‹ les etatsunis pendant la guerreChapitre 9 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

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Boston a été appelée quelquefois la « ville aux trois collines ». Comme elle, une grande partie de la Nou velle-Angleterre est formée de mamelons doucement arrondis. Quand cette terre n’avait pas de nom, un rabot puissant y a enlevé toutes les aspérités; des stylets irrésistibles, passant sur les dures syénites, sur les granités cristallins, sur les vertes diorites, sur les poudingues remplis de noyaux arrondis, y ont dessiné un réseau de sillons droits et de stries. Est-ce, comme le croit Agassiz, un puissant glacier couvrant toute l’Amérique du Nord qui a laissé ces traces, broyé les roches et modelé le terrain actuel? Un violent déluge a-t-il roulé pôle-môle tous les débris qui couvrent de leur rude manteau les couches siluriennes de la Nouvelle-Angleterre? Sont-ce seulement des montagnes de glace venues du pôle qui ont déposé ici leur cargaison de blocs erratiques, comme elles la

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laissent tomber aujourd’hui sur les bancs de Terre- Neuve? Voilà les questions que je m’adressais en traversant, à la fin du mois de septembre 186à, les tranchées du chemin de fer qui conduit de Boston à Portland dans le Maine, et qui au delà se dirige vers le Canada, en passant au pied des montagnes Blanches, que j’allais visiter. Peu de personnes autour de moi s’occupaient du paysage : hommes et femmes lisaient les journaux du matin; des soldats convalescents ou en congé, enveloppés de leurs manteaux bleus, continuaient à demi-voix les conversations des camps. Quelques Anglais seulement, en route pour le Canada, regardaient passer, avec un air de curiosité lassée, les collines arrondies couronnées de petits cèdres, les bouquets d’ormes, d’érables et de chênes, les petites maisons de bois propres et coquettes, entourées d’arbres et de vergers, les fleurs jaunes des verges d’or et les grappes brunes des soumacs, qui partout bordaient la voie. Ils cherchaient peut-être, sans pouvoir la trouver, quelque cabane, quelque masure, quelque trace de misère; mais si la nature américaine conserve encore çà et là la grâce du désordre, si parfois un arbre mort se mêle aux arbres vivants, si des fleurs sauvages bordent les champs cultivés, toutes les demeures de l’homme, construites avec soin, ont je ne sais quel air décent et achevé qui étonne toujours le voyageur européen.

Jusqu’à Portland, le chemin de fer s’éloigne peu de la mer, (jui étincelle et frissonne sous le soleil radieux.

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Sa frange d’écume vient battre capricieusement les rochers sauvages de Nahant, baiser les grèves de Marblehead et mourir au pied des belles forêts de pins de Beverley. A Newbury-Port, on traverse l’embouchure de la rivière Merrimac, à Portsmouth celle du Piscatagua; les cours d’eau ont conservé les beaux noms indiens, les villes n’ont pour la plupart que des noms de hasard et étrangers. Dans les vallées s’étendent des prés marécageux où la haute marée pénètre et laisse sur les herbes une poussière saline ; on y garde en tas le foin, qu’on dispose sur de petits pilotis pour le mettre à l’abri des hautes eaux. Des sables et des graviers qui couvrent les rivages du Nouveau- Hampshire et du Maine sortent çà et là, comme des murailles, des collines rocheuses, arrondies et usées. Les pâturages succèdent aux bois, les bois aux pâturages : les feuilles dentelées des érables, rouges, jaunes, violettes, purpurines, se découpent sur le sombre fond des sapins ou sur la verdure bleuâtre des grands pins. On ne se lasse point d’admirer cette riche végétation, dont le déclin est plus splendide que la maturité; les coteaux boisés ressemblent de loin à la palette d’un peintre. Les chênes, à la fin de septembre, gardent encore leur couleur ordinaire, mais tous les autres arbres non résineux sont déjà touchés par la main de l’automne.

Portland a une rade magnifique ; les schistes presque verticaux de la côte s’y enfoncent sous la mer et forment une enceinte où peuvent entrer sans difficulté

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les plus grands vaisseaux du monde. Le Great-Eastern, auquel tant de ports sont fermés, y peut pénétrer. On compte à Portland vingt-cinq églises pour une population de 25 000 habitants. L’esprit puritain a poussé de profondes racines chez tous ces pécheurs et ces bûcherons du Maine. Un soldat qui retournait à Bangor me racontait les pénibles marches qu’il ^ avait faites dans la dernière campagne d’été en Virginie. c( Il fallait tout jeter, monsieur, havre-sacs, couvertures, habits de rechange. Le jour vint où je jetai ma bible de poche, qui ne m’avait pas quitté depuis deux ans. » A l’armée, il était resté fidèle au Maine liquor law^ et n’avait jamais trempé ses lèvres que dans de l’eau. Le Nord n’a peut-être pas eu de meilleurs régiments que ceux de cette province, composés d’hommes grands, robustes, sobres, patients chasseurs, bûcherons hardis; le /ogr-^owse de leurs forêts, construit avec des troncs non équarris, a servi de modèle aux abris que les fédéraux eonstruisaient dans leurs quartiers d’hiver. Depuis le commencement de la guerre, le Maine a fourni en tout 61 000 hommes à l’armée et à la marine des États-Unis, c’est-à-dire près d’un dixième de sa population entière. Dans la seule année 186û, cet État a donné 1846 matelots et 17148 soldats, sur lesquels 3525 étaient des vétérans réengagés.

Les quais de Portland et toutes les gares de chemins de fer du Maine sont encombrés de troncs de pins et de planches. Le centre principal du commerce

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du bois est pourtant Bangor, sur la rivière Penobscot. Le pin blanc {pinus strobus) est l’essence la plus recherchée de la grande forêt qui couvre sans interruption la moitié septentrionale du Maine, la plus grande partie du Nouveau-Brunswick, le nord-est de l’État de New-York et les parties adjacentes du Canada. Cet arbre, au feuillage clair et aux longues pointes, peut atteindre jusqu’à 60 mètres de hauteur. On s’en sert exclusivement pour la construction des mâts, et le bois, découpé en planches, en lattes, en tuiles, en pièces de toute forme et de toute grandeur, est expédié dans tous les États-Unis. Les arbres résineux couvrent tout le plateau situé entre l’Atlantique et le Saint-Laurent. Les eaux du Maine se versent au nord dans le Saint-Jean et dans la rivière Chaudière, au sud dans le Penobscot et le Kennebec, qui descendent vers les fiords de la côte. Un archipel de lacs, s’il est permis d’employer cette expression , interrompt seul la monotonie du désert de verdure. Les niveaux ne sont que peu différents, et les bateliers passent de l’un à l’autre par de courts portages (c’est l’expression adoptée depuis longtemps par les Canadiens). Suivant une vieille tradition indienne , le Penobscot pourrait couler à son gré, soit au nord, soit au sud.

A partir de Porlland, le chemin de fer qui va de Boston au Canada traverse des régions boisées et solitaires ; le manteau des sables et des graviers Couvre de ses ondulations la charpente rocheuse qui

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surgit par intervalles en murs de plus en plus élevés. Le long de la voie, il ne reste souvent dans la forêt que des troncs, des souches noircies : on les a parfois arrachées, et les racines hérissées forment les premières clôtures des champs. Le vocabulaire de la géographie américaine est fécond en surprises : nous voici tout d’un coup à Oxford, puis un peu plus loin à Paris ; ce Paris inconnu se compose de quelques maisons perdues dans les érables et les chênes de la vallée du Petit-Androscoggin. Le soleil couchant jette ses dernières flèches sur l’or et sur la pourpre des bois, il jaunit les lacs endormis où la rivière a ses sources. Un peu au delà, on descend dans la vallée où le Grand -Androscoggin arrive avec un bruit joyeux des collines où le Connecticut prend aussi naissance. On suit cette vallée jusqu’à Gorham, dans le Nouveau-Hampshire, et des deux côtés s’allongent dans l’ombre les lignes déjà solennelles et grandioses des chaînes qui servent d’enceinte au massif des montagnes Blanches. La nuit est venue quand le train nous dépose à la porte de V Alpine-House ; Ci\x vestibule en bois je vois s’éloigner le panache étincelant de la locomotive; en face, le croissant de la lune brille doucement au-dessus des montagnes qui remplissent tout un côté du ciel.

Je partis le lendemain de bonne hcarc pour faire l’ascension du mont Washington, le dôme le plus élevé des montagnes Blanches (l’altitude de cette montagne est égale à six mille deux cent quatre-

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vingt-cinq pieds); une roule carrossable a été pratiquée dans ces dernières annés jusqu’au sommet. Elle conduit d’abord, en remontant une vallée sauvage, jusqu’au pied même de la montagne , arrondie comme un bouclier. La route, coupée de fondrières, traverse une forêt où les bouleaux sont encore plus nombreux que les arbres résineux. On apprend bien vite à distinguer parmi ces derniers le pérusse {abies canadensis) , au feuillage fin, transparent et léger, formant une dentelle un peu plus claire sur le vert noirâtre des autres sapins. Au sortir de cette forêt, on entre dans un vaste amphithéâtre de toutes parts encaissé par des montagnes. On y a bâti un grand hôtel en bois, nommé le Glen-Hovse ; en face du mont Washington et de ses pentes énormes, l’immense hôtel a l’air d’une hutte. Un ours brun, attaché à une chaîne, se promène mélancoliquement autour du pieu qui le tient prisonnier. On lui a laissé du moins la vue libre des bois où il est né.

C’est au Glen-House que commence la véritable ascension. La lourde voiture, attelée de six chevaux vigoureux, s’élève lentement le long des rampes pratiquées sur le flanc de la montagne, parmi les rochers, les fleurs sauvages , les érables, les bouleaux , les sapins. Çà et là on voit les traces d’un incendie; la roche grise et nue ne porte plus que des troncs blanchis, pareils de loin à des fantômes. Les érables disparaissent les premiers, les bouleaux ensuite; mais cette dernière essence a une rusticité et une

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force de résistance remarquables, car on en retrouve des représentants jusqu’à une très-grande hauteur. La zone des sapins a je ne sais quoi de triste , de désolé; partout l’on voit des troncs morts penchés sur les arbres vivants, des branches déchirées, des mousses pendantes. Bientôt les sapins, battus par les vents, s’accrochent par des racines plus tortueuses aux rochers ; mais la bise et le froid finissent par triompher de cette force secrète qui circule avec la sève et qui la porte vers le ciel. Vaincus, écrasés, courbés, les derniers sapins deviennent des nains difformes; ils se traînent comme des mousses monstrueuses à la surface du sol et dans les interstices béants du gneiss. Plus haut même, dans la région où les lichens rampent comme des moisissures tenaces sur les cimes éternellement battues par les vents, la nature , comme pour témoigner de sa fécondité, sème encore çà et là des fleurs d’une exquise beauté. Ce jardin suspendu dans les airs voit éclore les plantes exotiques du Labrador et de la Laponie; mais ces délicates merveilles échappent aux regards superficiels, et la montagne, au delà de la zone des conifères, n’est plus qu’un vaste désert de pierre. Le gneiss qui forme la cime, brisé en gigantesques morceaux, montre ses veines onduleuses et irrégulières de quartz, de feldspath et de mica miroitant. Du vaste amoncellement des pierres l’œil descend avec plaisir sur les pentes sombres hérissées de sapins et dans les profondeurs des vallées, où la

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rouille, l’orange et l’écarlate des bouleaux et des érables tachent le fond velouté des conifères.

Chemin faisant, j’engage la conversation avec le cocher par des éloges sur son habileté à tenir en main ses six chevaux. Le cocher devient communicatif, me raconte qu’il est né dans l’État de New-York, qu’il est démocrate et votera pour Mac-Clellan. Il se plaint de la guerre, du prix élevé de toutes choses, mais surtout de la conscription. Il a été lui-même la veille à Portland s’acheter un remplaçant chez un de ses amis, ancien cocher comme lui, devenu recruteur {substitute- broker) et agent de remplacement. «Ces marchands d’hommes, me dit-il, valent- ils mieux que les marchands de n )irs? « En l’interrogeant, je découvre néanmoins que son remplaçant ne lui coûtera que 500 dollars, somme qu’il faut encore réduire à peu près de moitié, si l’on veut l’évaluer en or, et qui assurément semblera peu élevée après quatre ans de guerre.

Une mince couche de nuages qui, depuis le matin, s’attachait opiniàtrément au sommet du mont Washington, m’empêcha de jouir complètement de la vue qui s’y déploie, et dont le propre est que rien n’y rappelle l’homme : on n’aperçoit que la forêt sans limites; quelques lacs y sont jetés çà et là, comme les fragments d’un miroir brisé sur un tapis. Ni vallées cultivées, ni villes, ni villages; les ondulations des montagnes cachent les lieux où l’homme s’est fait une petite place. Dans l’immense solitude

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des bois, est-il étonnant que les Indiens aient personnifié les montagnes? La race anglo-saxonne n’a pas assez respecté les noms qu’ils leur ont donnés. Le mont Agiochook est devenu le mont Washington. Voici pourtant encore, dans le lointain, Monadnoc et le cône du Kearsage (1), qui ont gardé leurs noms bizarres, et dans l’interminable forêt qui s’étend vers le nord-est, la masse du Ktaadn surgit comme une tache bleuâtre sur l’horizon. De ce côté, la civilisation n’a encore imprimé que peu de traces. Il n’est pas besoin d’aller au delà du Mississipi pour voir la forêt vierge et l’Indien : à quelques lieues seulement de Gorham ou de Bangor, vous les retrouverez. Sous ce sombre manteau de forêts qui s’étend en plis majestueux, sur ce sol humide et spongieux où des générations végétales sans nombre ont laissé leurs dépouilles, vivent encore, comme il y a plusieurs siècles, l’ours, le loup, le lynx, le caribou, le gauche et gigantesque mouse, qui, tenant sa vaste ramure abaissée en arrière, se fraye avec la poitrine un chemin à travers les branches. Avec eux vit aussi l’homme primitif qu’ont connu les premiers émigrants.

Au delà des derniers villages, on trouve encore un asile et un lit grossier chez les bûcherons en quête des plus beaux pins; plus loin, on ne s’aventure qu’avec

(1) Presque tous les monilors de la flotte américaine ont emprunté leurs noms aux montagnes de la Nouvelle-Angleterre.

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un guide indien, on n’a plus d’autre lit que les branches de Varbor vitœ étendues sur la mousse, on n’entend d’autres bruits dans l’effrayante solitude que les cris inconnus des animaux qui s’appellent ou le retentissement soudain causé par la chute d’un arbre séculaire, note solennelle qui seule marque la fuite du temps. Voilà bien l’Amérique telle que la virent les premiers voyageurs. La civilisation n’a occupé à ces latitudes que des côtes, des vallées; elle a glissé autour d’immenses provinces montagneuses, comme l’eau tourne autour des rochers. Les mâts des vaisseaux américains, qui traversent toutes les mers, les planches des maisons de la Nouvelle-Angleterre, entre lesquelles s’abritent tant d’ambitions, de calculs, de passions, viennent de régions où l’Indien chasse en paix comme ses aïeux. La géographie d’une partie du Maine est encore presque aussi incertaine que celle des montagnes Rocheuses. Les géologues de l’État de New-York prennent des guides indiens pour explorer les monts Akirondak.

Sur le sommet du mont Washington, formé d’une petite plaine rocheuse, on a bâti une maison à un étage qui porte le nom de Tip-Top house; elle est entourée de blocs de gneiss et protégée ainsi contre le vent furieux qui souffle presque sans relâche à cette hauteur. Les rafales sont si violentes au haut de la montagne, que, pour leur donner moins de prise, notre cocher crut prudent d’enlever les toiles qui recouvraient le char à banc, car il est arrivé que

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des voitures ont été enlevées et jetées par-dessus les murs de pierres amoncelées qui bordent la route. L’ascension avait duré cinq heures, la descente ne fut pas beaucoup plus rapide ; la voiture redescendit avec des cahots affreux les rudes pentes où elle s’était traînée le matin. De temps à autre, les masses rampantes du brouillard étaient chassées plus haut et laissaient les regards plonger dans les profondeurs verdâtres ou azurées des montagnes ; puis le vent rejetait le brouillard dans la vallée, et le sommet du mont Jefferson, qui fait face au mont Washington, apparaissait au-dessus d’une brume légère comme une île placée à une hauteur inaccessible.

De Gorham on peut se rendre, en traversant les montagnes Blanches, à Littleton, dans la vallée du Connecticut : le trajet est long et fatigant, à cause du mauvais état de la route, qui en beaucoup d’endroits n’est formée que de troncs demi-pourris posés les uns contre les autres. Le paysage, en revanche, est admirable, car on côtoie du côté nord tout le massif des montagnes Blanches et des montagnes plus basses dites « de Franconie, » qui se rattachent au flanc occidental de la chaîne. On aperçoit dans toute leur majesté les monts Madison, Adams, Jefferson et Washington, dont les dômes presque égaux s’appuient sur une hase commune ; les versants, plus inclinés du côté septentrional, y montrent fort nettement les larges bandes des zones végétales qui s’y superposent. Au-dessus de la zone bigarrée des contre-forts

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inférieurs court la ligne épaisse et noire des sapins, que dominent les sommets gris et violacés, sans arbres..

On arrive à travers bois à un petit village nommé Jefferson : d’un côté se dressent les massives montagnes Présidentielles, de l’autre fuient les ondulations sans fin des montagnes de Franconie et de celles qui enserrent la vallée du Connecticut. Le mont Lafayette (l’altitude est de 3200) et le mont Pemigewasset (altitude de ûlOO pieds) élèvent leur tôle audessus de ces flots montagneux de toute nuance, de toute couleur, de toute forme, qui reculent dans un désordre plein de grâce. On peut étudier à Jefferson ce que j’appellerais volontiers l’embryogénie d’un village américain. Le fermier qui vient s’établir dans une région aussi déserte commence par brûler la forêt : le feu consume le taillis et ne laisse debout que les souches et les troncs charbonnés des plus gros arbres ; ces troncs sont coupés et forment, couchés bout à bout, les premières clôtures. On y enferme quelques bœufs; on voit ces animaux, au poil long et roux, errer dans ces étranges pâturages remplis de rochers; ailleurs, liés au joug, ils arrachent les souches, ils défonchent et creusent le terrain où l’on établit les fondations de la maison d’habitation, de la grange, de l’écurie, des hangars, détachés les uns des autres à cause de la fréquence des incendies; les souches retirées du sol sont disposées les racines en l’air, en longues clôtures qui de loin ressemblent

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à des rangées de cactus monstrueux et difformes. Les blocs de pierre sont enlevés un à un et servent à faire des murs. Les bâtiments de ferme sont de légères constructions en bois ; la maison d’habitation est ordinairement bâtie avec soin, elle est spacieuse, propre, et aux fenêtres bien fermées sourient les visages roses et frais de robustes enfants. Parmi les maisons qui bordent la route à d’assez longs intervalles, j’en distingue une où, dans une grande salle, on n’aperçoit que des bancs de bois; c’est l’école, qui n’est jamais oubliée.

Après le village de Jefferson, on rentre dans la solitude des bois jusqu’à Littleton. Ce petit bourg est placé sur un affluent du Connecticut, l’Ammonoosuc, dont les eaux, qui roulent entre des rochers, font mouvoir un grand nombre de scieries. Dans ce recoin du Nouveau-Hampshire, quelque chose vint encore me rappeler la guerre et la politique. A la porte de l’auberge était une grande affiche indiquant l’itinéraire du collecteur des nouveaux impôts de guerre dans le troisième district électoral de l’État. Les contribuables étaient invités à venir payer la taxe dite du revenu intérieur h. des jours spécifiés dans les diverses villes où le collecteur devait s’arrêter, s’ils ne voulaient aller s’acquitter à ses bureaux d’Oxford. Dans les districts ruraux, souvent très-étendus, les collecteurs sont obligés, on le voit, de faire des tournées de village en village pour percevoir les impôts : les contribuables reçoivent d’avance par la poste les lettres

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d’avis où le chiffre de leur quote-part est fixé. Les retardataires sont punis d’une amende qui s’élève à iO pour 100 du chiffre de leur taxe.

De Littleton part un petit embranchement de chemin de fer qui serpente jusqu’à la grande et belle vallée du Connecticut. La ligne suit toutes les sinuosités de ce fleuve, et le traverse plusieurs fois sur des ponts de bois treillissés, recouverts d’un toit. Tantôt le train reste à l’intérieur de ces galeries, tantôt il roule sur le sommet ; les rails, dans ce dernier cas, sont placés au haut du toit aplati, et l’on aperçoit des deux côtés les eaux transparentes qui glissent sur les rochers. La vallée traverse de riantes montagnes, entre lesquelles le fleuve circule au fond d’une plaine fertile, formée de dépôts alluvionnaires. Les terrains sont disposés en terrasses naturelles qui se succèdent comme les marches d’un gigantesque escalier. La ligne ferrée suit ces grands plans nivelés d’avance ; sur les larges terrasses se succèdent les beaux champs, les pâturages, les villes florissantes, les villages prospères. Le fleuve s’élargit de plus en plus; à Holyoke, les eaux sont retenues par un magniflque barrage qui a 330 mètres de long et 10 mètres de haut. Cette force hydraulique donne le mouvement à d’importantes filatures de coton, à des scieries, à des ateliers divers. Un peu après Holyoke en aperçoit les usines de Springfield. Cette ville est une des plus florissantes du Massachusetts : la population, qui en 1850 était de 11766 habitants, s’élève aujourd’hui à 20000. L’ar-

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senal, qui est le plus important des États-Unis, occupe un très-grand nombre d’ouvriers : on y garde toujours 200 000 fusils. Il n’est certainement pas de ville d’industrie moins noire et moins triste : les ateliers ressemblent de loin à des palais; la force hydraulique étant presque la seule employée, le ciel n’est point assombri par les fumées du charbon; les coquettes villas sont comme ensevelies derrière le feuillage des ormes et des érables; rien ne ternit les contrevents verts, les colonnettes blanches des vérandahs, les bois peints de toute couleur, les angles et les moulures du grès rouge. L’industrie ne traîne pas encore à sa suite, dans la Nouvelle-Angleterre, les haillons de la ‘misère, la dégradation des mœurs , l’abrutissement , l’ignorance; l’homme est regardé comme un produit aussi important que ceux que le commerce échange; l’ouvrier reste supérieur à l’œuvre.

Springfield n’est pas très-éloigné d’Albany, la capitale politique de l’État de New-York. On traverse d’abord la partie occidentale du Massachusetts, la plus montueuse, la plus pittoresque de cet État. On suit quelque temps un des affluents du Connecticut, puis on entre dans le grand bassin de l’Hudson. Aux approches d’Albany se voient les monts Catskill, dont les crêtes ont ces formes quadrangulaires, simulant des tours crénelées, des ruines, des marches d’escalier, qui presque toujours caractérisent les montagnes de grès. Lavallée de l’Hudson se déroule à perte

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de vue avec ses bois, ses prés, ses nombreux villages. La transition entre le Massachusetts et le New-York se marque assez nettement : dans ce dernier État, les champs, les enclos, sont plus vastes, les bâtiments de ferme plus spacieux, les maisons d’habitation, en revanche, plus petites et moins propres. A Albany, les voyageurs descendent des wagons et montent sur un bateau à vapeur qui va sans cesse d’une rive à l’autre de l’Hudson. Ces bateaux-bacs, sans poupe ni proue, sont de véritables rues mouvantes : au milieu du pont se tiennent les voitures, les omnibus, les chevaux, les camions; des deux côtés sont de longues salles d’attente pour les piétons. Quand le bateau arrive au quai de débarquement, l’extrémité du large pont se place au niveau d’un plancher mobile ; voitures et piétons, sans perdre un moment, se ruent dans toutes les directions, et le bateau, sans se retourner, repart bientôt pour l’autre rive.

La rivière Hudson est une des principales artères du commerce des États-Unis. C’est sur ses eaux que Robert Fulton fit en 1808 le premier essai de la navigation à vapeur. Quelle serait sa surprise, s’il pouvait voir aujourd’hui les gigantesques steamers étagés qui vont sans cesse de New-York à Albany, emportant des centaines de voyageurs! Les derniers construits sont assurément les plus beaux spécimens de bateaux de rivière qui existent dans le monde entier. Outre ces grandes maisons mouvantes, le fleuve porte sans cesse plus d’un millier de bateaux à voiles. Les plus

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gros vaisseaux peuvent remonter le fleuve jusqu’à Hudson, et les schooners vont jusqu’à Albany etTroy (à une distance de 166 milles de l’embouchure), où la marée se fait encore sentir. Outre son fleuve et ses chemins de fer, Albany possède encore des canaux qui établissent une communication avec le lac Érié, le lac Ontario, le lac Champlain. Cette ville est un des plus grands marchés de bois du monde entier. Elle reçoit les pins blancs du Michigan et du Canada, les chênes, les cerisiers sauvages, les peupliers de l’Ohio, les pins communs de Pensylvanie et de New- York. Il y passe en outre une immense quantité de céréales, de laine et de tabac. Le petit établissement fondé en 161à par les Hollandais est devenu une cité considérable, qui a quarante églises, onze écoles publiques, dix banques, un capitule, un hôtel de ville en marbre, un observatoire, une université, une école de médecine, une école normale pour les instituteurs et les institutrices de l’État, et de nombreux établissements charitables. A Albany, on entre dans le grand courant qui conduit les émigrants dans les États du nord-ouest. Les familles allemandes qui vont s’établir dans le Michigan, l’Illinois et le Wisconsin prennent à New-York des billets avec lesquels elles peuvent se rendre sans s’arrêter à Détroit et à Chicago. Le train du chemin de fer dit Neto-York Central était si rempli de femmes et d’enfants, que j’eus quelque peine à y trouver de la place. En traversant les faubourgs d’Albany, on aperçoit beau-

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coup d’enseignes et de noms germaniques. Ici l’on vend du lager beet\ là du vin du Rhin ! Bien que New- York ait une population allemande plus nombreuse qu’aucune autre ville du monde, sauf Vienne et Berlin, on peut affirmer que le vrai Germain ne s’arrête pas volontiers sur les côtes de l’Atlantique. Il aime trop la solitude et l’indépendance. Il est encore aujourd’hui ce qu’il était quand Tacite dépeignait si fidèlement ses mœurs. Dans la colonisation de l’Ouest, il a pris le rôle du pionnier : il aime l’isolement, il défriche la forêt, et fait sortir les premières moissons de la terre. Sa robuste compagne le suit volontiers dans les champs, et ne s’enferme point, comme l’Américaine, dans la maison. Leurs blonds enfants grandissent au désert, dans les sillons, dans les bois, et de bonne heure travaillent. Quand le laboureur a terminé sa tâche, celle du Yankee commence : le producteur est suivi du spéculateur. L’Américain apporte parmi ces familles fixées au sol, isolées, défiantes, sohres, économes, demi-sauvages encore, l’esprit d’entreprise, les institutions communales et civiles, les solidarités de la vie publique, l’éducation, les tentations, les goûts, les habitudes d’une civilisation avancée. Tout est muscle chez le paisible, lent, laborieux Allemand; tout est nerf chez le maigre Yankee, aux yeux brillant d’un feu sombre, au front soucieux, au cou mobile et allongé. L’esprit chez l’un, le corps chez l’autre, ne connaissent ni trêve ni repos : l’un crée la richesse, l’autre la fait circuler ;

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l’un travaille, l’autre s’ingénie à inventer sans cesse des instruments de travail plus parfaits. Ils ne s’aiment guère, mais ils sont nécessaires l’un à l’autre. Le Yankee, à l’esprit délié, aventureux, toujours prêt à saisir l’occasion, aussi généreux qu’avide, amoureux d’idées générales, rhéteur politique et religieux, sociable et ambitieux, a trop de mépris pour la lenteur patiente et la taciturnité de l’Allemand. Il ne comprend pas ce rêveur qui préfère à tout les grands horizons des plaines solitaires, cette âme qui vit d’une vie tout intérieure, et pour qui l’indépendance est le plus beau prix du travail ; mais ces deux fortes races se complètent naturellement : l’une achève ce que l’autre commence, et de leur mariage sortira quelque jour, au moins dans l’Ouest, une race nouvelle où les belles facultés mentales et physiques trouveront un meilleur équilibre.

En quittant Albany on monte par une pente rapide le versant de la vallée de l’Hudson. Sur le grand et riche plateau qui le domine se succèdent les fermes et les taillis. Dans les champs qui se déroulent à perte de vue, les tiges jaunies du maïs sont liées en cônes alignés; des vaches rousses errent dans les pâturages. Çà et là, le limon du plateau s’appauvrit, et, devenant trop sableux, ne porte plus que de petits pins blancs. On aperçoit de temps à autre les bateaux qui remontent lentement le canal Érié, longtemps parallèle au chemin de fer. Schenectady, situé sur ce canal, est un des plus anciens établissements des

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Hollandais. En 1690, cette ville n’avait qu’une église et une soixantaine de maisons, et fut brûlée par un parti de Français et d’indiens. Jusqu’en 1825, elle est restée l’entrepôt principal du commerce entre la vallée de l’Hudson et l’Ouest. Le Mohawk, tributaire de l’Hudson, a des rapides au-dessous de ce point, et toutes les marchandises étaient autrefois transportées à Albany par une route ordinaire : aujourd’hui le canal qui unit le Mohawk au lac Érié et les chemins de fer ont réduit des neuf dixièmes les frais de transport. Les locomotives passent au-dessus du canal et de la rivière sur un pont qui a 330 mètres de longueur. A partir de Schenectady, on remonte la vallée du Mohawk. A Little-Fall, les eaux se précipitent entre des montagnes escarpées dont les roches ont les formes les plus hardies et semblent des forteresses démantelées. Le canal longe le chemin de fer au fond de la vallée étroite, et on le voit s’engouffrer dans une coupure de la montagne. De distance en distance, des barrages arrêtent l’eau et fournissent la force hydraulique à des établissements industriels. Plus loin, la vallée s’évase, se couvre de gras pâturages où errent des troupeaux. A Francfort (encore un souvenir de l’Allemagne!), une immense cheminée, entourée d’usines en brique, sert de centre à une agglomération de jolies petites maisons de bois blanc où demeurent des ouvriers. La locomotive essoufflée vient enfin s’arrêter au milieu d’Utica. Cette ville, fondée par on ne sait quel Caton obscur vers

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1793, a aujourd’hui six grands hôtels, vingt églises, publie plusieurs journaux quotidiens et cinq journaux hebdomadaires ; elle a cinq banques, s’éclaire au gaz, possède des filatures de coton, de laine, des fonderies, des tanneries, des ateliers de construction pour le chemin de fer. En 1830, c’était encore un village, et sa charte municipale ne date que de cette époque. L’établissement le plus intéressant est la maison de fous, qui appartient à l’État de New-York. Le docteur Bringham, qui en était autrefois directeur, a fondé en iSlxU un journal aliéniste intitulé American Journal of Insanity, et destiné à répandre des idées plus humaines en ce qui concerne le traitement de la folie. Le docteur John Gray, directeur actuel de l’asile et éditeur de ce journal, fidèle aux mêmes idées, oblige les fous à se guérir eux-mêmes et leur laisse presque pleine liberté. Son système consiste à faire appel à ce qui leur reste de raison pour les amener à surveiller et à vaincre leur déraison : la folie n’est jamais, suivant lui, complète au début ; elle n’envahit d’abord qu’un coin de l’esprit. Il explique au malade sa maladie, lui fait peur de la folie complète, incurable, et lui apprend à user de sa volonté contre le fantôme qui vient le hanter. Cette méthode produit, m’a-t-on assuré, dans un très-grand nombre de cas de merveilleux résultats ; mais le succès dépend sans doute en grande mesure du tact, de la fermeté, des qualités morales de ceux qui l’appliquent.

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Les chutes de Trenton sont à quelque distance d’ütica. Un embranchement de chemin de fer y conduit par une contrée sauvage et pastorale que traverse le Canada creek, un petit affluent duMohawk. En arrivant près de Trenton, la locomotive, attelée à quelques vieilles voitures usées, passe timidement sur un frôle pont de bois jeté à une très-grande hauteur audessus d’un torrent. On s’occupe de vider des tombereaux de ballast à travers les poutrelles pour noyer peu à peu les appuis dans un remblai; mais le passage est encore dangereux, et le voyageur ne se rassure guère avant que la locomotive ait cessé de rouler sur la maigre charpente. Après une nuit passée dans une méchante auberge, je me rendis de bon matin aux chutes. Je traversai un petit bois, et, descendant un escalier rustique, me trouvai au fond d’une gorge en face de la cascade inférieure. On ne saurait imaginer paysage plus imprévu ; rien ne l’annonce, rien ne le fait deviner. Le Canada creek coule au fond d’une vallée étroite qui forme comme une coupure dans la plaine : le lit de cette rivière est creusé dans des couches calcaires superposées comme les feuillets d’un livre ; minces et d'épaisseur égale, elles dessinent une série de traits parallèles et horizontaux sur les murs de la vallée. Des deux côtés et fiu niveau de j l’eau, ces couches forment comme de petits trottoirs, tantôt plus larges, tantôt plus étroits. On avance lentement sur ces dalles naturelles, en foulant aux pieds d’innombrables fossiles de l’époque silurienne. )

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Les eaux descendent, sombres et écumanles, sur les marches de cet escalier naturel. En se tenant aux chaînes de fer scellées dans la pierre, on longe les portions les plus étroites, qui demeurent libres entre le torrent et le rocher. Quand on arrive à une cascade, le trottoir devient escalier; on monte rapidement les degrés glissants au milieu d’une poussière liquide et transparente où le soleil dessine d’admirables arcs-en-ciel circulaires. Parvenu au niveau du déversoir, on peut regarder à loisir les eaux qui, en franchissant le seuil, se colorent d’une belle teinte jaune, due à la nature chimique des calcaires noirâtres qu’elles ont lavés : on les dirait môlées de poix ou de bitume, ou l’on croirait voir couler des masses de verre fondu, pareil à celui dont on fait les bouteilles communes. Cette teinte disparaît dans les flocons frissonnants qui montent et descendent sans cesse au bas de la cascade en remous dont la blancheur fatigue le regard. La deuxième chute est la plus élevée et la plus pittoresque. La nappe moirée , qui bondit et ruisselle sur les noirs rochers est encadrée par les flancs boisés de la vallée; les branches traînantes et tristes de Varbor vitœ se penchent sur les eaux bouillonnantes; les bouleaux au tronc argenté, les érables s’attachent en désordre aux parois du rocher, et couronnent les sommets en mêlant leur feuillage coloré des riches teintes de l’automne aux sombres pointes des sapins. Çà et là, une liane rougie trace comme une ligne de sang. Rien dans mes sou-

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venirs ne dépasse cette cascade de Trenton poar l’harmonie, la beauté des lignes, la richesse et le contraste des couleurs. C’est un paysage de dimensions restreintes , mais achevé ; rien n’y rappelle l’homme ; pas une maison, pas une route, pas môme un sentier visible, pas une hutte rustique ou un siège de bois; la solitude profonde, la tristesse de cette vallée oubliée, le murmure doux et monotone des eaux, tout invite au repos et à la rêverie.

De retour à Utica, je traversai jusqu’aux chutes du Niagara les plaines riches et monotones de l’État de New-York. Sur tout ce trajet, le pays conserve le même caractère : de vastes prés naturels entourés de frêles clôtures de bois, çà et là quelque village formé de maisons alignées le long de larges avenues d’arbres et entourées de jardins et de vergers, des taillis, des futaies où les pins blancs se mêlent aux érables, aux bouleaux, aux chênes, aux ormes, dont les branches retombent en courbes régulières comme les longues plumes d’un panache. On ne se lasse point d’admirer les tons éclatants du feuillage; chaque • essence a sa livrée d’automne .* l’érable, rouge écarlate, couleur de groseille ou de rubis, se reconnaît de très-loin; l’orme donne des massifs jaunâtres, le vert lutte encore contre le jaune et le rouge dans l’érable sucré. Le soleil couchant vient dorer la vaste plaine et resplendit à travers les bouquets de bois ; nulle description ne peut donner l’idée des splendeurs de ce spectacle* Les nuages légers, franges immobiles

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suspendues aux bords de l’horizon, semblent flotter dans la pourpre, dans le feu, dans le sang ; on ne distingue plus les sillons, la rude glèbe, les friches de la plaine, convertie en un lac rose ou violet. Les ormes lointains reluisent comme de frêles bouquets d’améthyste ou de grenat; mais ces crépuscules féeriques ne durent pas assez longtemps : le soleil s’arrête à peine sur l’horizon, les irisations s’évanouissent par degrés dans une ambre d’abord légère, et bientôt de plus en plus opaque.

Entre Utica et le Niagara, on rencontre deux villes importantes, Syracuse et Rochester. En 1820, Syracuse était un village de trois cents habitants ; aujourd’hui la population dépasse trente mille âmes, elle a vingt-cinq églises (dont quatre citholiques) et huit écoles publiques. Elle doit sa prospérité à ses mines de sel, les plus importantes des États-Unis. A une profondeur de 100 mètres environ on puise une eau qui renferme dix fois plus de sel que l’eau de mer. Les puits sont creusés et l’eau pompée aux frais de l’État de New-York, propriétaire des terrains salifères. L’eau est fournie à des industriels qui la concentrent pour fabriquer le sel, et qui payent un droit minime par mètre cube. Il y a en outre à Syracuse beaucoup de manufactures, des fabriques d’instruments aratoires, de machines à vapeur, de poêles en fer, des papeteries, des tanneries, des moulins. Le canal Éric traverse la ville de l’est à l’ouest; il est lui-même traversé à angle droit par le canal Oswego, qui se dirige

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au nord vers le lac Ontario. La ville est coupée de larges rues quadrangulaires; le chemin de fer suit l’une d’elles et traverse à niveau les quartiers les plus animés ; pendant que les trains ralentis passent devant les grands hôtels, les boutiques, les hautes maisons de brique et de pierre, des enfants s’amusent, au risque de se faire écraser, à sauter sur les petites plates-formes qui terminent à l’avant et à l’arrière toutes les voitures de chemins de fer en Amérique.

Rochestcr n’a commencé à être une ville qu’en 1834: en 1855, sa population était de 44000 habitants. La rivière Genesee lui fournit une force hydraulique presque illimitée; aussi ses moulins sontils peut-être les plus actifs qu’il y ait aux États-Unis. Sur une longueur de 4 kilomètres, la rivière descend de 75 mètres; trois barrages successifs ont 31, 7 et 25 mètres de haut. On moud annuellement à Rochester plus de 600 000 barils de farine. Les eaux du canal Érié, qui passe au milieu de la cité, traversent la rivière sur un bel aqueduc de pierre qui a 280 mètres de long. Un second canal remonte la vallée du Genesec et va rejoindre la vallée de la rivière Alleghany, qui à Pittsburg, en Pensylvanic, devient l’Hudson en s’unissant au Mohongahela.

J’arrivai dans la nuit au village du Niagara, et m’y rendis ii l’un des immenses hôtels qu’on a construits pour les milliers de voyageurs qui chaque année visitent les cataractes. Je distinguais déjà de loin deux notes profondes, — l’une qui venaitdes rapides, l’autre

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des chutes ; la première plus élevée, la seconde plus grave et plus solennelle. Dès le matin je courus au Niagara : les eaux du grand lac du nord de l’Amérique n’arrivent au lac Ontario, la dernière et la plus basse de ces mers intérieures, que par une large et profonde fracture creusée dans la langue de terrain silurien qui unit le Canada occidental à l’État de New- York. Ce passage naturel est comme une gigantesque écluse placée par la nature entre les deux lacs Érié et Ontario, dont Iç premier a un niveau plus élevé de 100 mètres que le second. Les eaux y coulent du sud au nord : avantd’arriver au Niagara, elles descendent un long plan légèrement incliné, dont le lit inégal et rocheux forme les rapides. Au bout de ce plan, elles se divisent en deux branches, et, passant à gauche et à droite de l’île dite de la Chèvre, arrivent à l’extrémité de cette île, au précipice où elles s’engouffrent. Entre la petite île qui semble se pencher sur l’abîme et la rive américaine est la plus petite cataracte dont le déversoir est droit comme celui d’un immense barrage d’usine. Les eaux y courent de l’ouest à l’est perpendiculairement à la direction générale delà vallée ; du côté canadien, la crête de la grande cataracte a la forme d’un fer ù cheval. Les eaux roulent sur ce demi-cercle en masses si épaisses que le nuage de fumée soulevé au bas de la chute monte en tourbillonnant jusqu’à plus de 300 mètres de haut. Une petite tour en pierre a été bâtie sur re.xtrôme pointe de l’ile de la Chèvre : l’observateur placé au sommet voit

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arriver de loin les eaux qui se précipitent en écumant sur les rapides ; chaque marche du rocher est marquée par une frange blanche et agitée ; çà et là, un rocher détaché du lit ou quelque tronc de sapin échoué s’entoure d’une crête de flots plus élevés et plus furieux. La masse liquide, emportée par son irrésistible poids, vient enfin tomber dans l’enceinte en fer à cheval. La nappe circulaire, verte au sommet, se moire au-dessous de stries argentées qui ondulent et frémissent comme des panaches fouettés par le vent. La belle ligne céruléenne du sommet reste seule tranquille, et les eaux mobiles passent éternellement sous son immobile niveau. La vitesse en est telle que leur hardie parabole reste encore sensiblement éloignée de la verticale au moment où elles se brisent au pied de la cataracte, à une profondeur de 50 mètres. Je descendis dans une mince tour de bois qui enveloppe un escalier en hélice jusqu’au fond de la vallée du côté de la chute canadienne, et suivis un petit sentier qui serpente sur les calcaires schisteux, noirs et fétides qui forment la partie inférieure du grand mur le long duquel le fleuve se déverse. Au sommet de ce mur, des couches épaisses de calcaire dur et compacte surplombent les minces schistes, qui se délitent et que les eaux usent sans relâche. Il arrive quelquefois que des rochers se détachent de cette épaisse table calcaire et tombent au pied de la cataracte. L’écharpe courbée des eaux forme comme une voûte sous laquelle, en se couvrant de toile imper-

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méable, on peut avancer très -loin. Je remarquai deux femmes descendues dans un affreux accoutrement, qui n’eurent point le courage de pénétrer dans la pluie et le tonnerre de la cascade; un enfant d’une quinzaine d’années qui les accompagnait suivit seul le guide, un noir robuste qui l’entraîna plutôt qu’il ne le conduisit aussi loin qu’on peut aller. Je les vois encore se traîner le long du rocher, le noir soutenant l’enfant d’une main contre la muraille de pierre, et de l’autre lui montrant avec de grands gestes la muraille des eaux. Ces deux figures confuses, l’une craintive, l’autre énergique et comme menaçante, se sont, je ne sais pourquoi, gravées dans ma mémoire. Du côté américain, on peut aussi descendre par une tourelle au pied de la cataracte et se mouiller en quelques instants des pieds à la tête dans un enfoncement qu’on nomme la « caverne des vents» .Pour aller d’une rive à l’autre, on traverse le fleuve dans un petit bateau à vapeur à une petite distance de la cataracte, car les eaux n’ont qu’un très-faible courant après leur chute. Un peu plus loin, on rencontre aussi le magnifique pont suspendu en treillis de fer qui est jeté à une hauteur de 83 mètres à travers la vallée, et qui joint le chemin de fer du Centre de New-York au Great- Western du Canada. Les locomotives roulent au sommet de la poutre en treillis, qui a 266 mètres de longueur; les voitures et les piétons passent sur le tablier inférieur. C’est de la rive canadienne qu’on aperçoit le mieux l’ensemble des chutes. La sombre

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masse de l’ile de la Chèvre se penche entre les deux nappes éblouissantes; le nuage qui s’élève en tournoyant du fer à cheval semble sortir d’une chaudière souterraine. Au-dessus du seuil verdâtre du long déversoir se dessinent en lignes parallèles les franges écumeuses des rapides jusqu’à la sévère muraille des sapins dont s’entoure le triste horizon.

Je n’ai jamais vu un bon tableau du Niagara; un seul peintre eût peut-être été capable de rendre la terrible majesté de ce spectacle : c’est Ruysdaèl. Il eût choisi sans doute quelque jour oû les eaux sont plus sombres, où les grands nuages traînants promènent des ombres plus lourdes et plus menaçantes, où les rapides semblent irrités, où les sapins se penchent sous un vent froid et furieux. La chute canadienne m’a fait penser tout de suite au grand paysagiste de l’école flamande. De ce côté, rien ne dépare la sévérité du tableau. Du côté américain, les rapides sont gâtés par des usines et des maisons. On voudrait faire la solitude autour de ce lieu ; il n’y faudrait qu’eaux, bois et rochers. On voudrait abattre ces hôtels qui ressemblent à des casernes, ces boutiques où l’on vend au naïf voyageur des contre-façons de l’industrie primitive des Indiens, arcs, mocassins, écrans déplumés ornés d’oiseaux aux couleurs éclatantes, boîtes en écorce de bouleau, brodées avec les poils colorés du mouse et des grains de verre, raquettes pointues qui servent à marcher sur la neige. Il reste encore une petite tribu indienne aux

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environs du village de Niagara ; mais ce n’est pas ici qu’il faut venir chercher l’homme rouge avec*sa coiffure en plumes d’aigle, ses colliers, ses ceintures bariolées, ses jambières frangées: j’aperçus seulement deux Indiennes assises sur un tronc d’arbre, la tète enveloppée de sombres capuches. Dans les antichambres de l’hôtel de la Cataracte, je fis aussi rencontre d’un homme au teint cuivré, vêtu avec une fausse élégance ; ses cheveux noirs et luisants étaient soigneusement séparés en boucles; une grosse épingle en faux diamants brillait sur sa chemise, d’une blancheur douteuse. Son sourire obséquieux laissait voir des dents brillantes et bien rangées. Je ' me détournai avec pitié de ce représentant dégénéré d’une noble race que la civilisation dégrade avant de l’anéantir.

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