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riilan a fait payer cher à la grande vallée les privilèges que la nature lui a conférés et la renommée acquise à des noms qui resteront indissolublement liés h l’histoire de la guerre civile.
De Pitlsburg à Philadelphie, on traverse en biais tout le massif de l’Alleghany. Le premier chaînon important est le Ghestnut-Ridge ou la Grête-des- Marronniers, que l’on traverse li Blairsville. La rivière Gonemaugh y sort des montagnes par une combe étroite en courant sur des rapides interrompus de distance en distance par des barrages qui fournissent une chute d’eau à des usines. Sur une grande partie de son cours, la rivière a pu être canalisée : le long des rapides, un canal la suit à petite distance. La gorge est si étroite qu’il y a à peine place en certains endroits pour le canal, la rivière, le chemin de halagc et le chemin de fer. Les voilures de chemins de fer et les locomotives ont aux États-Unis l’essieu de devant mobile; de la sorte, le train peut suivre les courbes les plus hardies. Le voyageur y gagne, car il ne s’enfonce pas. aussi souvent qu’en Europe dans l’obscurité des tunnels. Après la chaîne dite des Marronniers, on arrive à la chaîne la plus élevée de l’Alleghany proprement dit. Au pied occidental est Gresson, charmant lieu de plaisance où l’on prend les eaux l’été. On n’y aperçoit encore qu’un immense hôtel en bois surmonté d’un pavillon étoilé, quelques jolis chalets, et un parc nouvellement planté. Peu après, on pénètre dans une vallée transversale; le
train s’y élève par degrés , en décrivant des lacets sur des rampes très-inclinées. On frémit à l’idée d’un déraillement quand on laisse les regards plonger le long du gigantesque talus de la montagne jusqu’au fond de la vallée, où le torrent ne trace plus qu’un mince filet argentin, qu’on aperçoit seulement çà et là ù travers les flèches des sapins. mesure qu’on s’élève, le paysage grandit en quelque sorte, et à travers les entre-bàillements des vallées l’on voit monter les plans verts et bleuâtres des chaînes plus éloignées, dont les plis horizontaux fuient les uns derrière les autres. Au pied de la chaîne, on arrive à Altoona, petite ville perdue dans une vallée longitudinale solitaire. On entre peu après dans la riche vallée de la Juniata. La Juniata est une rivière magnifique, qui, après de longs méandres, vient se jeter à Cove dans le Susquehannah ; on suit la rive droite de ce fleuve jusqu’à Harrisburg.
Harrisburg est la capitale politique de l’État de Pensylvanie. Un magnifique pont en treillis, appuyé sur dix-huit grandes piles, y traverse le fleuve. Oet admirable ouvrage d’art faillit être détruit pendant la seconde invasion du Maryland et de la Pensylvanie, par l’armée confédérée, en 1863. L’avant-garde de Lee était le 27 juin 1863 à Kingstown, à 13 milles seulement de Harrisburg. Deux jours après, le général Lee portait son quartier général à Carlisle. L’alarme s’était répandue dans toute la Pensylvanie, et déjà l’on travaillait à élever des défenses autour de Pitls-
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burg. La victoire de Getlysburg, remportée par le général Meade, obligea les confédérés à évacuer laPensylvanieet les rejeta de l’autre côté du Potomac. Pendant cette courte invasion, les populations allemandes qui occupent les vallées de la partie méridionale de la Pensylvanie furent soumises à de nombreuses réquisitions. Les Dutchmen — c’est le nom qu’on donne partout aux Allemands dans les États-Unis — ne songèrent môme pas à résister aux envahisseurs; dans le grand drame auquel ils se trouvaient mêlés par hasard, ils semblaient vouloir conserver le simple rôle de témoins. Certains régiments levés dans la Pensylvanie, surtout au commencement de la guerre, se montrèrent inférieurs à tous les autres en courage, en solidité, en intelligence militaire. De tous les États de l’Union, la Pensylvanie, bien qu’il soit un des plus anciens, est peut-être celui où la population reste encore le moins homogène. On pourrait aisément en tracer la carte ethnographique. Les plaines du nord sont occupées par les gens de race anglo-saxonne. Sur les bords de la Juniata s’est jeté un courant d’Écossais, d’Irlandais protestants et de Yankees qui se mêlent seulement dans la partie méridionale de la vallée aux Dutchmen. Les Allemands sont maîtres de toutes les terres fertiles qui séparent Harrisburg de Philadelphie. Économes jusqu’à l’avarice, ils laissent à la race anglaise les soucis et les émotions de la politique; ils ne songent qu’à étendre leur riche domaine, et d’année en année chassent les Améri-
cains proprement dits des terres qui leur restent en core. L’énorme barrière de l’Alleghany les a tenus séparés du grand courant qui porte hommes et idées depuis la Nouvelle- Angleterre jusqu’aux régions sans limites de l’Ouest. L’Allemand de la Pensylvanie vit isolé, dans une sorte d’oasis intellectuelle; il n’a pu être gagné que par la contagion des doctrines qui longtemps ont régné souverainement dans Philadelphie, la cité des amis, et il n’en a pris que ce qui convenait è son égoïsme, à son amour du repos, à sa simplicité, laissant de côté ce qu’il y a de plus noble, de plus élevé, tout ce qui demande un sacrifice ou impose une lutte à la conscience.
Dans Philadelphie même, l’influence des quakers reste aujourd’hui à peine visible. Cette grande et belle ville, à la fois commerciale et industrielle, diffère peu des autres cités du nord des États-Unis. Peut-être les rues, qui se coupent à angle droit, y sont-elles un peu plus monotones encore et plus régulières, peut-être y a-t-il un peu d’affectation dans la propreté des maisons, dont les petits escaliers de marbre blanc, sans garde-fous, sont lavés tous les jours ; les portes et les fenêtres sont aussi de marbre, et des volets pleins, peints en blanc, remplacent les persiennes vertes qu’on voit partout ailleurs. Dans les maisons en deuil, les volets sont fermés, et à l’entrebâillement pend un long crêpe noir. Si tout dans cette ville a je ne sais quoi de grave et de décent, on n’y voit cependant pas un seul homme qui porte le
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costume sévère et traditionnel de Penn, pas une femme dont la tète soit enveloppée des coillés blanches des quakeresses. A côté des douze églises ou meeting-homes des amis (le mot de meeting-house remplace aussi cehii de church dans les villages puritains de 1a Nouvelle-Angleterre) , construites avec une extrême simplicité, les épiscopaliens ont élevé trente et une églises, dont plusieurs ont l’aspect monumental; les presbytériens en ont jusqu’à cinquante et une, les catholiques quatorze, sans parler d’une grande cathédrale qui vient d’être .terminée. Los baptistes sont très-nombreux et ,ont vingt-deux temples, les méthodistes-vingt et un, les luthériens huit, sans compter plusieurs autres sectes de moindre importance. Celte enumératioii montre du moins que Philadelphie n’a point perdu son caractère religieux; elle est également, restée fidèle à son rôle philanthropique: ses hôpitaux, ses écoles de médecine, sont dignes de leur vieille répuUition; elle a des asiles pour les sourds-muets, pour les aveugles, des dispensaires pour les pauvres, de^ établissements de toute sorte pour les orphelins, pour les femmes sans ressources, des sociétés sans nombre pour l’éducation des prisonniers, des gens de couleur, etc. Son système pénitentiaire a été coipié par beaucoup de pays. La grande prison cellulaire, qui a la forme d’une vaste roue, semble avoir sei'vi de modèle à notre prison de Mazas; les bâtiments affectés aux détenus fonnenl autant de rayons qui vont conver-
ger vers un centre commun et qui sont séparés par des préaux angulaires. L’isolement des prisonniers n’est plus aussi complet qu’autrefois ; ils voient plus fréquemment des figures humaines et peuvent échanger quelques paroles avec leurs gardiens, ainsi qu’avec les personnes autorisées à les visiter. C’est du toit du collège de Girard que j’aperçus l’ensemble de cet immense édifice. Ce collège est un temple grec où tout est de marbre, jusqu’au toit. Girard était un Français qui émigra jeune en Pensy!vanie, et qui, s’étant enrichi dans la ville des quakers, lui légua sa fortune pour la fondation d’une école d’orphelins. Il spécifia dans son testament qu’aucun prêtre ne serait reçu à l’intérieur du collège, que le terrain serait entouré d’un mur de dix pieds de haut, et que le bâtiment aurait un toit de marbre. Pour appuyer un semblable toit, on n’a trouve rien de mieux que de faire un temple gigantesque : qu’on se figure la Madeleine remplie à Tinlérieur de salles d’études et de dortoirs pour quatre cents enfants. Le mur de dix pieds empêche de voir le monument. Enfin l’exclusion des ministres est restée une lettre morte, attendu qu’il n’y a personne qui s’enquière de la profession des visiteurs, et par 1e fait on m’a assuré que l’administration du collège est entièrement tombée entre les mains de la secte épiscopalienne.
Ce que la ville de Philadelphie offre peut-être de plus intéressant aux philanthropes et aux économistes,
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ce sont les logements de la classe ouvrière. Depuis longtemps, on y a résolu les problèmes qui commencent seulement à occuper aujourd’hui l’attention en Europe : presque toutes les rues où se loge la population ouvrière et même la petite bourgeoisie ont été biUies par des associations. Rien de plus simple que le système qu’elles ont adopté. Quelques ouvriers en bâtiment s’associent temporairement; ils achètent un terrain et le payent en partie au moyen d’un emprunt hypothécaire. Chacun d’eux fournit à l’association son travail spécial, maçonnerie, serrurerie, menuiserie, vitrerie, etc. Les maisons, aussitôt achevées, sont revendues, et les bénéfices sont partagés au prorata des journées de travail. La moitié de Philadelphie a été bâtie de cette façon, et les ouvriers construisent ainsi pour leur propre usage des maisons qui ont très-bonne apparence ; elles sont saines, aérées, munies de tout ce qui peut ajouter quelque chose au bien-être et à la salubrité. Le propre des associations ouvrières de Philadelphie est d’être temporaires ; les conventions varient suivant les circonstances, les prix, le nombre des associés. Ce n’est point un conclave d’économistes ou d’administrateurs qui préside à leurs efforts en imposant des programmes, des dessins, un mode de comptabilité. Aux États-Unis, on déteste les entraves permanentes, les systèmes , Tuniformité. Il n’est certainement pas une ville au monde où la population ouvrière soit logée comme elle l’est à Philadelphie, et il
faut ajouter qu’elle ne doit cette supériorité qu’à elle-même et à scs efforts intelligents. L’éducation du peuple commence dans les écoles publiques : 56 000 enfants reçoivent l’instruction dans 55 écoles dites écoles de grammaire, dans 68 écoles secondaires et 156 écoles primaires; de nombreuses bibliothèques sont accessibles à tout le monde; la presse enfin livre à la population de Philadelphie 8 journaux du matin, 6 journaux du soir, 29 journaux hebdomadaires, sans compter une foule de recueils périodiques, religieux, littéraires ou scientifiques. La ville de Penn n’a point oublié les paroles de son fondateur : «Un gouvernement a beau être bon, si les hommes sont mauvais, ils gâteront le gouvernement; ce qui conserve le gouvernement, c’est la sagesse et la vertu des hommes, lesquelles, n’étant point héréditaires, doivent être propagées par l’éducation de la j(Mmesse. » Le dirai-je pourtant? jusque dans ces dernières années, la sagesse et la vertu de Philadelphie ont pu être trop souvent comparées à la piété du pharisien. Sous le manteau de la bigoterie religieuse et philanthropique se sont souvent cachés l’égoïsme, l’esprit de lucre, la dureté; la ville des quakers a été l’un des derniers asiles du commerce honteux de la traite; les efforts courageux des abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre n’y ont jamais trouvé beaucoup d'encouragement ni d’appui. Le parti démocratique a longtemps régné en maître dans une ville où l’émigration lui apportait sans cesse'
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de nouvelles recrues; mais, depuis que la guerre civile a éclaté, Philadelphie est sortie de sa longue apathie morale ; la eause fédérale a réveillé des llammes endormies et y a trouvé des défenseurs nombreux, enthousiastes et résolus. En ce point, Philadelphie ne diffère pas de la plus grande partie de l’Union : dans presque toutes les provinees, la eonscience publique s’était endurcie par la prospérité. Complice de l’esclavage, le Nord avait fini par confondre les idées de servitude et de liberté; l’habitude des sophismes, des compromis et des mensonges politiques avait par degrés éteint eette vertu sans laquelle Montesquieu dit que ne peuvent vivre les démocraties. 11 arrive souvent qu’un malheur soudain, en troublant les joies d’une jeunesse étourdie et frivole, la prépare mieux que toutes tes leçons des moralistes à la sagesse et aux sévères responsabilités de l’âge mûr. Il est permis de dire aussi que la guerre civile n’a pas été sans profit pour la république américaine, car elle l’a rendue en quelque sorte à ellemême et à ses nobles traditions.
En parcourant deux fois dans des directions opposées les États-Unis du Nord, je trouvai partout l’expression de ces sentiments; le langage ne changeait point avec la longitude ou la latitude : les différences politiques qu’autrefois il était possible de signaler entre les Etats de la Nouvelle-Angleterre, entre les États de l’Ouest, les border-Stutes, les grands États du centre, s’étaient effacées graduellement. Les passions
et le.s doctrines qui jadis n’avaient eu pour foyer que les provinces de la Nouvelle-Angleterre s’étaient répandues, comme une inondation, sur la surface entière du pays ; l’ébranlement causé par la guerre civile s’était communiqué jusqu’aux populations oubliées et perdues dans les hautes vallées de la Pensylvanie : dans les plaines sans fin des États centraux et de l’Ouest, rien n’avait pu l’arrêter; la vague court plus lentement d’un bout à l’autre de l’Atlantique. L’esprit provincial avait abdiqué partout devant l’esprit national. Il est permis cependant, même aujourd’hui, de tracer dans la grande confédération certains groupes naturels fondés en môme temps sur l’histoire et .sur la géographie. Les États de la Nouvelle- Angleterre, serrés autour du Massachusetts, seront bien longtemps encore les inspirateurs politiques, intellectuels et religieux de la nation. La région qui depuis le Maine jusqu’à "NVashington confine à l’Atlantique restera toujours ouverte aux idées européennes ; ses grandes métropoles commerciales, Boston, New- York , Philadelphie, serviront de lien entre l’ancien et le nouveau monde. Au delà de la chaîne des Alleghanys s’étendent de vastes provinces où le génie américain, isolé du reste du monde, se montre déjà plus indépendant, plus original. J'ai montré dans les États de l’Ouest une population imbue de passions démocratiques, vigoureuse, fière, confiante dans ses destinées, sans autre frein que le travail et l’orgueil national. Les États centraux remplis-
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sent, entre les grands lacs du nord du continent et , rOhio, la vaste zone qui sépare du /’ar-VTes/ les États- Unis de l’Atlantique. C’est le propre de ces grands États centraux, l’Indiana, l’Ohio, la Pensylvanie, de servir en quelque sorte d’intermédiaire entre toutes les parties de la république. Leur masse est trop compacte pour qu’on puisse songer à la diviser; qui pourrait la rattacher à je ne sais quelle confédération du Nord-Ouest, alors que par la Pensylvanie elle s’étend jusqu’à l’Atlantique? Au moment môme où la fortune des armes semblait sourire à la rébellion, quelqu’un pouvait-il avoir la folle prétention d’annexer à un empire noir des provinces qui ne connaissent point l’esclavage, et dont la population se pénètre chaque jour de toutes les idées, de tous les sentiments, de toutes les passions des Etats septentrionaux? La solidarité manifeste, inévitable des États centraux avec les États de l’Est d’une part et de l’autre avec ceux du Nord-Ouest autorise à repousser comme improbable une rupture entre l’Atlantique et le Mississipi, et tant que les vastes ressources d’une zone si riche, si peuplée et si étendue demeureront entre les mômes mains, on aura le droit de considérer comme chimérique toute tentative faite par les États méridionaux pour échapper à l’Union, qui les domine et les enveloppe de toutes parts.
Les États du centre forment donc, au point de vue politique, une grande masse conservatrice qui sépare les deu:ç ailes extrêmes de la Nouvelle-Angleterre et
des États de l’Ouest, où le bouillonnement des doctrines nouvelles est toujours le plus tumultueux. La vie politique est, si l’on me permet le mot, plus intense aux extrémités qu’au centre : l’indépendance absolue du pionnier, l’orgueil du Yankee, fondésurune culture intellectuelle très-avancée, sur la longue pratique des institutions libres, exercent aux deux bouts du territoire de l’Union la même influence. Entre les plus anciens et les plus nouveaux États vit un peuple plus calme, plus ennemi des nouveautés, moins facile à émouvoir et à passionner, excepté lorsqu’il s’agit de ce qui touche à l’existence môme de la nation. Les États frontières enfin ont été longtemps un terrain neutre, où les idées incompatibles du Nord et celles du Sud ont pu vivre passagèrement côte h côte. La guerre civile déchaînée, ces provinces sont devenues le champ de bataille des deux confédérations rivales. Elles ont appris, au prix de grandes douleurs et de terribles sacrifices, qu’elles ne pouvaient séparer leur cause de celle du Nord : instruites par l’expérience, elles seront bientôt les champions les plus ardents, et déjà elles sont devenues les foyers les plus actifs de la propagande émancipatrice. C’est là peut-être qu’il faut chercher aujourd’hui les hommes d’État les plus résolus, les plus hardis, ceux qui se préoccupent le plus vivement d’empêcher le retour de la guerre civile et de désarmer les partisans de l’esclavage. Puisse le jour venir ])ientôt où ce ipotde horder-State n^aura plus de sens,