‹ Les etoiles; derniere feerieChapitre 7 sur 44 · L* ET® OLE · texte numérisé non relu

L* ET® OLE

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naire. Valérien ouvrit donc les yeux , et se demanda ensuite, pendant quelques minutes , si son rêve horrible continuait.

Ce n'était pas un rêve ! Le château tremblait sur ses fondements ; des voix intermittentes alternaient des syllabes lamentables avec les échos de l'escalier; un cri lugubre, pareil au vox ingens de Virgile, sortait par moments des entrailles du sol, comme la plainte d'un homme enterré vivant ; et on entendait un tumulte de ferrailles sourdes , comme si le démon eût appelé au sabbat toutes les chiourmes de l'enfer.

Ceci devient trop sérieux, pensa Valérien en secouant un léger frisson , après s'être assuré qu'il ne dormait plus.

Le voyageur arma ses pistolets, se leva sans faire le inoindre bruit, marcha d'un pas de fantôme vers la porte du salon , et jeta un coup d'œil dans le vestibule. Il ne vit rien d'abord, mais ce qu'il entendait brisait ses oreilles, et donnait l'épouvante au cœur. Le grand escalier épuisait tous ses échos à répéter ce fracas horrible , et aux pâles clartés des étoiles , tamisées par les crevasses des murs , on voyait flotter une fine poussière, soulevée sans doute par les pieds des danseurs infernaux, comme a dit le grand poëte :

Et leurs pas ébranlant les voûtes colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

Toujours immobile sur le seuil, et toujours regardant avec des yeux effarés, Valérien distingua enfin quelque chose d'informe et de confus qui s'agitait à une petite ouverture très-haute, pratiquée sur la muraille du vestibule. Deux partis se présentèrent alors à son esprit troublé •, le premier lui conseillait de rentrer dans le salon , et de gagner les champs par la fenêtre basse, où flottaient les saules pleureurs ; le second parti était plus dangereux et plus noble : c'est celui-là qui fut embrassé. Un homme vraiment brave craint même de rougir de lui en l'absence de tout témoin.

Il examina donc, avec une attention minutieuse , le point lividement éclairé où s'agitait une chose mystérieuse, et, au moment où une subite irradiation d'étoile tomba et vint chasser les ombres, il aperçut distinctement, dans tout son relief, un bras couvert d'une manche de toile, dont la main s'agitait avec des convulsions perpétuelles. Valérien n'était qu'à dix pas de cette main , il aligna le canon d'un pistolet sur cette direction , posa le point de mire sur le bras infernal , et fit feu....

On entendit un cri perçant , et un énorme et dernier fracas qui semblait provenir d'une cascade de ferrailles, et de grappes de boulets d'airain.

Le vestibule devint silencieux , comme si tout l'enfer eût émigré en masse devant un coup de pistolet.

Cette brûlante expédition avait tout à fait éloigné le sommeil des paupières de Valérien : il s'assit sur le sopha oriental, rechargea son arme, et résolut d'attendre le jour, les yeux ouverts , en cas de nouvel événement.

La nuit s'écoula sans autre aventure. Aux premières lueurs de l'aube , Valérien examina les localités. Des gouttes de sang rougissaient la muraille sous la petite ouverture, et le plancher du vestibule était jonché d'un immense attirail métallique, tombé sans doute du bras que la balle avait frappé.

De réflexions en réflexions, Valérien arriva bientôt à une conjecture ingénieuse qui devait être une vérité. Il se rendit au village de Saint-Céry, et ne fut nullement étonné en apprenant que le barbier avait été appelé comme médecin chez maître Olivier , qui s'était blessé à la chasse. Indication prise du domicile de ce paysan , il se dirigea de ce côté. La petite propriété rurale de maître Olivier était limitrophe de la terre du château des Trois-Tours. Sans se faire annoncer , Valérien entra dans une salle basse enfumée , où se trouvaient le barbier médecin , et un homme assis sur une grande chaise de cuir : c'était maître Olivier.

- — Eh! bonjour, mes amis! — dit Valérien d'un ton amical — je viens vous remercier et vous faire mes adieux. Puis, il passa au ton de l'intérêt compatissant, et il dit :

Ild LE CHATEAU DES TKOIS-TOURS.

■ — Qu'avez-vous, maître Olivier? Vous êtes bien pâle ! Que vous est-il donc arrivé ?

Le blessé balbutia quelques mots décousus, mais le barbier vint à son secours. — C'est un accident fort commun chez les chasseurs, dit-il; ce pauvre maître Olivier s'est blessé en chassant l'alouette, à la pointe du jour, et je suis venu le panser... Ça ne sera rien.

— Vous appelez ce métier la chasse aux alouettes ! — dit le voyageur en riant avec ironie. — Eh bien ! maître Olivier, ne chassez plus ainsi, croyez-moi ; mon conseil est bon. Ne jouez plus aux revenants au château des Trois-Tours.

Le blessé poussa un long soupir, et tendant la main gauche par un geste suppliant : — Monsieur, dit-il, ne me perdez pas 1 je suis père de famille.

— Ils disent tous qu'ils sont pères de famille , quand ils ont fait un mauvais coup ! s'écria Valérien ; mais pourquoi vous amusez-vous donc comme un enfant à ces jeux dangereux ?

— Oh! ce n'est pas un enfantillage! dit le barbier.

— Voyons , dit Valérien ; je voudrais bien entendre la justification d'une pareille folie.

— Eh bien! vous allez l'entendre, monsieur; mais don-

nez-moi votre parole d'honneur que vous garderez ce secret, seulement jusqu'à l'an prochain.

— Volontiers , je vous la donne.

— Alors , poursuivit le barbier , je vous apprends que maître Olivier doit acquérir, à la dernière adjudication, la terre des Trois-Tours , qui sera vendue pour rien , c'est-àdire pour très-peu de chose. Les deux propriétés sont voisines, et vous voyez que c'est une excellente affaire pour maître Olivier, qui n'est pas riche, et qui veut agrandir un peu son bien, sans faire tort et préjudice à personne, puisque les Trois-Tours appartiennent à la commune, et non pas à un chrétien. Vous comprenez tout maintenant.

— Oui , dit Valérien , je comprends tout ; c'est admirablement imaginé. Tant pis pour la commune et les imbéciles ! Soignez- vous, maître Olivier. Devenez propriétaire, et je vous promets deux choses; de tenir ma parole, et de vous faire une visite quand vous serez châtelain, et que vous ne serez plus revenant.

Valérien serra la main du fantôme, et sortit pour continuer son voyage pédestre dans le département du Var.

Maître Olivier est enfin propriétaire du château des Trois- Tours, qu'il a très-mal payé. Par intervalle, il s'amuse encore pour maintenir la mauvaise réputation du lieu à ferrailler

dans le vestibule. Il passe pour un esprit fort, et le conseil municipal de Saint-Céry lui a fait obtenir du ministre une médaille d'honneur.

Ce récit terminé , madame de Saverny croisa les bras sur son sein , et dit : — Voilà une histoire qui tue sur place tous les revenants et tous les morts! Est-ce ainsi, monsieur Octave , que vous soutiendrez vos théories sur les apparitions ?

— Madame — dit Octave avec sa gravité et son sérieux comique — tout cela ne prouve qu'une chose , le prosaïsme de notre époque. Ces êtres merveilleux et si effrayants ne peuvent vivre que dans les siècles poétiques ; ils ont donné momentanément leur démission, et ils attendent. Ce sont d'odieuses contrefaçons qui remplissent l'intérim. Passons ensuite à la seule Dame noire qui puisse servir de pendant à une Dame blanche. Préparez-vous à frémir. Il ne s'agit point ici d'escamoter un dénoûment et de provoquer le rire après l'effroi. Que chacun prenne des poses solides et s'incruste sur son fauteuil. Mon récit aurait la puissance de déraciner un arbuste , si un arbuste avait des oreilles , comme au temps d'Orphée et de Linus.

Justus Cleveland, à ce que raconte un chroniqueur américain , était un jeune étudiant de Dresde par sa profession , et par son âme un héros d'Auguste Lafontaine ; c'est-à-dire un héros blond , frais , rose , vigoureux , mais tellement accablé de santé, de force, de bonheur, qu'il s'était réfugié dans la mélancolie pour y déposer tout ce luxe d'existence intolérable à vingt ans.

Justus se mit en devoir d'être amoureux ; une bonne passion , se dit-il , va me maigrir à vue d'œil , et c'est alors seulement que j'aurai l'honneur de ressembler à ceux de mon sexe. Il fallait faire un choix parmi les jeunes filles de Dresde. Là était l'embarras. Le jeune homme, avant d'abaisser son regard sur les beautés matérielles et terrestres , s'était créé une femme idéale, un type céleste, qu'il ne rencontrait jamais sur ses pas. Dresde ne possédait rien en ce genre ; il fallut donc se décider à chercher ailleurs.

Un jour , Cleveland entendit dans un salon un voyageur qui faisait , avec un enthousiasme impoli, l'éloge des femmes parisiennes. Il regarda cet incident comme chose heureuse , et après avoir réglé ses affaires, il quitta sa ville de Dresde, où son amante idéale était introuvable, et se dirigea sur Paris.

C'était vers le milieu de l'année 1793, au plus fort de la terreur.

Justus ne daigna pas observer le drame formidable qui se jouait en ce moment sur le pavé révolutionnaire ; il ne venait pas voir des Français , il ne cherchait que des Parisiennes, tout le reste ne le regardait pas.

La beauté rêvée , le type idéal ne se montraient pas : il voyait çà et là aux fêtes républicaines quelques visages charmants , mais jamais la réalité bourgeoise ne lui rendait son rêve d'amour.

Une nuit, il marchait tête basse, à travers des quartiers sombres, pour regagner la petite rue des Mathurins-Saint- Jacques, où il demeurait, il vit sur une grande place l'échafaud dressé, comme si une exécution capitale allait avoir lieu. Cependant le bois homicide ne fonctionnait pas; il était là comme un moissonneur fatigué du travail du jour, el endormi sur le sillon.

La place funèbre était déserte, un réverbère lui donnait une clarté sinistre, qui la rendait plus sombre encore. Le ciel se couvrait des nuages des ouragans , et ne laissait distinguer qu'une étoile, triste comme un diamant noir.

Justus s'arrêta au pied de l'échafaud révolutionnaire, et le considéra longtemps ; les réflexions que cet horrible spectacle faisait naître en lui, ne doivent pas être mentionnées dans cette histoire ; à force de regarder il crut d'abord voir, puis il vit réellement une femme habillée comme une veuve, et agenouillée sur le plancher de l'échafaud , dans l'attitude de la prière. C'était trop respectable pour ne pas être respecté. Justus ne regarda plus l'échafaud , il regarda la femme, et ses yeux ne s'en détachèrent plus.

Une heure s'étant écoulée , Justus s'alarma de l'immobilité de cette femme , qui ressemblait ainsi à une statue sépulcrale, et non à un être vivant. N'écoutant que la voix de l'humanité, il monta les degrés de l'échafaud , et le bruit de ses pieds n'ayant pas distrait la femme de sa prière , il acheva de se convaincre qu'elle était évanouie, et sa main toucha légèrement la mantille de soie noire qui couvrait ses épaules.

La femme fit un mouvement léger, leva sa tête, et regarda Cleveland. Au même instant une traînée phosphores-

cente d'étoiles éclaira le visage de l'inconnue. . . Justus poussa un cri et chancela sur ses pieds.

Ce type idéal , ce visage rêvé , cette forme insaisissable , qu'il poursuivait depuis si longtemps à travers les hameaux et les villes , il venait enfin de les découvrir , et en quel endroit ! et en quelle situation !

— Madame , dit-il d'une voix tremblante , nous sommes au milieu de la nuit, des ténèbres et du deuil ; je vous offre mon bras et mon courage pour vous ramener chez vous.

L'inconnue se leva lentement , et accepta le bras offert.

Le jeune homme tremblait de joie et d'amour en descendant les marches de l'échafaud ; quand il toucha le pavé , il demanda par un signe quelle était la direction dans laquelle il fallait marcher. La femme noire fit un geste d'indifférence, et ne répondit pas.

Peut-être ce n'est pas une Parisienne, pensa Justus, et elle n'a point de domicile dans cette capitale. C'est une malheureuse jeune veuve qu'une horrible exécution a probablement amenée à Paris.

Plein de cette idée, Justus lui dit : J'ai dans le voisinage, madame , une modeste chambre d'étudiant , je vous offre cet asile indigne de vous; je vais vous y conduire, et je

passerai, moi, la fin de cette nuit sur l'escalier, où je veillerai sur votre sommeil.

La dame noire inclina la téte en signe d'adhésion.

Cleveland ressentit un mouvement électrique de joie qui brûla en même temps les racines de ses pieds et de ses cheveux.

Ils s'acheminèrent tous deux vers le sombre carrefour des Mathurins- Saint -Jacques, et lorsque Justus découvrit sa vieille maison , elle lui sembla plus belle que la colonnade du Louvre : l'amour est un architecte qui change les masures en palais.

Justus ouvrit sa porte d'une main convulsive , monta l'escalier en précédant l'étrangère mystérieuse, et après l'avoir introduite dans sa chambre de garçon , il la salua respectueusement , et sortit pour passer la nuit sur les marches extérieures, comme saint Alexis qui dormait dans la cage d'un escalier.

L'insomnie dévora cette nuit. Aux premières lueurs de l'aube, Justus se mit en devoir de chercher un logement plus conforme à sa nouvelle position. Il loua un premier étage rue Mazarine, n° 14 , abandonné tout meublé par un émigrant , et quand l'heure lui parut convenable, il remonta l'escalier de la rue des Mathurins-Saint-Jacques, et heurta

doucement à la porte de sa chambre avec le plus timide des doigts.

Il prêta l'oreille, et n'entendit rien.

Un second coup fut donné , plus fort que le premier , puis un troisième plus fort que le second ; même silence.

Il attendit.

Aucun bruit ne se faisait dans l'intérieur de la chambre ; elle était muette comme un tombeau.

Onze heures sonnèrent à Saint-Séverin.

Justus prononça le mot de Madame ! d'une voix polie , mais accentuée très-fortement.

Toujours rien ; pas même un écho !

Il n'était pas plus avancé à midi.

Ce silence obstiné commençait à devenir alarmant; car un rapide et pudique coup d'œil donné à la serrure attestait que la clef fermait la porte en dedans.

Oh 1 s'écria-t-il avec l'accent du désespoir , ouvrez , ouvrez, madame! Un plus long silence trouble mes esprits, et va me conduire malgré moi à l'effraction.

Même résultat.

LA DAME NOIRE. <2t

Cette porte d'étudiant était mal assujettie sur ses gonds ; elle céda au premier coup.

||Justus se précipita vers l'alcôve.

La femme noire était couchée sur le lit, la tête tournée vers la ruelle, et le souffle du sommeil ne se faisait point entendre : Justus tout frissonnant s'approcha plus près d'elle, examina son visage... plus de doute, elle était morte!

Cleveland prit la pose de Marcus Sextus devant le cadavre de sa fille : l'immobilité et le silence du désespoir.

Trouver la femme si longtemps rêvée et la perdre presque au même instant , il n'y avait pas de paroles pour exprimer une douleur inventée par l'enfer pour un seul homme.

Cependant, comme le caractère germanique ne perd jamais ses droits, même dans un malheur suprême, Justus comprit qu'il ne pouvait pas garder éternellement son attitude, et que son titre d'étranger lui imposait l'obligation d'aller exposer au magistrat spécial cette horrible aventure, afin de ne pas être compromis plus tard comme assassin.

Il se rendit donc chez un officier de justice, et fit son rapport avec tant de larmes et de sanglots qu'aucun soupçon ne pouvait tomber sur lui.

\n LA DAME NOIRE.

Le magistral, suivi de quelques agents subalternes, se dirigea vers la maison de Justus, qui marchait en avant.

Rien n'était changé dans la chambre funèbre. La jeune femme avait la raideur du cadavre; il était impossible d'admettre un évanouissement comme simulacre de consolation.

L'officier examina le cadavre avec attention, et, se tournant vers Justus, il lui dit : Je reconnais parfaitement cette femme, elle a été exécutée hier...

— Mais c'est horrible, ce que vous racontez là! interrompit la comtesse de Saverny en fermant avec sa jolie main la bouche du narrateur. Avec quelle gravité d'historien véridique il nous débite ces atrocités inouïes !

— Madame — dit Octave en dégageant à regret sa bouche d'une étreinte charmante — je n'irai pas plus loin , puisque mon histoire vous déplaît; passons à Vétoile des satellites.

— Comment, vous nous privez du dénoûment de la dame noire? s'écria le cercle de Saverny.

— C'est que, dit Octave, tout ce que vous avez entendu jusqu'à présent de la dame noire est une idylle , une pastorale auprès de l'atrocité du dénoûment.

— Ah ! dit la comtesse , vous avez un dénoûment plus affreux que tout ce que vous avez dit ?

LA DAME NOIKE. m

— Incomparablement plus affreux, madame ... voyez si vous êtes bien aise de l'entendre?

— Je propose de mettre l'audition du dénoûment aux voix, dit l'amiral.

— C'est constitutionnel, remarqua M. deSaverny; adopté!

— Adopté ! chanta le cercle.

— Je n'adopte pas, moi, dit la comtesse.

— Madame, dit Octave, nous vivons sous l'empire des majorités. Si le suffrage universel de votre cercle vote l'audition de mon dénoûment , je dois me soumettre même au malheur de vous contrarier.

— Aux voix! aux voix! cria le chœur.

Les voix recueillies, le dénoûment fut voté à l'unanimité, même par la comtesse , ce qui excita une hilarité générale très-parlementaire.

— Ah ! vous croyez, dit Octave, que je vais conter des histoires de revenants à l'usage des nourrices ou d'Anne Radcliff! je veux vous faire frémir sérieusement... Mais quelque atrocité que vous puissiez entendre , écoutez-moi , je vous prie, jusqu'à la fin, sans murmurer.

Un oui général répondit.

— C'est bien, continua Octave, je vais arriver au dénoûment... Écoutez-moi en silence.

— Nous vous écoutons, dit la comtesse; tous vos préambules énervent l'auditoire. C'est intolérable!

— Madame, je fais mon métier, poursuivit Octave... Nous sommes dans la chambre de Justus Cleveland... le magistrat a parfaitement reconnu la jeune femme... Oui, affirme-t-il , c'est une victime immolée hier sous nos yeux ; j'ai fait moi-même le procès-verbal de l'exécution.

En même temps il découvrit le cou du cadavre et montra du doigt un collier noir très-serré que portait la jeune femme. En voulez- vous la preuve? dit-il, regardez.

Le magistrat détacha le collier noir et la tête du cadavre roula sur le lit. . .

— Oh! ceci passe les bornes, s'écria la comtesse en interrompant avec vivacité; on ne se moque pas ainsi d'un auditoire.

— Madame, dit Octave, vous violez nos conditions; prenez garde!

— Eh! qui ne les violerait pas, monsieur, en écoutant de pareilles horreurs !

— Attendez donc la fin, madame...

— Comment! il y a encore une autre fin que celle-là!

— Sans doute, madame.

— Quelque chose de plus fort?

— Oui, madame.

— C'est impossible, monsieur!

— Madame, vous allez voir.

— Voyons.

— Je poursuis, dit Octave... Justus Cleveland se leva et dit : Je jure de passer ma vie dans cette chambre funèbre et de ne jamais en sortir. — Vous en êtes le maître, dit le magistrat , pourvu que vous payiez le loyer. — C'est mon affaire, dit Justus. Il congédia les hommes de police, ferma la porte, entassa derrière tous les meubles comme pour soutenir un siège, ferma les deux fenêtres hermétiquement et s'assit à côté du lit.

Il passa ainsi trois mois dans la douleur et la retraite, et...

Une nouvelle explosion de la comtesse coupa la phrase du narrateur.

— Vraiment! monsieur! dit-elle ; vous abusez de la crédulité des geus ! Votre jeune héros a déjà passé trois mois dans une petite chambre barricadée ?

126 LA DAMIi NOIRE.

— Sans doute, madame; je raconte une histoire, et il m'est impossible de m'écarter de la vérité pour plaire aux esprits forts.

Permettez-moi donc de continuer ma narration. Pendant son effroyable tête-à-tête , Justus Cleveland ne veillait ni ne dormait , il se trouvait dans un état de somnolence indescriptible, et sous l'influence d'un épouvantable cauchemar qui lui représentait la fatalité. Sa vision se traduisait à ses yeux par une furie aérienne , se détachant sur une immense étoile de feu et de sang, et laissant échapper de ses mains les traits qui doivent conduire au malheur ceux qu'ils atteignent, et sans cesse il répétait : Voyez-la ! voyez-la ! c'est ma mauvaise étoile !

— De grâce , monsieur Octave , n'achevez pas cette histoire , elle est si horrible qu'elle devient incroyable, et je ne consentirai à en écouter la fin que lorsque vous m'aurez dit qui vous l'a racontée, et comment on vous en a garanti l'authenticité.

— Ma réponse est facile , madame ; je tiens ce récit de M. Irwing.

— Beau témoignage ! Et qui l'a raconté à M. Irwing ?

— Un homme digne de foi , madame ; c'est Justus Cleveland lui-même, qui a raconté cette histoire dans une chambre du château des Trois-Tours.

OONET Editeur

— Et quel est cet étrange château ?

— Mon Dieu, cet étrange château est celui que maître Olivier de Saint-Céry acheta pour presque rien à l'aide de sa ruse fantastique, et qui est devenu la maison des fous du départemeut du Var : Justus en était locataire.

- — Justus était fou ?

— Oui, madame, fou de naissance, et il racontait des histoires comme celle-là aux visiteurs de la maison.

Un murmure de satisfaction courut dans la société de Saverny, et la comtesse riant aux éclats, serra la main d'Octave de Nizier.

— Je suis enchantée, dit-elle, de la fin de cette histoire , car il m'eût été impossible de dormir ; voilà précisément l'heure de la séparation. A demain soir, mes amis.

Chacun se retira, le cœur léger, et comme délivré d'un horrible cauchemar avant le sommeil.

La nuit suivante, le cercle était réuni, selon son usage, et prêtait une grande attention à un récit maritime de l'amiral et à une dissertation sur la boussole et l'aiguille aimantée.

— Voilà un mystère, disait la comtesse, que je ne comprendrai jamais.

12s LES ÉTOILES.

— Parbleu! c'est un mystère! disait l'amiral.

— Ce n'est pas une raison , monsieur. Il y a des mystères qui se laissent comprendre ; mais une aiguille qui se tourne sans cesse vers le nord , sous prétexte qu'elle a de l'aimant au bout !

— Mais, madame, puisque cela est, cela doit être.

— Vous disiez donc , amiral , qu'il y a une étoile au pôle nord du ciel qui sert de guide aux marins?

— Oui , madame ; et on la nomme justement Y étoile du marin à cause de cela... Elle est là; regardez, madame, dans ce coin du ciel...

— Et elle est toujours là ?

— Toujours. Les autres étoiles , dans le mouvement de la sphère céleste, montent et descendent ; mais l'étoile du marin ne varie pas dans sa position. J'ai entendu chanter en rade de Toulon, par un mousse qui avait été enfant de chœur, une chanson adressée à cette étoile, et dont je me souviens encore. . .

— Oh ! vous allez nous la chanter ! dit la comtesse.

— Y songez-vous , madame ! Un amiral chanter une chanson comme un ténor d'opéra-comique ! Et que dirait le conseil de l'amirauté que je préside?

L'ÉTOILE DU MARIN. 429

— Eh bien ! le conseil de l'amirauté ne vous défend pas de la réciter , n'est-ce pas ?

—Non, madame.

— Récitez-nous-la donc , mon cher amiral .

— Je veux bien.

Et l'amiral récita la chanson du marin que voici :

iTCtutle îru Jttarht.

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