LA PLUIE
La pluie et le beau temps sont l'éternel sujet de conversation, non-seulement des sots, mais des personnes dont la tournure d'esprit se prête mal aux entretiens frivoles. — Il pleut à flots. — C'est un temps détestable. — Il faisait si beau hier ! — Il faut espérer que cela ne durera pas. Tel est a peu près le cercle vicieux dans lequel une foule d'infortunés causeurs sont condamnés à tourner incessamment ; et pourtant comme ce sujet pourrait être fécond !
Un savant physicien, M. Clos, celui-là même qui a classé et étiqueté les nuages, faisant visite à un académicien, fut reçu par la femme de ce dernier, absent pour quelques instants. La dame était jeune et jolie, circonstances aggravantes pour la timidité habituelle du physicien, qui, fort mal à l'aise sous le feu de deux beaux yeux, ne savait à quoi s'en prendre pour faire contenance. Enfin il hasarda ce lieu commun :
— Le temps est bien mauvais depuis hier.
— Oui, dit la dame, qui était aussi spirituelle que jolie ; mais pourquoi pleut-il ainsi?
MÉTÉOROLOGIE DES DAMES. lit
Le savant était sauvé; d'un mot la charmante femme l'avait mis sur son terrain. Pourquoi pleut-il ainsi? Cela ouvrait le champ à une causerie intéressante et interminable.
— Cela s'explique facilement, répliqua M. Clos enchanté : il a fait très-chaud les jours précédents, et il a dû s'élever dans les airs une grande quantité de vapeurs; mais hier le vent ayant commencé à souffler de l'ouest a rafraîchi l'atmosphère; les vapeurs se sont condensées, et elles nous reviennent en pluie.
— Mais s'il en est ainsi , reprit la jeune femme, les mêmes causes doivent partout produire les mêmes effets ; cependant j'ai entendu dire à mon père, qui a séjourné en Egypte, qu'il pleut rarement dans ce pays.
— Cela est exact, dit le savant : dans les vastes plaines des continents, l'évaporation produisant beaucoup moins de vapeurs que dans les contrées voisines de la mer, l'air est rarement assez saturé d'humidité pour que les nuages se condensent ; or la pluie n'est autre chose que la matière des nuages condensée. En revanche, il pleut fréquemment dans les îles et dans les pays montagneux. Par la même raison, il pleut beaucoup plus dans les pays chauds que dans les pays froids, pourvu qu'il y ait de l'eau. La chaleur activant l'évaporation, les nuages doivent se former plus rapidement là où la température est plus élevée que là où elle l'est
moins, et dès que ces nuages sont plus pesants que l'air atmosphérique, ils tombent. C'est pour cela encore qu'il pleut plus en été qu'en hiver.
— Il me semblait, dit la dame, que c'était tout le contraire.
■ — Cela vient, madame, de ce que vous en jugez d'après les apparences : les jours pluvieux sont beaucoup plus nombreux en hiver qu'en été ; mais la pluie est moins abondante. Ainsi il arrive souvent qu'il tombe plus d'eau en un seul jour d'été que pendant l'hiver entier.
— Et comment peut-on être parfaitement sûr de cela?
— Rien n'est plus facile : nous avons pour cela plusieurs instruments, l'udomètre, le pluviomètre et d'autres encore, qui nous permettent d'évaluer de la manière la plus précise la quantité de pluie tombée en un an dans un. lieu donné ; par exemple, nous savons que la pluie qui tombe en un an à Paris formerait, si elle restait à la surface de la terre, une couche d'eau de 53 centimètres. A Londres, cette quantité est exactement la même. En allant vers le Nord, cette quantité diminue : à Saint-Pétersbourg, elle n'est que de 46 centimètres, et à Upsal, en Suède, elle n'est que de 43. En allant vers le Midi, c'est tout le contraire: à Naples, nous trouvons centimètres; à Gênes, 1 mètre 40 centimètres. Dans quelques contrées de l'Inde, la hauteur est de 2 mètres
50 centimètres; enfin sur quelques points de l'île de Saint- Domingue la hauteur de la couche d'eau tombée en un an serait de plus de 3 mètres.
— Mais c'est un véritable déluge!
— Heureusement cette quantité d'eau s'évapore successivement pour retomber ensuite et s'évaporer encore.
En ce moment l'académicien rentra; M. Clos était sauvé : il en rendit grâce à la pluie, dont il s'était plaint d'abord si amèrement pour avoir quelque chose à dire.