J.-J. GRANDVILLE
Afin de rendre hommage au mérite d'un de ses enfants les plus éminents, la ville de Nancy a mis au concours l'Éloge de Grandville , cet artiste si ingénieux, si original, que la mort a frappé naguère, alors que de longs jours encore semblaient lui être promis.
L'intention est louable , et nous l'approuvons complètement; mais nous ne venons pas ici nous mettre sur les rangs pour disputer le prix proposé , d'abord parce que notre cadre est trop restreint pour que nous puissions donner à une telle œuvre toute l'étendue qu'elle comporte, ensuite parce que, de l'éloge au portrait, il y a toujours une distance incommensurable.
Nous ne voulons pas dire de mal de l'éloge , mais nous trouvons que la vérité vaut mieux.
L'écrivain qui fait {'histoire d'un homme célèbre a le droit de tout dire; celui qui fait Y éloge de ce même personnage est fatalement condamné à ne voir les choses que du beau côté : obligé de se tenir sur le ton du lyrisme, la médaille pour
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lui n'a point de revers, et il est bien difficile, sinon impossible, que la vérité se fasse jour à travers les nuages de ses phrases louangeuses.
Que les villes honorent la mémoire de leurs enfants illustres en mettant au concours l'histoire de leur vie , c'est à coup sûr une des plus nobles récompenses qu'elles puissent décerner, puisqu'il en résulte pour l'homme d'élite qui a mérité cette distinction une grande renommée toujours , et l'immortalité quelquefois. Et puis étendre le nombre des admirateurs d'un homme éminent, c'est encourager ceux qui entrent dans la carrière.
Donc la ville de Nancy a fait sagement, et il est fort regrettable que cette méthode n'ait pas été généralement adoptée depuis longtemps; car, s'il en avait été ainsi, l'histoire du plus grand nombre de nos hommes célèbres ne serail pas à faire.
Il est vrai que le programme dit Éloge et non Histoire ; mais nous rendons hommage à l'intention : en pareil cas, la lettre tue et l'esprit vivifie.
Vers 1 821 , à cette époque de doute , d'oscillations et de tâtonnements, un jeune homme à peine âgé de dix-sept ans arriva à Paris : sans fortune, sans appui, sans protection d'aucune sorte , il venait essayer son talent naissant sur cef 'e Vaste scène du monde artistique, si bruyante et si agitée.
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Ce .jeune homme, c'était Jean-Ignace-Isidore Gérard; c'était cet artiste ingénieux, spirituel, caustique, élégant, original, gracieux, qui devait être si populaire quelques années plus tard sous le pseudonyme de J.-J. Grandville, et qui maintenant était perdu dans la foule des médiocrités dont les ateliers des maîtres étaient encombrés.
Fils d'un peintre en miniature, Grandville naquit en 1804, à Nancy, la patrie de Callot. Son enfance fut calme, méditative; ce fut avec une sorte de passion qu'il se livra, bien jeune encore, à l'étude du dessin, sous la direction de son père, et ses progrès furent d'autant plus rapides, que l'esprit d'observation, dont il était doué au plus haut degré, lui faisait examiner les choses sous tous les aspects, et le portait à chercher des points d'affinité entre les objets les plus dissemblables.
Avec de telles dispositions, Grandville n'eût pu que difficilement se résoudre à embrasser la paisible profession de son père; il était dès lors convaincu que le domaine de l'art est infini, et les travaux du miniaturiste n'offraient point d'aliment à l'inspiration dont il ressentait les premières influences. C'était avec transport que ses regards se tournaient vers Paris, objet de toutes ses aspirations de poëte et d'artiste. En vain son père lui rappelait qu'il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe, le jeune homme n'avait plus d'autre rêve, ne faisait plus d'autre vœu que de voir Paris.
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Il fallut bien céder à ce désir si vif, à cette volonté que n'intimidait aucun obstacle : on réunit à grand'peine une centaine d'écus, un trousseau modeste, et, muni de ce léger viatique, le jeune artiste, riche d'espérances et d'illusions, s'élança vers la capitale, où, ainsi que nous l'avons dit, il arriva au commencement de \ 82 1 .
L'intention de Grandville était alors de continuer ses études : il fut successivement admis dans les ateliers de plusieurs maîtres; mais il lui fallut bientôt songer aux moyens de vivre : ses cent écus étaient épuisés, et il n'était encore qu'un des élèves les plus obscurs d'Hippolyte Lecomte. En outre, il n'avait pas tardé à reconnaître l'inutilité de ses efforts pour prendre rang dans une école quelconque; la nature éminemment originale de son talent le poussait vers l'inconnu : il ne pouvait être élève que de lui-même. Il quitta donc le pinceau, abandonna les ateliers; donnant carrière à son imagination , activée , fécondée par cette observation fine, pénétrante, et par cette originalité instinctive, innée, qui seule eût suffi à faire la réputation d'un artiste, il put bientôt, grâce aux perfectionnements, récents en France, de la lithographie, publier ses premiers essais, et l'on vit successivement paraître : les Tribulations de la petite propriété , les Plaisirs de tout âge , la Sibylle des salons. On admira surtout cette expression concise qui , dans un seul trait de physionomie, dans le plus petit détail de cos-
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fume, suffisait au jeune et spirituel dessinateur pour peindre tout un caractère, une manière d'être ou une profession.
Le nom de Grandville devint promptement populaire; sa réputation s'agrandit rapidement par la publication des Métamorphoses du jour, cette suite de dessins d'une si charmante originalité, qui annonce une fécondité inépuisable. Quel spirituel frondeur a jamais peint les vices , les travers, les ridicules, les passions, les mœurs d'une époque avec plus de finesse, de verve, de vérité qu'ils ne le sont dans ces nombreuses compositions, dont les personnages, hommes par le corps, animaux par la physionomie, sont autant de types d'une incontestable perfection?
Un critique sévère, M. Théophile Gautier, a dit de Grandville : « Nature à la fois craintive et audacieuse, hardie dans la pensée, timide dans l'exécution, il a voulu faire parler au crayon le langage de la plume, et il n'a offert que des rébus difficiles à déchiffrer. Grandville a perdu , à ce jeu , beaucoup de talent , d'esprit et de patience. Que de peines il a prises pour culotter convenablement un crocodile, pour cravater un pélican , coiffer une girafe , et faire tenir un archet à un hanneton mélomane ! Car toutes ces extravagances, Grandville ne les entendait pas à la façon des songes drolatiques de Rabelais, des tentations de son compatriote Callot, ou des caprices de Goya; il voulait, dans ce monde de son invention, une clarté prosaïque, une netteté bour-
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geoise : il n'escamotait aucune difficulté. Un dessinateur du Jardin des Plantes n'aurait rien trouvé à redire aux tarses de ses insectes, aux dents de ses quadrupèdes, aux pennes de ses oiseaux. »
Il y a du vrai dans cette appréciation sévère et quelque peu hostile : Grandville tenait surtout à la pureté de la ligne ; aussi était-il grand admirateur de Ingres, il admirait presque en fanatique le trait arrêté et caractéristique de Daumier, et l'inimitable talent de Gavarni n'était apprécié par lui que médiocrement, parce qu'il n'admettait pas que l'on pût faire quelque chose de supportable d'un premier jet. Aussi ses ouvrages n'étaient-ils jamais terminés à son gré : il en jetait d'abord les premiers traits sur quelque chiffon de papier, comme une esquisse éphémère; puis il s'éprenait de ces premières formes, et les retouchait sans cesse et avec amour. Il n'est aucun de ses dessins , même en apparence les plus frivoles et les plus rapidement improvisés, qu'il n'ait médité et travaillé avec la volonté tenace d'atteindre toute la perfection que le sujet comportait, et plus d'une fois il fallut avoir recours à quelque subterfuge pour les faire sortir de ses mains. Il avait le sentiment du beau, qu'il définissait ainsi : l'harmonie de la forme et de la couleur, ce qui n'empêchait pas que, par une inconséquence bizarre, il fût toujours prêt à sacrifier la couleur à la ligne.
Il est vrai, comme l'a dit M. Théophile Gautier, que
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Grandville a voulu faire parler au crayon le langage de la plume. Qu'il ait dépensé à ce jeu beaucoup de talent, d'esprit et de patience, cela est incontestable; mais il n'y a rien perdu, et les gens de goût y ont gagné des compositions d'une pureté de dessin irréprochable. Et ne dites pas qu'il n'a offert que des rébus difficiles à déchiffrer, car la popularité seule de l'artiste donne à cette assertion le plus vigoureux et le plus irréfutable démenti. Bien loin d'être des rébus difficiles à déchiffrer, les Métamorphoses du jour semblent avoir résolu le problème de la langue universelle. Il n'est personne qui ne lise couramment, à la première vue, dans ce livre si ingénieux et si plaisant; et dans ce genre, Grandville, qui n'avait pas eu de modèles, n'a pas encore trouvé de rivaux.
Grandville était donc un artiste hors ligne; c'était un maître, le maître du genre qu'il avait créé. Il fut dès lors recherché par les directeurs de journaux illustrés, et il concourut puissamment au succès de la Caricature, du Charivari et de plusieurs autres journaux du même genre. Ses dessins se répandirent dans le monde entier, et se vendirent à des prix presque fabuleux. C'est que toujours il demeurait unique; c'était toujours, et à un degré de plus en plus élevé, cette critique incisive, cette causticité de bon goût, ce trait sarcastique, imprévu, et jaillissant tout à coup de ce crayon spirituel et inimitable.
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Les éditeurs de beaux livres vinrent à leur tour demander des illustrations à cet habile métamorphoseur. Une sympathie naturelle, a dit uq de ses biographes, une sorte d'analogie dans la direction de l'esprit, le rapprochaient de La Fontaine. Les nombreux dessins qu'il a faits pour interpréter les fables de ce grand poëte semblent devoir être impérissables comme elles. Il a de même illustré Florian , les chansons de Béranger, les célèbres romans de Swift et de DeFoe, Gulliver et Robinson, et l'un des romans modernes les plus remarquables, Jérôme Paturot. Enfin stimulé, tourmenté par son infatigable imagination , et désolé de ne pouvoir trouver sous la plume le trait qui jaillissait si facilement de son crayon , il en vint à composer des livres en estampes, entre autres les Scènes de la vie privée des Animaux, les Cent Proverbes, les Petites Misères de la vie, Un Autre Monde, et plus tard les Fleurs animées, cette œuvre empreinte d'une poésie à la fois si douce, si gracieuse et si élevée. C'est bien certainement lui qui est l'auteur de ces livres : le texte, quelque mérite qu'il ait quelquefois, n'y est évidemment qu'un accessoire. Grand ville, ici, n'a pas interprété la pensée de l'écrivain; c'est ce dernier, au contraire, qui a dû tenter de s'identifier à l'artiste, afin de reproduire la pensée si délicieusement formulée par son crayon. Les Fleurs animées sont la pensée de Grandville; elles furent son œuvre de prédilection, œuvre à l'exécution de laquelle il mit tout ce qu'il y avait en lui d'originalité poétique et gracieuse,
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de finesse d'esprit et d'observation, et de cette perspicacité prodigieuse qui lui faisait entrevoir des affinités jusqu'alors ignorées de tous et découvrir des mondes nouveaux. Il avait quarante-deux ans lorsqu'il mit la dernière main à ce charmant ouvrage; il était à l'apogée de son talent, et sa réputation semblait n'avoir plus à s'étendre ; elle s'agrandit pourtant par cette publication, rien n'étant fini sur cette terre, ainsi que le disait lui-même cet homme d'élite qui avait au plus haut degré le sentiment de la perfectibilité indéfinie.
Grandville avait à peine terminé cette flore humaine qui témoigne de son génie créateur, que déjà il songeait à d'autres merveilles. « Voici trop longtemps que je me tiens les yeux baissés vers la terre, disait-il à sa femme, je veux maintenant les lever au ciel. »
Et ce jour-là même il commençait à esquisser les Etoiles animées, dernière production de cette imagination incandescente qui ne connaissait point le repos.
Cependant, au milieu de tous ses travaux, Grandville se sentait parfois saisi d'un irrésistible désir de revenir à la peinture. On possède de lui des miniatures et des essais à l'huile remarquables. Mais la médiocrité de sa fortune, les devoirs de la famille, la verve elle-même lui interdisaient l'application longue et patiente qu'il aurait voulu donner à
l'exécution d'un tableau. Il restait attaché, du reste, à l'art
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élevé par la science, la pureté, la correction scrupuleuse du dessin , autant que par la conscience et l'habileté réfléchie de ses compositions.
« Ce n'est pas à la première vue et d'une seule fois , a dit un juste appréciateur du talent de Grand ville, qu'en feuilletant ses œuvres on peut saisir et comprendre tout ce que cette intelligence laborieuse savait rassembler, en un cadre étroit, d'intentions fines et spirituelles se rapportant toutes à une unité rigoureuse, toutes à la pensée principale, pour l'animer, l'éclairer et la développer jusque dans ses nuances les plus délicates et les plus subtiles. Condenser le plus possible d'observation et de critique de la vie contemporaine dans le moindre espace, exprimer beaucoup avec un trèspetit nombre de lignes, telle était son étude assidue, sa règle, on peut dire son ambition. Ce n'est rien exagérer que de le considérer comme un des artistes les plus concis et les plus expressifs de notre temps.
» Dès ses commencements , il avait donné plaisamment des preuves remarquables de cette rare aptitude à découvrir, à fixer les signes essentiellement caractéristiques des individualités, des passions, des habitudes, dans plusieurs suites de croquis intitulés les Cannes, les Parapluies, les Cols, les Pipes, les Chapeaux, les Bornons. Plus tard, parvenu à plus de maturité, et, si l'on veut, à plus de distinction dans son art, il s'appliquait sérieusement à personnifier toute vertu,
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tout vice, tout sentiment, toute pensée morale dans les plus petits êtres de la création, dans des insectes, dans des fleurs et dans les formes mêmes des corps inanimés. On trouve sous ce rapport d'incroyables efforts de cette pénétration extrême, singulière, presque mystique dans V Autre Monde et dans les Fleurs animées. Cherchant, creusant toujours, comme un mineur intellectuel, il ne tendait à rien moins, de toutes les forces de sa pensée , qu'à faire jaillir la vie de toute chose, à tirer de toute surface l'intelligence cachée qui meut la matière, à animer, à humaniser, pour ainsi dire, tous les objets de la création et de l'univers visible.
» Ses amis s'étaient inquiétés plus d'une fois de cette direction de son esprit ; plus d'une fois ils l'ont retenu sur cette pente où l'attirait une curiosité invincible : ils redoutaient pour sa réputation, pour son bonheur, cet entraînement , cette tension trop abstraite de la pensée. On se concertait pour le ramener à des compositions plus positives , plus près de la réalité des mœurs actuelles , plus accessibles à l'intelligence de tous. Il y avait des jours où il se rendait gaiement à ces avis. Il caressait le désir d'illustrer complètement Molière, le génie qu'il aimait le plus après celui de La Fontaine. 11 avait ébauché une série d'études très-curieuses, très- dramatiques sur les physionomies humaines pendant la nuit et le sommeil : les mystères de certaines existences, les secrètes antipathies des époux, les angoisses,
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les révoltes, les nullités soigneusement dissimulées pendant le jour, sont révélés tour à tour énergiquement ou comiquement dans l'expression presque insensible de ces figures qui reposent sur l'oreiller. Il avait encore entrepris une sorte de métamorphose, ou, si l'on peut s'exprimer ainsi, de renversement des professions; entre autres scènes charmantes de cette série, nous nous rappelons un jeune médecin amoureux , assis près d'une belle convalescente , laquelle, pâle , émue, demi-souriante, découvre dans ses yeux tout à coup le mal qui le consume, et semble lui dire : « C'est vous, maintenant, qui êtes le malade; et le médecin, ce sera moi. »
» Combien d'autres projets naissaient chaque jour dans cet esprit ingénieux! « On ne me connaît pas encore, disaitil dans les rares moments où son enthousiasme l'emportait sur les scrupules et les défiances ordinaires de sa modestie ; que je vive, et Ton verra! »
Quel mal subit a donc anéanti de si légitimes espérances? — Un mal terrible, qui frappe au cœur les hommes les plus heureusement doués. Ce mal, c'est le chagrin. La cause de cette douleur poignante que Grandville ne put vaincre, la voici : au mois de janvier IH47, une maladie rapide comme la foudre lui avait enlevé en quelques heures un fils de quatre ans qu'il adorait, seul enfant qui lui fut resté de son premier mariage. En 1842, il avait perdu sa première
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femme, la compagne des années les plus difficiles de sa vie. Peu auparavant, ses deux premiers enfants étaient morts tous deux à l'âge de quatre ans, comme le troisième et comme lui subitement.
Ces coups affreux, frappés à intervalles rapprochés avec une persévérance si fatale et avec des rapports si étranges, avaient ébranlé le courage de l'artiste, et pour ainsi dire effrayé sa raison. La tendresse, le dévouement de sa seconde femme, l'amour d'un enfant né de ce nouveau mariage , n'ont pas eu la puissance de le sauver d'un désespoir silencieux qui chaque jour creusait un abime plus profond dans son cœur. Si ces grandes infortunes, près desquelles les autres sont si peu de chose, ont pour effet de troubler chez tous les hommes les sources de la vie, elles sont surtout mortelles pour ceux qui, comme Grandville, étrangers aux agitations et aux plaisirs du monde, sans aucune activité extérieure, voués à un travail sédentaire, enfermés dans le silence de l'atelier, ne peuvent et ne veulent demander de distractions, d'encouragements, d'éléments de bonheur qu'aux affections et aux espérances de la vie domestique.
Au commencement de mars 1 847, Grandville fut atteint d'une esquinancie qui semblait être sans gravité. Les médecins n'avaient aucune inquiétude, et ils ne doutaient pas que le mal ne cédât promptement à leurs soins. Mais lui ne s'y
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trompait point, et, faisant allusion aux dessins dont il s'occupait alors, il disait en souriant tristement à un de ses amis : « Croyez-moi , mon cher Guiaud , je le sens , bientôt je pourrai étudier de plus près mes étoiles. »
Ce pressentiment, que rien ne semblait alors ni justifier ni expliquer, avait toute la force d'une conviction. En vain on lui opposait, avec l'accent de la sincérité, avec la confiance la plus absolue, qu'il n'était atteint d'aucun mal physique sérieux. Il voyait venir la mort; il l'annonçait, il l'affirmait d'une voix ferme et résolue à l'incrédulité de ses amis et à celle des médecins. Il ne se montra ni faible ni inquiet à l'approche de cette heure suprême, qu'il désirait peut-être. Toute sa vie il avait aimé et recherché les entretiens sérieux. Pendant ses derniers jours , il interrogea plusieurs fois ses amis sur leurs espérances, sur leur foi. Il embrassait avec ardeur les solutions les plus nobles, les plus consolantes de la philosophie. Ceux qui n'ont pu l'apprécier que par ses œuvres ne sauront jamais tout ce qu'il y avait dans cette intelligence distinguée, dans ce cœur excellent, de fortes réflexions, de dignes et hautes pensées, d'ardentes aspirations vers la vérité.
Cependant aucune aggravation ne se manifestait dans son état physique, lorsque tout à coup apparurent les symptômes d'une affection mentale qui fit naître les plus vives inquiétudes; le mal fit des progrès rapides que rien ne put arrêter,
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et le délire, d'abord doux et triste, prit bientôt un caractère tel , qu'il fallut enlever le malade à sa famille pour le transporter à la maison de santé de Vanves, où, après une agonie terrible, qui dura trois jours et trois nuits, l'infortuné rendit le dernier soupir, le 17 mars 1847.
Ses dépouilles mortelles furent , ainsi qu'il en avait témoigné le désir, déposées à Saint-Mandé, près les cercueils de sa première femme et de ses trois enfants.
C'est une tâche douloureuse que le récit de la mort prématurée de cet artiste éminent , si heureusement doué des qualités les plus précieuses; l'àme s'attriste, le cœur se serre à la seule pensée du mal auquel il a succombé, alors que l'avenir semblait lui promettre encore tant de jours heureux, tant de succès brillants et de nobles jouissances.
M. Théophile Gautier, dans l'article nécrologique dont nous avons cité un fragment, prétend que, longtemps avant sa mort, Grandville avait dit son dernier mol. Que n'a-t-il vu, comme nous, les cartons de cet ingénieux auteur, d'où débordent les croquis, les ébauches de toutes sortes! Il y a certainement là plus d'inspirations à mettre en lumière qu'il n'en faudrait pour occuper la vie entière de plusieurs artistes, et assez de dessins avancés ou terminés pour que tous les cabinets célèbres d'amateurs puissent prétendre à en posséder quelques-uns. Bien loin d'avoir dit son dernier
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mot et d'être sur le point de décroître, tout semble prouver que son prodigieux talent devait grandir encore, et LES ÉTOILES, dernière féerie tombée de son crayon presque sur le bord de la tombe, et à laquelle nous attachons cetle notice bien incomplète, resteront pour témoigner que, au moment suprême, la brillante imagination qui les enfanta n'avait rien perdu de son éclat et de sa puissance.
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