VIVRE AUX ÉTOILE S
Il y a eu, dans l'antiquité, une secte charmante, la secte des Péripatéticiens, v rais philosophes qui dormaient le jour et veillaient la nuit : ils avaient sur le soleil une idée fixe ; ils le regardaient comme un astre ennuyeux , égoïste et espion ; un astre qui se mêlait des affaires de tout le monde, mettait ses rayons partout, rendait les villes bruyantes, les campagnes inhabitables, les promenades désertes, et obligeait les hommes à s'occuper continuellement de lui. On
accusait en outre le soleil d'être le père de toutes les maladies, de tous les fléaux , de tous les insectes, de toutes les folies humaines ; ses prétendus bienfaits n'étaient que des pièges.
Ceux qui se fiaient à lui et aspiraient sa chaleur gagnaient une pleurésie, tombaient sous i apoplexie foudroyante ou perdaient la raison.
Les Péripatéticiens se brouillèrent donc avec le soleil, et l'exilèrent à perpétuité de leur horizon grec. Ils ne sortaient de chez eux qu'au lever des premières étoiles, et se réunissaient sur les rochers des promontoires , sur les môles i<} leurs ports, sur le sable argenté de leurs rivages; ils s'en tretenaient de la nature des choses, des fonctions de I àme de la destinée des hommes, des mystères de la création. Pendant que les rhéteurs et les sages chauffaient leurs disputes, en plein midi, au Portique, au Lycée ou à l'ombre ardente des platanes d'Académus , les Péripatéticiens savouraient l'élixir des pavots de Morphée, dans des alcôves ténébreuses comme les grottes cimmériennes, où se cache le palais du Sommeil. Ils ne confiaient qu'aux étoiles les secrets de leur philosophie et les mystérieuses confidences de leurs entretiens.
Cette noble secte a disparu ; à peine en retrouve-t-on encore quelques débris dans les parcs et les rues de Londres, au milieu des nuits de l'été,
LES ÉTOIU-S. 3
Grâce ô la tolérance de la police anglaise, de? ombres péripatéticiennes errent sons les arbres de Saint-James, sur les dalles extérieures de l'abbaye voisine, auiour de la slatue équestre de Leicesler et le long des trottoirs des pouls. Le gaz, les étoiles, la liberté protègent ces promenades nocturnes et conseillent des entreliens silencieux qui ne peuvent réveiller en sursaut les citoyens amis du sommeil.
Chez nous, à Paris, les règlements de police s'opposent à toute manifestation péripatéticienne.
Les Parisiens sont obligés par les lois de préférer le soleil au> étoiles, le jour à la nuit. M. Arago seul a le droit de veiller sur le sommet de l'Observatoire, et de se promener à la clarté de la Grande-Ourse et d'Oiion.
Minuit sonné, le préfet nous condamne tous au sommeil et à la réclusion domestique ; il est défendu aux citoyens d'étudier l'astronomie et la philosophie chaldéenne sur la ligne des boulevards. On mulcte d'une forte amende le théâtre ou le café qui ne ferme pas ses portes au douzième coup de minuit.
C'est le couvre-feu du moyen âge retardé de trois heures depuis 89 , mais c'est toujours le couvre-feu.
Au lieu de frapper d'une amende ou de conduire au corps de garde voisin ceux qui aiment mieux les étoiles que
i LES ÉTOILES.
le soleil, une police bien avisée d vrait au contiaire donner aux citoyens noctambules, aux philosophes phallènes, aux péripatéticiens de la République française une large prime d'encouragement.
Ces amis de la nuit veilleraient à la sûreté des rues, à la libre circulation des bourgeois attardés , aux escalades des balcons, aux premières étincelles d'un incendie, enfin à tous les accidents imprévus que les ténèbres, la solitude et l'absence des surveillants peuvent faire naître, dans cette capitale, où la parcimonie de la municipalité s'obstine à ne pas créer des policemen nocturnes à l'exemple de nos voisins.
Quelques traces de la secte péripatéticienne se trouvent pourtant encore sur les terrasses de nos résidences d'été.
Le château du comte de Saverny, si gracieusement bâti sur les hauteurs de Ville-d'Avray , rassemble dans la belle saison quelques chauds partisans des étoiles et de la fraîcheur.
Là, il est convenu que le jour commence à neuf heures du soir, et dure toute la nuit.
C'est une importation italienne, dont on est redevable à des artistes ultramontains qui propagent la mode de la sieste, et chantent avec les grillons, pour se taire avant l'alouette.
La société du comte de Saverny est passée, hommes et femmes, à l'état péripatéticien.
Elle trouve qu'un seul soleil est insullisant pour récréer la vue, et trop chaud pour la rafraîchir : elle aime mieux compter par millions les soleils tranquilles de la nuit et les étoiles doubles que Humboldt a découvertes, et qui ne sont autre chose que deux soleils jumeaux cloués cote à côte sur le même pan du ciel.
Aux heures de réunion, une rosée lumineuse s'épanche du firmament, et donne à l'immense paysage de Ville-d'Avray une teinte qu'aucun pinceau n'a jamais reproduite, parce qu'aucune palette n'inventera jamais les couleurs et les nuances de la nuit. Il n'y a que l'éclat bourgeois du jour qui se laisse saisir par le premier broyeur de rouge et de vert.
Dieu seul peut ajouter à son musée éternel ce tableau divin dont le ciel est un lambris d'étoiles, dont la terre est une masse confuse de forêts sombres, de plaines infinies, de collines douces, de hautes cimes d'arbres, de villas recueillies, d'étangs couronnés de peupliers.
Le 24 juin 1 847, comme le jour commençait à se faire au château de Saverny, c'est-à-dire à neuf heures du soir, toute la société, assise en cercle, admirait la voie lactée qui se déployait sur le firmament comme un arc-en-ciel d'opale. — Les croyances des peuples sont sujettes à de grandes variations, dit M. de Saverny; on disait aux hommes, il y
a deux n.ille ans : voyez-vous au ciel cette zone blanche et brumeuse?
C'est une goutte de lait de la déesse Junon.
— Et les hommes le croyaient, dit l'amiral H***, qui venait faire son quart sur la terrasse du château.
— Les hommes trouvaient alors cette explication fort raisonnable.
Le jeune monde ava't une imagination d'enfant, poursuivit M. de Saverny ; il ne croyait qu'au merveilleux, et il ne savait pas , ce monde étourdi , que la réalité , cette fois , était plus merveilleuse que la fable.
— Cela me remet en souvenir, dit l'amiral, une curieuse séance astronomique, à laquelle j'ai assisté, en IS27, à l'observatoire de la ville du Cap.
— Le meilleur observatoire de l'univers, dit un jeune savant de la société, M. Octave de Nizier.
— Le meilleur, sans contredit, continua l'amiral : par sa position au cap de Bonne-Espérance, d'abord , et ensuite par la puissance de ses instruments astronomiques.
C'est là que j'ai observé la voie lactée , la goutte de lait de Junon, à laide du télescope d lïerschell.
On peut aligner après le chiffre \ autant de zéros que la plume peut en arrondir, et on ne donnera pas le total additionnel des étoiles amoncelées sur cette zone brumeuse du ciel. Il y a une chose qui épuise l'arithmétique, c'est l'infini.
— Cela fait peur comme un grand danger, dit madame Geneviève de Simian , avec un mouvement convulsif ; on frissonne en regardant cette goutte de lait, qui est une collection infinie de soleils.
— Infinie, poursuivit l'amiral; car avec le télescope d llerschell , on découvre, dans des profondeurs obscures, d'autres voies lactées, qui, à coup sûr, ne sont pas les dernières.
Dieu n'a jamais écrit le mot fin au dernier chapitre de son ouvrage.
Après les étoiles, viennent d'autres étoiles; impossible d'admettre qu'il y ait un coin dans l'espace où l'oeil n'en rencontrerait plus, si nous pouvions voyager un milliard d'années sur un chemin de fer aérien.
Toujours des soleils, toujours des mondes, toujours des rayons. Cette voie lactée est la signature de l'infini.
— Voilà des mots qui brisent la raison! dit Octave de Nizier.
■ — Nous ne sommes pas assez forts pour porter ce fardeau de l'infini sur notre tète! dit l'amiral. .
— Quant à moi , dit M. de Saverny , j'ai fermé le livre de Cosmos de M. de Humboldt, de peur de devenir fou.
— Voici un livre qu'il est impossible de fermer, dit madame de Simian en montrant le ciel.
— Oui , poursuivit l'amiral, mais nous devons nous con^ tenter d'effleurer la première page de ce livre, et de nous arrêter à la préface pour ménager notre raison. Depuis notre enfance, nous sommes familiarisés avec tous ces petits astres que nous regardons comme des voisins, et qui ne nous effrayent pas trop.
Ce sont d'anciennes connaissances , que nous saluons tous les soirs, et qui semblent nous rendre notre salut dans une traînée phosphorescente de rayons.
Les planètes, surtout, ont une physionomie douce qui nous attache sans ébranler notre cerveau ; elles sont nos sœurs; elles suivent le même chemin que nous suivons, et nous les regardons amicalement, comme les passagers d'un vaisseau suivent d'un œil sympathique les navires de leur pavillon qui voguent sur l'Océan vers le même port.
Voilà une planète, par exemple, qui est très-populaire sur notre globe : la planèle de Vénus ; elle fait les plus
louables efforts pour remplacer la lune, et nous éclairer, dans les nuits ténébreuses; elle a tout l'éclat d'une grande étoile fixe, aussi l'a-t-on nommée Y étoile du Berger.
Tous les regards se portèrent sur cette planète, qui, dans la merveilleuse nuit du 24 juin, est plus radieuse que de coutume, par la grâce de saint Jean, disent les pâtres du Midi.
— Sait-on pourquoi cette planète a lo privilège d'être plus brillante qu'une autre? demanda madame de Simian.
— Madame, dit Octave de Nizier, Fontenelle a déjà répondu à votre question : la planète de Vénus nous paraît belle de loin, parce qu'elle est fort laide de près.
■ — Et qui l'a vue de près? poursuivit la jeune femme.
— Personne, à coup sur, madame, excepté pourtant la physique.
Or, il est démontré en physique, nous dit toujours Fontenelle, que la lumière est composée de globules ignés qui rebondissent sur les aspérités solides, et se perdent dans les surfaces molles ou liquides.
Vénus doit donc son éblouissant éclat à la matière dont
elle est formée ; c'est un énorme faisceau de montagnes arides
-io les Etoiles.
et nues qui reflète»! la lumière, du soleil avec une vigueui de granit. Voilà ce qui est aussi incontestable que si nous l'eussions vu de prés comme le clocher du village voisin.
- — Eh bien! dit madame de Simian, je suis désolée de cette explication, quoiqu'elle me paraisse juste, et je retire mes sympathies à Vénus.
Voilà encore un joli tour que nie joue la science.
Elle nous ôte nos illusions les plus chères. Sommes-nous en extase devant une garniture de diamants, la science nous dit que ces diamants ne font que de vilains charbons déguisés ; admirons-nous l'étoile de Vénus, la science nous dit d'abord que ce n'est pas une étoile ; elle destitue Vénus ; elle en fait une planète, et de chute en chute, cette déesse de la nuit n'est plus à la fin qu'une grosse pierre grise qui n'a pas une seule branche de myrte pour s'abriter du soleil.
Décidément, je vais porter mes hommages à la planète de M. Leverrier.
— Oh! celle-là, madame, a un avantage considérable sur ses sœurs : elle se cache, elle ne se montre jamais; on la devine; c'est la violette du système planétaire.
Si les bergers n'avaient que des étoiles comme celle-là , ils n'y verraient pas clair à minuit.
— Vous qui avez l'honneur d'être savant, demanda la jeune femme, vous devez savoir l'origine de celte dénomination : V étoile du Berger ?
— Madame, en ma qualité de savant, j'ignore à peu près tout. La science ne sert qu'à vous taire hasarder des conjectures plus ou moins heureuses.
Ainsi, dans le cas présent, voici ce que je puis hasarder, en guise de réponse à votre gracieuse curiosité.
Vous savez, madame, que les premiers astronomes furent des bergers chaldéens. Cela se conçoit.
Les peuples pasteurs ont été en perpétuelle communication avec les astres de la nuit. Les étoiles étaient les meubles de leurs maisons.
Quand la science de l'astronomie passa des campagnes aux villes, les bergers s'en occupèrent beaucoup moins. Toutefois, il leur était impossible de détacher leurs regards du ciel , pendant les longues veilles de leur métier nocturne. Ce qui n'était plus pour eux une étude devint un spectacle, une distraction.
A quoi peuvent s'intéresser des pasteurs assis en rase campagne, lorsque les loups leur donnent des loisirs? Il faut bien regarder en haut, quand à ses pieds on ne voit rien.
Le berger, isolé «nu centre de son pâturage, visite donc le ciel, et cherche dans cetle voûte immense une étoile de prédilection, un point radieux entre tous, avec lequel il puisse échanger des regards.
Il ne voit d'abord que des rayons confus, des astres qui semblent s'évanouir dès qu'on les fixe, des nébulosités lumineuses, un ensemble éblouissant, mais rien dans ce magnifique chaos qui attire spécialement les yeux , et les ramènera quand ils s'en écarteront.
Tout à coup, à l'horizon, l'étoile de Vénus se lève et fait pâlir les constellations voisines. Dès ce moment , elle absorbe l'attention, comme une belle duchesse qui entrerait dans un bal de villageoises.
Jl n'y a plus que Vénus au firmament divin.
Elle éclipse les mille et vingt-deux étoiles que les antiques astronomes ont comptées du haut du mont Ararat.
Vénus devient le soleil de la nuit.
Les troupeaux réjouis courent aux fontaines ; les béliers bondissent, les chèvres se suspi ndent aux pointes des rocs; les loups ravisseurs s'éloignent comme des bandits surpris par l'aurore.
Qui opère ces prodiges nocturnes? L'étoile du Berger..
— Voilà, dit madame de Simian, une explication qui peut bien être adoptée, en attendant une meilleure
— Voici la meilleure attendue, poursuivit le jeune savant Octave; toutefois, je vous ferai observer que mes deux explications, la bonne et la meilleure, n'en forment qu'une seule au fond.
— Nous allons voir, dit la société en chœur.
— Il y avait autrefois, continua Octave, un jeune berger nommé Adonis qui cherchait une amante parmi les étoiles dans les loisirs nocturnes que lui laissait son troupeau, dont la garde était confiée au dieu Pan
— C'est l'histoire fabuleuse des amours de Vénus et d'Adonis que vous allez nous conter, interrompit madame de Simian.
— Vous l'avez deviné, madame....
— Nous l'avons apprise au couvent, monsieur Octave, et nous n'avons pas encore eu le temps de l'oublier.
— Alors, madame, poursuivit Octave, vous me permettrez de. vous conter une autre histoire, qui n'est pas fabuleuse, qui n'a rien de commun avec le berger Adonis et' Vénus, et qui pourtant est intitulée PÉtoile du Berger.
— A la bonne heure! dit la société, en rétrécissant le cercle autour du jeune conteur.
— Ceci, madame, dit Octave, sera la troisième explication de l'origine de l'étoile du Berger.
Octave regarda pieusement la planète de Vénus, comme pour lui demander le rayon inspirateur, et il conta ce qui suit.
Sur les bords de TArno, entre Ponto-d'Era et Empoli, deux charmants villages, on rencontre un couvent de Franciscains, qui s'ombrage d'un bois d'aliziers, et derrière ce couvent, sur une hauteur, une villa délicieuse, nommée la villa Âmorosa. C'est là que le poëte Dante, irrité contre les guerres civiles des Florentins et des Pisans, leur adressa un magnifique discours, et ramena ces deux peuples à des sentiments de paix et d'union.
Le comte Ferretti , le maître de villa Amorosa, avait une fille qui avait perdu son nom de baptême, dans son surnom de Carina que sa mère lui avait donné. Carina était la plus belle fleur de cette corbeille embaumée qu'on nomme Florence; elle avait tout ce qu'il y a de mieux au monde : seize ans, la grâce, la beauté, l'esprit. Son père gardait ce trésor
avec des yeuK d'avare, et ne permettait pas qu'aucun souffle mondain le ternît.
Ce pauvre père avait d'ailleurs de trop bonnes raisons pour agir ainsi- La jeune Carina descendait d'une famille qui était frappée d'un étrange malheur héréditaire.
Depuis deux siècles , toutes les femmes de cette famille mouraient la première année de leur mariage , et la comtesse Ferretti avait été la dernière victime de cette mystérieuse fatalité.
Le comte Ferretti avait donc décidé en lui-même que sa fille ne prendrait jamais un mari; et, lorsque sa faiblesse de père semblait vouloir ébranler cette résolution, il allait reprendre toute son énergie devant les archives de marbre funèbre du Campo-Santo , de Santa-Maria-Novella , où la mort garde soigneusement les dates et les noms, pour les montrer à la vie , qui parfois les a oubliés.
Le 24 juin 1692, la ville de Pise était en fête, selon son vieil usage, en l'honneur de saint Jean. Toute la noblesse toscane s'y montrait avec ses bannières, ses écus armoriés, ses clients , ses pages. On dansait au palais de Philippe Strozzi, dont les jardins s'ouvrent sur la rive droite de l'Arno.
Le comte Ferretti avait amené sa fille chez Strozzi , et
tout étourdi par le tumulte de la fcte, il s'était relâché de sa surveillance habituelle, comme un avare égare une fois dans sa vie la clef de son coffre-fort.
La belle Carina, exaltée jusqu'au délire, comme toute jeune fille qui fait son entrée dans le monde des plaisirs, dansait, avec le jeune Memmo d'Arrigi, sur la pelouse qui s'étendait jusqu'à l'Arno.
Le bal, chassé des galeries où la chaleur était étouffante, venait de s'établir en plein air à la lueur des constellations de la plus courte et de la plus radieuse des nuits.
Memmo d'Arrigi était un artiste du plus haut mérite ; architecte, peintre, statuaire, il s'exerçait dans tous les genres, et promettait un successeur à Buonarotti. Le pape Innocent XII , voulant inaugurer son règne par quelques grandes œuvres d'art, avait envoyé à Florence Memmo d'Arrigi, avec la mission de prendre un dessin détaillé du merveilleux campanile de Giotto pour faire élever une copie exacte de ce monument, à Rome, entre Saint-Jean-de-Latran et Sainte-Marie-Majeure. Memmo s'occupait donc de ce travail; mais comme tous les artistes de son âge, il aimait à remplacer l'étude par le plaisir lorsque l'occasion se présentait.
Il avait tout ce qu'il faut pour séduire à première vue;
son visage ressemblait à un beau modè'e de Van-Dyck; sa taille souple portait avec une gracieuse aisance le pourpoint de soie noire ; ses cheveux noirs , taillés à la manière des premiers peintres florentins, laissaient à découvert un front superbe, où rayonnait le génie des beaux-arts.
Cette nuit conseillait toutes les hardiesses de la parole; Pise retentissait d'hymnes de fête; les rives de l'Arno s'illuminaient de flammes folles ; les barques passaient avec les mélodies des sérénades ; le pont de marbre tressaillait sous un immense concert d'instruments et de voix. La sagesse ne trouvait aucun asile pour s'y réfugier jusqu'à l'aurore.
Carina écoutait pour la première fois des paroles de tendresse, modulées par un beau jeune homme, dans celte langue italienne qui a été inventée pour la musique, la poésie et l'amour, cette trinité de la terre qui ne forme qu'une seule passion.
La jeune fille inclinait son oreille vers les lèvres harmonieuses de son danseur, et ses yeux levés au ciel regardaient fixement l'étoile de Vénus, le plus beau flambeau de cette fête de nuit. Il y avait, dans cette double volupté des oreilles et des yeux, une alliance si infime, que désormais l'une ne pouvait plus se séparer de l'autre dans le souvenir de Carina.
Un seul instant le regard de la jeune fille se détacha de
l'étoile et tomba sur les groupes du jardin de Strozzi. Ce coup d'œil suffit pour distinguer le comte Ferretti, qui cherchait sa fille, sans doute, car tous ses mouvements avaient une singulière agitation.
Au même moment, Memino achevait son œuvre de séduction avec ses paroles : — Vous n'avez qu'une rivale de beauté dans cette bienheureuse nuit, et cette rivale n'appartient pas à la terre; elle ne brille qu'au firmament : c'est l'étoile que vous avez honorée de vos regards.
L'arrivée du comte Ferretti ferma la bouche de Memmo.
Le père examina brusquement de la tête aux pieds le jeune artiste, et le jugea dangereux comme le démon tentateur : il prit la main de sa fille sans prononcer une parole, traversa le jardin , les galeries , le vestibule, et , oubliant de dire adieu à Strozzi , il rentra dans son palais de la place des Chevaliers. Là , il fit venir auprès de lui la bonne Gesualda, nourrice de sa fille, et lui dit d'un ton mystérieux :
— Conduisez Carina tout de suite à sa chambre haute ; récitez avec elle la prière à sainte Marie-des-Fleurs, la patronne du Dôme de Florence, et ne la quittez que lorsqu'elle s'endormira.
- — Bonne mère! — dit Gesualda en joignant ses mains,
— est-il arrivé quelque malheur à ma gentille maîtresse?
— Oui et non , — dit le comte d'un air mystérieux qui fit ouvrir des yeux démesurés à la nourrice.
Et s'adressant ensuite à sa fille , qui , par contenance, décousait les dentelles de ses manchettes et de son corsage dans un coin de la salle :
— Carina , dit-il, vous avez entendu les bruits du monde pour la première et la dernière fois. J'ai fait un vœu pour vous à Notre-Dame de Sati-Miniato , vous le savez. Les pompes et les œuvres du monde vous sont interdites; vous avez prononcé un serment au berceau , par ma bouche, vous le tiendrez. Ce soir , à cause de la luminara du grand saint Jean, j'ai voulu vous donner un peu de liberté. Faites que ma bienveillance paternelle n'ait pas lieu de se repentir. Retirez-vous, mon enfant, et soyez avec la paix de Dieu.
La jeune fille s'inclina respectueusement, baisa la main de son père , et suivit sa nourrice avec un air de touchante résignation.
Memmo d'Arrigi n'avait vu qu'un instant sa danseuse, mais il y a des instants qui résument des siècle»; la blessure avait pénétré au fond du cœur : c était la mort ou la vie.
Carina était, aux yeux de l'artiste , plus belle que la première madone , exposée à la chapelle des Rucellaï; plus
belle que cette vierge de Lucca-Robbia , qui a inspiré Raphaël; plus belle qu'un ange de Fiesole. Il était impossible de l'oublier, car on retrouvait ce type divin dans les saints musées de tous les cloîtres, de toutes les églises, de tous les cimetières toscans. Chaque peintre de l'école primitive avait deviné la beauté de Carina, ou l'avait copiée dans une vision du troisième ciel. Le jeune artiste, en voyant partir le comte Ferrelti et sa fille, éprouva un affreux serrement de cœur; la vie lui échappait, et, pour la ressaisir, il suivit dans l'ombre la robe blanche de Carina, et, ménageant ses pas avec prudence, il arriva, sans être aperçu, sur la place des Chevaliers, au moment où la porte du palais Ferretti s'ouvrait pour se refermer tout de suite. L'ange avait disparu.
L'espoir restait.
Memmo connaissait la demeure de Carina.
Cette place des Chevaliers offre , dans son enceinte circulaire, une réunion imposante de palais dont l'architecture annonce l'opulence et la haute noblesse des maîtres. La jeune fille était donc de naissance illustre, mais il n'y avait pas lieu de se décourager. Le talent marchait l'égal de la noblesse à cette époque, et Memmo, protégé par le pape Innocent XII, Memmo, ambassadeur des arts à Florence, se croyait aussi noble que les Strozzi , dont les armes sont ornées de trois croissants d'or.
C'est ainsi que raisonnait l'artiste., en se promenant au clair des étoiles sur la place des Chevaliers. Il ne se doutait pas qu'un œil scrutateur se fixait sur lui.
Le comte, qui, en sa qualité de Florentin et de lecteur de Boccace, connaissait toutes les ruses de la stratégie amoureuse, ne s'était pas endormi sur l'oreiller de l'imprudence; il veillait derrière une persienne de son balcon, et il reconnut tout de suite le formidable démon du bal de Strozzi, méditant peut-être l'escalade de son palais. A cette vue, le noble seigneur mit la main sur la garde de son épée, et fit quelques pas vers l'escalier, avec l'intention de traiter cet amoureux en maraude comme un bandit des Abruzzes ou des Apennins ; mais une réflexion sage corrigea la folie de ce premier mouvement.
Il resta , posé en sentinelle vigilante , à son balcon , et , aux premières lueurs de l'aube , il vit Memmo lancer un regard d'adieu au palais Ferretti, et s'enfoncer, à droite, dans les rues sombres qui conduisent au Campo-Santo.
Le comte allongea le bras dans cette direction, et agita sa main en signe de menace; pantomime qui signifiait l'une de ces deux choses :
— Je te tuerai comme un Gibelin, — ou bien — Tu ne la reverras plus.
Memmo courut, toute la nuit, dans les carrefours déserts; il s'arrêta devant les quatre monuments qui épuiseront l'admiration des siècles : le Dôme, le Baptistère, le Campanile, le Campo-Santo ; il regarda longtemps ces merveilles, et ne les admira pas. La merveille qu'il avait vue au jardin Strozzi passait toujours devant ses yeux, en éclipsant tout.
Le jour, qui arrive si vite le 24 juin, fut accueilli par Memmo comme un ami consolateur. L'artiste donna un dernier regard au dernier astre qui s'évanouissait dans les blancheurs de l'aube; c'était l'étoile de Vénus.
Quand le soleil éclaira la cime du Campanile, Memmo reprit lentement, et par des rues détournées, le chemin de la place des Chevaliers, avec l'espérance de voir luire à quelque fenêtre un astre plus radieux que le soleil de l'été.
Memmo ne vit rien. Toutes les fenêtres restèrent closes. Le palais était silencieux comme un tombeau. A midi , cette façade obstinément muette annonçait que les maîtres avaient disparu.
L'accès en était interdit même aux quêteurs des ordres mendiants, même aux pèlerins qui faisaient leur pieuse étape de Pise à Florence, pour gagner Poggi-Bonzi et la crête des Apennins.
— Ton père, disait la nourrice à Carina, neveutpastetonir ainsi enfermée trop longtemps dans celle maison. Ainsi,
ma fille, ne te chagrine pas trop. En ce moment, tu es exposée à des dangers que tu ignores; mais Notre-Dame de San-Miniato veille sur toi , et quand ces dangers auront été éloignés par son intercession, tu reverras encore les villes. Ton père doit nous conduire à Rome, et te montrer toutes les belles et saintes choses du palais des papes, pour te dédommager des jours ennuyeux que tu passeras dans cette Viaison.
Après quelques heures d'observation extérieure, il est très- facile de reconnaître qu'une maison est inhabitée. Memmo douta longtemps, mais il fallut se rendre à l'évidence. Le comte et sa fille étaient partis avant le lever du soleil, ce qui semblait annoncer une fuite plutôt qu'un départ.
Les renseignements que recueillit Memmo dans la journée lui apprirent que le comte Ferretli habitait, à Florence, un palais dans le bourg de tous les Saints. En quelques heures, un bon cheval emporta le jeune artiste à la Herse, où brillent sur leur écusson les tourteaux des Médicis.
A Florence, on lui indiqua tout de suite la demeure du comte Ferretti. Encore un palais désert, encore un désespoir.
La réflexion pourtant vint en aide à Memmo. On était dans une saison où la noblesse toscane quitte la ville pour la
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campagne. Il s'agissait donc de découvrir la résidence d'été du comte Ferretti. Rien ne parut d'abord plus facile. La villa Ferretti s'élevait de l'autre côté de l'Arno sur la colline où la villa Strozzi se voile, encore de nos jours, d'un massif de pins et de cyprès.
Il fallait attendre la nuit pour tenter les hasards de cette nouvelle exploration; elle ne fut pas plus heureuse. A la clarté des étoiles, Memmo reconnut sur la grille de la villa les armes des Ferretti, trois hasts de sable sur un champ d'argent.
Oh! cette fois, Memmo crut avoir découvert une triste vérité; il se rappela tout à coup la mine farouche du comte Ferretti, à sa brusque apparition au bal , et il conclut, à bout de conjectures, que le fier gentilhomme, redoutant quelque malheur pour sa fille et quelque mésalliance forcée, avait voulu soustraire à tous les yeux cette étoile de beauté, qui n'avait lui qu'un instant au bal de Strozzi, dans la plus radieuse des nuits de l'été italien.
Memmo attendit donc ce que le hasard pouvait lui fournir en révélations imprévues les jours suivants; car le hasard est toujours obligé de donner quelque chose à ceux qui comptent sur ses faveurs.
Un jour le jeune artiste, sortant du palais Riccardi, vit passer trois cavaliers dans Via Larga, et reconnut tout de
suite, malgré son costume campagnard, le comte Ferrelli, suivi de deux domestiques.
En examinant les pieds des chevaux, il fit une conjecture assez raisonnable : ces animaux arrivaient indubitablement du val d'Arno et de la route d'Empoli, car ils avaient piétiné sur une poussière jaunâtre et humide que les carrières d'argile étrusque prodiguent à ce vallon. Le comte Ferretti, selon une probabilité très-admissible, possédait une autre résidence d'été, une retraite mystérieuse, sur ces collines vertes et charmantes qui bordent l'Arno, de Florence à Ponto-d'Era. et où s'épanouissent tant de villas aériennes comme des corbeilles de îleurs.
Plein de cette idée, qui produisait chez lui l'effet d une inspiration, Memmo chercha un expédient pour découvrir l'asile où le despotisme paterne l avait relégué une fille coupable du crime de beauté.
Un soir, au tomber du jour, noire jeune artiste était assis sur la pierre du Dante, sasso di Dante, devant le Dôme d'Arnolphe, cet'e merveille d'architecture qui désespérait Michel-Ange partant pour bâtir Saint-Pierre du Vatican, et aui lui faisait dire : Je vais te bâtir une sœur qui sera plus grande, mais qui ne sera pas plus belle !
Du Dôme, il porta ses regards et contempla le Campanile,
L'ÉTOILE DU BERGER. ><j
ce chef-d'œuvre de grandeur, de grâce et d'élégance, que Giotto sculpta comme une aspiration sublime vers le ciel.
Quel travail et quel génie! se disait-il en lui-même; Giotto, un berger des bords de l'Arno, un mendiant destiné à conduire un troupeau toute sa vie, et qui trahit, par hasard , son talent aux yeux de Cimabue , et troque sa houlette contre le pinceau du peintre et le ciseau du sculpteur !
Par une filiation naturelle d'idées dérivant de cette première réflexion, il arriva promptement à un étrange projet.
Le lendemain, au lever des premières étoiles, Memmo traversait le village d'Emuoli, sous un costume qui l'aurait rendu méconnaissable à son meilleur ami.
Un feutre gris et plat couvrait ses boucles de cheveux noirs ; un sayon de poil de chèvre enveloppait son corps jusqu'aux genoux, et une lourde chaussure de montagnard, dont la semelle était garnie de clous, dérobait l'élégance aristocratique de ses pieds.
Aux premières berges verdoyantes de l'Arno , il trouva sans peine ce qu'il cherchait, un pâtre menant a travers les bruyères quelques maigres brebis.
Aujourd'hui encore, le voyageur des Apennins rencontre fréquemment ces pauvres bergers dont toute la fortune er-
30 L'ftTOI LE DU BERGER.
rante consiste en cinq ou six chèvres s'abreuvant aux réservoirs de la pluie, et se nourrissant de l'herbe des rochers fendus.
Les pièces d'argent que Memmo fit briller aux yeux du pâtre de l'Arno donnèrent au marché proposé une prompte conclusion.
Memmo se vit soudainement élevé à la noble et première profession de son maître Giotto.
L'artiste envoyé de Rome pour imiter le Campanile commençait donc par imiter le berger créateur de ce monument.
Armé de sa houlette, il chassa son petit troupeau, d'abord rebelle , vers la première villa de l'Arno , et pendant que ses chèvres broutaient le serpolet et le cytise, il fit de mystérieuses évolutions autour de la maison de campagne, interrogeant de l'œil toutes les fenêtres qui s'ouvraient sur la zone céleste où scintillait Yétoile de Vénus.
Son raisonnement lui paraissait merveilleux de justesse. Il m'est prouvé, disait-il, que j'ai fait quelque impression sur la belle Carina; le père a indubitablement fait la même remarque. Aussi, pour la soustraire aux dangers que fait courir à une jeune fille une première émotion amoureuse dans une nuit de bal et d'ivresse, cestupide comte Ferretti
a claquemuré sa fille dans quelque nid de vautour, sur les crêtes du val d'Arno. Or, la pauvre fille ne s'accommode pas de celle réclusion, elle s'irrite et s'enflamme de plus en plus, et à coup sur, aux heures qui lui rappellent son dernier instant de liberté, aux heures de rêverie nocturne, elle doit regarder au ciel la seule chose de ce bal que son père n'a pu lui enlever , l'étoile de Vénus. Si je me trompe dans ces conjectures si raisonnables, eh bien! j'aurai du moins le bonheur d'avoir suivi dans ce val, de pâturage en pâturage, les traces de mon maître Giotto, et je me trouverai ensuite beaucoup plus digne de copier son chef-d'œuvre et d'accomplir la mission que le Saint-Père m'a donnée au Vatican.
Cela pensé, Memmo rôda autour de plusieurs villas du vallon, et les trouva toutes profondément endormies et fermées, sur toute la hauteur des façades, comme des couvents à l'approche des Sarrasins.
Lorsque les dernières éloiles pâlissaient dans les éclaircies de l'aube, Memmo conduisait son maigre troupeau dans quelque grotte, où il le laissait jusqu'au soir. Ainsi devait faire Giotto, disait-il, quand il vivait de la vie que je mène, et que le soleil éclairant le sable d'argent ou l'argile du val d'Arno, ce pauvre pâtre florentin traçait, sur ces pages offertes par la nature, les premières ébauches naïves de son art !
C'est dans villa Amorosa, secrètement achetée par le comte Ferretli, que lâ jeune fille avait été enfermée sous la garde d'une nourrice dévote et de quelques serviteurs.
La plus stricte surveillance défendait la villa comme une place forte; la jeune Garina permettait à sa nourrice de dire toute sorte de paroles sages, mais elle ne discutait point avec elle. A quoi servent les discussions quand deux interlocuteurs ne parlent pas la même langue et ne se comprennent pas? Canna était encore plus sage que sa nourrice en se taisant.
Une nuit du mois d'août, la chaleur était si étouffante que la nourrice ouvrit les fenêtres de la chambre à coucher pour donner de l'air, et elle s'endormit sur un fauteuil. Carina s'avança pieds nus vers le balcon, et prit une position qui lui permettait de voir le magnifique tableau de la campagne et du ciel.
Une clarté douce tombait des étoiles sur le val d'Arno et les collines de Ponto-d Era et d'Empoli; on n'entendait d'autre bruit que le murmure du fleuve et des cloches des couvents qui sonnaient les Matines. La jeune fille leva les yeux, et distingua cette radieuse étoile qui luisait sur le jardin Strozzi, et qui semblait lui rendre en ce moment, avec sa rosée de rayons , les émotions de ce premier bal du 24 juin.
Un léger tintement de sonnettes arracha la jeune fille à sa contemplation et fit descendre ses regards des hauteurs du ciel aux crêtes des collines de l'Arno : ce qu'elle vit alors lui produisit l'effet d'un rêve.
Un petit troupeau s'était avancé à très-peu de distance de la villa , et le pâtre , assis sur un tertre de gazon , dans une pose de mystérieuse immobilité, tenait' son regard fixé sur la fenêtre de Carina.
En plein jour, même sous son déguisement, le pâtre aurait été reconnu du premier coup par la jeune fille ; mais la nuit la plus lumineuse étant toujours la nuit , Carina ne vit dans ce pâtre qu'un malheureux enfant des Apennins , gagnant sa vie avec un troupeau. Cependant son œil ne pouvait se détacher de cette scène agreste, si commune dans ce pays et à cette époque, et bientôt, par un de ces effets d'optique nocturne qui ressemblent à des illusions, elle crut que les regards du berger se tournaient de temps en temps vers le point du ciel où scintillait l'étoile de Vénus.
Ce qui était doute devint certitude.
Après une longue tenue d'immobilité, le visage du berger se tournait successivement vers deux directions , l'étoile et la fenêtre. Il y avait même dans ce double mouvement quelque chose d'affecté, qui porta un trouble inconnu dans le
cœur de Carina. Elle rougit même de se trouver ainsi exposée, en négligé de nuit, aux yeux de ce pâtre équivoque, et elle se retira en tremblant, au moment où sa nourrice Gesualda se réveillait.
La jeune fille acheva sa nuit dans des pensées qui devinrent des conjectures, à la faveur d'une brûlante insomnie prolongée jusqu'au matin.
Vers le milieu de ce jour-là, le comte Ferretti,qui avait chassé le cerf dans l'épaisse forêt qu'on trouve entre Livourne et Pise , s'en revenait à villa Amorosa , pour voir sa chère enfant recluse.
Il laissa son cheval à la métairie de l'Arno , et gravit à pied la colline en suivant un sentier qui adoucissait, par mille détours , les aspérités de sa pente.
Arrivé au point culminant, où s'élargissait un plateau de terre argileuse, le comte aperçut un pâtre incliné sur le sol, et traçant des figures avec un soin minutieux, comme un peintre dans son atelier. Quoique le comte ne ménageât point en marchant le bruit de ses indiscrètes bottines de chasseur, notre berger ne daigna pas se détourner de son travail pour voir le visiteur importun , ce qui permet au narrateur de croire qu'il y avait au fond de cette scène une ruse d'amour préparée habilement.
Le comte arriva ainsi jusque sur les talons du pâtre, et il vit ce que Cimabué seul avait vu une fois dans les collines du val d'Arno. Artiste comme toute la noble race de cette belle époque florentine, le comte tressaillit de joie et se crut Cimabué II.
Le pâtre terminait en ce moment sur sa toile d'argile une vaste esquisse, où la perspective était mieux observée que dans le dessin primitif du pâtre Giotto, ce qui porta au comble l'enthousiasme de Ferretti , plus heureux avec cette découverte que Cimabué Ier. Sur le premier plan quelques chèvres, animaux inventeurs du caprice, prenaient toutes sortes de poses fantasques, mais admirablement étudiées, et sur le fond du tableau on distinguait les cinq dômes de l'église d'Arnolphe et Brunoleschi, la tour du Palais-vieux et le Campanile de Giotto.
Le comte ne maîtrisa plus son admiration. — Salut au digne fils de Giotto ! — dit-il en se découvrant avec respect, car la [fierté du gentilhomme s'effaçait devant le génie du berger artiste.
Memmo, car c'était lui, fit un mouvement brusque, plein de naturel , laissa tomber le stylet de buis qui lui servait de crayon , et écartant avec ses mains sur ses tempes , les boucles de cheveux, il regarda d'un œil effaré le comte florentin.
36 L'ÉTOILE DU BERGKK.
— Voilà donc votre atelier ? jeune artiste, dit Ferretli; mais vraiment ce serait une honte , si les Hiccardi , les Pitti, les Strozzi n'accordaient pas l'hospitalité au fils de Giotto, dans leurs palais et leurs villas.
Memmo se leva, salua le comte, et baissa les yeux avec une modestie charmante.
— Où est ta demeure? dit le comte.
— Je n'ai point de demeures, répondit Memmo ; j'ai des asiles.
— Qui te nourrit?
Memmo éleva un doigt vers le ciel.
— Qui t'aime ?
M^emmo secoua la tête mélancoliquement.
— Quel est ton nom ?
— Taddeo.
— Pauvre enfant! — ajouta le comte, en examinant en détail le costume dévasté de Memmo , il a l'air bien malheureux!...
Écoute, Taddeo, tu as soif et faim, sans doute; viens réparer tes forces à ma villa, celle que tu vois de ce côté.
L'ÉTOILE DU BERGER. 37 Viens, c'est le comte Ferretti qui t'offre l'hospitalité.
Le pâtre fit éclater une joie véritable , qui ressemblait à une explosion de reconnaissance pour un seigneur si hospitalier.
Le chemin à faire était court. Le comte introduisit Memmo dans sa villa , et donna ordre de le servir comme un fils de la maison.
La belle Carina entendit sous ses pieds un bruit inaccoutumé dans cette retraite silencieuse, et comme la voix de son père dominait ce tumulte intérieur, elle descendit aux salles basses, et rencontrant son père, elle l'embrassa et lui demanda timidement ce qu'il y avait de nouveau chez lui.
Ma chère fille — lui dit le comte, encore tout ému de sa découverte — notre Florence est toujours le pays des grands artistes ; seulement ils ne naissent pas toujours dans les hautes classes. Je vais te montrer le fils de Giotto assis à la table hospitalière des Ferretti.
Le comte prit sa fille par la main et la conduisit dans une salle où Memmo était servi comme un hôte illustre par le majordome de la villa.
L'artiste se retourna, et ses yeux rencontrèrent le visage de la jeune fille.
Carina poussa un grand cri et tomba évanouie dans les bras de son père. Du premier coup d'œil elle avait reconnu Memmo.
Ce fut pour le comte un trait de lumière ; la fierté du gentilhomme remporta sur l'amour paternel ; il laissa tomber sa fille, et repoussant d'un bras vigoureux Memmo, qui se précipitait au secours de Carina évanouie : — Misérable ! s'écria-t-il , tu ne sortiras pas d'ici vivant !
Et son geste brusque ordonna aux domestiques de se retirer.
Il ferma la porte de la salle , et sans donner un regard à sa fille , il dit à Memmo , en arrachant deux longues épées d'un faisceau d'armes attaché au mur : — Veux-tu te défendre en gentilhomme , ou te laisser tuer comme un bandit?
— Je veux épouser votre fille — dit Memmo avec une voix pleine de douceur.
Le comte mit la pointe de son épée sur la poitrine nue de Memmo.
L'artiste inclina sa tête sur l'épaule droite, laissa tomber mollement ses bras dans toute leur longueur , et attendit le
coup mortel sans faire un mouvement de défense, sans donner un signe d'effroi.
Cette noble contenance frappa le comte Ferretti.
En ce moment un long soupir s'exhala de la poitrine de Carina étendue aux pieds de son père.
— Secours et grâce pour elle !
S'écria Memmo d'un ton déchirant.
— Et puis , tuez-moi !
Le cœur paternel reprit soudainement ses droits.
Une larme mouilla les paupières de Ferretti ; la main qui tenait Fépée s'ouvrit généreusement, et releva la jeune fille en laissant tomber l'arme.
— Oh ! ne craignez rien , dit Memmo ; je ne cherche pas à fuir.
Remettez une seconde fois sur ma poitrine la pointe de votre épée , et je vous épargnerai un meurtre en m'élançant moi-même au-devant du coup mortel.
C'est moi qui me tuerai avec votre fer.
Le père de Carina me sera toujours sacré ; je ne me défendrai pas.
Le comte regardait fixement Memmo, et soulevant sa fille dans ses bras , il s'asseyait sur un fauteuil et la plaçait sur ses genoux.
La vie rentrait au cœur de la pauvre recluse, et un léger incarnat colorait ses joues, que le fard de la mort venait de couvrir.
Memmo contemplait ce groupe et pleurait.
— Il y a des circonstances solennelles, dit le comte, où la noblesse du cœur se révèle en un instant.
Jeune homme, vous avez un sang héroïque dans les veines , et tout ce que vous venez de faire de grand efface tout ce que vous avez fait de bas....
Ne m'interrompez point, jeune homme.... Vous êtes celui du bal de Strozzi; je vous reconnais bien maintenant; vous êtes l'envoyé du souverain pontife Innocent III; vous êtes Memmo d'Arrigi....
Signe affirmatif de Memmo.
— Eh bien! poursuivit le comte, vous avez la noblesse du talent et la noblesse de la naissance; vous êtes donc plus noble qu'un Ferretti; je vous donne ma fille, et je prie la Madone de la chapelle des Bucellaï, la sainte Vierge
de Cimabué , afin que ma fille unique échappe à cette loi fatale qui tue toutes les jeunes épouses de notre maison.
Memmo se précipita aux pieds du comte et embrassa ses genoux.
La jeune fille ouvrait lentement les yeux, et voyait, comme dans un heureux songe, la main du comte dans la main de Memmo.
Une page de plus n'ajouterait rien à cette histoire.
Cependant, il faut dire que le mariage fut célébré à Santa- Maria-Novella, devant la première Madone italienne, dans la chapelle des Bucellaï , et l'artiste Memmo fit un vœu au pied de l'autel.
L'année suivante Memmo eut un enfant, et la mère survécut à ses couches : bien plus , elle sembla prendre dans cette épreuve fatale une nouvelle force , une nouvelle vie.
Le vœu de Memmo fut accompli : l'artiste orna de fresques pieuses le cloître de Santa-Maria-Novella , et son dernier tableau représente encore aujourd'hui un pâtre endormi sur les collines de l'Arno , et dont le visage est éclairé par les rayons du plus brillant des astres, I'étoile du Berger.
Après cette histoire, le narrateur fut invité à profiter de
la dernière heure de la nuit pour donner une sœur à Yétoile du Berger.
— C'est la Belle étoile, dit-il, et il raconta ce qui suit.
Un soir de juillet — l'année ne fait rien à l'affaire — une heure après le coucher du soleil, un soldat passait sur le pont de Joigny, et il s'arrêta devant un jeune homme de dix-huit à vingt ans, qui déposait sur le parapet un orgue de Barbarie, en essuyant la sueur qui ruisselait de son front.
— C'est bien lourd ce que tu portes là , mon ami , dit-il ; heureusement nous sommes arrivés.
— Arrivés ! — dit le joueur d'orgue, en prenant haleine, les poings appuyés sur les hanches — c'est bon à dire pour vous, si votre régiment est à Joigny; mais mon régiment est beaucoup plus loin....
— Et où vas-tu donc?
— A Paris.
4G L'ÉTOILE DU BERCiER.
— Alors, dit le soldat, nous ferons route ensemble; je vais à Paris aussi, moi.
— Faites-vous étape à Joigny, camarade?
— Ma foi ! non; je laisse Joigny à droite, et je profiterai de la fraîcheur pour avancer mon chemin. J'aime mieux dormir le jour, dans cette saison , et cheminer la nuit.
— C'est juste; c'est ce que je fais toujours, moi, camarade.
— En ce cas, mon ami, je te servirai d'escorte; c'est, mon métier. En Afrique nous escortons les musiciens, comme toi, parce que les Arabes les enlèvent pour leur faire jouer des airs.
— Et ils les payent bien ou mal ?
— Ils ne les payent pas du tout. Ce sont des Arabes.
— Ah! c'est juste.... Merci, camarade, j'accepte votre escorte.... Je ne crois pas cependant qu'il y ait du danger ici. Les paysans de l'Yonne et de la Marne n'enlèvent pas les musiciens.
— Oui , on n'est pas artiste ici comme en Afrique.
— Pourquoi donc, camarade?
— Parce qu'ici nous sommes civilisés.
— Il est vrai qu'ici il faut tourner quinze heures par jour la manivelle de l'orgue pour gagner cinq sous.
— Juste ce que nous gagnons, nous, grenadiers.
— Mais vous ne tournez rien , vous autres?
— Rien ; mais sur les cinq sous que. nous gagnons , on nous en retient quatre, et le cinquième on ne nous le donne pas.
— Voilà un drôle de compte ! Le Juif errant serait ruiné si on le traitait comme ça.
— Bon! tu aimes à plaisanter; ça me va. Nous allons rire en route... En avant ! Marche, mon musicien !
Les deux amis improvisés traversèrent le pont , longèrent le quai de l'Yonne, et gagnèrent les hauteurs qui dominent Joigny , sur la route de Sens.
— Il fait nuit maintenant, dit le soldat, passe-moi ton orgue , je te le porterai ; ça te délassera un peu.
— Ce n'est pas de refus.
— Ça ne pèse pas plus qu'un havre-sac.
— Il n'y a que trois airs dedans.
— Alors je ne m'étonne pas s'il est si léger.... Et avec ces trois airs que joues-tu ?
— L'ouverture de la Muette , le trio de la Gazza, et une romance....
— De qui la romance ?
— De moi.
— ■ Tu as fait une romance, toi ?
— Et pourquoi pas ?
— Au fait, c'est juste, puisque les autres en font.... Mon ami, comment t'appelles-tu ?
— Michel , natif de Clermont.
— Et moi, j'ai oublié mon nom au berceau ; mais on me surnomme Zéphirin.... Écoute-moi donc, Michel; dis-moi les paroles de ta romance....
— Elle n'a pas de paroles. J'ai commencé par la musique.
— N'en parlons plus.
Les jeunes soldats se ressemblent tous ; Zéphirin ressemblait donc à tous les soldats. Il y avait pourtant dans ses yeux une expression d'intelligence peu commune, et que faisait davantage ressortir la couche noire du soleil africain. Michel ressemblait aussi à tous les joueurs d'orgue de la poétique Auvergne ; mais son regard l'aurait fait distinguer
des autres musiciens, ses confrères. On a dit injustement le style c'est l'homme ; on devrait dire le regard c'est l'homme. Nous connaissons des écrivains qui ont écrit des idylles pour le public, et joué des tragédies dans leur maison.
Les heures avancées de la nuit inspirent une mélancolie douce aux organisations les plus joviales.
Nos deux piétons, après avoir échangé encore quelques paroles insignifiantes, s'étaient subitement condamnés au silence, et leurs yeux se fixaient plus souvent sur les étoiles du ciel que sur la poussière de la grande route.
On a beau être simple soldat ou simple mendiant, on a une pensée sous une enveloppe sociale quelconque , et on réfléchit.
A minuit, Zéphirin s'arrêta sur la lisière d'un bois, et, faisant le mouvement du soldat qui se délivre de son havresac, il déposa l'orgue sur le gazon , et dit à Michel :
— Ici , on couche ; halte !
— L'auberge est bien choisie , dit Michel ; on voit que vous vous y connaissez , Zéphirin , et que vous avez voyagé dans des endroits où il y a beaucoup d'auberges comme celles-ci.
— Les auberges du bon Dieu , je n'en connais pas d'au-
50 LA UELLE ÉTOILE.
très , Michel , mon ami ; elles ont toutes la même enseigne : A la Belle Étoile.
— Zéphirin , cela vaut mieux que les enseignes : Au grand Cerf, ou Aux deux Pigeons.
— Au moins, ici, on n'est pas écorché vif. Le gazon est doux , n'est-ce pas ?
— C'est le matelas du bon Dieu.
— Il me vient une idée, Michel.
— Voyons ton idée, Zéphirin.
— Joue-moi ta romance.
— Vous n'y comprendrez rien , Zéphirin.
— Tu te trompes, Michel ; j'y comprendrais même ce que tu n'y as pas mis.... Écoute ... Il y a sur notre tête un concert; toutes ces étoiles chantent.... et sans humilier ton amour-propre de musicien , je crois leur concert bien supérieur à ta romance.
Je n'entends pas les paroles de cette harmonie céleste; mais je comprends tout ce qu'elle me dit. Le cœur a des oreilles qui entendent tout, qui comprennent tout; Michel, regarde cette étoile, là, sur notre tête.... La vois-tu?
— Parfaitement.
— C'est l'étoile qui se lève la première.... En Afrique, elle paraît plus belle encore.
Une nuit, au bivouac, notre brave colonel Levaillant, qui sait beaucoup de choses , nous l'a montrée en nous disant son nom : c'est Y épi de la Vierge. Eh bien ! pour moi, cette étoile a l'air de chanter un solo dans le chœur, et j'écoute parfaitement tout ce qu'elle me dit. En musique, on ne fait les paroles que pour les sourds.
— Zéphirin, je te soupçonne d'être un gros savant déguisé en soldat.
— Je suis un imbécile , Michel , voilà tout ; mais j'ai passé trois ans en Afrique à la belle étoile ; et c'est une école qui en vaut une autre, mon brave Michel. Les étoiles nous apprennent tout.
Michel prit son orgue, et exécuta sa mélodie pour un seul auditeur. L'heure et le lieu donnaient à ce concerto un caractère touchant. Zéphirin remercia son camarade par un serrement de main, et comme un roi voluptueux qui s'endort sous des lambris étoiles au son d'une musique douce, il prit la position horizontale , et s'abandonna aux charmes du sommeil.
Les deux voyageurs se remirent en route aux premiers rayons du jour. Lorsque la chaleur devint excessive, ils
s'éloignèrent de la grande route, se choisirent une fraîche alcôve d'arbres, et firent une longue sieste , comme les plus épicuriens des Napolitains.
Deux repas d'une frugalité exemplaire leur avaient suffi pour réparer leurs forces et soutenir leurs pieds sur le chemin d'épines qui mène à Paris.
La nuit suivante, ils s'arrêtèrent encore à la même auberge, à l'enseigne de la Belle-Étoile, et comme ils avaient payé, pendant le jour, un large arriéré au sommeil, ce créancier inexorable, ils prolongèrent leur veillée jusqu'à minuit.
— As-tu de l'ambition, toi, Michel? dit Zéphirin.
— Une ambition énorme.
— Et que désires-tu ?
— D'abord la richesse.
— Et après ?
— Après, rien... Zéphirin, quand j'aurai la richesse, tout le reste viendra; et toi, Zéphirin, quel est ton genre d'ambition ?
— Moi, je m'ennuie d'être soldat, et je voudrais passer général à la première promotion.
LA BELLE ÉTOILK. 33
— Aimes-tu ton métier, Zéphirin ?
— Oui , mais à condition d'être général ; et je le serai.
— Tu as consulté quelque sorcière?
— Mieux qu'une sorcière. Je ne crois pas à ces vieilles femmes-là.... C'est une étoile qui m'a prédit mon destin ; la belle étoile dont nous parlions hier ; celle qui est au bout de mon doigt.
— Il paraît, Zéphirin, que ceux qui, comme nous, couchent par état dans la même auberge, ont les mêmes idées la nuit. Voyons maintenant tes idées, Zéphirin.
— Moi, quand je suis ainsi étendu sur le dos, les bras croisés, la face tournée au ciel, et que je regarde cette étoile, j'ai des visions extraordinaires.
Toutes les formes changent ; je ne vois plus ce qu'on doit voir réellement; je vois autre chose.
Ainsi la prairie est un lac, le grand chemin est une rivière glacée, l'arbre est un géant, la colline est une vague de la mer. Nos yeux sont pleins de mensonges, et j'aime mieux ces mensonges que des vérités.
Quand je regarde cette belle étoile, insensiblement elle perd sa forme; elle grandit à vue d'œil et remplit le ciel d'un éclat de soleil. Et puis, Michel, ce n'est plus une
étoile, c'est une superbe femme , habillée comme une reine d'Orient, assise sur un trône de pierreries, et ses yeux d'escarboucles, en tombant sur la. terre, ne s'arrêtent que sur moi.
Alors, je suis en extase; mon front brAle; mon intelligence s'élève; je tressaille de fierté en me voyant l'objet d'une si hante protection. Il n'y a plus d'obstacles dans ma carrière de soldat. Je puis arriver à tout. Le monde m'appartient.... Michel, ne te semble-t-il pas que je suis fou?
— Que dis-tu donc ? Toi , fou ! Tu es le plus raisonnable des hommes! Je suis logé à la même enseigne , et personne ne te comprend mieux que moi. Il est heureux de nous trouver réunis sur le même chemin, afin que nous puissions nous communiquer les mêmes idées.
Ce n'est pas une reine que je vois là haut, moi; je ne sais pas comment sont faites les reines : c'est une jeune fille de Clermont, belle comme l'aurore, et qui me jette toujours quelques petits sous, quand je joue de l'orgue sous son balcon. Il n'y a que ce beau visage que je connaisse dans le monde pauvre où je suis.
Eh bien ! à force de regarder fixement cette étoile comme vous, Zéphirin , je Vois cette jeune fille me sourire du haut du ciel , dans une voûte de rayons.
Elle me montre du doigt la richesse, et son regard semble me dire : Courage, tu seras riche un jour. En ce moment même, Zéphirin , mes yeux la suivent dans tous ses mouvements. Oh non! ce n'est pas une petite étoile que je pourrais cacher dans ma main, c'est une vision consolante, un être charmant que je connais, qui m'aime et me donnera ce qu'elle m'a promis.
Ainsi causaient nos deux modestes voyageurs dans les heures de repos.
Le hasard avait réuni, dans la poussière d'une grande route, deux natures intelligentes; les opulentes chaises de poste n'emportent pas toujours au galop une pareille association.
Michel et Zéphirin arrivèrent avec un certain déplaisir au terme de leur voyage.
Ils quittaient la vie nomade pour la vie stationnaire; l'air pur des champs pour l'air infecté des grandes villes; les voûtes des arbres pour les plafonds de maçonnerie; c'està-dire qu'ils perdaient tout et ne gagnaient rien. Il leur restait pourtant l'espoir, ce trésor qui est au fond de toutes les boites de Pandore, depuis le premier désespoir humain.
A Paris , ils se séparèrent pour se livrer , chacun de son coté, aux exercices de leur profession ambulante.
Bfi LA BELLE ETOILE.
Zéphirin rejoignit son bataillon à la caserne de la Pépinière, et Michel loua une mansarde dans la ruelle Guérin- Boisseau , inconnue du soleil comme tant d'autres réceptacles numérotés de la bonne ville de Paris.
Le jour même de son arrivée , le jeune virtuose auvergnat promena sa musique à travers les carrefours , ramassant çà et là de rares petits sous qu'on lui donnait par charité et non par admiration.
Les mélodies sont peu goûtées par le public parisien; ses oreilles endurcies par le fracas perpétuel des roues, des chevaux, des omnibus, des crieurs, doivent être inaccessibles à la musique délicate. Aussi les compositeurs, pour plaire à ce public élevé dans l'harmonie des tremblements de terre, sont obligés de sacrifier de malheureux ténors sur l'autel du si-bémol, qui a déjà dévoré tant de victimes. Le si-bémol a remplacé l'arbre sanglant où les Gaulois immolaient des victimes humaines à Teutatès.
Michel résolut de changer de gamme pour augmenter ses pauvres recettes : il ne tira de son orgue que les sons les plus aigus et les plus violents ; mais, malgré tous ses efforts, il ne pouvait jamais se mettre au diapason du la , que lui donnait une perpétuelle série d'omnibus, orchestre torrentiel chargé de dépaver les rues depuis l'aurore jusqu'à minuit.
J'ai mal choisi mon théâtre, se dit Michel; Paris est une
ÏA BELLE ÉTOILE. 57
capitale où la province est en majorité : réfugions nos mélodies dans des quartiers bourgeois, recueillis, silencieux. Fuyons Paris dans Paris.
Pareil au naufragé qui explore l'intérieur d'une île déserte, pour y trouver son coin de prédilection , Michel se mit à la découverte de Paris.
Il salua avec attendrissement le quartier Beaujon , l'île Saint-Louis, le quai Valmy, la rue de l'Université, la Cité Trévise, la rue des Petits-Hôtels, l'avenue Percier, et beaucoup d'autres retraites inconnues des chevaux de brasseurs, et affranchies des lignes d'omnibus.
L'avenue Percier plaisait surtout à Michel ; il y avait des arbres, du silence et du gazon. Ce coin ressemblait à un souvenir de province. Le passant évite cette avenue comme un lieu peu sûr même à midi , et le sergent de ville ne l'a jamais ombragée de son chapeau.
Il y a dans cette zone agreste, et pourtant si voisine de la bruyante rue Saint-Lazare et de la Chaussée-d'Antin , il y a des jardins délicieux , et sur les murs de jolis kiosques demichinois , où nulle tête humaine ne se montre , à cause de l'absence perpétuelle des passants.
Ce sont les passants qui ont fait inventer les kiosques, ces asiles de l'ennui et de la curiosité.
Michel, qui faisait à Paris son noviciat de musicien ambulant, se plaçait sous un kiosque de l'avenue Percier, et prodiguait dans l'air le répertoire de ses mélodies. Aucune oreille ne se levait sur l'horizon.
Si le pauvre enfant se fût mis en frais d'exécution sur les ruines de Thèbes ou de Palmyre , il aurait vu , après un instant, surgir du milieu des ruines quelques têtes d'Arabes émerveillés; et, après le concert, il y aurait eu une bonne recelte de dattes fraîches et de pastèques rouges , sans impôt de droit des pauvres; mais, au milieu de Paris, Michel n'aperçut devant lui que son ombre qui s'agitait sur un sable fin.
Toutefois, l'endroit choisi pour l'exécution était si charmant, que Michel y revenait toujours, comme pour se donner à lui-même une satisfaction égoïste, dégagée de l'intérêt
Cet acharnement eut enfin sa récompense.
Un des kiosques remua ses feuillages en l'absence du vent; il venait donc de recevoir une créature humaine.
Le désert se peuplait.
Le musicien, pour fêter dignement cet auditeur présumé, choisit le plus beau morceau de son répertoire ; il exécuta sa mélodie sans paroles, celle que Zéphirin aimait tant. A
l'expiration de la dernière ritournelle, deux tètes se montrèrent au balcon du kiosque, et quatre mains applaudirent le musicien.
Ce premier succès n'était qu'un prélude.
Un chiffon de papier blanc, arrondi en forme de pièce de cent sous , tomba aux pieds de Michel , dans le gazon de l'avenue Percier.
Une joyeuse ébullition de sang colora les joues de l'Auvergnat ; sa main chercha son chapeau , et retomba sans l'avoir trouvé , tant l'émotion était grande ; il essaya de combiner un remerciment avec quelques mots choisis , et ne put rien assortir.
Une idée bien naturelle le tira de cet embarras cruel.
— Recommençons ma mélodie, puisqu'elle plaît, se ditil; et sans attendre le bis, il recommença.
Cette fois l'enthousiasme du kiosque fut encore plus ardent, et l'auditoire daigna ouvrir un colloque avec l'artiste de l'avenue Percier. ,
L'auditoire peu nombreux, mais choisi, se composait de deux personnes , un homme et une femme , jeunes tous deux , et tous deux d'apparence distinguée.
t>o la BELLE ÉTOILE.
La femme paraissait vingt-cinq à vingt-six ans; elle avait de beaux cheveux blonds, une figure charmante, des yeux limpides et doux, un profil de camée antique, une bouche exquise de ciselure, des bras superbes; le reste du corps était caché par le mur du balcon, mais tout ce qui se voyait était suffisant pour compléter l'éloge de ce qui ne se voyait pas.
Le jeune homme s'accouda sur le mur, et dit avec un sourire bienveillant :
— Mon petit organiste , je ne connais pas le morceau que tu viens de jouer....
— Nous cherchons, madame et moi, le nom de l'auteur....
— Oh ! vous ne le trouverez pas ! interrompit Michel avec un franc éclat de rire auvergnat — c'est un auteur qui n'est pas connu.
— Prends garde ! dit le jeune homme ; tu t'avances beaucoup. Je connais tous les compositeurs....
— Excepté celui-là, monsieur, et la preuve, c'est que c'esl moi qui suis l'auteur de ce morceau .
La jeune femme croisa ses jolies petites mains en signe d'étonnement, et s'écria :
— Comment, c'est lui !
— Oui, madame, c'est moi ! demandez à Zéphirin.
— Et qu'est-ce que Zéphirin ?
— On l'a fait caporal hier, parce qu'il lit et qu'il écrit aussi bien qu'un député.
— Ah! nous voilà bien fixés sur Zéphirin ! dit le jeune homme en riant aux éclats.
L'auditoire parut se concerter quelques instants à voix basse , et une décision fut prise.
La porte du jardin s'ouvrit, et engagé par la plus douce des voix, Michel entra d'un pied hardi, comme un artiste qui a déposé sa timidité après un premier triomphe.
Michel fut introduit dans un salon de cottage, à peu près tout meublé par un vaste piano et des piles de partitions richement reliées.
Le jeune homme ouvrit le piano, s'assit, et demanda une troisième exécution de la mélodie de Michel.
62 LA UliLLE ÉTOILE.
— Je lui en donnerai pour ses cinq francs, se dit Michel , et il obéit.
L'œuvre eut encore plus de succès qu'aux deux autres fois.
— Je la tiens maintenant, ta mélodie, dit le jeune homme. Ou donc as-tu appris la composition?
— A la campagne, monsieur, avec des arbres, des fontaines , des oiseaux et des grillons.
— Ma foi ! mon petit ami , c'est un conservatoire comme un autre , et on n'y fait pas autant de bruit qu'au nôtre du faubourg Poissonnière.
— Madame , poursuivit le jeune homme en s'adressant à la plus belle moitié de l'auditoire :
Désirez-vous avoir des paroles sur cette mélodie ?
— C'est ce que je vous demande depuis un quart d'heure, monsieur le poëte.
Le poëte , puisque c'en était un , quitta le piano pour une table, et, après une laborieuse combinaison de notes et de syllabes superposées, il écrivit sur une feuille de musique le libretto suivant :