‹ Les etoiles; derniere feerieChapitre 6 sur 44 · LE · texte numérisé non relu

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t'at-tend.

La nuit,

La poésie terminée, l'auteur dit au musicien : Savez- vous chanter ?

— Je ne chante que ma musique, dit Michel.

— C'est assez pour le moment ; essayez celle-ci , mon jeune maestro.

Michel avait la voix dont tous les compositeurs sont doués, à l'exception de Rossini ; il chantait admirablement, mais avec une voix fausse et enrhumée à perpétuité. C'est pourtant à la suite de cette épreuve que Michel fut reconnu un jeune compositeur plein d'avenir.

— Michel, lui dit la jeune femme, dès ce moment je me charge de vous. Quittez votre orgue. Vous entrerez demain au Conservatoire avec des habits neufs ; vous y apprendrez ce qu'on appelle la fugue et le contre-poinl ; cela ne sert pas à grand'chose lorsqu'on a du génie , cela ne sert à rien du tout lorsqu'on n'en a pas ; mais il faut vous donner cette espèce d'instruction, parce que, sans cela, les ignorants douteraient de votre talent.

Michel allait se précipiter aux pieds de la jeune femme , mais il fut retenu par une main blanche qu'il baisa dévotement.

— Vous êtes, ajouta-t-elle , chez la comtesse Elizea , et vous trouverez chez elle votre maison. Travaillez, vous irez loin avec vos dispositions et mon appui.

Plusieurs années après cette rencontre de l'avenue Percier, on jouait sur le théâtre de la Pergola de Florence la première représentation d'Assuero, opéra sérieux. Le succès,

de scène en scène, s'élevait au fanatisme; au dernier acte, le duo d'Assuérus et d'Eslher,

Nella guerra, nella pace,

excita des transports d'enthousiasme, et, à la chute du rideau , le maestro comparut en personne devant la rampe, et reçut une ovation qui n'avait pas eu son égale depuis la première de Rosmondo d' Inghillerra, que Donizetti composa, en 1 834 , sur ce même théâtre, pour Persiani et Dupré.

Le nom du compositeur français Michel fut proclamé au milieu des applaudissements inépuisables de la noblesse cl d3 la bourgeoisie toscane. Le grand-duc invita le jeune maëstro à dîner au palais Pitti ; la célèbre madame Catalani le retint quinze jours à la loggia pour présider à ses concerts et à ses fêtes : la marquise di Bagno donna un bal en son honneur ; la comtesse Furinola-Gentile lui envoya un piano, chef-d'œuvre de Broad ; et le sculpteur Bartolini fit son huste en beau carrare, et le pria de l'accepter comme souvenir.

Michel, qui n'est autre que notre jeune Auvergnat, n'eut qu'une idée après son triomphe, celle d'apporter ses trophées aux pieds de sa bienfaitrice, la comtesse Elizea. Chargé d'or et de couronnes, suivi de bustes et de pianos d'honneur, il partit pour la France, et, débarqué à Marseille, il prit une

chaise de poste , et se lança de toute l'ardeur de quatre chevaux payés à double guide sur la route de Paris.

Il voyageait nuit et jour.

Une nuit, il fit arrêter sa chaise à la lisière d'un bois, sur la route de Sens.

Il mit pied à terre, et reconnut bientôt l'alcôve verte où il avait passé une nuit mémorable avec Zéphirin. Ce souvenir lui fit lever les yeux au ciel , et il reconnut son immuable et bonne étoile, qui semblait être descendue du firmament pour luire dans un kiosque de l'avenue Percier.

Si elle était remontée là-haut en mon absence ! — se dit-il dans un moment de délire — si je ne la trouvais plus dans ce charmant cottage où ma fortune a commencé !

0 ma belle étoile ! ô céleste Elizea !

Et en poussant cette dernière exclamation avec la voix du cœur , il remonta en voilure et donna cinq francs au postillon. — Je désire qu'ils vous portent bonheur à vous aussi, lui dit-il.

Le postillon répondit en fouettant ses chevaux , avec cette furie bourguignonne qui veut supprimer les chemins de fer.

Malgré cette grande vitesse, il n'arriva à Paris que le

troisième jour à cinq heures du soir. L'heure n'était pas convenable ; il descendit donc dans un hôtel de la rue Richelieu, s'habilla en citadin élégant sur les débris de son costume de voyageur, et descendit aux Frères-Provençaux pour y diner, en renvoyant au lendemain sa visite à la comtesse Elizea.

Il prit place à côté d'une table, où dînait avec un appétit militaire un jeune officier décoré d'un ruban à la boutonnière et d'une blessure au visage. Dans le long entr'acte du service, Michel ne pouvait s'empôcher de regarder cette blessure en la poursuivant de cette réflexion : — A tout prendre , il vaut mieux être musicien que soldat. Il y a de la gloire dans les deux professions ; mais dans la mienne , la blessure d'un sifflet ne laisse aucune trace sur le front.

A force de regarder la blessure, il regarda le visage, et comme il y a dans tous les repas un moment où le dîneur solitaire éprouve un besoin irrésistible de parler à son voisin : — On peut affirmer en vous voyant, dit Michel, que vous avez vu l'ennemi de près.

L'officier accueillit ce prologue d'entretien avec un de ces sourires charmants qui éclairent si bien les figures héroïques.

Ce sourire engagea Michel à continuer. Le colloque se

noua bientôt, et de phrase en phrase, de confidence en con-

Il LA BELLE ETOILE.

fîdence , un double cri de joie sortit de ces deux poitrines de convives ; quatre bras se levèrent; Michel ! — Zéphirin !

Le salon des Frères-Provençaux est habitué à ces sortes de rencontres, comme tous les théâtres de drame, au boulevard; aussi, chacun continua de regarder son assiette, et ne donna qu'un regard oblique aux deux acteurs.

Les demandes et les réponses se croisaient avec la vivacité d'un dialogue de roman. On entendait dire à la fois :

— En Afrique, à l'affaire de Beni-Saleb '

— Un coup de sabre ?

— D'yatagan.

— Professeur au conservatoire de Turin.

— Chef d'escadron.

— Un succès fou à la Pergola. Rossini m'a dit : Bravo! petit ! c'est de la bonne école !

— On m'a fait un passe-droit, selon l'usage.

— Alors, maestro, c'est de la vôtre, lui ai-je répondu.

— J'attends la première promotion. Le général Levassent' m'a donné un congé de trois mois.

— J'ai un libretto de Romani pour la Scala.

LA BELLE ÉTOILE. 7b

— Demain, le ministre me reçoit.

— Le sujet est / Sibariti.

— Heureusement, je connais le général Lahoussaye, qui a de l'influence —

— La scène se passe à Sybaris.

— Dans les bureaux....

— Entre Peestum et Tarente....

— Boulevard des Capucines.

— Sur le bord de la mer.

Lorsque l'entretien se fut régularisé , Michel dit à Zéphirin : — Tu as fait ton chemin bien rapidement , il me semble.

— Eh ! oui ! mon petit Auvergnat !

— Tu as eu des protections, sans doute ?

— Voici les protections que j'ai eues : 1 0 Une balle à la cuisse devant Constantine ; 2° quatre chevaux tués sous moi ; 3° un coup de pointe sous la mamelle gauche ; 4" un coup d'yatagan sur la joue droite ; 5" deux coups de griffe d'un lion , à une chasse au petit Atlas ; 6° dix campagnes à la belle étoile, n'ayant d'autre domicile que la selle de mon cheval. Voilà mes protections.

— Il me semble pourtant que tu viens de me citer un général qui a de l'influence dans les promotions....

— Eh bien ! oui Ça ne gâte jamais rien d'être protégé ; surtout maintenant, parce que je demande le gros lot.

— Quel gros lot ?

— Parbleu ! les épaulettes de colonel !

— Ah!

— Comment ! ah ! cela t' étonne ? Tu es bien devenu général clans la musique , toi !

■ — Moi, c'est différent, Zéphirin.

— Pourquoi donc ?

— Parce que j'ai eu des protections, mais pas dans le genre des tiènnes.

— Je crois bien , Michel. Et dans quel genre?

— Le genre féminin.

— Les femmes t'ont protégé !

— Une femme, une, Zéphirin.

■ — Il y en a bien assez, si elle est bonne.

— La plus belle et la meilleure ; je veux te présenter à cette protection*

— Je ne refuse pas.... Connaît-elle le ministre de la guerre ?

— C'est possible.... Nous le lui demanderons.... Je lui ai parlé de toi, il y a bien longtemps, à cette belle protectrice....

— De moi, Michel?

— Eh ! oui , de toi. . . . Je ne t'ai jamais oublié. . . . L'autre nuit, encore, je songeais à toi sur la route de Sens.... Tu sais....

— Ah ! je crois bien que je sais ! ... En Afrique , raille fois , je me suis souvenu de cette nuit et de cette auberge à l'enseigne de la Belle-Étoile.... 11 faut te dire qu'en Afrique cette étoile en question parait quatre fois plus large que dans ce pays du nord. Elle m'a servi de veilleuse toutes les nuits.

— Buvons ce dernier verre de Champagne à cette Belle- Etoile, et à sa sœur, la comtesse Elizea....

— C'est ta protectrice, Michel ?

— Oui.

— i II faut boire alors deux verres de Champagne. Ne ren-5 dons pas les étoiles jalouses l'une de l'autre ; il y en aurait une qui nous porterait malheur.

L'entretien et le repas terminés, nos deux anciens amis se séparèrent, en s'assignant un rendez-vous pour le lendemain.

Michel revit la comtesse Elizea , qu'il retrouva dans le même éclat de fraîcheur et de beauté, dans sa maison de l'avenue Percier. Le jeune poëte venait de terminer le libretto d'un opéra en cinq actes, intitulé : les Thermopyles , et il le confia au maestro Michel , pour le faire exécuter à Turin ; car Michel avait juré de laisser vivre les ténors jusqu'à soixante-dix ans , comme le célèbre Tacchinardi, dans toute la plénitude de leurs moyens, et ce serment l'empêchait de travailler pour les théâtres lyriques de Paris, où le goût français exige trop d'homicides si- bémols.

Michel présenta son ami à la comtesse Elizea , qui lui offrit ses bons offices dans l'affaire de la promotion ; ce qui fut accepté de grand cœur.

En sortant du cottage de l'avenue Percier , Zéphirin dit à Michel : — Voilà une femme que j'ai vue je ne sais où.... En Afrique, je crois....

— C'est impossible , Zéphirin ; la comtesse Elizea n'a jamais quitté Paris.

— Alors, Michel, je l'ai vue ailleurs; j'en suis sûr.... C'est une beauté qui frappe, et il est impossible de l'oublier, quand on l a vue une fois.... Où donc ai-je vu ce visage?...

Zéphirin s'arrêta, inclina la tête, mit une main ouverte sur son front, et recueillit ses souvenirs.

— Voilà une chose qui me fera souvent penser, — dit-il en continuant sa marche ; — mais dis-moi, Michel , parlons plus sérieusement ; est-ce que ta protectrice connaît le ministre de la guerre ?

— Zéphirin, c'est la seconde fois que tu me fais cette question.

— Diable ! c'est qu'elle est intéressante ta réponse , si tu me fais celle que j'attends.

— Eh bien! Zéphirin, mon ami! à force de vivre en Afrique, tu ne connais pas la France ; il y a ici des usages sacrés : nous devons ces usages à la civilisation. Quand une jeune et belle femme demande quelque chose à un vieux ministre, elle réussit presque toujours.

— Et que donne-t-elle au vieux ministre ?

— Rien du tout, Zéphirin.

— Voilà un marché superbe !

— -Le vieux ministre se contente d'un sourire.

— Il n'est pas très-exigeant.

— Zéphirin , le sourire d'une jolie femme prolonge la vie

d'un vieillard. Et que n'accorderait pas un ministre pour vivre trois mois de plus que ne vivaient les ministres constitutionnels ?

— Au fait, qu'est-ce que cela lui coûte de me nommer colonel à celui-ci?

— Une signature.

— Et indéchiffrable encore, selon l'usage des hommes d'État ; c'est comme si on ne signait pas du tout.

— Et un charmant sourire paye cela.

— Tout bien réfléchi, Michel, c'est le ministre qui fait le meilleur marché.

— Oui, Zéphirin.

Cependant , Michel, pressé par ses engagements d'Italie, n'avait que peu de jours à perdre ou à gagner dans l'Eden de l'avenue de la rue Pépinière ; il promit à son ami d'employer les derniers moments de son séjour à la grande affaire de la promotion. Une lettre du directeur du conservatoire de Turin lui enjoignit, sur ces entrefaites, de venir reprendre son poste, sans retard d'un jour. — Oh ! je ne partirai pas, dit-il à son ami en entrant chez lui, tant que ton brevet de colonel ne sera pas signé. — Il est signé, le voilà ; embrasse ton colonel, mon petit joueur d'orgue; le ministre me l'a expédié ce matin.

— Bravo ! Zéphirin ! le voilà colonel à trente deux ans !

— Eh ! je serai général à trente-six....

— Zéphirin, le souviens-tu de ton lève d'ambition, dans cette nuit que nous passâmes à....

— Michel ! — s'écria le jeune colonel en ouvrant des yeux superbes , illuminés par les rayons du souvenir, — Michel , je l'ai trouvée ! je l'ai trouvée ! ! !

— Qui?

— Un seul mot de toi m'a remis en mémoire mon ancienne vision.

— Explique-toi, Zéphirin.

— Je m'explique.... Souviens-toi de cette phrase.... Elle est restée là, mot à mot, dans ce front.... Je la reprends....

— Voyons la phrase.

— La voici... Ecoute... Ce n'esf plus une étoile, c'est une superbe femme... Et ses yeux en tombant sur la terre ne s'arrêtent que sur moi. . . Je tressaille de fierté en me voyant l'objet d'une si haute protection : il n'y a plus d'obstacles dans ma carrière de soldat ; je puis arriver à tout.

— Oui, oui, c'est juste; tu m'as dit cela en propres termes, Zéphirin.

— La comtesse, notre protectrice, ressemble, comme deux diamants égaux, à cette vision de la Bvlle-Etoile ; j'avais raison , l'autre jour, quand je soutenais que la comtesse ne m'était pas inconnue. Mon imagination l'avait vue avant mes yeux.

— Mon cher Zéphirin — dit Michel d'un ton sérieux et réfléchi — nos protections sont là-haut.

La sagesse des peuples a proclamé depuis longtemps cette vérité : ce sont les étoiles qui nous protègent; l'important est de savoir les découvrir.

L'astronomie est la botanique du ciel ; quand ces deux sciences seront connues à fond , il n'y aura plus de malheureux et de malades ; nous connaîtrons les étoiles qui guérissent les infirmités de notre âme, et les herbes qui donnent la santé à notre corps.

— Cela est peut-être vrai , dit Zéphirin — Au fait, je suis colonel pour le croire.... Michel, quand nous nous revenons encore , tu seras le premier musicien de 1 Europe , et moi le dernier général d'Afrique ; remercions-en d'avance notre commune étoile, qui nous protège tous les deux.

Le soir même de ce jour , le colonel et le maestro quittaient Paris, après une visite à la Relie-Étoile de l'horizon Percier; l'un allait gagner de nouvelles épaulelles en Afrique, et

l'autre allait remporter do nouveaux triomphes sur les théâtres de Naples et de Milan.

Le jeune Octave de Nizier s'arrêta dans son récit, et prononça le mot fin, lequel semblait écrit dans les premières lueurs de l'aube, avec les trois dernières étoiles du couchant.

La société du comte de Saverny se retira dans les appartements du château pour se livrer aux douceurs du sommeil, pendant la première partie du jour, conformément à ce précepte du poëte :

Les nuits sont les jours de l'été.

La nuit suivante, le même cercle se forma sur la terrasse du château , mais la nuit était moins radieuse que la précédente : c'était une véritable nuit , avec des ténèbres tristes.

Un vent lamentable sortait de cette forêt profonde qui , des collines de Ville-d'Avray , se prolonge jusqu'à Versailles.

L'air brûlant annonçait un orage ; la campagne demandait la pluie, comme le damné une goutte d'eau.

Cependant quelques étoiles, égarées çà et là dans un firmament d'ébène, attestaient aux observateurs que le ciel n'avait pas encore rempli toutes les conditions nécessaires pour ouvrir ses réservoirs.

— Un poëte , dit madame de Saverny , a écrit cette phrase quelque part : La nuit était si claire et si étoilée, que la présence d'un esprit malin semblait impossible

— C'est lord Byron , remarqua Octave , qui a dit cela dans le po<:me de Lara.

— Oui, poursuivit la comtesse ; et j'ajoute à mon tour, que la présence des mauvais esprits me paraît, au contraire, très-possible lorsque la nuit est sombre comme celle-ci.

— Madame croit donc aux mauvais esprits? demanda l'amiral en riant.

— Point d'équivoque, amiral, j'entends les esprits nocturnes, visibles ou invisibles, à volonté; les fantômes, les revenants, les spectres, les apparitions quelconques; enfin, tout le personnel de l'enfer et des tombeaux.

— Oh ! je le comprends bien ainsi ! dit l'amiral ; les mauvais esprits du jour , ceux qui sont perpétuellement visibles , en politique et en morale, ne trouvent aucun incrédule; il est bien convenu que nous parlons des fantômes de la nuit.

— Ils sont d'ailleurs reconnus officiellement par les hymnes de l'Église, dit Octave, et on leur donne à vêpres le même nom dont vous vous servez : Noetium phantasmata.

— Ils existent donc ! dit madame de Saverny.

— Reconnus officiellement , fit Octave.

— Tant mieux ! j'en suis bien aise ! poursuivit la comtesse. On éprouve un plaisir aigu en songeant qu'il y a des êtres intermédiaires entre la terre et le ciel, et que tout cel espace vide, tout ce désert atmosphérique est peuplé.

— Horriblement peuplé, dit Octave.

— Ce sont ces fantômes, dit la comtesse, qui donnent peut-être ces ténèbres si noires à la nuit , et les nuages au jour.

Les savants se trompent peut-être en attribuant aux vapeurs la faculté de créer des nuages.

Qu'en pensez- vous, monsieur de Nizier, vous qui êtes savant ?

— La science sera toujours heureuse, madame, quand vous daignerez lui prêter vos théories.

Quant à moi, je ne crois plus aux vapeurs et aux nuages ; je crois aux fantômes : ce sont eux qui se réunissent en masses énormes, par jalousie, pour cacher les étoiles et le soleil.

J'adresserai à l'Académie des sciences un mémoire sur cette question , si vous m'y autorisez.

— Monsieur de Nizier, dit la comtesse en riant , je vois que vous êtes un esprit fort, et que vous avez le courage de plaisanter sur des choses aussi graves.

■ — Madame, reprit Octave avec un sérieux comique, il me sera facile de vous prouver que j'ai étudié profondément cette grave question ; et on n'étudie que les choses auxquelles on croit.

Permettez-moi, d'abord, d'accuser en général d'ignorance ceux qui prétendent avoir le droit de trembler de peur, en prononçant exclusivement le mot de fantômes. Ceux-là ont peu étudié la matière.

Voici la classification des esprits invisibles , telle que je . l'ai adoptée, après mûr examen, ce qui prouve ma sympathie en faveur du sujet.

Les fantômes sont des êtres impalpables, d'une stature ordinairement gigantesque , et qui ne marchent qu'en traînant des linceuls d'un blanc-grisâtre.

Le plus souvent on les rencontre dans les cimetières mal entretenus par les conseils municipaux.

Ils ne vont jamais par bandes; leur naturel est insociable. Cependant, quelques écrivains affirment avoir vu deux fantômes bras dessus, bras dessous; c'est une exception.

LES ÉTOILES. sT

— Comme Françoise de Rimini et son amant sur le tableau de Scheflér, dit la comtesse.

— Tout juste, poursuivit Octave ; mais les fantômes sont rarement autorisés à paraître par couple; il leur faut de basses protections.

Le premier fantôme qui ait joué un rôle important est celui de Samuel, qui épouvanta Saiil la veille de la bataille de Gebboë. Il était seul.

Le second fantôme illustre est celui du mauvais génie de Bru tus, qui apparut à ce dernier Romain la veille de la bataille de Philippes....

— Et le troisième illustre, interrompit la comtesse, est celui de la forêt de Senlis, qui....

— Pardon, madame la comtesse, ne confondons pas; le fantôme qui épouvanta le roi Charles dans la forêt de Senlis n'était pas un fantôme, ainsi que l'ont avancé des historiens ignorants ou étourdis : c'était un spectre.

La preuve physique en est facile à donner.

Les fantômes n'ont le droit d'exercer leur industrie que la nuit : dans le jour, d'ailleurs, on leur rirait au nez.

Les spectres, au contraire, peuvent revêtir une apparence de forme matérielle, à l'aide de la décomposition du prisme

H8 L liS ÉTOILES.

solaire et des reflets d'ombres que le vent fait mouvoir sur les petits sillons des forêts épaisses.

Le spectre de Senlis se fit un costume effrayant avec ces phénomènes d'air et de lumière, toilette qui économise la toile des linceuls, et il rendit fou le roi Charles, contre toutes les règles, en lui apparaissant à la chasse, en plein raidi.

— Nous voilà fixés sur les spectres , dit la comtesse.

— Passons au\ revenants, poursuivit Octave avec une gravité doctorale.

Le revenant est un être rare ; cela tient à des causes que la science a expliquées avec assez de bonheur.

Si les revenants abondaient , il n'y aurait pas moyen de vivre sur cette terre, à moins d'être toujours deux dans une même chambre la nuit : ce qui serait très-favorable à la cause du mariage, et porterait un coup mortel au célibat.

Il n'y a pas d'exemple d'un revenant qui ait osé se montrer dans une alcôve où respiraient deux personnes.

Le revenant a-t-il horreur du nombre deux, comme la nature du vide ? C'est ce que nos faibles lumières ne peuvent résoudre ; toujours est-il que le revenant ne s'adresse qu'à une personne isolée....

— Avec un linceul? demande la comtesse.

— Erreur, belle comtesse, sans linceul....

— Eh bien ! monsieur de Nizier , je vous affirme que mon oncle a vu un revenant couvert d'un long linceul.

— C'était un fantôme, madame; votre oncle s'est trompé. Au reste, ces erreurs sont assez communes, et jettent parfois une certaine perturbation dans les sciences occultes. Voici, madame, ce qui nous démontrera l'hallucination de votre respectable oncle.

Ma théorie est prise au fond même de la physiologie du revenant.

Le fantôme et le spectre sont deux êtres toujours inconnus du visionnaire qui les regarde : ainsi, Brutus fait cette brusque apostrophe à son fantôme : — Qui es-tu? Preuve qu'il ne le connaissait pas.

Le fantôme lui répond : Je suis ton mauvais génie, et tu me reverras demain aux plaines de Philippe?.

Mais un revenant n'a pas besoin de donner son nom, sa profession, son domicile, comme un témoin en justice, pour être reconnu ; c'est toujours un parent, un ami ou un ennemi qui se montre dans une alcôve.

On peut lui dire son nom tout de suite, comme fait Énée :

— D'oh viens-tu , Hector ?

On reconnaît tout de suite son revenant, dès qu'il entr'ouvre les rideaux du lit ; et vraiment , il faut avoir un courage héroïque pour supporter de sang-froid une pareille vision .

Le grand Ajax, qui avait peur la nuit , témoin ce vers d'Homère : Grand Dieu! rends-nous le jour! le grand Ajax serait mort de peur sur le coup s'il avait vu un revenant.

Les médecins ont mis beaucoup de trépas nocturnes sur le compte des apoplexies; les revenants seuls étaient coupables de ces subites et mystérieuses morts. Heureusement, comme je vous l'ai dit, l'espèce des revenants n'est pas très-nombreuse.

Il est difficile à un véritable mort, un mort inhumé sous terre et sous marbre, d'obtenir un congé de quelques heures pour effrayer un mortel. Ce sont des privilèges que les invisibles gardiens des tombes donnent avec la plus grande réserve; l'intrigue et la faveur, qui ne perdent jamais leur puissance souterraine, viennent aussi en aide à certains morts intrigants, et leur ouvrent les portes des chambres de lit , bedrooms, comme disent les Anglais.

On reconnaît pourtant avec plaisir que ces abus, autrefois

LES ÉTOILES. <j|

si fréquents, disparaissent de nuit en nuit; ce qtiï annonce dans les ministères infernaux un système administratif plus sage et moins accessible à la corruption.

— Comme il dit cela gravement ! dit la comtesse au milieu d'un éclat de rire.

Cependant, je conviens que vous avez étudié ce sujet, monsieur Octave, et j'aime assez voir traiter, sur ce ton de légèreté sceptique, ces théories effrayantes.

— Passons aux larves , dit Octave.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la comtesse ; il y a des larves aussi !

— Oui, madame —

Le larve est une espèce à peu près perdue, comme le grillon et le sphinx. Cependant, on a vu tout récemment encore quelques larves en Bohême. Le larve se montre dans les vallons du Nord, un peu après le coucher du soleil : c'est le plus grand des êtres invisibles connus. L'historien Apulée, qui a étudié sérieusement les sciences occultes, prétend n'avoir pas vu un larve de deux cents coudées dans un vallon de la Pannonie; il arriva juste au moment où le larve disparaissait dans un massif de mélèzes : un quart d'heure plus tôt il l'aurait vu. Tous les larves cepen-

dant n'ont pas la même taille que celui qu'Apulée a failli voir.

Ce monstre est svelte, souple, ondoyant comme une trombe d'eau ; il a une large face mélancolique , inondée sur les tempes de deux cascades de cheveux gris. Son corps n'existe pas.

— Avec un signalement pareil , dit la comtesse , je reconnaîtrai le premier larve qui me tombera sous la main.

— Les sylphes , les gnomes , les aspioles , les lutins ne doivent pas être confondus, madame, avec les individus des races précédentes : ce sont des êtres surnaturels , mais pas effrayants du tout. Hélas ! pourquoi ne pouvoir pas accorder les mêmes éloges aux goules et aux vampires !

— Eh ! ceux-là nous les connaissons depuis longtemps ! dit la comtesse ; ils font de hideux métiers , n'en parlons pas.

— -Soit! poursuivit Octave; passons à la plus effrayante de toutes les apparitions, celle qui ne parait pas.

• — Ah ! je suis curieuse de voir celle-là , monsieur Octave !

— Elle est invisible; et voilà précisément la faculté qui la rend épouvantable.

La première victime de cette race a été le saint homme Job, si renommé pour sa patience, et il fallait en avoir beaucoup dans sa position.

Job entendait toutes les nuits à son oreille un petit souffle, provenant de cette apparition invisible. Ce petit souffle n'articulait rien de bien précis ; il ressemblait à l'aspiration gutturale d'un orateur qui va parler, et qui tourne dans sa bouche les premières syllabes avant de les lancer à l'auditeur.

Job impatienté secouait sa tète pour secouer ce souille, mais le souffle s'obstinait encore, et lui soufflait toujours à l'oreille sa mélodie vague, composée de consonnes sans voyelles, ce qui doit être irritant au dernier point.

— Je crois bien ! remarqua la comtesse ; mais êtes-vous bien sûr que ce fût l'effet d'une apparition plutôt que d'une infirmité , monsieur Octave?

— Le fait est incontestable , puisque Job affirme que ce petit souffle donnait un frisson glacial à la moelle de ses os.

— C'est juste! dit le comte de Saverny; monsieur Octave a cité le texte mot à mot.

— Je citerai encore un exemple, pris entre mille, et qui appartient à une autre espèce d'apparition invisible ; c'est

Ammien Marcellin qui rapporte le fait , et un pareil témoignage n'est certes pas suspect.

— Je crois bien ! dit l'amiral.

— Voyons cette autre espèce , dit la comtesse.

— Au dire de ce grave historien, il y avait à Anxur un citoyen grec nommé Anaxymandre, lequel, en entrant Ion tes les nuits dans sa maison solitaire, était vivement pincé au nez par deux doigts invisibles, qui laissaient leur double empreinte sur la peau. Anaxymandre poussait des cris effrayants, allumait sa lampe et cherchait les deux doigts dans l'air ; alors, à la clarté de la lampe, il était une seconde fois pincé au même endroit, et tout se bornait là

— Ma foi ! c'était bien suffisant! remarqua la comtesse... Avec quel flegme il dit que tout se bornait là !

— Madame, poursuivit Octave avec un sérieux imperturbable, je raconte une histoire, je ne brode rien, je ne retranche rien. L'expression qui vous choque est fort naturelle sous la plume du premier historien. Tout se bornait là, c'est-à-dire que, dans son malheur, Anaxymandre était encore très-heureux de ne pas subir toute la nuit une pareille humiliation.

— Pauvre Anaxymandre ! dit la comtesse, il doit être devenu fou.

— Non, madame, il a été guéri par un médecin de Chypre nommé Périclet, dit toujours Ammien Marcellin.

— Il a été guéri de sa folie ?

— Non , madame , de l'autre infirmité nocturne ; il a été guéri des deux doigts invisibles.

Un éclat de rire général traversa comme un ouragan joyeux la terrasse du château. Octave seul conserva sa gravité d'historien.

— Ammien Marcellin, dit-il, raconte le fait, et il a, comme Apulée, la réputation d'un écrivain qui a étudié les sciences surnaturelles avec profondeur et bonne foi. Notre devoir est de nous incliner devant ces mystères.

— Inclinons-nous , dit la comtesse , c'est plus aisé que de croire.

— Maintenant, nous parlerons, pour finir cette nomenclature, des dames blanches et noires....

— Ah! celles-ci, dit madame de Saverny, existent ; on les voit sur les échiquiers, quand le joueur va à dame.

— Madame, dit Octave avec un accent plein d'une charmante mélancolie, il est impossible de continuer cette dissertation sérieuse, si nous l'étouffons sous les plaisanteries. Soyons graves jusqu'au bout

Les dames noires et les dames blanches, ainsi que leur couleur l'indique, sont de bons et de mauvais génies, protégeant ou bouleversant les vieux châteaux. Ici les exemples abondent , et l'incrédulité baisse les yeux et croit. La dame noire a pour aigrette un feu follet; la dame blanche a une étoile; la première égare, la seconde conduit —

— Que pensent de ces dames Ammien Marcellin et Apulée? demanda la comtesse.

— Madame, ces deux dames n'ont été admises dans la science que dans le moyen âge; ainsi, nos deux historiens ne les connaissaient pas. Ceci se rattache à une chronique du château des Trois-Tours , qui aurait mérité d'être écrite par Ammien Marcellin.

— Ah ! voyons la chronique ! dit en chœur la société du comte de Saverny.

LE

LE

Les histoires de revenants commencent toutes ainsi : Un soir, un voyageur , etc....

Bienheureuses histoires, l'intérêt commence au premier mot et finit au dernier !

i3n ne devrait raconter que des histoires de revenants.

Un soir, un voyageur, nommé ValérienCardeilhac, traversait un joli village du département du Var, nommé Saint- Céry. C'était un dimanche de fête patronale ; on dansait au son du tambourin , contre toutes les règles de Terpsichore ; on chantait : Nous n'irons plus au bois; on buvait les vins de Lamalgue et de Cassis, lesquels vins sont des vésuves en bouteilles. Tous les villages circonvoisins étaient accourus, sans se préoccuper de la manière dont on passerait la nuit

dans un petit village qui n'a qu'un hôtel dégarni et quatre matelas pétrifiés.

Valérien avait fait dix lieues à pied , ainsi que doit voyager tout artiste amoureux de paysages ; il oublia un moment sa fatigue en voyant cette fête rustique, où tant de pieds aux bas jaunes sautaient si joyeusement ; mais, cette étude faite, il songea au gîte de nuit, et regarda les enseignes dans la grande rue de Saint-Céry.

L'hôtel des Deux-Pigeons s'était déjà garni de voyageurs ; l'aubergiste dormait entre deux nappes, sur la table de la cuisine ; il ne se réveilla que d'un œil pour envoyer promener Valérien sous les étoiles de Saint-Céry.

Une boutique restait ouverte, celle d'un barbier cumulard , qui exerçait la médecine et la chirurgie. Valérien entra , s'assit, et présenta sa tête au bourreau, pour saisir un prétexte de conversation.

Le barbier prit la tête du voyageur et se mit en devoir de la décorer pour le bal champêtre de Saint-Céry.

— Voilà une fête qui arrive mal à propos pour moi , dit Valérien ; le village est plein de voyageurs ; il n'y a qu'un hôtel , et je ne sais trop où passer la nuit.

— Ah ! monsieur ! — fit le barbier en raclant les cheveux du patient avec le bois d'une brosse épilée par l'âge — vous

êtes tombé sur un mauvais jour! Si vous étiez venu hier, vous auriez eu deux lits aux Deux-Pifjeons.

— Et que faire maintenant , puisque je ne suis pas venu hier?

— Vous pouvez aller coucher au Castellet.

— Est-ce bien loin ?

— Sur le sommet d'une montagne, à trois petites lieues d'ici. Monsieur le maire vous recevra très-bien.

— Merci de votre Castellet .

— C'est que je ne vois pas trop, monsieur... à moins que... Oh non ! il ne faut pas y songer... je ne vous donnerai jamais ce conseil...

— Quel conseil ?

— Le conseil d'aller passer la nuit...

— Où?

— Ne parlons plus de cela, monsieur...

— Parlons-en, au contraire, mon cher Figaro.

— Eh bien, monsieur, voulez-vous passer la nuit aux Trois-Tours ?

— Pourquoi pas ! Il y a même deux tours de trop. Je me contenterai d'une.

— Je vous avertis que ce château a une très-mauvaise réputation.

— Y a-t-il des lits ?

— Au moins trente.

— Il y a toujours quelque chose de trop dans ce château. . . Et le propriétaire me recevra-t-il ?

— Ah ! monsieur! — dit le barbier en baissant la voix — le propriétaire est mort.

— Depuis longtemps ?

— Depuis vingt ans au moins.

— Et il n'a pas laissé d'héritier?

— Non , monsieur ; le château appartient à la commune , qui veut le vendre ; mais on ne trouve pas d'acheteur.

— Le prix, demandé est sans doute trop fort ?

— Au contraire, monsieur, il est trop faible.

— ■ Et on ne l'achète pas à cause du trop bon marché ?

— Oui, monsieur. On attend que la commune le vende pour rien. * '

— Alors on trouvera beaucoup d'acheteurs.

— Je ne crois pas , monsieur. C'est un château maudit. Si on me le donnait , je ne le prendrais pas.

— Maintenant, je commence à vous comprendre, mon cher barbier; il y a des apparitions, il y a des revenants, des fantômes...

— 11 n'y a que cela, monsieur. C'est un sabbat infernal toutes les nuits ; un tintamarre de damnés. On y entend des voix qui parlent comme des cloches , et des danses qui font trembler la terre. Il n'y a que le diable qui pourrait acheter ce château , pour en faire une succursale de l'enfer dans le département du Var.

— C'est bien engageant ce que vous dites là, barbier, et il est bien difficile de résister à une pareille tentation... Ce château est-il bien éloigné ?

— Dix minutes.

— Pourriez-vous m' indiquer le chemin ?

— Comment ! — dit le barbier effrayé — vous avez une tentation du diable !

— J'ai grand sommeil, et j'ai besoin de repos : voilà ma seule tentation.

— Oh ! si vous ne dormez que là, monsieur, vous aurez bien besoin d'un lit demain.

— Oui ou non, barbier, voulez-vous me mettre sur le chemin de ce château ?

— Maître Olivier vous y mettra , mais pas moi.

— Où est ce maître Olivier ?

— Je vais le faire venir ; attendez-moi un instant ; c'est mon voisin... Nous sommes tous voisins dans un petit village de cent maisons.

— Courez vite ; j'ai besoin de dormir.

Maître Olivier ne se fit pas attendre. C'était un petit homme sec, avec des yeux gris , un nez trèsraigu , des joues plissées , un regard fauve et narquois ; il parlait un français équivoque et peu intelligible, mais sa pantomime, langue universelle, était claire comme la lumière du Midi. — Vous désirez passer la nuit au château des Trois-Tours? dit-il à Valérien ; je vais vous accompagner jusqu'au portail , mais pas plus loin.

Le voyageur et le paysan prirent congé du barbier , et descendirent le chemin creux qui mène à ce château funèbre où d'énormes chauves-souris ont établi leur domicile , pour avertir les passants du danger, à ce que disent les gens

de l'endroit, gens qui aiment l'étrange et le merveilleux, qui ne peuvent voir un vieux château sans y attacher une légende, et qui prétendaient qu'outre les revenants de l'intérieur du château, ils voyaient tous les jours, à la nuit tombante, à l'heure de l'Angélus, la jeune châtelaine de Saint-Céry dominant son castel des Trois -Tours, et par conséquent le village, dont elle est la Dame Blanche, c'està-dire l'ancienne bienfaitrice et la protectrice.

L'heure à laquelle l'imagination de ces braves gens croit apercevoir la Dame Blanche à son balcon aérien, lui a fait donner par les Saint-Céryens l'appellation de l'Étoile du soir.

Au portail, le paysan souhaita ironiquement une bonne nuit à Valérien, et le laissa seul. L'intrépide voyageur suivit une allée sombre de cyprès et de buis , et arriva bientôt sur l'esplanade où le château est bâti.

Ce paysage est lugubre, surtout la nuit. Le vieux manoir a beaucoup de fenêtres sans vitres, des murailles lézardées, des portes qui se plaignent au vent sur leurs gonds. Les herbes sauvages croissent autour avec un luxe de végétation tumulaire ; le puits et les fontaines meurent d'hydrophobie ; le verger ne montre que des arbres stériles ; quelques pins , réunis en groupe, semblent s'associer pour exhaler des plaintes funèbres, en regardant du haut de leurs cimes les choses épouvantables qui se passent dans l'intérieur du château.

Valérien était si mortellement atteint du besoin de dormir, qu'il n'aurait pas eu la force d'avoir peur, même s'il eût été poltron. Des deux battants de la grande porte du château, un seul était encore ferme sur ses gonds, l'autre avait disparu, ce qui facilitait beaucoup l'accès des salles basses. Valérien franchit le seuil, traversa un large vestibule plein d'échos , et se laissant conduire par un rayon d'étoile , blanc comme la queue d'une robe de fée, il se trouva bientôt dans un salon , et heurta du pied un meuble , que sa main reconnut pour être un de ces larges divans jonchés de coussins, qu'on trouve chez toutes les résidences champêtres du Midi.

Il lui fut impossible d'aller plus loin , ou de chercher quelque chose de mieux ; il s'assit d'abord, déposa ses pistolets à côté de lui , regarda par la fenêtre ouverte de funèbres saules qui pleuraient sur l'auge du puits , et s'étendant, avec une volupté de voyageur, sur le vieux édredon du vaste sopha, il se souhaita le bonsoir, et s'endormit.

Quelques heures après, Valérien , quoique profondément plongé dans son sommeil , entendit comme dans un rêve un bruit effrayant composé d'une foule de bruits, mais que dominait un murmure sourd qui faisait trembler la terre, comme le glas aigu du tam-tam s'élève sur les mugissements d'un orchestre désolé. Le sommeil lutta longtemps contre le réveil; mais le fracas devint si formidable, que les sept dormants eux-mêmes auraient bondi sur leur chevet cente-

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