la nécessité l’obligeait à faire travailler en même temps pour le bien de l’État des ministres quelquefois séparés par des méûances et des antipathies personnelles. Sur presque toutes les matières, il manquait de leurs lumières spéciales. Sa grande science était la connaissance des hommes. Il savait s’en servir, et trouver les meilleurs ouvriers pour les tâches qu’il se sentait lui-même peu capable d’accomplir. Aussi ignorant des affaires de l’Europe, de ses dynasties, de ses hommes d’ÉUit, de sa politique enchevêtrée qu’il connaissait bien son propre pays, il avait eu le bon sens d’abandonner entièrement le labeur diplomatique M. Seward,'plus capable que personne de faire respecter les droits et la dignité des États-Unis sans les jeter dans des complications extérieures. Sur un point seulement, il s’était mis d’accord avec lui : il voulait, par tous les moyens honorables, préserver son pays de la guerre avec les puissances européennes tandis qu’il était déchiré par la guerre civile. Malgré bien des provocations, il n’employa jamais à l’égard de ces puissances que le langage le plus amical et le plus réservé. En cela, il ne se montra pas seulement politique habile; ilobéissait aussi à l’instinct secret de son cœur ; homme de l’Ouest, il n’éprouvait pas, à l’endroit de l’Europe, de ses appréciations, de ses critiques, les susceptibilités si vives des habitants des États de l’Atlantique. Il y avait au fond un peu d’indillércnce, pc»it-être même
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une pointe de dédain, dans l’uniforme tranquillité de son langage.
Son grand amour, son grand respect étaient pour le peuple américain. Mandataire de la nation, il ne prétendait ni la guider ni lui résister, il voulait marcher avec elle. Il excellait à conduire les hommes politiques, qui naïvement croyaient parfois le conduire: il ne visa jamais à mener le peuple. Il avait une foi entière, absolue dans la sagesse, le bon sens, le courage, le désintéressement de sa nation. Cette foi était restée aussi vierge à Washington que dans les désert< de rillinois; son esprit n’était pas emprisonné dans cette étrange capitale, demi-ville, demi-village, où, comme les palais de marbre y avoisinent les masures, les hautes vues des hommes d'État sont étouffées et obscurcies par la bassesse des solliciteurs, les convoitises éhontées, les mensonges et les intrigues des ambitions vulgaires. Ses yeux allaient au delà et se portaient sans cesse du Massachusetts au Missouri, de rillinois à la Pensylvanie. Il savait se débarrasser des importuns par des bons mots, il répondait aux prétentieuses exhortations par des anecdotes piquantes ou des paraboles. Sa nature élastique ctferme se roidissait contre les coups les plus imprévus de la fortune, et souvent il relevait le courage de ses amis par sa bonne humeur stoïque. Sous son langage bizarre, parfois trivial, perçait un bon sens profond. Ses mots allaient droit au peuple et se gravaient dans tous les esprits. Quel discours prononcé pendant la
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campagne présidentielle de 1864 vaut ce simple trait de M. Lincoln : u Ce n’est pas au milieu d’un gué qu’on change de chevaux? »
La causticité de M. Lincoln n’élait pas seulement l’enveloppe d’une grande sagesse : elle cachait aussi une àme un peu timide et douée d’une douceur presque féminine. Sa verve comique était, qu’on me passe le mot, une sorte de pudeur. La pureté de sa vie avait donné à ses sentiments une délicatesse touchante dans une nature aussi robuste, mais qui restait enveloppée dans une écorce rugueuse. « Venez voir, me dit un jour mon ami Charles Sumner, saintLouis sous le chêne de Vincennes. » Il m’apprit alors que le président, une fois la semaine, quelque pressantes que fussent ses occupations, ouvrait son cabinet 4 tous ceux qui désiraient lui adresser une demande ou une réclamation. Nous parûmes pour la Maison- Blanche et pénétrâmes dans le cabinet de M. Lincoln où nous primes place, sans être annoncés, avec une douzaine de personnes qui attendaient leur tour. Sur tous les murs étaient tendues d’immenses cartes géographiques représentant les diverses parties du théâtre de la guerre. Au-dessus de la cheminée pendait le portrait du président Jackson, figure sèche et dure, empreinte d’une extrême énergie; sur le marbre, il n’y avait qu’une belle photographie de John Bright, l'éloquent défenseur de l’Union américaine dans le parlement anglais. Par deux vastes fenêtres, j’apercevais les lignes blanches du Potomac, les collines si-
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nucuses du Maryland et l’obélisque interrompu de Washington se dressant sur le ciel bleu. Entre les deux fenêtres était placé transversalement un vaste bureau devant lequel était assis le président.- H ne remarqua point l’entrée de M. Sumner, étant occupé à causer avec un pétitionnaire qu’il renvoya presque aussitôt après notre arrivée. L’huissier, vêtu comme tout le monde, flt avancer une femme : elle était fort émue et eut beaucoup de peine à expliquer que son mari était un soldat de rarmée régulière, qu’il avait servi fort longtemps et demandait l’autorisation de quitter son régiment pour venir en aide à sa famille. Elle s’embarrassait à chaque instant. « Laissez-moi vous aider, » lui ditM. Lincoln avec bonté, et il commença à lui adresser des questions avec la méthode et la clarté d’un avocat. Sur le rectangle lumineux de la fenêtre, traversée par un flot de soleil, son profil se détachait en noir; sa main droite, que souvent il passait dans ses cheveux, les avait hérissés en touffes désordonnées. Pendant qu’il parlait, tous les muscles de la face, mis en mouvement, imprimaient des contours anguleux et bizarres à sa tête un peu méphistophélique : mais sa voix avait une douceur presque paternelle. Après avoir interrogé la pauvre femme : « Je ne puis, lui dit-il, vous accorder moi-même ce que vous demandez. J’ai le droit de licencier toutes les armées de l’Union, ajouta-t-il avec un rire étrange, mais je ne puis donner son congé à un soldat. Le colonel du régiment de votre mari peut seul satisfaire
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votre désir. » La femme se lamentait sur sa pauvreté. — Jamais, disait-elle, elle n’avait autant souffert. «Madame, lui répondit M. Lincoln en changeant le ton de sa voix avec une lente et pénétrante solennité, je participe à votre chagrin; mais songez que tous, tant que nous sommes, nous n’avons jamais souffert ce que nous souffrons aujourd’hui. Nous avons tous notre charge à porter. » 11 se pencha ensuite vers elle, et pendant quelque temps on n’entendit que le murmure de deux voix. Je vis M. Lincoln écrire quelques mots sur un papier, il le donna à la solliciteuse et la congédia avec toutes les formes de la plus scrupuleuse politesse. Le moment d’après s’avança un jeune homme qui, offrant la main au président, cria d’une voix retentissante : « Moi je ne suis venu que pour serrer la main d’Ahraham Lincoln. — Bien obligé, répondit le président en offrant sa large main; c’est le jour des affaires. »
Ce respect pour le peuple sc retrouve dans son langage quand il parle de l’armée. Lorsque fut inauguré le cimetière national de Gettysburg, M. Everett, en face de ce champ de hataille où s’étaient jouées les destinées de l’Amérique, fit un long discours, où il épuisa toutes les ressources de sa merveilleuse éloquence. Combien j’eusse pourtant préféré entendre ces simples paroles que M. Lincoln prononça en face de toutes ces tombes ; « Nous sommes réunis sur un grand champ de bataille de cette guerre ! Nous sommes venus ici pour dédier une portion de ce champ
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à ceux qui ont donné leur vie pour que la nation puisse vivre. Cela est juste, cela est bien; mais, dans le sens le plus large, nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Les braves gens, vivants ou morts, qui ont combattu ici, l’ont consacré mieux que notre pauvre pouvoir de louange ou de critique. Le monde tiendra peu de compte et se souviendra peu de temps de ce que nous disons ici, mais il ne pourra oublier ce qu’ils ont fait. C’est plutôt à nous, vivants, d’être consacrés ici à la grande tâche qu’ils ont laissée interrompue, afin que ces morts honorés nous inspirent un dévouement plus grand à la cause pour laquelle ils ont donné la dernière, la pleine mesure du dévouement, afin que nous résolvions ici hautement que ces morts ne sont pas morts en vain ; que la nation. Dieu aidant, renaîtra dans la liberté, et que le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple, ne périra point sur cette terre. »
N’est-ce point là la véritable éloquence, celle que l’orateur n’a point cherchée, et qu’il trouve sans y penser? Sous le poids d’une puissante émotion, il rejette les vains ornements, et atteint la pureté, la concision, la noblesse des plus grands modèles classiques. Ne sent-on pas aussi, sous ces accents pathétiques et contenus, quelque chose de cette tendresse dont j’ai parlé? On eût dit par moments, à voir M, Lincoln, qu’il portait dans son cœur le deuil de de tous ceux qui étaient morts dans les ternL'es an-
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nées de sa présidence. Une tristesse presque surhumaine passait parfois sur ce front où les rides étaient devenus des sillons, sur ce visage étrange où le rire des anciens jours s’était changé en un rictus douloureux. Je me rappelle, comme si c’était hier, avoir un soir rencontré le président à 1a nuit tombante. Il sortait de la Maison -Blanche, et, suivant son habitude, il allait chercher des nouvelles au département de la guerre. Personne ne l’accompagnait, bien que souvent on l’eût prié de ne jamais s’aventurer seul ; il dédaignait le danger et détestait toute contrainte. Enveloppé dans un plaid pour se protéger contre le froid, il marchait lentement, perdu dans sa rêverie, pareil à un grand fantôme. Je fus frappé de l’expression pensive et souffrante de son visage. Les agitations, les inquiétudes, les émotions avaient lentement plié et brisé enfin cette nature forte et rustique, usé les nerfs d’acier de ce géant. Pendant quatre ans, il n’avait pas eu une heure de repos. Ses fêtes mômes étaient d’horribles souffrances; quand les salons de la Maison-Blanche s’ouvraient, le fiot des visiteurs passait sans s’arrêter devant lui; sa large et loyale main serrait toutes celles qui se présentaient. Esclave du peuple américain, il était condamné ù rester à Washington quand tout le monde en fuyait la poussière et la chaleur; il s’échappait seulement pour aller chercher un peu de verdure sur les riantes collines où se trouve la maison de campagne présidentielle, à côté du Soldiers Home, asile où l’État garde
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quelques invalides do la guerre du Mexique. Dans ses promenades, il voyait les beaux bois coupés pour faire place aux parapets et aux glacis des forts ; à peu de distance, il rencontrait un grand cimetière, où sont alignées dix mille tombes encore fraîches. J’ai vu, au milieu des bois, cette cité des morts, avec ses longues allées parallèles, où se dressent dix mille pierres blanches, toutes semblables, et chacune portant le nom d’un soldat. Il semble qu’on passe une revue en longeant ces interminables files, dont la monotonie a quelque chose de terrible. Ces soldats qui dorment aujourd'hui dans un ordre que rien ne viendra plus troubler, M. Lincoln les avait vus jeunes, vigoureux, pleins de santé !
Sa retraite des champs ne fut pas toujours à l'abri des alertes ; la cavalerie de Breckenridge s’aventura une fois jusqu’au pied des forts voisins, et de sa fenêtre M. Lincoln vit brûler la maison de son ami M. Blair. A une portée de fusil de sa campagne est la demeure d’un partisan du Sud qui, au début de la guerre, faisait la nuit des signaux aux rebelles postés de l’autre côté du Potomac. On l’arrêta, il fut jeté en prison; mais M. Lincoln le üt relâcher. Partout autour de lui il apercevait l’image de la guerre : le pavillon étoilé flottant dans le ciel au-dessus des rouges lignes dont les angles déparent aujourd’hui le sommet des charmantes collines qui entourent Washington, les noirs canons dormant sur leurs affûts, les canonnières, les vapeurs, les transports descendant ou remontant
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Le Potomac. Sur sa route, entre les hauteurs boisées du Meridian Hill et la Maison-Blanche, il traversait une plaine aride et déchirée, où l’on ne rencontre que de vastes hôpitaux de bois, bâtis â la hâte depuis le. commencement de la guerre. Il vivait, on peut le dire, dans un camp; partout des habits bleus, des troupes de cavaliers lancés au galop, des détachements en marche, des généraux à cheval suivis de leurs ordonnances, des ambulances, des voitures du train menées par des nègres et traînées par des mulets, tout le désordre de la guerre sans aucune de ses grandes émotions. Cette existence aflâiréc, inquiète, n’avait ni loisirs ni plaisirs. La fortune modique de M. Lincoln ne lui permettait point d’offrir à beaucoup de personnes l’hospitalité de la Maison-Blanche; il n’avait jamais voulu recevoir scs appointements qu’en papier-monnaie, comme tous les autres fonctionnaires publics, quoique le congrès eût bien volontiers consenti à ce qu’ils fussent payés en or. II s’appauvrit, loin de s’enrichir, en tenant pendant quatre années les rênes du gouvernement, alors que le budget des États-Unis atteignait d’un bond un chiffre comparable seulement à celui du budget des États européens les plus anciens el /es plus riches. Il ne dérobait aucun de ses instants aux affaires : il n’entra qu’une fois pendant ces quatre ans dans la belle serre attenante à la maison présidentielle. Pour seule distraction, M"'° Lincoln le conduisait de loin en loin, presque malgré lui, au théâtre.
Il aimait Shakspeare avec passion, » 11 m’importe
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assez peu, me dit-il un jour, que Shakspeare soit bien ou mal joué ; chez lui, la pensée suffit. »
J’eus un jour, au mois de janvier de cette année, l’honneur d’être invité à l’accompagner à la représentation du Roi Lear. Je me rendis avec lui à ce même théâtre de Ford et dans cette même loge où il a été si lâchement assassiné. Le théâtre de Washington est petit et délabré ; on arrivait à la loge présidentielle en suivant un passage laissé libre derrière les spectateurs des galeries, et il n’y avait qu’une porte à ouvrir, un rideau à écarter, pour y entrer. L’appui de la loge était couvert d’une pièce de velours rouge, mais on n’avait pas même pris la peine de recouvrir à l’intérieur de velours ou de drap les planches de sapin qui formaient le devant. Je fus, on le comprendra facilement, plus occupé du président que de la pièce. Pour lui, il écoutait attentivement, bien qu’il sût tout le drame par cœur : il en suivait tous les incidents avec intérêt, et ne causait avec M. Sumner et avec moi que durant les entr’actes. Son second fils, âgé de onze ans, était auprès de lui : M. Lincoln le tenait presque tout le temps appuyé contre lui, et souvent pressait la tête rieuse ou étonnée de l’enfant sur sa large poitrine. A ses nombreuses questions il répondait avec la plus grande patience. Certaines allusions faites par le roi Lear aux douleurs de la paternité faisaient passer comme un nuage sur le front du président : il avait perdu un jeune enfant à la Maison- Blanche, et ne s’était jamais consolé de sa mort.
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Qu’on me pardonne de réveiller des souvenirs si personnels, qu’en d’autres circonstances je n’eUsse jamais songé à livrer à d’autres qu’à quelques amis, car c’est là même, dans ce lieu où je le vis entouré des siens, que la mort vint frapper cet homme plein de mansuétude, plus doux qu’une femme, aussi simple qu’un enfant. C’est là qu’il reçut la flèche du Parthe de l’esclavage vaincu, et qu’il tomba pour ne plus se relever, noble victime de la plus noble des causes.
Même en mourant, M. Lincoln a encore servi l’Union, à laquelle il avait déjà tant donné, car il y a des émotions si puissantes qu’elles servent comme de ciment à toutes les âmes: elles élèvent le cœur des nations, imposent silence aux grondeuses résistances, jettent comme un voile d’oubli sur le passé et rapprochent toutes les volontés- Il ne faut donc point trop plaindre les États-Unis, comme nation, d’avoir perdu ce chef en qui ils avaient mis leur confiance : il restera, président invisible, à la Maison-Blanche, et inspirera longtemps encore les conseils de la nation. C’est d’ailleurs le propre des gouvernements libres que de former assez d’hommes pour qu’aucun d’eux ne devienne jamais absolument nécessaire; les destinées de la nation n’y sont point suspendues au fil fragile d’une existence unique ^ ceux qui se trouvent élevés aux plus hautes fonctions de l’État s’y adaptent avec une merveilleuse aisance aux nouvelles circonstances où ils se trouvent placés: la liberté a commencé leur éducation, la responsabilité l’achèvéi Que
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l’on compare les jugements que l’Europe portait il y a quatre ans surM. Lincoln aux témoignages de respect qu’elle prodigue aujourd’hui tardivement à sa mémoire ! Sans doute l’exercice du pouvoir au milieu des circonstances les plus critiques l’avait grandi, mais il était bien le même homme quand il acceptait avec une résolution modeste le fardeau de l’autorité, et quand ses premières paroles n’éveillaient d’autres échos que ceux d’une froide et frivole critique.
S’il n’est pas besoin d’offrir à la république américaine, frappée dans l’élu de son choix, mais déjà groupée autour d’un chef nouveau, les témoignages d’une inquiète pitié que sa fierté repousse, on peut du moins plaindre ce rude travailleur qui n’a pas reçu le prix de sa tâche, et qui pendant toute sa vie n’a pas connu le repos. Aux Éüits-Unis, son deuil fut autant un deuil privé qu’un deuil national. Les crêpes noirs ne flottèrent pas seulement sur les palais des administrations publiques, ils pendirent tristement devant les plus humbles maisons. Des populations en larmes suivirent le cercueil qui de Washington se diriga lentement vers l’Illinois. Comme il arrive toujours, le peuple, surpris par sa douleur, ne sentit bien qu’aprèi la mort de M. Lincoln tout ce qu’il avait perdu, (’ondamné par les événements à devenir un grand homme, M. Lincoln a obtenu la gloire, qu’il n’avait jamais convoitée. Avec quel empressement et quelle joie il l’eût repoussée, s’il eût à ce prix pu épargner à son pays les douloureuses éprciivcs
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parmi lesquelles son nom devait lentement s’élever ! Cette gloire survivra à bien des renommées bruyantes et mensongères; elle ajoutera des traits nouveaux à ce pur idéal qui place la grandeur dans la simplicité, qui incline la puissance devant la loi, et qui ne sépare plus l’héroïsme de l’abnégation. J’aurai tout dit si j’appelle M. Lincoln un homme d’État chrétien, en prenant ce mot dans le sens le plus sublime. Il ne pensa jamais à lui-même : aussi son pays et le monde se souviendront-ils toujours de lui.
LAUCEL.