CHAPITRE XIV
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Un pays ne doit point toucher légèrement à ces chartes, qui sont le lien des générations successives, les colonnes autour desquelles s’enroulent et se fixent les traditions ; le respect d’un peuple pour sa constitution doit être encore plus grand, quand elle n’est point une simple collection de maximes et de formules politiques, mais est véritablement une portion de la loi, la plus haute, la plus fixe et la plus durable. C’est là, il faut bien le comprendre, le caractère particulier de la constitution des États-Unis; elle fait partie intégrante de la loi. Aussi n’est-il pas exact de dire, comme l’ont fait la plupart de ceux qui l’ont étudiée et commentée, que la cour suprême ait été instituée pour l’interpréter; il n’y a pas de juge aux États-Unis, quel que soit le degré de sa juridiction, qui ne puisse se trouver contraint de le faire, s’il est possible d’opposer l’un de ses articles aux codes, aux statuts d’État, aux règlements de
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police, aux prescriptions locales, sur lesquels se fondent les jugements quotidiens. La seule différence qu’il y ait entre un juge ordinaire et les juges de la cour suprême, c’est que le jugement de ces derniers est sans appel; mais, pour les uns comme pour les autres, la constitution est essentiellement le couronnement de la loi; la cour suprême, non plus qu’aucune autre, ne fait elle-même la loi ; elle l’applique seulement dans des cas particuliers, sans que ses jugements, en réalité, aient d’autre force que la force toute morale des précédents. Rien donc n’est supérieur à cette loi suprême, qui se nomme la constitution; elle domine également les trois pouvoirs, qui y puisent une égîile indépendance et une pareille sécurité.
C’est pour cela que les altérations de la loi fondamentale ont été rendues si difficiles; une majorité de hasard et d’un jour n’y peut rien changer. Tout projet d’amendement à la constitution doit être appuyé par les trois quarts des voix dans le sénat comme dans le congrès ; alors seulement il peut être soumis aux législatures des divers États, et l’amendement doit être adopté, pour être définitif, par les trois quarts de ces législatures. Dès le début de la guerre civile, je me hasardai à prédire qu’elle ne se terminerait pas sans un amendement à la constitution, qui supprimerait les trois articles relatifs à l’esclavage. J’eus la satisfaction, au commencement de 1865, d’assister à Washington aux grands débats que souleva la pro-
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position cramcndement. J’entendis presque tous les orateurs dans les deux chambres; les républicains n’avaient point de peine à montrer que l’abolition constitutionnelle de l’esclavage était la conséquence logique et fatale de la rébellion ; les démocrates parlaient contre l’amendement, plutôt pour ne point paraître Irop infidèles à leur passé et à leur parti que pour convaincre leurs adversaires. Aussi ces débats verbeux demeurèrent-ils assez froids. Chacun sentait que' la question avait été décidée d’avance et ailleurs qu’au Capitole; quels arguments pouvaient être mis en balance avec tant de sang, de luttes, de sacrifices, de douleurs? Je passai plusieurs jours dans les belles salles du Capitole, plus occupé, je l’avoue, à étudier les physionomies, les visages, les usages parlementaires, qu’à suivre les oscillations monotones d’une discussion dont le résultat était connu d’avance. L’amendement constitutionnel obtint dans les deux chambres la majorité des trois quarts des voix, et, depuis, un grand nombre de législatures l’ont déjà ratifié. La seule qui, jusqu’ici, se soit déclarée contre l’amendement est celle de New-Jersey. Mais il n’est point douteux que bientôt il n’ait obtenu assez de voix pour devenir partie intégrante de la constitution. Voilà donc effacée la seule tache qui ternissait la belle œuvre des grands hommes qui ont fondé l’Union américaine ! Désormais, l’admiration que lui accordent les cœurs libéraux n’aura plus besoin de s’envelopper de réserves.
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La grande habileté, et peut-être aussi le grand bonheur de ceux qui ont organisé la démocratie américaine, est d’avoir trouvé sans peine quelque chose à opposer à la simple et brutale domination du nombre. Cette force particulièi’e, qui fait contre-poids à la tyrannie des majorités, qui retient le peuple dans la démocratie sans lui permettre de glisser dans la démagogie, qui protège la loi contre les surprises et les entraînements de l’opinion, c’est le principe fédéral. Les amis comme les ennemis des États-Unis se figurent trop souvent que son gouvernement est le gouvernement du nombre; ils ne font pas assez attention à la part d’influence qui a été attribuée au principe fédéral. Le nombre a pour lui la chambre des représentants; le principe fédéral a le | sénat; il ne viendra jamais à la pensée d’un démocrate américain, si passionné qu’il puisse être pour la souveraineté populaire, qu’on puisse gouverner avec une chambre unique. La nécessité d’une chambre haute est si universellement reconnue, qu’on en trouve une dans tous les États. Chacun d’eux, modelant sa constitution particulière sur celle des États- Unis, s’est donné un sénat en même temps qu’une i chambre des représentants. Les deux chambres, il est vrai, y sortent directement de l’élection populaire ; les sénateurs sont, dans beaucoup d’États, renommés à des intervalles aussi rapprochés que les représentants ; *
le principe dualiste n’en porte pas moins de bons I fruits; il n’est pas besoin que la chambre haute soit !
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plus conservatrice que la chambre basse ; il se peut môme qu’elle soit plus radicale, plus disposée aux Changements. L’important, c’est d’avoir deux chambres, deux nuances d’opinion, deux contrôles; de pouvoir en appeler de Philippe ivre à Philippe à jeun.
Dans le gouvernement central, le sénat a une part d’autorité aussi grande que le congrès, et les sénateurs ne sont ni les élus du nombre, ni même ceux du suffrage direct, car ils sont désignés par les législatures de leurs États. A quelques pas de l’énorme salle du congrès où parlent, crient et s’agitent des centaines de députés, que de fois je suis entré dans la petite salle où cinquante personnes refont, défont, amendent, corrigent sans cesse les lois qui leur sont renvoyées. J’ai montré à diverses reprises comment le principe fédéral ou sénatorial se glisse dans toute l’organisation politique des États-Unis, dans les cadres des partis, dans leurs conventions, dans les élections présidentielles.
La guerre civile n’a point porté atteinte à ce principe qui, à mon sens, exerce une heureuse influence sur les mœurs politiques des Etats-Unis. L’unité nationale, et avec elle l’autorité centrale, a été affermie, mais elle ne l’a pas été aux dépens de ce principe. En combattant pour l’Union, les soldats du Massachusetts ou du Maine combattaient aussi pour la gloire du Massachusetts ou du Maine. Qu’est-ce, au fond, que la politique, sinon un compromis perpétuel entre le passé et l’avenir ? Dans le système américain, leprin-
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cipe fédéral représente le passé, l’œuvre du temps, rhistoire; le principe numérique ou démocratique ne représente que les volontés encore éparses, impatientes, en quête de l’avenir.
Une chose pourtant menace aujourd’hui, à mon sens, le principe fédéral : c’est la dette. Avant la guerre, l’égalité politique des États dans le sénat était admise sans murmure ; mais n’est-il pas A craindre que les sénateurs d’un État comme celui de New-York, qui porte la plus lourde partie de la dette publique, ne se sentent bientôt plus importants que ceux du Minesota et du Kansas? Tant que les différences d’État à État ne portaient que sur la population, l’égalité sénatoriale ne semblait pas trop choquante, parce qu’elle était contre-balancée par le mode de représentation dans le congrès. Mais si les charges publiques restaient trop longtemps écrasantes, les Étals les plus imposés ne seraient-ils point jaloux d’avoir la plus grande part possible dans le pouvoir législatif? Ce sont là des dangers vagues, lointains, qui peut être se dissiperont avant de devenir imminents , comme ces nuages qu’on voit se former le soir d’un jour d’été et qui s’évanouissent sans orages. Tout invite cependant les États-Unis à amortir le plus promptement possible une grande partie de la dette : qu’ils en conservent assez pour l’unité nationale, mais qu’ils n’en gardent pas assez pour obliger les Étals à mesurer, à peser les services qu’ils rendent à la confédération.
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Si le principe fédéral est menacé par la création d’une dette énorme, le principe démocratique court en ce moment un péril bien plus certain, plus immédiat et plus pressant. Je l’aperçois dans la réorganisation des États rebelles et dans la situation de la race aftranchie. Recevra-t-elle, outre ce qu’on pourrait nommer les droits naturels, des droits politiques, ou restera-t-elle une caste méprisée, sans représentants, sans influence et sans pouvoir? Telle est la question qui a pris la première place dans les préoccupations des États-Unis et qui réclame une prompte solution.
Le rôle des abolitionnistes proprement dits s’est ter» miné brusquement le jour où M. Lincoln a lancé sa proclamation d’émancipation: les abolitionnistes n’avaient jamais réclamé pour leurs clients que la liberté personnelle, la liberté nécessaire et de droit naturel. Mais, si l’œuvre des philanthropes et des moralistes est achevée, celle des hommes politiques commence : le sort de tant d’hommes, d’ilotes convertis en citoyens, ne saurait leur rester indifférent. Qu’on leur accorde ou non des droits électoraux, ils comptent désormais pour des unités (et non plus pour les deux tiers d’une unité, comme avant la guerre civile et sous le régime de l’esclavage), dans les chiffres sur lesquels se base la représentation nationale. L’émancipation donnera ainsi au Sud une trentaine de sièges nouveaux dans le congrès, le jour où ses représentants pourront y être admis.
Cette accession de puissance politique n’offre-t-cllè
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Point (les dangers sérieux, si l’on n’arrive à réduire, à dominer cet esprit qui a mis au Sud les armes à la main et que la défaite a humilié sans l’anéantir? Ceux qui se préoccupent de l'avenir, et qui ne se laissent pas étourdir par les protestations actuelles des anciens meneurs de la rébellion, ne reconnaissent pour l’instant d’alliés sûrs que parmi les alfranchis. Ils les cherchent en vain parmi les blancs du Sud qui n’appartiennent pas h l’aristocratie des anciens marchands d’esclaves ; les petits blancs sont encore trop aveuglés, trop ignorants pour comprendre que leurs véritables intérêts devraient les lier, comme les noirs eux-mêmes, à l’Union ; ils ont été pendant quatre ans les soldats courageux d’une cause au triomphe de laquelle ils n’avaient rien à gagner. Leurs sentiments grossiers et naïfs ne peuvent être modifiés que bien lentement, parle temps, par l’éducation, par le contact des émigrants du Nord, par la fécondité du travail libre, par le dépérissement de tout ce qui a obtenu leurs premières admirations.
Mais comment la race noire peut-elle obtenir l’égalité politique dans les États où hier encore elle était soumise à la plus dure oppression ? Le président Johnson pouvait l’imposer au Sud' comme une condition de la paix; il ne l’a point fait; il n’a rien voulu ajouter aux conditions que son prédécesseur offrait aux rebelles : il ne leur a demandé que le retour à l’Union et l’adhésion à l’acte d’émancipation de M. Lincoln. Il a craint d’abuser de la victoire et
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du di’ùil du plus fort. Il a craint aussi d’outre-passer .sa prérogative ; ancien démocrate et ami des stalcrights, il s’est souvenu que le gouvernement fédéral a toujours laissé à chacun des confédérés le droit de limiter ou d’étendre à son gré les droits électoraux. La constitution n’impose aux États aucun mode de suflrage particulier, le suffrage universel non plus qu’aucun autre ; il n’en exige qu’une forme de gouvernement républicaine.
Cette condition unique, absolue, fournira peut-être au congrès les moyens d’obtenir pour les noirs l’égalité politique que M. Johnson ne leur a point donnée. Quand les nouveaux représentants, sénateurs et députés, des anciens États rebelles, arriveront à Washington et viendront frapper à la porte du congrès, on leur demandera : Qui êtes-vous? quel État vous envoie? Où est votre nouvelle constitution? Est-ce une constitution républicaine, c’est-à-dire fondée sur l’égalité? Vous n’avez plus d’esclaves, mais n’avezvous plus de privilèges? Représentez-vous seulement ceux qui ont porté les armes contre nous et venez vous continuer la guerre au Capitole? Qu’avez-vous fait, que faites-vous de ceux qui nous ont toujours été fidèles, qui ont porté les armes et versé leur sang pour nous ?
Les représentants des États qui se réorganisent en ce moment dans le Sud, sous la protection des armes fédérales, dans la confusion de tous les pouvoirs, au milieu d’une sorte d’anarchie morale et politique, LAUCGL. 21
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n’espèmU passons doute rentrer en triompliateurs dans ces salles du congrès où, depuis quatre ans^ leurs sièges restent vides. Le congrès vérifiera leurs pouvoirs et pourra les renvoyer dans leurs ■ provitices, s’ils représentent la rébellion au lieu de l’union, > le , privilège au lieu de la justice.
Si .pourtant on ne peut amener les États àvidétruire un à un, dans leurs constitutions* nouvelles, les distinctions fondées sur la couleur, il ne reste qu’une ressource : c’est celle d’un amendement à la constitution semblable à celui qui a consacré l’acte d’émancipation. Sans s’ingérer dans le détail des lois organiques des divers États, il suffirait de voter un article ainsi conçu : « Aucun État ne pourra dans ses lois introduire des distinctions fondées sur la race ou sur la couleur. » Gela suffirait pour sauvegarder l’avenir de la race affranchie. Cet amendement serait le digne couronnement de la grande œuvre qui s’est accomplie depuis cinq ans aux États-Unis.
L’avenir de la race noire serait trop affreux si la justice des États-Unis ne devait point s’étendre sur elle, comme une protection et une espérance. Tant que le nègre était esclave, l’homme du Sud le méprisait sans le haïr; libre, il le haïra en môme temps qu’il le méprisera. On doit d’autant plus une tardive justice à la race noire qu’elle est destinée à disparaître assez promptement dans le Sud : l’esclavage lui soufflait une vitalité factice et monstrueuse. La population, dans les haras humains des États fron-
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- lièl'os, s’accroi.ssAit avec une vitesse anormale. Libre- .mcnt mêlée à la race blanche, la race noire, sous l’influence de, lois naturelles et fatales, ■> perdra gra- .duellement sa force reproductive. Le sang noir se perdra dans le sang blanc, comme un grand- fleuve dans la mer. Il n’en restera sans doute qo’assez de traces pour préparer dans, les États du Sud l’avénement dhine race, mieux disposée à en subir le climat sans s’énerver et sans perdre le goût du travail. Puisque .les jours de la race noire sont comptés et que des lois fatales la condamnent à mourir où plutôt à se transformer, qu’on lui épargne au moins de nouveaux outrages et de nouvelles injustices. Douce, humble, obéissante, enfantine, est-il nécessaire qu’elle laisse .toujours une trace aussi sombre dans l’histoire de la civilisation du nouveau continent? Si la Jiberté. la condamne à la stérilité, qu’elle lui donne au moins le repos. Les races supérieures n’ont pas besoin d’user de violence pour se substituer aux races inférieures ; tout sert leur ambition, et leurs injustices retardent plus souvent qu’elles n’accélèrent le sourd travail de l’irrésistible nature. >