CHAPITRE V
LE DUEL DES PARTIS
On vient de voir dans quelles conditions la lutte électorale était engagée; je voudrais maintenant essayer de raconter, en remontant à mes souvenirs de voyage, quelques-uns des épisodes de cette lutte pour mieux faire comprendre l’organisation des partis et le jeu des institutions démocratiques aux Etats- Unis.
J’étais arrivé trop tard pourétre témoin de l’une des conventions générales des partis; mais bientôt j’eus l’occasion d’assister à une convention d’État tenue dans le Massachusetts. 11 est impossible d’avoir une idée exacte des institutions politiques des Etats-Unis, si l’on n’y étudie de près l’organisation des partis, et le système des conventions forme un élément essentiel de cette organisation. Ce système s’applique au gouvernement intérieur des Utats comme au gouvernement de la confédération^ à, l’administration dejj
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comtés, des districts et des communes comme à celle de l’État. On ne saurait mieux comparer l’organisme des partis américains qu’à celui d’un végétal : les réunions et les comités de la commune représentent la cellule élémentaire; les conventions d’État, les fibres; les conventions générales, le tronc. La comparaison est d’autant plus exacte que les comités primaires communaux forment la base de tout l’organisme politique, de môme que la cellule est l’origine et la substance de tout l’édifice végétal. Le principe du self-govemment, apporté d’Angleterre aux États-Unis par les premiers colons , a sans cesse agrandi le cercle de son empire, mais il est toujours resté fixé à son centre primitif, qui est la commune. La vie politique circule incessamment de ce centre à la circonférence et de la circonférence au centre, et entretient sans cesse l’activité de ces grands corps qui se nomment les partis. Jamais cette puissante circulation n’est interrompue , mais elle devient naturellement plus rapide à l’approche des grandes crises politiques. Avant l’élection présidentielle, les membres de chaque parti s’assemblent dans toutes les communes et choisissent des délégués; ceux-ci se réunissent dans leurs États et désignent des représentants pour la convention générale, qui publie son programme et choisit ses candidats. Alors s’opère comme un mouvement inverse. De nouvelles conventions d’État se réunissent pour ratifier les actes de la convention générale et pour choisir les noms de leurs
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candidats aux fonctions à'électeurs présidentiels ; à ccs noms, la convention d’État ajoute ceux des candidats aux fonctions de l’État qui sont vacantes. Chaque parti forme ainsi ce qu’on nomme un ticket, c’est-àdire une liste qui comprend les électeurs présidentiels, le gouverneur, les fonctionnaires de l’État et les représentants au congrès dont les sièges sont vacants. Le jour de l’élection présidentielle, chaque citoyen choisit entre les diverses listes et les modifie à son gré. Le mandat d’électeur présidentiel est en fait un mandat impératif, de sorte que le nom de la liste qui triomphe fait connaître le nom du futur président bien avant que les électeurs aient envoyé leur vote cacheté au sénat.
Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre le caractère de la convention d’État à laquelle j’assistai dans le Massachusetts, quand tous les partis avaient déjà choisi leurs candidats à la présidence en convention générale. Des trains spéciaux amenaient à Worcester, dans la matinée du ih septembre 186/i, 1625 délégués républicains envoyés par les communes du Massachusetts. La ville manufacturière de Worcester, placée au cœur de l’État, doit à sa position centrale d’être toujours choisie comme le lieu de réunion des partis, de préférence à Boston. Les délégués, comme je l’ai expliqué, avaient été élus par leurs coreligionnaires politiques dans des assemblées primaires, et apportaient tous des lettres de créance des comités communaux. Arrivés à Wor^
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cester, ils se dirigèrent vers un grand bâtiment nommé Mechanics Hall, spécialement affecté aux populaires. La salle principale est très-vaste et pourrait sans difficulté contenir trois mille personnes. Une estrade s’élève au fond pour le bureau et pour les orateurs. Elle était remplie par les délégués. Les auditeurs entraient librement et prenaient place dans une large galerie qui court sur trois côtés de la salle. Un bureau provisoire fut constitué, et, sur la proposition d’un délégué, on nomma un premier comité, composé d’autant de membres qu’il y a de districts électoraux dans l’État, pour organiser d’une manière définitive le bureau de la convention. Un second comité fut chargé d’examiner les lettres de créance. Ces comités se réunirent dans des bureaux au fond de la salle et firent promptement leur rapport. On porta un membre du congrès à la présidence, et l’assemblée accepta une liste de vice-présidents et de secrétaires. Après s’être donné un bureau permanent, la convention fit choix de candidats pour les magistratures politiques de l’État de Massachusetts, c’est-à-dire pour les fonctions du gouverneur, de lieutenant-gouverneur, de secrétaire d’État, de trésorier d’État, d’auditeur {audiinr) et à.' attorney general. Autrefois le gouverneur du Massachusetts, assisté de son conseil, choisissait lui-même les magistrats qui devaient le seconder. Les démocrates parvinrent, il y a quelques années, à lui enlever celle prérogative; mais ce parti du moins n’a jamais réussi
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à livrer le choix des juges de tribunaux au suffrage populaire, comme dans les États de New-York, de Pcnsylvanie et dans les États de l’Ouest, Les nominations aux fonctions de l’État se firent sans discussion. Le choix seul de V attorney general demeura longtemps indécis, et on fut obligé de recourir à un scrutin régulier.
Après les officiers ministériels de l’État, la convention nomma deux électeurs présidentiels, dits ot large. Ce mot demande une explication. Le président des États-Unis, on le sait, n’est point l’élu du suffrage direct et universel. Les électeurs au second degré, choisis par le peuple dans ses comices, ne représentent pas seulement la masse des citoyens, ils représentent aussi le principe fédéral. En conséquence, le corps électoral est calqué exactement sur le congrès, oü chaque État envoie invariablement deux sénateurs et un nombre plus ou moins grand de représentants, suivant le chiffre de la population. Aux représentants correspondent des électeurs nommés dans les mêmes districts, aux sénateurs des électeurs at large, c’est-à-dire élus par l’État tout entier. Outre les voix auxquelles lui donne droit le chiffre de sa population, chaque État jette ainsi dans la balance électorale deux voix supplémentaires qui représentent en quelque sorte le principe abstrait de son individualité.
La convention d’État de Worcester n’avait point à choisir les clectcur.s de district, qui sont nommés
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dans les districts électoraux; elle choisit seulement les deux électeurs sénatoriaux. L’un d’eux, qui fut nommé au milieu d’enthousiastes acclamations, était M. Edward Everett, ancien ministre des États-Unis en Angleterre et candidat à la vice-présidence aux élections de 1860. Attaché toute sa vie aux principes conservateurs de l’ancien parti whig, M. Everett se lia temporairement à la fraction du parti démocratique qui voulait porter M. Bell au fauteuil présidentiel, dans l’espérance d’empêcher le triomphe de cette démocratie exaltée et sans scrupules qui avait choisi pour candidats Breckenridge et Douglas. Le parti dit Bcll-Everett ne survécut pas à la campagne présidentielle de 1860. La guerre civile suivit de près la nomination de M. Lincoln, etM. Bell s’attacha temporairement à la fortune du Sud; M. Everett, au contraire, resta fidèle à cette Union dont il avait si souvent et dans un si magnifique langage célébré les glorieux fondateurs. Il y eut comme un rajeunissement chez ce vieillard. L’astuce et la violence des partis l’avaient quelque temps entraîné et comme plié en des sens divers; mais en face de la guerre civile il se redressa, et son noble patriotisme trouva des accents que l’éloquence politique a rarement surpassés.
Un comité rédigea et soumit à l’approbation de l’assemblée ce qu’on appelle les résolutions; c’est le nom qu’on donne dans tous les meetings à l’exposé (jes sentiments de ceux qui en font partie sur le§
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questions qu’on y traite. Les résolutions de la convention de Worcester, très-longuement motivées, se résumaient en ces termes : Continuation énergique de la guerre, abolition de l’esclavage, réélection de M. Lincoln, nul armistice sur d’autres bases que la soumission des rebelles à l’autorité fédérale. Elles furent appuyées par plusieurs discours : je fus captivé seulement par celui d’un M. Bullock, de Worcester. Une figure qui reste avec la sienne dans mes souvenirs est celle du ministre qui récita, suivant l’usage, une prière au moment où la convention fut ouverte. Jeune encore, avec de longs cheveux flottants et une barbe fine comme on représente celle du Gbrist, je le vois immobile et les yeux baissés ; j’entends sa voix grave et traînante résonner dans l’immense salle au milieu de l’universel silence. Son éloquence avait quelque chose à la fois de doux et de farouche : il appelait la merci céleste sur son peuple, puni pour avoir opprimé une race malheureuse; maisiloflraitàDieu, s’il les exigeait, de nouveaux holocaustes avec un empressement où il y avait plus de fierté que de résignation. Avec son front sans rides et pourtant soucieux, ce visage prophétique d’où la force avait exclu la grâce m’apparut comme une image vivante de la Nouvelle-Angleterre du temps passé, pieuse, austère, laborieuse, qui dans ses chaumières de bois se préparait à ses hautes destinées. N’avais-je point devant moi les descendants directs de ces émigrants qui, sur le nouveau continent, apportèrent les premiers la liberté aveç la foi? Je ne
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connaissais pas un seul des seize cents délégués, venus de tous les points du Massachusetts. Aux simples habits, aux lourdes chaussures, aux mains hâlées, je reconnaissais partout autour de moi les artisans, les fermiers, les pêcheurs de la côte. Tous paraissaient parfaitement familiers avec les usages parlementaires ; ils se levaient, parlaient sans embarras, sans emphase. Je n’ai jamais vu régner un ordre plus parfait dans une assemblée aussi nombreuse. Chacun apportait dans la convention générale de l’État des habitudes depuis longtemps contractées dans les réunions des communes, des villes, des districts électorau.x.
Rentrés dans leurs communes, les délégués à la convention générale convoquent leurs partisans, et leur rendent compte de leur mission dans des réunions qui portent le nom bizarre decat/cws. J’assistai, quelque temps après la convention de Worcester, au caucus républicain d’une petite ville du Massachusetts, l.a réunion avait lieu le soir dans la maison commune. Je m’y rendis à la lueur d’une faible aurore boréale. L’arche surbaissée d’où partaient des rayons mobiles qui parfois montaient jusqu’au zénith jetait une lumière pâle, étrange, et troublée sur les petites collines couvertes de cèdres nains, sur lés blanches maisons, sur les murs de pierres amoncelées qui forment les clôtures dans le Massachusetts. Le caucus n’était ni nombreux ni animé. On s’occupa des préparatifs d’un meeting populaire où se réuniraient tous les partisans de M. Lincoln, et l’on nomma ensuite des candidats
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aux fonctions de conseiller municipal. On désigna un candidat par district scolaire [school-district). La commune n’avait pas moins de huit écoles pour une population de huit mille habitants, répandus, il est vrai, sur une grande superficie de terrain. L’école est dans toute la Nouvelle-Angleterre l’agglomération élémentaire qui sert de base et d’appui à la commune. Elle est ainsi le berceau des institutions civiles, et l’éducation primaire est la source de l’éducation politique.
Pendant que les républicains avaient leur caucus dans une chambre du town-fiall , les démocrates y étaient réunis en comité dans une autre salle. Jamais l’entrée de l’édifice municipal n’est refusée à une réunion de citoyens pour un motif politique. Tous les partis ont besoin de la liberté : triomphants, ils ne songent pas à priver leurs adversaires des droits qu’ils ont invoqués hors du pouvoir. Quelques jours avant que la convention républicaine se réunît à Worccster dans la belle salle de Mechanic’s Bail, les démocrates de l’État y avaient tenu leur convention générale. A Boston, un Français nommé Faneuil légua, longtemps avant la guerre de l’indépendance, il la municipalité de la ville une somme d’argent considérable avec laquelle fut bâti Faneuil- Bail, qu’on a souvent appelé le berceau de la liberté américaine. Là se firent entendre les premières voix qui protestèrent contre les actes tyranniques du gouvernement anglais; de là, les premiers abolitionnistes purent parler au peuple américain, quand leur voix
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était partout ailleurs étouffée. Pendant la période de la campagne présidentielle, il se passait à peine une soirée sans que Faneuil-Hall ouvrît ses portes, tantôt aux républicains, tantôt aux démocrates. A la faveur des libertés illimitées dont ils jouissent, les partis politiques peuvent se donner aux États-Unis une très-puissante organisation : les assemblées primaires, les conventions de district, les conventions d’État, les conventions générales, forment une sorte d’organisme soutenu et réglé par l’esprit de parti, comme le système solaire est gouverné par la gravitation. L’esprit de parti, au lieu de se montrer destructeur comme dans les pays où il n’est point réglé, devient au contraire une garantie de conservation. On conçoit en effet qu’il ne soit point facile de changer ni de créer en un jour ces organismes politiques qui embrassent depuis la moindre commune jusqu’à l’ensemble de la confédération; ce n’est point chose aisée que de former, de remplir des cadres aussi étendus. Le parti démocratique, qui a occupé le pouvoir depuis Jefferson jusqu’à l’avénemcnt de M. Lincoln, conserve encore aujourd’hui une large part de la puissance qu’il avait acquise pendant cette longue période. Le parti républicain actuel n’est pas né en 1860, il n’est que la transformation dernière de l’ancien parti whig, qui, à travers beaucoup de vicissitudes, n’a jamais entièrement perdu de vue deux objets : la consolidation du pouvoir exécutif et la limitation, sinon l’abolition de l’esclavage. Les traditions politiques ne pourraient
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SC transmettre de génération en génération dans une démocratie sans ces grands gouvernements d’opinion qui régnent dans le pacifique domaine des idées.
Dans les pays où le corps électoral est peu nombreux et où il existe des classes privilégiées, la communauté des intérêts impose en quelque sorte d’ellemême l’unité, la logique à l’action politique ; mais aux État-Unis, où le suflrage est universel, où la division des classes est à peine marquée, où règne l’égalité la plus parfaite en même temps que la plus complète liberté, le corps électoral, s’il n’était guidé par les traditions des partis, deviendrait je ne sais quelle poussière sans consistance, emportée au gré des courants les plus capricieux. Dans une telle société, on n’aperçoit rien, en dehors de l’action morale des partis, toujours vigilants et toujours actifs, qui puisse servir de défense ou contre l’anarchie, ou contre le despotisme. Il est singulier, d’ailleurs, de voir combien l’esprit de parti perd de son aigreur et de sa vivacité quand il trouve chaque jour une occasion de se manifester, quand il se mêle à toutes les relations de la vie publique, quand il n’a pas besoin d’attendre , pour faire preuve de son ardeur, des occasions rares et solennelles. L’élection présidentielle, qui se renouvelle tous les quatre ans, agite, il est vrai, le pays jusque dans ses profondeurs; mais cette énijDtion ne s’exprime pas autrement que les émotions ordinaires et locales, qui n’ont pour théâtre que l’État, la ville et la commune. Personne ne
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s’en effraye ; on n’y voit rien que de naturel, et les règles de ce grand duel des partis sont toutes tracées d’avance.
Si l’organisation des partis aux États-Unis doit être considérée comme une nécessité politique et comme une garantie d’ordre et de stabilité, elle a pourtant aussi quelques inconvénients. On peut lui reprocher, par exemple, d’avoir faussé les élections présidentielles en livrant le choix du premier magistrat de la république, non pas, comme le voulait la constitution, à un corps électoral indépendant, mais à une convention qui impose ses arrêts aux électeurs présidentiels. On peut lui reprocher encore d’avoir grandi outre mesure l’importance de ces hommes qu’on nomme les politicians , et qui sont les meneurs actifs des partis. Le politicien n’a rien de commun avec l’homme d’État proprement dit; ce qui lui est nécessaire, ce n’est ni une profonde instruction, ni un caractère élevé, ni même une grande éloquence : c’est l’art de comprendre et de diriger les hommes, la connaissance approfondie des vices et des qualités du cœur humain, avec un goût naturel pour l’action, pour l’intrigue, pour le patronage. Le nom politicien dans la houchc de beaucoup d’Américains est devenu presque une injure; mais on ne voit pas comment les partis pourraient se dispenser de ces instruments quotidiens : on n’a jamais vu d’armée sans état-major. Je ne fus pas sans m’apercevoir, à la convention de Worcester, que la besogne
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de la réunion était en quelque sorte préparée d’avance; les listes des comités, les résolutions, les noms des candidats, tout cela n’élait pas et ne pouvait pas ^e tout à fait improvisé. Cependant les meneurs nff peuvent rien faire sans consulter ni connaître les sentiments populaires; ils sont comme des girouettes politiques qui marquent sans cesse la direction des grands courants de l’opinion. Le véritable homme d’Etat peut toujours parler directement au pays au-dessus de la tète des politiciens, bien sûr que, s’il se fait écouter et suivre par la nation, il n’a rien craindre des parasites, qui ne vivent que par la popularité.
Quand le travail des partis est terminé, quand les listes électorales sont complètes, il reste encore une autre tâche à remplir : c’est alors qu’on commence à se disputer la faveur populaire, qu’on cherche à émouvoir l’opinion publique par les mille voix de la presse, de la tribune et même de la chaire. Les orateurs populaires, les députés au congrès, les sénateurs, les gouverneurs, commencent le canvass, c’està-dire la croisade électorale. Ils vont de ville en ville, prêchant le peuple, comparant les programmes, discutant les titres des candidats rivaux. Les meetings se succèdent de jour en jour : le plus imposant auquel j’aie assisté fut celui de Faneuil-I/all, à Boston, le 28 septembre. Les républicains, qui s’étaient donné rendez-vous dans les clubs des divers arrondissements, traversèrent la ville à la lueur des torches, avec
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des bannières et des transparents où se lisaient leurs devises favorites. Quand j’arrivai dans la grande salle, trois mille personnes environ y avaient trouvé place, et aux abords de Faneuil-Hall on avait élevé deux estrades en bois pour les orateurs chargés de haranguer ceux qui n’avaient pu trouver place à l’intérieur. De la plate-forme, où j’étais mélé aux membres du bureau et aux orateurs de la soirée, la salle m’apparaissait comme une mer de têtes mouvantes. Tous les assistants étaient debout, serrés les uns contre les autres, et quelquefois des courants irrésistibles balançaient en sens divers cette masse animée, comme le vent incline les épis. Pendant quatre heures les orateurs gardèrent la foule attentive. L’un d’eux, venu du Maryland, porta au comble l’enthousiasme de l’auditoire en évoquant le souvenir des soldats du Massachusetts tués au commencement de la guerre dans les rues de Baltimore, qu’ils traversaient pour aller protéger Washington. «Je viens, s’écria-t-il, vous apporter le prix de ce sang; c’est la nouvelle constitution du Maryland qui abolit l’esclavage. » Il y avait chez ce jeune orateur, qui courait d’un bout h l’autre de la plate-forme et gesticulai taveo violence, une faconde, une verve toute méridionale, qui étonnaient et charmaient les habitants de Boston , habitués à une éloquence moins démonstrative. M. Charles Sumner prononça le discours principal de la soirée ; sa voix grave et retentissante dominait tous les bruits de cette grande foule. Pendant qu’il développait avec
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une inflexible logique les deux programmes du parti démocratique et du parti républicain, j’observais^ attentivement les hommes de couleur mêlés à l’audi- . toire. Leurs yeux, brillants comme la porcelaine, suivaient les moindresmouvements de celui qui depuis si longtemps s’était constitué leur défenseur, et sur ces humbles visages je pouvais lire des sentiments plus purs, plus vrais que ceux où les popularités vulgaires croient bien trouver leur consécration.
A quelque temps de là, je revenais d’une excursion dans les montagnes Blanches et m’arrêtai dans la ville de Springfield, située dans le Massachusetts, sur les bords du Connecticut. Pendant quelques jours, lagéologieetla botanique m’auraient fait oubliercomplétement l’élection présidentielle, si de temps à autre je n’avais aperçu quelque drapeau électoral flottant sur un village perdu dans les pittoresques vallées du New- Hampshire et du Vermont. A peine arrivé à Springfield, j’entendis de ma chambre un grand bruit de musique, et, mettant la tête à la fenêtre, je vis apparaître un long cortège précédé de torches. Je m’informai de l’objet de cette manifestation : on m’apprit qu’un des clubs démocratiques de la ville allait tenir un meetiny sur la colline où sont les bâtiments de l’arsenal des État-Unis. Je suivis le cortège, qui défila dans la rue principale. De nombreux spectateurs étaient rangés sur les larges trottoirs de briques. J’entendais, en passant devant les groupes, quelques remarques ironiques : « 11 y a donc encore des dé-
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mocrates, je les croyais tous morts ; leur procession ressemble à un enterrement! » Rien de plus : pas de cris, pas d’injures, pas de voies de fait. Le cortège se détourna bientôt et monta sur la colline par une large avenue bordée d’ormes magnifiques. Des deux côtés de l’avenue j’apercevais de coquettes villas à demi cachées par des arbres et entourées de jardins; je longeai bientôt la grille massive qui enceint les vastes terrains où s’élèvent les beaux bâtiments de l’arsenal. Entourés de vastes pelouses, on les prendrait plutôt la nuit pour des palais, car on n’aperçoit nulle part ces débris, ces matériaux épars qui s’accumulent d’ordinaire autour des usines. Enfin la foule s’arrête au sommet de la colline, un président improvisé s’élève, je ne sais comment, au-dessus de la multitude; le meeting commence, et d’abord on procède aux affaires. On nomme des délégués pour une réunion du parti, on choisit un comité pour s’occuper des préparatifs d’un meeting en masse (massmeeting) des démocrates de Springfield. Une petite fille, à peine âgée de huit ans, est hissée à côté du président, et chante d’une voix aiguë une chanson en l’honneur du général Mac-Glellan. Je me rappelle encore le refrain ;
We hâve an olher Washington,
Let us vote for little Mac (1).
(1) « Nous avons un autre Washington, — votons pour le petit Mac. »
i.A'T.rr.. 6
LE Ül’EL DES PARTIS.
Un orateur commence ensuite un discours. Ce qu’il y a de plus saillant dans sa longue improvisation, c’est une laborieuse comparaison entre le serpent dit copperhead et un autre serpent dit black snake, qui | naturellement représente les black republicnns et les * abolitionnistes. Toute allusion faite aux malheureux noirs est saisie avec transport par l’ignorant et brutal auditoire, composé principalement d’ouvriers irlandais. L’orateur ne dit point vegro, il dit nigger, et jamais ne prononce ce terme méprisant sans un air de farouche provocation. Je songeai malgré moi aux scènes affreuses dont New-York était naguère le théâtre, â ces noirs poursuivis dans les rues, égorgés, ^ brûlés, à cot asile des orphelins de couleur saccagé et incendié. La lune était souriante et répandait une clarté enchanteresse sur la foule pressée que j’avais devant moi, sur ces femmes au doux visage mêlées •aux ouvriers, sur les ormes qui .penchaient Icui's ■. branches élégantes. Cette foule paraissait, hormis les | moments où elle poussait ses rauques hourrahs, si paisible, si disciplinée, que par instants je ne pouvais plus rien comprendre à ce qui se passait devant moi. Quel abîme que le cœur de l’homme ! Pourquoi tant de haine sous ce ciel clément, parmi tous ces dons de la nature, tous ces triomphes de l’activité et de l’intelligence humaine? Je regardais d’un côté les murailles de cet arsenal, où une armée de deux cent mille hommes trouverait à s’équiper du jour au lendemain, de l’autre cetle foule que le seul nom 'He ,i
LK DUEL DES 1‘AHTIS
nègre semblait rendre ivre et furieuse. La foule me lit comprendre l’arsenal. Une nation peut-elle être en paix avec elle-même quand elle n’est pas en paix avec l’humanité?
Dans les grandes villes comme New-York, Philadelphie, Boston, les processions dans les rues ne servent pas seulement à frapper l’imagination des masses; beaucoup d’électeurs indécis comparent les armées rivales et se rangent du côté des plus nombreux bataillons. Aussi les comités directeurs ne reculent-ils pas devant de très-fortes dépenses pour donner le plus d’éclat possible à ces manifestations. J’étais à Philadelphie lors de la grande procession des démocrates; elle eut lieu peu de jours avant l’élection, le 29 octobre au soir. La ville de Philadelphie est divisée en vingt-six wards ou arrondissements. Chaque ward était représenté par une troupe nombreuse de cavaliers, par des porteurs de bannières et de transparents, par un char que traînaient plusieurs chevaux, enfin par une troupe nombreuse de piétons, rangés en ordre comme des soldats. Tous avaient autour de leur chapeau de larges bandes de papier blanc sur lequel était inscrit le numéro de leur arrondissement. La plupart portaient des torches ou de longs bitons à l’extrémité desquels étaient suspendues des lampes. Les cavaliers étaient parés de ceintures, d’écharpes, de guirlandes, faites avec du papier de couleur découpé. Les chars étaient pavoisés de nombreux drapeaux; sur l’une de ces énormes voitures.
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traînée par si.x chevaux, se tenaient des jeunes lillos représentant les divers États de l’Union. Parmi les robes et les draperies blanches on reconnaissait les États rebelles à de longs voiles noirs et à des robes de deuil. Sur un autre char on avait mis un petit canon, et, de temps à autre, le bruit d’une forte détonation se mêlait aux cris et aux hourrahs de la foule. Les pétards partaient de tous côtés, les fusées montaient au-dessus des toits , et retombaient lentement en étoiles de toute couleur. Parfois des feux de Bengale allumés sur l’un des chars remplissaient tout à coup la rue de leur douce lueur, et les longues files mouvantes des cavaliers, les torches, les chars, les drapeaux, s’enveloppaient d’un nuage rouge ou violet. A toutes les fenêtres se pressaient des femmes qui agitaient leurs mouchoirs et qui répondaient par leurs cris aux hourrahs du cortège. Les transparents attiraient surtout l’attention des spectateurs; illuminés à l’intérieur par une lampe, ils présentaient sur leurs quatre faces des devises, des portraits, des caricatures, et les porteurs les retournaient sans cesse pour en montrer tous les côtés. Ici l’on voyait la longue et maigre silhouette de M. Lincoln avec une grosse négresse à chaque bras; ailleurs le président, un sac de voyage à la main, descendait précipitamment l’escalier de la Maison-Blanche. Je vis sur un autre ces mots : « abolitionnisme, — le cancer de la nation», et entre ces deux lignes s’étalait un gigantesque cancer avec ses veines rouges et ses noueuses racines.
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L’ordre le plus parfait régnait dans ce longcortége, qui ne devait pas être formé par moins de cinq mille hommes; j’appris pourtant, le lendemain matin, que les démocrates avaient pris une attitude menaçante en face d’un club républicain. Ils avaient lancé des briques sur deux immenses transparents fixés aux fenêtres de ce club, et représentant l’un M. Lincoln, l’autre le candidat à la vice-présidence, M. Andrew Johnson, Beaucoup de glaces avaient été brisées dans les beaux magasins environnants, et une brique avait tué un malheureux Irlandais, âgé d’une soixantaine d’années, qui probablement était du même parti que son meurtrier involontaire.
Je vis encore une autre procession démocratique à Boston, la veille même de l’élection présidentielle. Il pleuvait fort; les cavaliers, les transparents mouillés, les drapeaux, étaient enveloppés d’une brume épaisse; les torches, demi-éteintes et fumeuses, n’éclairaient que faiblement le cortège. Les démocrates portaient en terre l’effigie de M. Lincoln; mais cette plaisanterie sinistre était par plus d’un témoin retournée contre eux. Ils célébraient en effet les funérailles de leur parti, et cette nuit sombre entendit leurs derniers cris d’espérance et de triomphe. Le lendemain (8 novembre), Boston était si tranquille qu’on aurait pu se croire au dimanche. Je me dirigeai vers l’un des bâtiments où venait de s’ouvrir le scrutin. A la porte, on m’offrit de toutes parts la liste démocratique; les distributeurs me faisaient en même temps
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mille recommandations : «Voici la seule, la vraie, la bonne liste; gardez-vous de la liste rouge, c’est la mauvaise. » Au haut de l’escalier , un distributeur silencieux me remit cette liste rouge : je reconnus la liste républicaine. Chaque électeur, en entrant, donnait son nom aux scrutateurs : on cherchait le nom sur une liste; quand il s’y trouvait, le vote était accepté. Je vis arriver un des avocats les plus éminents de Boston précédé d’un nègre et suivi d’un autre. Les hommes de couleur jouissent, dans le Massachusetts, des droits de citoyen, et pour être électeurs ils n’ont qu’à payer, comme tout le monde, le poll-tax, taxe électorale qui ne s’élève qu’à 2 dollars pour le terme de deux ans.
Pendant les jours qui précédaient l’élection, il n’était bruit que de conspirations , de désordres qui devaient éclater à New-York et dans quelques grandes villes de l’Ouest. Des sécessionistes, venus secrètement du Canada, avaient résolu de s’emparer du camp Jackson, situé aux environs de Chicago, de délivrer les douze mille prisonniers confédérés qu’on y gardait, de se jeter avec eux sur la belle capitale des États de l’Ouest et de la mettre au pillage. Détroit, situé en face de la côte du Canada occidental, devait aussi être surpris, saccagé et livré aux flammes. Quelques conspirateurs furent découverts et arrêtes. Chicago et la frontière canadienne furent soumis à une active surveillance. A New-York, l’inquiétude n’était pas moins vive ; les démocrates, assurés de la
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connivence de la municipalité et du gouverneur de l’État, M. Seymour, avaient déclaré hautement qu’ils ne permettraient pas qu’on votât pour M. Lincoln. Ils s’étaient organisés en milices, et se tenaient prêts à toutes les violences. Quelques jours avant l’élection, le gouvernement envoya le général Butler à New- York, et lui confia le commandement des troupes fédérales cantonnées dans les environs. Le nom seul de Butler jeta la terreur dans l’armée démocratique. Il annonça, dans un manifeste, que les opérations électorales auraient lieu comme de coutume et sans le concours de l’autorité militaire, mais que toute tentative de désordre serait immédiatement réprimée par les troupes placées sous son commandement. Dans les meetings démocratiques qui précédèrent son arrivée, des énergumènes avaient déclaré publiquement qu’ils attenteraient à sa vie; mais on put le voir bientôt traverser lentement New-York à cheval et en grand uniforme, suivi de tout son état-major. La journée de l’élection se passa sans troubles, et les démocrates de New-York n’eurent que la satisfaction de donner une majorité de 37 000 voix à leur candidat.
Dès le lendemain, et bien que les chiffres définitifs ne fussent pas encore connus, on sut d’un bout à l’autre des États-Unis que M. Lincoln était réélu. De chaque village , de chaque ville, les chiffres étaient envoyés aux comités des deux partis. Les employés des télégraphes, des postes, les chemins de fer, n’étaient occupés d’autre chose, La victoire des républicains
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fut bientôt assurée; elle devint un triomphe éclatant quand aux voix de la Nouvelle-Angleterre et de l’Ouest s’ajoutèrent les 26 voix de la Pensylvanic et enfln les 33 voix de l’État de New-York; il ne restait au parti démocratique que le petit État de New- Jersey et deux États à esclaves, le Delaware et le Kentucky. M. Lincoln avait reçu 213 votes et le général Mac-Clellan 21. Non-seulement les républicains avaient donné à leur candidat une énorme majorité , mais ils avaient réussi à faire entrer assez de députés dans le congrès pour obtenir même cette majorité des deux tiers sans laquelle la constitution ne saurait être amendée. Dans le sénat, aussi bien que dans la chambre des représentants, on pouvait compter d’une manière certaine sur les trois quarts des voix. Le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif se trouvaient donc en parfaite harmonie, et ce dernier, pour la première fois depuis bien des années, se vit armé d’une autorité suffisante pour entreprendre la révision do la constitution nationale et pour en effacer toute trace de l’institution fatale qui avait
amené sur le pays les fléaux de la guerre civile. Aux émotions, aux inquiétudes, aux agitations qui précédèrent le 8 novembre, succéda presque sans transition im calme absolu. Le triomphe des républicains n’eut rien de bruyant; leur joie ne fut point la joie fébrile qui salue les victoires obtenues sur les champs de bataille : elle fut muette, intérieure, profonde. La minorité elle-même s’inclina respectueusement
Lh DUEL DES PARTIS.
devant l’expression de la volonté populaire, et ne resta pas insensible à la grandeur du spectacle que le peuple américain présentait au monde , lorsqu’au milieu des convulsions de la guerre civile, dans le déchaînement des intérêts hostiles, des passions et des haines, il accomplissait non moins tranquillement qu’aux jours de paix et de prospérité la fonction normale de sa vie constitutionnelle. Les canons mômes s’étaient tus devant Richmond , et les deux armées, pendant la trêve tacite, se livraient aux mômes préoccupations.