CHAUT
Le ciel est
J * -JL-rrfr
noir,
La mer
^iHrn =
gron - - de.
te
Les dangers sont grands la
pi
— gers sont grands la nuit ,
psv
Seul fa • n
— jh-
al le -
vé sur l'o
ti - de,
rt
^bS
fi
U - ne seule é - toi- le luit,
Seul fa-nal le-vé sur
je. ta*.
SE
■ ■- ■■■ f ' fc^l—lv^l -
r espressione
l'on - de U- ne seule é - toi
le luit.
L'ÉTOÏLE DU MARIN.
L'ÉTîOILE DU MARIN.
Refrain. F
lon-de, U ne seule é - toi - le luit.
Sa lu-eur blanchit la
voi-Ie, Ray- on se- rein, rayon d'es-poir,
C'est l'é-toi - le du ma - 3 Fin.
- rin, C'est l'é -
1" Couplet.
Sa dou - ce clar - té con - so - - le
Le
TÏT v \j -
ma - ri -nier qui s'en -dort; C'est la di - vi-ne bous - so
le Qui
mm
doit le con-duire au port.
Sa lu - eur
blau-ckit la, etc
2* Couplet
îs=îc
C'est un flam-beau tu - té
lai - - re,
Dieu
l'a pla-cé de sa main; C'est le pha-re qui lé - clai
re Dans les
bres du che - min.
Sa lu - eur blan-chit le, élu
3» Couplet,
C'est la ma -do - ne qu'im - plo - - re,
Le pè-cheur au dés- es- poir; Et qui toujours à l'au - ro
re A sa
sœu» la fait re - voir.
Uroci'ilss Je Tante nstfln el ronlel.90, rue de la Harpe.
Sa lu i m blan chit la, etc
\M> LES ÉTOILKS
— Madame , dit Octave , les étoiles ne doivent pas nous faire oublier les planètes. Quant à moi , je vous avoue mon faible, une planète avec ses satellites a toutes mes affections; je la préfère à Sinus , à Y épi de la Vierge, à Ibis; une planète est humaine ; c'est notre voisine , notre amie , notre sœur; tandis qu'une étoile reléguée dans l'infini n'a pas l'air de s'occuper de nous , et ne nous éclaii'3 même pas. Les influences d'une planète sont toutes-puissantes aussi ; nous agissons souvent, à notre insu, par sa volonté supérieure , ainsi que l'atteste l'histoire que je vous ai promise , et que j'intitule : La planète et ses satellites.
— Ceci au moins promet d'être plus gai que les aventures de Justus , dit la comtesse.
— Vous jugerez , madame.
Et Octave commença le nouveau récit.
LA
En général , les veuves sont jeunes et charmantes ; c'est dans l'ordre. — Vous allez déjà m' interrompre, madame de Saverny ?
— Certainement, je vous interromps, monsieur! Quel étrange début sur les veuves nous faites-vous là ?
— Hier , madame , vous avez censuré mon dénoûment ; aujourd'hui vous censurez mon début. Je suis un narrateur bien malheureux par les extrémités.
— Expliquez-nous donc , monsieur , votre théorie sur les veuves, et ne posez pas en principe , comme chose incontestable et admise à l'état d'article de foi , que les veuves sont toutes jeunes et charmantes.
— Madame , si elles n'étaient ni jeunes , ni charmantes , elles ne seraient pas veuves ; voilà tout ce que je puis dire
aujourd'hui, en attendant un commentaire révélateur... Au reste , cette théorie n'a rien à démêler avec mon histoire. Donc je poursuis. . . Madame Gertrude Desbuissons était donc veuve. . .
— C'est-à-dire, jeune et charmante, interrompit la comtesse.
— Incontestablement , madame. . . Notre veuve habitait son château dans Seine-et-Marne, où elle s'efforçait d'arriver à la consolation du veuvage par l'ennui domestique. Cette vie lui parut bientôt intolérable. Madame Desbuissons se consola, mais elle s'ennuyait toujours.
Un matin de novembre, vers les dix heures, deux paysans vinrent lui demander la permission de déposer dans l'orangerie du château le corps d'un jeune homme qui venait de se noyer dans l'étang.
Une émotion est toujours la bienvenue dans un château. — Comment ! s'écria-t-elle , on choisit mon étang pour s'y noyer ! J'irai me plaindre à monsieur le maire 1
Cependant, elle accorda la permission.
Une heure après , elle sonna ; la femme de chambre , Virginie, arriva en toute hâte, et donna quelques renseignements à sa maîtresse. Le noyé était mal noyé ; on lui prodiguait des soins; il n'y avait rien de désespéré dans son état.
ET SES SATELLITES. Ijl
— Mais pourquoi ce jeune homme a-t-il choisi ma pièce d'eau pour se noyer si gauchement ? demanda madame Desbuissons. — C'est ce que je lui demanderai quand il se portera bien , répondit Virginie en sortant.
Au fond, la charmante veuve était ravie de cette distraction. Elle était seule dans un château immense et désert; elle connaissait le penchant de trois douairières, ses voisines, vers la médisance, et fuyait le monde, et s'en laissait fuir pour conserver une bonne réputation de veuvage , en attendant mieux.
La campagne de Seine-et-Marne est très-médisante en été.
— Il n'y a que lui pour faire ces réflexions, dit la comtesse.
— Je constate un fait topographique et moral , poursuivit Octave ; que deviendrait l'histoire , sans la réflexion philosophique ? Poursuivons.
Le jeune homme noyé reprit ses sens, changea de linge avec le fermier, remercia froidement ses sauveurs comme un homme qui n'aurait pas voulu être sauvé , et prit le chemin de la grille du parc.
Comme il sortait , un domestique vint le prier de se rendre au château.
Il hésita un instant, en regardant ses habits de fermier,
puis il fit une pantomime qui signifiait que m'importe ! et il se laissa conduire chez madame Desbuissons.
— Monsieur , lui dit la jeune femme avec ce ton leste qu'inspirent la richesse et le veuvage , je me félicite avant tout de vous voir hors de danger , mais je voudrais savoir pourquoi vous avez donné la préférence à mon étang sur tant d'autres pièces d'eau ou rivières qui abondent dans ce pays.
— Madame, dit l'ex-noyé , j'ai pris le premier étang qui m'est tombé sous le pied. J'avais besoin de mourir.
— A votre âge ! . . Vous avez donc éprouvé un bien grand malheur ?
— Non, madame. Un malheur nous attache à la vie, nous intéresse ; on croit toujours que le bonheur est au bout, et on vit de cette manière cent ans, avec émotion. Mon suicide avait un motif bien simple : je m'ennuyais.
— Mais probablement , monsieur , vous vous ennuierez encore demain, après-demain, et alors...
— C'est inévitable, madame, et alors je recommencerai.
— Dans mon étang?
— Ou dans un autre, cela m'est bien égal.
Le jeune homme avait encore sur sa figure la pâleur de
ET SES SATELLITES. . u3
la mort, et quoiqu'il fût habillé en fermier d'opéra-comique, il conservait encore des avantages de jeunesse fort remarquables, même pour une veuve qui craint les douairières de son département.
— Vraiment, monsieur , dit la veuve d'une voix légèrement émue , vous me forcez à prendre souci de vous. La religion et ma conscience me défendent de vous abandonner. Ainsi, vous allez me jurer de me rendre une visite tous les jours , jusqu'à votre complète guérison .
Madame Desbuissons avait cet attrait fascinaleur qui accompagne toutes les veuves; elle passait à l'état de Gircé châtelaine en faisant cette gracieuse invitation. Le jeune homme la regarda ; une joie inconnue s'empara de lui , il balbutia quelques paroles , et promit enfin de faire ce qu'on lui demandait.
— Je me nomme Vincent Dorvigny , dit-il ; je suis orphelin; j'ai onze mille livres de rente, et ma maison de campagne est à dix minutes de votre château.
— Comment , monsieur ! dit madame Desbuissons , vous avez entre autres avantages onze mille livres de rente, et la vie vous est à charge ?
— Le chiffre de ma fortune, dit Dorvigny, était même pour quelque chose dans mon incurable ennui. Ces onze mille francs, qui ne s'accordent pas avec les douze mois de
Tannée, irritent continuellement mon système nerveux... Cependant, madame, puisque vous avez l'obligeance providentielle de me donner quelque intérêt , je vais m'efforcer de relever ma vie , et de la porter avec courage comme un fardeau que j'avais déposé là ce matin.
Après quelques paroles de politesse échangées , Vincent Dorvigny prit congé de la veuve, qui l'accompagna jusqu'au perron.
Le lendemain, le jeune homme vint rendre au fermier les habits d'emprunt, et fit sa seconde visite à madame Desbuissons. L'entretien fut assez gai pour une veuve de quatorze mois et un noyé de la veille. On se quitta, en se promettant de se revoir.
Les visites se succédèrent ainsi, toujours à l'heure respectable du Lunch, comme disent les Anglais. .
Un jour , Virginie , la femme de chambre , entra chez sa maîtresse avec un visage irrité , qui semblait porter l'empreinte d'une vive et récente discussion. Rien n'échappe aux femmes, surtout quand elles sont veuves. — Virginie, dit madame Desbuissons , vous avez du chagrin , votre figure a un coin très-noir.
— Madame, je n'ai pas de chagrin, répondit la carriériste, j'ai de la colère... et contre les trois sœurs Villaumet, ces vieilles parques de la Vallée-au-Thym.
— Et que vous ont fait ces vieilles parques ?
— A moi, rien... Elles ont parlé.
— Que voulez-vous que fassent trois vieilles femmes dans la Vallée-au-Thym ?
— Qu'elles fassent ce qu'elles voudront, mais qu'elles respectent le prochain !
— De quel prochain ont-elles parlé ?
— Mais de vous , madame.
— Et qu'ont-elles dit de moi ?
— Des horreurs ! ce que disent de toutes les femmes jeunes celles qui ne le sont plus.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qui nous délivrera des voisines ! Je suis persuadée, Virginie, qu'elles ont parlé des visites de M. Dorvigny ?
— Précisément, madame, et elles ont interprété ces visites à leur manière.
— Il est impossible de vivre à sa fantaisie en ce monde !
— Non, madame; il faut vivre selon la fantaisie des autres.
— Si les autres s'ennuient ?. .
— Il faut s'ennuyer.
— Virginie, après tout, on doit faire quelques concessions au monde, ou entrer dans un couvent... Au fond, ces visites de M. Dorvigny , quoique très-innocentes, n'ont pas l'air de l'être... Le monde, à tout prendre, n'est pas exigeant ; il se contente des apparences. Commettez toutes sortes de crimes, mais cachez-les bien, le monde vous donnera un prix de vertu... Si Messaline ne s'était pas affichée publiquement, on l'aurait couronnée rosière... C'est moi" qui ai tort ; le monde a raison ; les trois parques sont dans leur droit. Je me réformerai.
— Vous me faites trembler , madame !
— Ne tremble pas, Virginie... Mon plan de conduite est fort simple , et n'a rien d'alarmant. Tu verras. . . J'ai voulu faire une bonne action , tu le sais... J'ai voulu sauver la vie à un jeune fou... Voilà la récompense!..' Dans ce monde si mal fait, la vertu qu'on étale en public est plus nuisible à la réputation que le vice qui se commet dans l'ombre... Écoute, Virginie, tu connais M. Baralier...
— Notre voisin, M. Baralier ? Je le connais beaucoup.
— Je veux me servir de lui pour moraliser, aux yeux du monde , les visites de M. Dorvigny. M. Baralier doit s'ennuyer beaucoup ; je lui ferai prendre l'habitude de venir chez moi aux heures de M. Dorvigny. Ils sortiront ensemble
ET SES SATELLITES. m
au grand jour, et le monde des espions sera peut-être content.
— C'est une bonne idée, madame !
— M. Baralier a passé la cinquantaine ; il a des cheveux gris ; il est un peu bête ; il est conseiller municipal ; il cultive les vers à soie ; il se donne les airs d'être fort érudit en horticulture; il est sous-lieutenant de la garde nationale. M. Baralier jouit donc de l'estime et du respect de ses concitoyens, comme disent les journaux. C'est le satellite qu'il me faut... Je lui écrirai un petit billet... Non, je n'écrirai pas... Toi, Virginie, tu passeras chez lui, et tu lui diras que je voudrais bien demander un conseil à son expérience agricole, demain à deux heures. . . Je prendrai le premier prétexte venu : je lui soumettrai un plan de magnanerie ; nous parlerons vers à soie. C'est un sujet inépuisable. Une fois ce genre d'entretien commencé, il ne finit plus. Nous renverrons toujours la discussion au lendemain.
— Ah ! j'espère, madame, que cette fois les trois douairières ne trouveront plus à mordre. Je vais de ce pas chez M. Baralier.
Tout réussit d'abord au gré de madame Desbuissons. M. Baralier rendit sa première visite en uniforme , et il montra même un empressement qui réjouit la jeune veuve , et fit bien
augurer de ses assiduités quotidiennes, si nécessaires au repos domestique de madame Desbuissons.
Malheureusement M. Baralier avait été ce qu'on appelle un bel homme , et très-loué à cause de cet avantage , par sa mère et ses sœurs, depuis quinzê ans jusqu'à trente-cinq. Il ne tarda donc pas à soupçonner quelque mystère dans l'invitation agricole de la veuve sa voisine. Sa toilette se ressentit de cette idée d'amour-propre ; il se présentait toujours au château en habit de ville, et lançait à madame Desbuissons des regards de sous-lieutenant et des madrigaux de conseiller municipal. Puis, au moindre prétexte, MM. Dorvigny et Baralier engageaient une discussion , hérissée d'épigrammes lourdes, et ne descendaient jamais le perron qu'avec des airs de matamores, partant pour s'exterminer en champ clos.
Madame Desbuissons s'alarma des dispositions hostiles des deux habitués de son château. Tant que ces deux hommes viendront seuls ici , se dit-elle , je verrai les mêmes choses , ce qui est fort inquiétant. Il est impossible de les congédier, sans s'exposer à des scènes dramatiques, au-dessus de la force de mes nerfs. Je n'ai plus qu'une ressource, celle de trouver un troisième satellite, qui sera le modérateur des deux autres, et se placera au milieu, comme un président entre les deux côtés d'une assemblée législative.
Elle réfléchit longtemps avant de faire un choix , et s'arrêta enfin sur son jeune cousin , Hippolyte Vernac, qui avait remporté le prix de grec et de mathématiques au collège Charlemagne, et qui, malgré ses vingt-deux ans, était un modèle de gravité, de sagesse et de vertu.
Hippolyte était chasseur à cause de son nom classique, et sur l'invitation de sa cousine , il quitta Paris pour ravager les vallons et les bois, avec une meute de chiens aboyeurs.
Ce cousin était d'une laideur remarquable, même chez un homme. L'étude du grec et des mathématiques avaient sculpté une foule d'angles aigus sur sa figure , et son profil était aiguisé comme le tranchant d'une hache de sapeur.
Malgré ses désavantages , Hippolyte se présentait hardiment aux femmes, et traitait les hommes du haut de sa science. Après quelques jours de chasse, il s'aperçut des attraits de sa cousine, et abandonna ses chiens. Admis aux entretiens du lunch, il affecta le plus profond mépris pour Dorvigny et Baralier, et les réduisit même au silence en se servant du monologue perpétuel.
Les deux anciens habitués déposèrent leurs plaintes aux pieds de la veuve, qui leur dit : Ne faites pas attention au petit cousin, c'est un enfant. — Un enfant! un enfant! dit Baralier; à son âge j'avais déjà eu deux affaires d'honneur,
et, en ma qualité d'officier, je ne pourrai pas supporter deux fois son insolence d'aujourd'hui.
A ces mots, Baralier roula deux yeux châtains sous ses larges paupières mortes, et cambra fièrement son torse de marguillier villageois.
Dès ce moment, Baralier et Dorvigny formèrent une sainte alliance contre le cousin.
Un jour, Hippolyte, allant en chasse pour la dernière fois, entendit un coup de fusil , et vit tomber une pièce de gibier dans son parc. Un chien étranger allait franchir le mur, mais il s'arrêta sur la corniche, en découvrant une meute ennemie qui le regardait de travers.
Au même instant, un jeune homme parut derrière la grille du parc, et saluant Hippolyte : — Je vous prie de m'excuser, monsieur, dit-il, j'ai tiré le faisan chez moi, mais il est tombé chez vous. Faites-moi donc la grâce de l'accepter.
Hippolyte regarda le chasseur , et lui voyant une figure expressive, un habit de campagne très-élégant, et un ruban rouge à la boutonnière, il le salua avec respect, ouvrit la grille du parc, et lui tendit la main. Les chiens rivaux imitèrent tout de suite leurs maîtres, et se mirent à causer entre eux amicalement.
Le chasseur se fit bientôt connaître : c'était Achille Var-
ET SES SATELLITES. m
rains , capitaine au 3e régiment des chasseurs d'Afrique, en congé. Il avait trente ans et quatre blessures ; son regard était vif, son geste brusque, sa parole brève, son pas décidé.
Hippolyte, à cause de son prix de grec, aimait beaucoup les militaires; il s'improvisa tout de suite un ami dans le capitaine Achille Varrains, et lui proposa de le présentera sa cousine, madame Desbuissons.
Achille regarda tous les angles qui composaient la figure d'Hippolyte , et craignant que la cousine ne fût sculptée comme le cousin, il hésita un peu avant d'accepter l'offre; puis, redoutant encore plus de commettre une impolitesse, il se laissa entraîner au château.
La belle veuve fut d'abord un peu surprise de ce nouveau visiteur que la Providence, habillée en cousin, lui envoyait, mais elle fit un fort bon accueil à l'oilicier africain.
Le cousin , lauréat du collège Charlemagne, était fier de présenter un guerrier à sa cousine. Il se comparait à Patrocle conduisant Achille devant Briséis.
L'officier fut charmant comme un mousquetaire de Dumas ; il parla de tout dans un quart d'heure de visite ; il loua son colonel , critiqua son général , peignit l'Afrique , blâma le ministre, fonda une colonie, exalta la chasse, célébra les
femmes, les chevaux, les vins de France, les chemins de fer, les chiens de race, les carabines Devismes , les poésies d'Hugo, les opéras de Rossini, les courses de taureaux ; il épuisa l'Europe, l'Afrique et Paris, plus grand à lui seul que tout l'univers. La parole vive du jeune militaire exila l'ennui du château pour un an au moins. Le cousin était de plus en plus fier; madame Desbuissons rayonnait comme une étoile fixe, et prenait toutes les poses favorables à sa beauté.
Sur ces entrefaites, Dorvigny et Baralier arrivèrent, et firent en duo une mine d'amoureux contrariés, en voyant ce nouveau personnage, dont la moustache noire, le teint brun et le ruban rouge annonçaient la redoutable profession.
Achille se leva , comme on fait dans les loges de théâtre, en Italie, à l'arrivée d'un visiteur, et prit congé de madame Desbuissons.
— Monsieur, lui dit-elle avec cette grâce qui retient, j'espère que vous n'oublierez pas, en bon voisin, la grille de mon parc.
Dorvigny et Baralier hurlèrent intérieurement.
Le militaire africain s'inclina, et sortit en faisant retentir les dalles du vestibule d'un fracas d'éperons qui déchirait l'épiderme des deux doyens du château.
Ce jour opéra une véritable révolution dans le domaine de la jeune veuve : sa haute intelligence devina bien vite tout le parti qu'elle pouvait tirer d'une situation amenée par le hasard.
Voici quatre satellites , pense-t-elle , que je me donne ; rien n'est moins dangereux que quatre adorateurs. Pénélope, la femme d'Ulysse, en avait cent; elle attendit, pendant vingt années, le retour de son mari en travaillant à sa tapisserie, et resta vierge de tout soupçon. Les douairières d'Ithaque n'eurent pas le mot à dire sur elle. Les cent adorateurs se surveillaient et la surveillaient. S'il n'y avait eu qu'un seul poursuivant, elle était déshonorée. La calomnie aurait fonctionné selon son usage ante-diluvien , et, à tort ou à raison , Ulysse passait à l'état de Ménélas.
Ce plan féminin annonçait une grande profondeur de réflexion dans la tête de notre jeune veuve. Madame Desbuissons manœuvra si adroitement, que ses quatre satellites gravitèrent autour d'elle, à heures fixes, comme les quatre lunes autour de la planète joviale de Jupiter. La veuve ne permettait jamais à une de ses lunes de rester seule sur son horizon. Elles se levaient et se couchaient toutes en même temps ; il leur était permis de s'éclipser l'une l'autre dans leurs révolutions journalières. Parfois , les trois parques médisantes, sous prétexte de promenade, longeaient les grilles du parc, en décochant des regards obliques sur le perron
de la planète Desbuissons, et toujours les espionnes douairières apercevaient l'irréprochable veuve au centre de ses quatre lunes, et leur distribuant ses rayons avec une égale générosité.
Les hommes, en général, sont... bons comme la lune en matière d'amour. Ils se contentent de ce qui leur est donné , beaucoup, peu ou rien, pourvu qu'un rival ne soit pas privilégié aux dépens des autres. Une femme qui sait distribuer à la fois à quatre hommes, quatre sourires d'une égale dimension, fait, du même coup, quatre heureux. Cet état de choses innocent peut se prolonger à l'infini , pour l'éternel amusement d'une femme.
Madame Desbuissons s'applaudissait de plus en plus d'avoir trouvé ce procédé ingénieux pour chasser les nuages d'ennui incrustés sous les lambris de son château. Elle avait reconquis l'estime générale du village voisin , et cela même aurait pu suffire à son bonheur ; elle entrevoyait d'ailleurs, dans le lointain , un dénoûment honorable qui devait briser l'existence de trois lunes et réduire le cortège à l'unité légitime et nuptiale; mais en attendant que les flambeaux d'hyménée éteignissent trois de ces lunes , elle continuait à vivre avec toutes les quatre sur le pied de l'impartialité.
Un jour, après une conversation fort animée entre les quatre lunes, M. Dorvigny hasarda une remarque fort na-
turelle : — Madame, dit-il, je crois que ce que nous voyons ici ne s'est jamais vu; je cherche un exemple de la vie de ce château dans tous les châteaux, et je ne trouve rien de semblable, pas même dans ceux qu'on bâtit en Espagne. Quatre hommes qui se réunissent tous les jours auprès d'une femme, et qui se trouvent heureux de cette absence de bonheur.
— Monsieur, dit la veuve, vous êtes dans l'erreur de croire que pareille chose ne s'est jamais vue, je vous prouverai le contraire ce soir.
— Ce soir! s'écrièrent trois lunes.
La quatrième, M. Dorvigny, baissa les yeux modestement aux mots ce soir!
Les trois autres lunes pâlirent comme des lunes rousses, celles qui font pleuvoir ; témoin cet admirable vers :
l'allida luna, pluit; rubicunda, flat; alba, serenat l.
— Oui, ce soir, dit la veuve en souriant, et c'est un rendez-vous que je donne à vous quatre, messieurs.
Les quatre lunes éloignèrent les nuages qui obscurcissaient leurs fronts, et montrèrent des disques joyeux.
Le soir venu , les quatre hommes se réunirent sur la pe-
1 La lune est pâle, il pleut; elle est ruuye, il fait du vent; elle est blanche, il fait beau.
louse du château , où madame Desbuissons leur montra sur l'horizon la planète aux quatre satellites , dans la constellation d'Orion. — • Vous voyez bien, messieurs, dit-elle, que nous faisons ici ce qui se fait là-haut. On n'invente rien dans ce monde, on copie. Au reste, on ne craint jamais de s'égarer lorsqu'on prend ses exemples dans le ciel.
Les quatre lunes reprirent leurs nuages et réfléchirent sur cette haute moralité , tombée de la bouche de madame Desbuissons.
A cette heure, les lunes continuent le même service; la jeune veuve attend cet hiver pour élever une d'elles à la dignité de soleil.
Le jeune narrateur, Octave de Nizier, inclina la tête et but un verre d'eau sucrée comme un véritable orateur français. L'eau sucrée n'était pas connue de Démosthènes et de Cicéron ; aussi nous les regardons comme incomplets.
— Voilà en effet une histoire morale, dit la comtesse de Saverny. A la bonne heure ! J'aime mieux cela qu'un conte de revenant.
— Modérez votre enthousiasme, madame, dit le comte de Saverny; j'ai le bonheur d'être encore vivant, d'être jeune, de me porter fort bien, et je reculerai votre veuvage très-loin. Vous attendrez longtemps pour passer à l'état de planète, comme madame Desbuissons.
yj^E [p[L$\KlÉTiE ei se» S^TELOTTIES
C de CONETEdileur
— Voilà les maris ! dit la comtesse en riant ; on ne peut donner le moindre éloge à une histoire de veuve, sans exciter leur colère. Donnez-moi votre main, monsieur de Saverny, et laissons mes futures lunes dans leur berceau.
— Dans leur néant , vous voulez sans doute dire , madame ?
— Dans leur néant, soit, puisque vous êtes jaloux de mes adorateurs au berceau....
Un météore, ou pour mieux dire une fusée céleste, nommée étoile filante, interrompit le badinage conjugal du comte et de la comtesse de Saverny. Cet incident lumineux donna prétexte à un entretien scientifique qui prit une tournure sérieuse et alarmante pour madame de Saverny.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle ; je crois que nous devenons graves. Pas de gravité, je vous prie, messieurs! ou je me couvre en signe de détresse , et je vous donne un congé de six mois !
Cette menace mit en déroute la gravité, hypocrite fléau qui cause tant de ravages dans ces régions politiques , où des bouffons, qui s'intitulent hommes sérieux, administrent et administreront toujours les affaires du pays.
■ — Madame , dit Octave , si vous ne faites pas une exception en ma faveur, je me retire, et me condamne au silence.
Il me serait impossible de déposer le sérieux et la gravité que je mets , par goût , dans mes récits.
— Oh ! certainement ! Je vous excepte, vous, monsieur ; votre sérieux et votre gravité ne sont pas redoutables. Continuez votre caractère d'historien sur ce ton. — Madame, dit Octave en s'inclinant avec pompe, sans la gravité point de véritable historien.
— Aussi personne ne lit une histoire ; on fait semblant.
— Les histoires sont dans toutes les bibliothèques.
— Oui , fermées à clef, et elles n'en sortent plus.
— Madame, il vous est permis de tout dire, et nous croirons tout ce que vous nous direz. Fasse le ciel que je devienne, pour vous plaire, léger et frivole; mais, hélas! ce caractère n'est pas dans mes mœurs ; je vise d'ailleurs à la dépulation.
— Ah ! vous avez dit le grand mot ! Maintenant , soyez grave tant que vous voudrez. Je vais vous écouter en riant.
— Voici donc une histoire, madame, qui se lie, par sa moralité, aux étoiles filantes, dont nous nous entretenions tout à l'heure. C'est un sujet délicat.
Vous avez peut-être entendu parler de miss Debora, une célèbre actrice, qui llorissait à Vienne, à Berlin et à Londres, en 1 823 ?
— Personne n'a jamais entendu parler de miss Debora , du moins au château de Saverny , dit la comtesse; mais parlez toujours , comme si nous la connaissions.
— Bien, poursuivit Octave : au millésime cité plus haut, elle avait dix-huit ans ; la rose d'avril n'était pas plus fraîche; la grâce n'était pas plus belle; Hélène n'était pas plus blonde ; Eve n'était pas plus femme. Quand elle chantai t dans l'opéra de Tancredi, en vogue alors, les Anglais et les Allemands se faisaient Français. On agrandissait Bedlam le lendemain.
Un jeune étudiant d'Oxford, nommé Lively Kopson, âgé
de vingt ans, et beau comme le Bacchus indien, entendit
un soir miss Debora au théâtre royal , et oublia le lendemain de reprendre la route d'Uxbridge, qui conduit à Oxford.
Deux jours après, Lively loua au théâtre de Sa Majesté une de ces loges d'avant-scène qui sont placées de telle manière , que le rideau en tombant les laisse dans les coulisses , et les sépare du vrai public.
Cette loge lui coûta quinze livres, toute sa fortune, toutes ses économies d'étudiant.
Avant le lever du rideau, miss Debora vint , selon l'usage des artistes, regarder la composition de la salle par les œilsde-bœuf de la toile, et comme elle se retournait en fredonnant di tanti palpiti , elle aperçut un admirable portrait de Lawrence à l'avant-scène du rez-de-chaussée ; c'était Lively, encadré dans une bordure d'or, immobile dans son irréprochable toilette de dandy , et la regardant avec des yeux d'un bleu indien , ombragés de cheveux d'or.
La cavatine fredonnée expira au troisième mot sur le corail des lèvres de miss Debora : elle avait lu le matin les Amours des Anges, de Moore, et elle se dit mentalement : Enfin, en voilà un tombé du ciel!., je le relèverai.
Miss Debora cherchait des anges; elle ne voulait pas se mésallier.
Le public anglais paye très-bien les musiciens , mais il n'est pas fort en musique; aussi personne, dans le public du Pitt et des loges , ne s'aperçut des nombreuses faussetés commises par le gosier de miss Debora pendant cette représentation de Tancredi.
Lively, qui n'avait jamais songé à sa beauté d'ange dans le cours de ses études sur l'hindoustani, à Oxford, se regarda au miroir de la loge et se trouva superbe. Ah ! je comprends ! se dit-il avec la naïveté d'un écolier , il paraît que j'ai produit un grand effet sur miss Debora , car elle me regarde continuellement, et même elle chante faux pour mieux me regarder !
— En effet , interrompit la comtesse , il était très-naïf cet écolier.
— Madame, poursuivit Octave, c'est un écolier anglais. Les étudiants d'Oxford, si vous les connaissiez comme moi, sont des modèles d'innocence à vingt ans.
— Quel malheur, dit la comtesse, que tous les hommes n'aillent pas étudier à Oxford !
— C'est ainsi , madame , continua Octave ; Lively s'estima donc très-heureux de se trouver si beau , et de faire connaissance avec lui-môme devant un infaillible miroir. A la chute du rideau miss Debora lança au jeune homme un long
iU L'ÉTOILE FILANTE.
regard qui ressemblait à la dépêche télégraphique d'un rendez-vous.
Un homme expert en ces sortes de choses n'eût pas bien compris le regard; mais, dans sa nature primitive, Lively l'interpréta naïvement à son avantage, et après le spectacle il courut au bureau de la régie, et demanda l'adresse de miss Debora ; on lui répondit : Longacre, 27.
Le lendemain , il choisit une heure de visite respectable, et se rendit chez la jeune artiste avec toute la hardiesse d'un écolier qui ne doute de rien.
Il fut reçu, et cela ne l'étonna point; à Oxford il était reçu partout. Miss Debora fut trouvée plus charmante en robe de popeline d'Irlande, aux reflets de moire, que dans le costume du théâtre royal. Lively donna à sa visite un prétexte fort naturel; il était enthousiaste du talent de miss Debora , comme tout Londres , et il venait lui adresser, de vive voix, le tribut de ses félicitations.
Le premier entretien fut grave, réservé, hypocrite; on y parla de tout, excepté de ce qui aurait dû être dit , après cinq actes d'échange de regards, accompagnés de la musique de Tancredi. Lively était entré avec un caprice, il sortit avec une passion. Avait-il perdu? avait-il gagné? L'avenir répondra.
L'ÉTOILE FILANTE. iftS
— Vous parlez là comme Ducray-Duminil , interrompit la comtesse.
— Je ne dédaigne pas Ducray-Duminil, dit Octave, et «j'adopte quelquefois ses formes naïves, si honorées sous le Consulat. Quand l'ardeur du récit emportait ce calme écrivain dans son cabinet du passage Montesquieu, il savait se contenir, et s'écriait : Mais n'anticipons pas sur les événements! ■
Oui, n'anticipons pas! Je ne vous étonnerai pas, cercle charmant de Saverny, en vous disant que Lively donna, trois jours après, sa démission d'écolier d'Oxford.
L'intrigue qui fut nouée entre miss Debora et Lively avait toute l'innocence des amours des héros blonds d'Auguste La Fontaine, ce Ducray-Duminil allemand. Les gens du monde s'imaginent que tout est lestement conduit dans les amours éclos entre deux coulisses. Erreur. Il y a de la vertu partout; le foyer est même souvent plus chaste que le salon.
Voici une idylle dialoguée, à la façon des bergers de Théocrite, et qui atteste le degré moral atteint par les amours de Lively et de Debora, un mois après la soirée de Tancredi.
Ils étaient assis tous deux devant une petite pyramide de charbon enflammé dans sa grille , et ils se disaient des choses tendres, mais chastes, comme Thomas Moore en écrit. Une légère teinte de mélancolie perçait dans les paroles de miss
Debora, et ce sentiment prenait sa source dans les inquiétudes inspirées par l'avenir. C'était fort naturel chez une jeune femme, comme on verra.
— Oui, Lively, vous avez raison , disait-elle, je dois renoncer au théâtre si vous m'épousez ; mais après notre mariage que ferons- nous?
— Nous nous aimerons, belle Debora.
— Oui, mais cela ne suffit pas; le monde anglais est trèscoûteux à habiter; il vous défend de vivre si vous n'avez pas au moins deux mille livres de revenu. Moi, je n'ai d'autre fortune que ma voix ; vous n'êtes guère plus riche, vous, Lively.
— Je puis donner des leçons d'hindoustani.
— A qui ?
— A ceux qui voudront l'apprendre.
— Et personne ne se soucie de votre hindoustani, et puis vous ne le savez pas vous-même, soyez franc.
— Je l'apprendrai.
— Taisez-vous, vous êtes un enfant ! , . . Votre père, ditesvous , est un petit rate-payer du bourg de Salford , et il a onze enfants, selon l'usage des pères du Lancastre. Que vous revient-il à chacun, après la mort de votre père?
— Rien, Debora.
— C'est bien peu, comme vous voyez.
— Oui, mais l'amour, c'est beaucoup.
—Pour aimer, Lively; mais pour vivre?
— On vit quand on aime.
— Oui, mais on vit très-mal, Lively, quand on est pauvre.
— Debora, j'ai lu un jour une belle pensée dans un livre, celle-ci : Une chaumière et son cœur.
— ■ A condition qu'il y aura un château à côté de la chaumière et une dot à côté du cœur. J'ai la chaumière et le cœur, il me manque le château et la dot.
— • C'est bien triste cela, mon ange!... El que faut-il faire alors ?
— Attendre.
— 11 est bien long ce verbe !
— Il a une fin, Lively.
— Pas toujours, Debora.
— Croyez-vous qu'il y ait des choses qui ne finissent pas, Lively?
— Mon amour.
— Et après ?
— Dieu .
— Et après ?
— La misère d'un étudiant.
— Oh ! Lively ! votre misère finira quand viendra ma richesse.
— Et quand viendra-t-elle votre richesse, Debora?
— Après trois saisons au théâtre Royal. Jusqu'à présent, j'ai tout abandonné à mon père : mes appointements d'une année et deux représentations à bénéfice. C'est fini, je ne lui donnerai plus rien : il recevra de moi , comme auteur de mes jours, à ce qu'il dit, une rent de deux cents livres. Je garderai le reste, et trois saisons à Londres et mes congés me donneront une fortune.
— Debora , je serai mort avant la fin de ces trois saisons et de ces congés: mort de jalousie, mort d'amour et de désespoir. Toutes les fois que vous paraissez en scène et que tout un monde d'adorateurs vous applaudit , j'ai des frissons ardents quiglacent mes veines; comprenez-vous cela ? Non... Eh bien! c'est ce que j'éprouve , rien n'est plus vrai. Je brûle et je tremble tout à la fois. J'ai la flamme au cœur
et la neige aux pieds. Je meurs et ressuscite pour mourir. Ces deux mille mains qui se tordent pour vous applaudir au théâtre, vous embrassent sous mes yeux , dans leur enthousiasme frénétique , et , la nuit , des rêves horribles vous représentent à moi comme livrée à l'amour dévorant de tout un peuple. Puis-je vivre, ou pour mieux dire, puis-je mourir ainsi à chaque instant ? Non , Debora , je veux vous aimer moi seul, vous arracher au théâtre qui vous profane, au monde qui vous flétrit en vous honorant! Je veux qu'il n'y ait plus dans l'univers que deux êtres, vous et moi!
— Je vous dis, Lively, que vous êtes un enfant. On vous aime, on n'aime que vous; qu'exigez-vous de plus?
— Tout le reste.
— Mon amour ne vous suffit donc pas ?
— Non , s'il est permis à tout le monde de vous aimer en payant quatre shillings au bureau.
— Vous extravaguez, Lively... Regardez le duc de Sussex...
— Je ne veux pas regarder le duc de Sussex ; je me regarde, moi.
— Le duc de Sussex a pour maîtresse une seconde chanteuse qui a un second amant, et même...
— Je me moque du duc de Sussex et de sa seconde chan-
teuse! Je veux vous épouser, vous arracher aux coulisses, et partir avec vous pour les Etats-Unis.
— Et avec quel argent?
— Je servirai comme matelot à bord pour payer mon passage.
— Et moi, comment pourrai-je payer le mien ?
— Vous vendrez vos bijoux.
— Ils sont faux.
— Ah!
— Mon Dieu ! vous me faites dire des choses humiliantes, cher Lively !
— Cela vous humilie d'avoir des bijoux faux !
— Sans doute, on voit bien que vous ne connaissez pas les femmes.
— Mais cela ne vous humilie pas de vous exposer à être sifflée tous les soirs ?
— Le public m'adore.
— Le public a sifflé toutes ses idoles; il a sifflé Kean, Kemble, miss Siddons, et cent autres qui ne s'en vantèrent jamais. Un jour on vous sifflera.
— Eh bien ! ce jour-là je vous épouserai; etes-vous content?
— Non , parce que je serai silllé aussi dans la femme que j'aime.
— Nous nous consolerons tous les deux.
— Alors évitons cette consolation , et marions-nous avant. Je n'aime pas à être consolé.
— Ce n'est pas vrai, Lively, vous vous trompez vousmême, et la preuve, c'est que vous êtes au désespoir et que vous allez être ravi de vous entendre dire que je vous épouserai dans huit jours.
— Parole d'honneur! vous parlez sérieusement? s'écria Lively transporté de joie.
— Lively, hors du théâtre, une actrice parle toujours sérieusement, pour se reposer.
Lively tomba aux pieds de Debora et mit leur poussière dans ses cheveux blonds.
Le lendemain le jeune homme écrivit à son père pour lui demander une gratification de cent livres, pour cause de mariage. Le père répondit courrier par courrier, et ne lui envoya quê sa bénédiction , pour cause de pauvreté.
— Eh bien ! la Providence m'aidera, dit Lively.
Sur cette semaine, comme disent les Anglais, miss Debora, en rentrant chez elle, après une répétition d'Aladin, musi-
que de Benincori, trouva sur son guéridon un écrin d'ébène portant en lettres d'or le nom du célèbre bijoutier Hamlet.
Elle ouvre, et voit une parure de brillants plus éblouissante que la constellation du Chariot. La femme de chambre, Lisa, interrogée sur-le-champ, répondit : C'est un gentilhomme qui est venu, vous a demandée, et m'a dit : Vous donnerez cette bagatelle à miss Debora.
— Ce gentilhomme vous a-t-il dit son nom ?
— Il n'a rien ajouté de plus, 'madame, il est parti.
— C'est bien, retirez-vous.
Debora considéra le merveilleux présent anonyme, et l'estima quatre mille livres, ce qui permettait d'élever à un taux fabuleux la fortune du gentilhomme inconnu.
Quelles réflexions agitèrent ensuite la tête de l'actrice? La réponse ne se hasarde pas; mais l'historien doit dire que Lively fut reçu assez froidement à sa première visite. Debora se plaignit d'une migraine violente , qui supprimait tout entretien trop long. Les migraines ont été une admirable invention qui durera jusqu'à la fin des femmes.
Lively était à cet âge heureux où on croit encore aux migraines; il fit un long monologue sur la névralgie, qu'il tenait d'un physiologiste d'Oxford, et respectant le repos de
la belle malade, il sortit, en songeant toujours à son mariage si prochain.
Miss Debora reçut une autre visite , on lui annonça mistriss Reading, qui jouait les mères nobles depuis vingt ans au théâtre de Hay-Market.
La mère noble s'assit, à l'invitation de Debora, et après avoir fait tourbillonner dans sa bouche quelques nébuleuses phrases de préambule, elle s'exprima clairement.
— J'ai l'honneur, dit-elle, de connaître, à cause de ma position, toute la jeune noblesse de Londres, et la riche bourgeoisie de la Cité. Le jeune Alban Stumley, fils aîné du célèbre mécanicien de ce nom , est entré en possession de sa fortune patrimoniale le mois dernier. J'ai eu le bonheur de rendre quelques services à son père...., des services honnêtes , entendons-nous. . . . , et je viens vous faire une proposition de mariage au nom du fils. . .. C'est un jeune homme d'une timidité extrême, qui vous adore en secret, et qui n'oserait ouvrir la bouche en votre présence.... Sa fortune doit vous avoir été révélée par un modeste échantillon de pierreries, sorti des ateliers d'Hamlet. C'est comme une bague de fiancé. Voici la fortune de M. Alban , d'après le relevé de M. Geale, son notaire, 1 1 , Chandos street, où vous pouvez le faire vérifier :
Une terre , près d'Anglesey, dans le Devonshire, évaluée,
sans un troupeau de trois mille boeufs , à cinquante mille livres.
Un château, sur la Mersey, clans le Lancastre, avec forêt, chasse et pêche. Propriété d'agrément. Le château a été bâti par Henri VIII.
Une vaste usine, propre à la broderie de la soie, à Manchester, place à'Old-Church. Evaluation : vingt mille livres.
Une brasserie, dans le Cheapside , à Londres : dix mille livres.
Un cottage, avec parc, jardin, volière et ménagerie, à Hamptoncourt. Propriété d'agrément.
Un fly à vapeur, pour promenade sur la Tamise, avec six hommes d'équipage et un capitaine.
Un palais ayant vue et jardin sur Hyde-Park. Propriété d'agrément.
Une maison, dans le Strand, à côté de Sommerset-House. Evaluation : cinq mille livres.
Une terre dans le Middlesex, pâturages, herbages et \ergers. Evaluation : quarante mille livres.
Une terre à Rochester, vaste forêt et bois de construction, affermée à l'amirauté de Chatam : dix mille livres.
Une terre à Gravesend, avec bancs d'huîtres de six milles d'étendue , affermée à M. Loome , land-lord de Blake-Hall.
L'ÉTOILE FILANTE. 17o
Actions dans diverses compagnies d'assurances : dans les docks des deux Indes , dans les chemins de fer de Liverpool et de Douvres, dans les paquebots transatlantiques, dans les omnibus de la ligne de Saint-Paul à Kusington- Garden, dans la Compagnie des Indes, dans les défrichements de l'Australie, dans toutes les spéculations agricoles de l'univers anglais.
Telle est, dit la mère noble, la fortune de M. Alban; il a vingt-deux ans et jouit d'une santé robuste, et il est beau comme tous les fils de bonne maison anglaise ; voilà votre époux si vous daignez l'accepter. Je ne vous cache pas que le généreux Alban m'a promis de se souvenir de moi si je réussis dans cette affaire, si honorable d'ailleurs pour tous.
Un vertige bouillonnait dans la tête de miss Debora en lisant sur un papier officiel le relevé de cette fortune colossale, qui n'appartient qu'à l'Angleterre ou aux Mille et une Nuits. La jeune actrice demanda quelques jours de réflexion.
— Eh! madame! dit la mère noble, voilà l'impossible! Si avant ce soir votre parti n'est pas pris, M. Alban part pour la France, où il espère vous oublier, car il lui serait trop cruel de mourir avec tant de jeunesse, de fortune et de santé. Vous savez, madame, que les Anglais riches ne font rien comme les autres hommes-, M. Alban est, en ce moment, avec deux lords de ses amis, chez M. Geale, son notaire, et
il vous attend là pour mettre sa fortune et sa vie à vos pieds, devant témoins. Le mariage sera célébré demain , à Sainte- Mary-le-Bone et à l'état civil. En prodiguant l'or, comme M. Alban sait le prodiguer, on brise à Londres tous les obstacles. Ce sera ainsi, ou ce ne sera pas. Il faut choisir, madame ; devant votre porte vous trouverez un carrosse du célèbre Milne, de Totennham-Rood; c'est suspendu et doux comme un nuage. L'attelage est superbe. Voiture et chevaux sont à vous. Le cocher a ordre de vous conduire chez M. Geale, le notaire, à Chandos street. On vous attend!
Le démon n'avait jamais inventé des tentations plus irrésistibles pour séduire une pauvre fille d'Eve. Un tourbillon de rêves d'or éclata devant les yeux de l'actrice, sa tête s'égara. Il ne s'agissait pas ici d'une pomme normande, comme dans l'Eden , il s'agissait de cueillir le Pérou sur la table d'un notaire. Le démon triompha.
Quelques heures après tout était conclu.
Dans l'intervalle, le jeune Lively avait monté et descendu vingt fois l'escalier de l'actrice. Toujours personne, personne, personne. La femme de chambre n'avait qu'un mot désespérant à la bouche, et rien ensuite pour adoucir ce mot.
L'affiche du théâtre royal annonçait relâche par indisposition de miss Debora.
— Est-elle vraiment indisposée ? demandait en pleurant Lively.
— Non, répondait sèchement la soubrette d'opéra.
Et Lively courait comme un fou , de Long-Acre aux arcades du théâtre royal ; de Hay-Market à Drury-Lane , de Charing-Cross à Temple-Bar ; son œil fouillait au vol toutes les voitures nobles et roturières qui passaient devant lui; il ne voyait qu'un monde étranger et inconnu.
Miss Débora aimait , comme toutes les actrices , les promenades du déjeuner à Sceptre et Crown de Greenwich, surtout les jours où elle ne jouait pas. Après deux jours d'éclipsé totale, un matin , Lively était sur la grande arche du pont de Londres, et il regardait passer tous les paquebots qui descendaient à Greenwich ou à Blake-Hall. Tout à coup il aperçut un grand mouvement sur le quai de la Tour ; au milieu d'un cortège de domestiques de toutes couleurs, un jeune homme et une jeune femme montaient sur un paquebot tout à fait dégarni de passagers dans toute la longueur du pont.
La jeune femme avait des allures, des poses et des gestes qui rappelaient.... Oh! impossible! pensa Lively.
Cependant il prit son binocle de théâtre , télescope qui ne quittait jamais la vaste poche de son water-proofffet il regarda la voyageuse du paquebot.
Le binocle tomba dans la rivière, et Lively faillit le suivre du même élan.
C'était bien miss Deboral II courut comme un daim au quai de la Tour, en serrant son poing droit comme s'il eût tenu un stylet, et il arriva sur les dalles de l'embarcadère juste au moment où le paquebot dérapait; de sorte qu'il eut encore le temps de voir miss Debora et un jeune homme , entourés des rayons du bonheur, descendant tous deux la Tamise avec la rapidité d'une flèche. — Où va ce paquebot? demanda Lively à un marin de service. • — C'est YEmerald, il va à Calais, répondit froidement le marin.
Lively suivit d'un œil effaré la robe blanche de miss Debora tant qu'elle fut sur l'horizon ; puis il ne vit et n'entendit plus rien. Le sang, insurgé dans ses veines , troubla ses yeux et les ferma. Des hommes qui assistent souvent à ces sortes de scènes, sur le quai de la Tour, et qui en vivent, soutinrent Lively dans sa chute , prirent une carte de visite dans son portefeuille , et le ramenèrent chez lui dans un cabriolet patent-safety.
A Londres tout est prévu , et toute chose est une profession.
Il y a, dans l'histoire céleste des amours terrestres, beaucoup d'étoiles qui ont filé à bien meilleur marché que celle-ci.
Octave prit le verre d'eau parlementaire et but très-gravement.
— Vous vous arrêtez là? dit la comtesse.
— Je m'arrête à la fin, madame.
— Et que devint ce pauvre Lively, après avoir vu filer son étoile et après son évanouissement ?
— Il reprit ses sens, madame.
— Et il se consola?
— Non, madame, il ne s'est jamais consolé?
— Il s'est marié , il n'a pas conservé près de sa compagne toute l'ardeur de sa jeunesse ; mais cette ardeur est remplacée par une tendre mélancolie qui se manifeste, dans ses amicales promenades, par des réflexions incomprises. Ainsi un soir, apercevant un de ces météores (cause de notre présent entretien), il disait tristement :
— Ne crois-tu pas voir un ange exilé du ciel, où il est aimé, descendre sur la terre, où il doit souffrir?
— Et avec qui s'est-il marié ?
— Il s'est marié avec la fille d'un coutelier de Birmingham , et il est aujourd'hui père de sept garçons et de quatre filles, rue de la Providence des Ouvriers.
— Ainsi, malgré ces onze enfants, dit la comtesse, ce pauvre Lively ne s'est jamais consolé?
— Jamais , madame ; il a juré d'être inconsolable jusqu'au tombeau. Quand je serai, madame, assez riche pour payer à un imprimeur les frais d'un volume , j'écrirai cette histoire et j'enverrai mon livre à Lively, coutelier à Birmingham; il le lira et se consolera peut-être.
— Comment! dit la comtesse, ce poétique Lively, ce professeur de langues hindoustaniques , ce brillant bachelier d'Oxford, est coutelier aujourd'hui?
— Oui, madame, coutelier patenté, à l'enseigne du Couteau de Debora.
— Lequel couteau était un clou, s'il faut en croire la Bible, remarqua madame de Saverny.
— Madame, le texte hébreu a été fort mal traduit. Lively n'a pas commis la faute des premiers traducteurs; selon lui , Debora aurait tué Sisara avec un couteau, ce qui est plus probable, un couteau de sacrificateur. Je serais assez porté moi-même à me rallier à cette opinion, qui d'ailleurs agite beaucoup les méthodistes du Lancastre en ce moment.
— Il y a vraiment de quoi ! remarqua la jeune comtesse.
— Vous voyez, madame, que j'étudie mes histoires sous tous leurs aspects, afin de les rendre moins indignes de vous,
L° ET© 0 L E FHLAfoTE
— 11 est vrai que vous ne dédaignez aucun détail , monsieur Octave. Vous avez même étudié toutes les questions qui se rattachent à l'enseigne du coutelier, votre héros. On n'est pas plus scrupuleux.
L'heure matinale suspendit cette veillée; la société se leva au signal de madame de Saverny, et chacun se retira dans son appartement.
Lorsque le cercle se constitua de nouveau , l'amiral , qui avait beaucoup voyagé et qui aimait le souvenir de ses voyages, raconta qu'il était mousse à bord du vaisseau YEndearour, lorsque des savants furent envoyés aux îles de la Société pour y observer le passage de Vénus sur le disque du soleil.
— On envoie les savants bien loin, dit madame de Saverny, pour leur faire observer quelque chose! Est-ce qu'on ne découvrirait pas tout ce qu'on voudrait du haut de l'observatoire de Paris ?
— Madame , dit Octave , les observatoires , dans les pays du Nord , sont des monuments honoraires. Le directeur de 1: observatoire de Greenwich est aveugle depuis vingt-sept ans, et les affaires célestes de cet astronome n'en marchent pas plus mal . Dans le ciel de Londres les étoiles ne brillent que par leur absence. A Paris c'est beaucoup mieux, mais ce n'est pas encore tout a fait bien. Le prédécesseur de M. Arago fit un
jour son premier voyage et se rendit à Toulon. Le premier soir de son arrivée il fut fêté à l'Hôtel-de-Ville, et comme il ouvrait une fenêtre pour se donner de l'air, il aperçut un astre énorme et d'un éclat très-vif, qui se levait sur le pic de Condom. — Ciel ! s'écna-t-il , comme un acteur dans un vaudeville ou un drame, — ciel! qu'est-ce que cela? Un domestique lui répondit : Monsieur, c'est la lune. — Ah ! ah! dit l'astronome, c'est la lune? je la connaissais de réputation, mais je suis enchanté d'être venu à Toulon pour la voir.
— Voilà , par exemple , dit la comtesse , un paradoxe céleste, comme jamais n'en écrivirent Théophile Gautier, Karr, Gozlan et Méry ! Vous osez soutenir qu'un directeur de l'observatoire parisien ne connaissait la lune que de réputation !
— Le fait est vrai, madame; il se rapporte à une singulière époque , dont la date et les phénomènes sont consignés dans les archives du bureau des longitudes. Pendant vingt années le climat de Paris futconstamment pluvieux , et letnel des nuits toujours, ou presque toujours voilé de nuages. Certainement, dans ce long intervalle, la lune a bien pu se montrer quelquefois, même dans son plein; mais quelle lune, bon Dieu! quelle lune! si vous la comparez à cet astre magnifique, à ce soleil de la nuit, qui brille dans les pays méridionaux! Vous voyez que mon paradoxe, madame , est une simple vérité. J'ai malheureusement le
tort d'avoir quelquefois raison , aussi vous ne m'épargnez pas; mais je persévérerai dans mes doctrines.
— Persévérez, monsieur Octave.
— C'est surtout à cause des climats qu'on a classé certaines étoiles dans la catégorie des nébuleuses. En Angleterre cette différence n'existe pas. Toutes les étoiles anglaises sont nébuleuses; il faut donc, pour faire une observation astronomique dans ce pays, envoyer un vaisseau à quatre mille lieues, sur un parage de l'océan du Sud. C'est le voyage que vous a conté tout à l'heure notre brave amiral, qui était mousse en ce temps-là....
— Et je voudrais bien l'être encore! dit l'amiral.
— Je crois bien, dit la comtesse; vous auriez l'espoir de devenir amiral, et vous ne l'avez plus.
— Madame , pour gagner le grade d'amiral il faut perdre sa jeunesse ; y a-t-il bénéfice pour moi ?
— L'âge n'existe pas, amiral; il n'y a pas d'âge. Il n'y a que les imbéciles qui soient vieux.
— Cela est très-vrai, surtout à Paris, remarqua Octave, où les centenaires abondent et louent des stalles à l'Opéra; et à ce propos , je vous citerai quatre vers qui se rattachent à l'astronomie; nous avons parlé de la lune, parlons un peu du soleil , pour ne pas faire de jaloux là-haut.
Quand le soleil arrive au bout de sa carrière. L'éclat de ses rayons ne s'est point affaibli : On est vieux à vingt ans quand on cesse de plaire , Et qui plaît à cent ans meurt sans avoir vieilli.
— Celui qui a écrit ces quatre vers , dit la comtesse, a fait une bonne action.... Mais, monsieur Octave, le soleil et la lune ne doivent pas vous faire oublier les étoiles nébuleuses.
— J'adore les entretiens décousus, madame; vous remarquerez que je m'écarte souvent du sujet de ma narration, mais je reviens toujours à mes... étoiles. M. de Humboldt a parlé en détail , dans son Cosmos, des nébuleuses; Dieu me garde d'en parler après lui!
— Oh ! vous en parlerez, monsieur! dit la comtesse. Personne ici n'a lu Cosmos. Personne, d'ailleurs, ne lit la science trop sérieuse; ceux qui prétendent la lire veulent devenir sous-préfets.
— Madame, il ne m'est pas permis déjuger votre théorie. Je suis grave par nature, comme tous les savants; j'ai lu Cosmos, et je ne vise à aucun emploi public. Vous voulez que je parle des nébuleuses après M. deHumboldt; eh bien! je tâcherai de concilier ce que je dois à vos ordres et ce que je dois à mon respect pour les maîtres de la science. Je vais parler des étoiles nébuleuses; vous savez déjà, madame, par mes théories, exposées dans nos précédents entretiens, que la terre copie toujours le ciel.
LES
Il y avait ce soir-là, chez un banquier, une conversation dans le genre que voici :
— Un Observateur. — C'est une famille que j'ai beaucoup connue. Le père et la mère sont morts. Les trois filles ont eu un beau partage de succession. Elise, l'aînée, est brune. . .
— Un Veuf, à gilet blanc. — Elise n'est pas brune; quand elle était petite fille elle venait chez moi, rue Ribouté, elle était blonde.
— L'Observateur. — On devient brun avec l'âge. J'ai été blond, moi, comme le berger Paris de David.
— Une Femme nerveuse. — C'est juste.
■ — L'Observateur. — C'est Marguerite, la seconde, qui est blonde, et Rosalie, la troisième, est...
— Quelqu'un. — Rousse.
— L'Observateur. — Vous avez dit le mot.
— Un ancien Procureur du Roi. — J'ai connu mademoiselle Rosalie Plantin ; elle prenait des leçons de chant avec ma petite nièce Betty, et je puis vous allirmer quelle n'est pas rousse. Au contraire.
— L'Observateur. — Voulez- vous faire un pari, monsieur?
— L'ancien Procureur du Roi. — Je ne parie jamais.
— L'Observateur. — Au reste , elles sont toutes trois fort jolies.
Le gilet blanc. — Oh! elles n'auraient pas inventé Vénus à elles trois !
— L'Observateur. — Qu'entendez-vous par cette métaphore ?
— Le gilet blanc. — J'entends qu'elles sont.... laides, tranchons le mot.
— L'Observateur. — Les demoiselles Plantin laides! Le jour que vous les avez vues on ne vous avait pas encore fait l'opération de la cataracte.
Éclat de rire général. Le gilet blanc rougit et se recueille pour préparer une épigramme.
— La Dame nerveuse. — Au reste, qu'importe la beauté!
Elles sont , dit-on , fort sages , et la sagesse est la plus belle des beautés.
— Quelqu'un.- — Sages, sages, ce n'est pas ce que tout le monde dit.
— L'ancien Procureur du Roi. — Ah!
— Quelqu'un. — On a beaucoup parlé d'un lieutenant de hussards, en garnison à Nevers —
— La Dame nerveuse. — Les demoiselles Plantin n'ont jamais mis le pied à Nevers.
— Quelqu'un. — En 1 846
La Dame nerveuse. — Jamais, monsieur.
— Quelqu'un. — Alors, c'est à Moulins.
— La Dame nerveuse. — Ni à Moulins.
— L'ancien Procureur du Roi. — Cependant
— L'Observateur. — H y a, en effet, quelques histoires sur Marguerite, mais il ne s'agissait pas d'un lieutenant de hussards.
— Quelqu'un. — Je n'ai pas parlé de Marguerite....
— L'Observateur. — Ah ! c'est autre chose! On disait que Marguerite s'était enlevée trois jours avec un ingénieur du
chemin de fer du Centre.... J'ai connu l'ingénieur : il a été destitué.
— La Femme nerveuse. — Destitué pour avoir enlevé Marguerite?
— L'Observateur. — Non, pour avoir manqué un aqueduc ; mais il parait que le ministre a choisi ce prétexte.
— L'ancien Procureur du Roi. — Diable!
— La Femme nerveuse. — Au moins, mademoiselle Élise, l'aînée, trouve grâce devant vous....
— Quelqu'un. — Eh ! eh !
— L'ancien Procureur du Roi. — Comment? eh?
— Quelqu'un. — J'ai au Trésor un ami, un fort joli garçon, qui m'a montré vingt lettres d'Elise. Voilà.
— La Femme nerveuse. — Votre ami est un fat.
— Un Monsieur qui parle peu. — Les femmes aiment les fats.
— La Femme nerveuse. — Les comédiennes.
— Quelqu'un. — Oh! si je pouvais parler!
— La Femme nerveuse. — 11 me semble que vous ne vous gênez guère.
— Quelqu'un. — Non , je me tais.
— La Femme nerveuse. — Vous auriez du commencer ainsi.
— L'ancien Procureur du Roi. — Voyons.
■ — Quelqu'un. — Oh ! non ! madame me traiterait de fat.
— La Femme nerveuse. — Maintenant il va nous faire croire qu'il a des révélations personnelles à faire sur les sœurs Plantin !
— Quelqu'un. — Je me tais.
— L'Observateur. — Voici ce qu'on peut dire
— L'ancien Procureur du Roi.— -Oui.
— L'Observateur. — On peut dire que ces trois jeunes personnes affichent un luxe de toilette qui ruinerait trois banquiers.
— La Femme nerveuse. — J'ai rencontré aux Tuileries, hier dimanche, Elise et Marguerite. Elise avait une robe blanche de mousseline et un chapeau de paille cousue, sans la moindre fleur. Marguerite portait la même robe que sa sœur, et un chapeau de quinze francs, acheté à la galerie Vivienne, prix fixe. Voilà leur luxe de toilette.
L'Observateur. — Je les ai vues en loge au Vaudeville , mardi soir; elles étalaient des mantilles de dentelle noire de
492 LES ÉTOILES NEBULEUSES.
six cents francs; des bracelets ornés de brillants, des boucles d'oreilles en pierres blanches et des chapeaux à marabout .
— Quelqu'un. — C'est vrai, je les ai vues aussi ce même soir.
— L'ancien Procureur du Roi. — Peste!
— Un Monsieur qui parle peu. — C'est décisif!
— La Femme nerveuse. — Il n'y a rien là de décisif! Ces messieurs peuvent se tromper.
— Quelqu'un. — Ah! ceci est fort! Je leur ai offert des glaces chez Durand, à la sortie du théâtre.
— L'ancien Procureur du Roi. — Bon !
— L'Observateur. — Il est impossible de se tromper avec les demoiselles Plantin ; elles ont une taille si majestueuse et des proportions de corps si exubérantes qu'un myope les distinguerait du Pont-Neuf sur les tours Notre-Dame.
— La Femme nerveuse. — Les sœurs Plantin sont plus petites que moi, et ma taille est au-dessous de la moyenne.
— Le gilet blanc — Oh! ceci est l'exacte vérité.
— L'ancien Procureur du Roi. — Bah!
— L'Observateur. — Madame, si vous étiez un homme...
— L'ancien Procureur du Roi. — Allons! allons!
— La Femme nerveuse. — Messieurs, je vous souhaite le bonsoir ; après cette phrase, digne du dernier des Vandales, je me dois à moi-même de quitter ce salon.
Octave but un verre d'eau sucrée, et respira.
— Vraiment, monsieur Octave, dit la comtesse, vous êtes l'historien le plus grave du monde. Il est impossible de parler avec un plus admirable sérieux. Cette fois j'ai attendu le verre d'eau sucrée pour vous interrompre. Maintenant, dites-moi, monsieur Octave, croyez-vous avoir fait concurrence à M. de Humboldt en traitant la science sur ce ton?
— Madame, dit Octave, j'ai mis tous mes scrupules à l'écart pour vous être agréable, et je crois n'avoir rien dit qui puisse déplaire à M. de Humboldt, à l'auteur de Cosmos.
— Je crois bien , dit la comtesse avec un éclat de rire ; si vous ne faites jamais de la science qu'avec ce style , M. de Humboldt ne vous intentera jamais de procès en contrefaçon. Au surplus, je voudrais savoir ce que sont devenues vos Etoiles nébuleuses au milieu de cette conversation entre un ancien procureur du roi et un gilet blanc.
— Franchement, madame, je vous prie de me dire si vous n'avez jamais entendu de par le monde toutes ces phrases ou les équivalentes, lorsqu'on se livre à ce qu'on appelle les charmes de la conversation ?
m LES ÉTOILES NÉBULEUSES.
— Eh bien ! quand cela serait ?
— Bon! vous admettez que cela est... ne trouvez- vous pas mon récit plus sérieux, plus grave que le traité des Hiéroglyphes de Warburton ?
— Au fond , cela est encore vrai , monsieur.
— Faites le plus beau des discours , madame , sur la médisance et la calomnie, on vous écoutera complaisamment, avec distraction, selon l'usage des auditeurs d'homélies; on s'endormira intérieurement. Tout sermon domine un dortoir. Tandis que vous m'avez tous écouté, j'ose dire, avec un intérêt soutenu, pendant que j'avais l'air de raconter des folies.
— Mon Dieu! vous avez raison, monsieur Octave; je vais même vous faire une concession : votre narration est bien plus que grave, elle est lugubre; rien n'est plus triste qu'une bonne comédie vraie; ainsi passons sur ce point. Seulement je redemande mes Etoiles nébuleuses , qui se sont éclipsées dans tout ceci.
— Non, madame, elles n'ont pas cessé de se montrer à l'horizon.
— Ah! j'attends un commentaire.
— Le voici, madame. J'assistais à cette conversation chez
ce banquier qui m'invite à son thé parce que j'ai un billet de deux cent cinquante francs placé dans sa maison au quatre et demi; vous comprenez, madame, que je me suis bien gardé d'intervenir par un monosyllabe quelconque dans leur discussion sur les sœurs Plantin. A côté de moi, j'avais un homme muet et grave, et je lui dis à voix très-basse : — Pouvez-vous me donner maintenant une idée véritable du caractère, des mœurs, de la figure, de la taille et de la couleur des cheveux de ces trois filles, qui viennent d'être agités sur le tapis de la conversation?
— Cela me serait bien difficile, me répondit mon voisin.
— A moi, cela me serait impossible, lui dis-je; au reste, c'est toujours ce qui m'arrive quand j'entends le monde causer sur des femmes que je ne connais pas. Mademoiselle Élise est-elle brune ou blonde , vertueuse ou leste , petite ou grande, laide ou jolie? Voilà une heure que ces graves questions sont traitées par des gens qui la connaissent, et il nous serait impossible de nous faire, malgré cela, une juste idée de cette personne et de ses sœurs. Il y a pourtant des gens qui, sur la foi d'une histoire, vous feront le portrait physique et moral de Romulus et de la reine de Saba.
— Alors, me dit mon voisin, vous seriez embarrassé de classer nos trois sœurs Plantin dans une catégorie quelconque.
— Non, lui répondis-je, je les classerai comme on doit
classer toutes les femmes dont les salons s'entretiennent
Ainsi, ne vous semble-t-il pas qu'on vous a parlé d'une quantité de nuages de forme humaine qu'avec un peu d'imagination vous modifiez à volonté? Pour moi, les demoiselles Plantin me représentent un groupe nuageux et céleste qui me plaît surtout par son indécision , et je serais bien heureux de trouver un télescope qui aurait le pouvoir de me rapprocher d'elles; mais en attendant je les classerai dans la série des étoiles nébuleuses.
— Vous êtes astronome, monsieur, remarque mon voisin.
— Astronome de la terre, lui dis-je; j'économise les télescopes et les rhumes de cerveau.
— Nous sommes donc toutes , dans notre sexe, plus ou moins nébuleuses? dit madame la comtesse de Nizier.
— Oui , madame, comme tout ce qui est digne de briller au ciel.
— Ah! voilà un madrigal du dix-huitième siècle en prose, monsieur Octave; vous vous efféminez.
— Je vous remercie, madame, dit Octave en s'inclinant.
LES ^ EiU LEi § ES
G- de GONET
— Vraiment, monsieur, ces rapports qui existent entre la terre et lé ciel sont très-curieux à observer.
— Madame, j'aime mieux ce système que celui dont parle Fontenelle.
— Quel système ?
— Ce système prétend que nous avons des correspondants dans la lune....
— Par la petite poste?
— Non, madame, des correspondants d'une autre façon. Ainsi, à l'heure présente, il y a , dans un coin de Ville-d'Avray de la lune, un cercle nocturne absolument composé comme le nôtre, qui fait et dit les mômes choses qui se font et se disent ici.
— Ah! voilà un système fort amusant, mais difficile à démontrer. J'aime mieux votre système des étoiles, il est plus raisonnable , il est même consolant.
— Maintenant, madame, que mon système a votre approbation, je vais vous soumettre un problème astronomique.
Ah! voyons le problème astronomique.
Honorez-moi de votre attention, madame.
Je vous l'accorde.
UN