PROBLÈME ASTRONOMIQUE
— L'autre jour, poursuivit Octave, j'étais étendu mollement sur le gazon dans le parc du château de Marnesç
— Que faisiez-vous donc là sur ce gazon ?
— Je rêvais, madame.
— En plein jour?
— Sans doute, madame, je n'ai jamais le temps de rêver la nuit, puisque nous causons de neuf heures du soir à qua- 'tre heures du matin. Il faut donc réparer le temps perdu. Je rêvais donc, mais je ne dormais pas. Un bruit de pas se fit entendre auprès de moi. Je restai immobile par discrétion.
— Ou par indiscrétion
— Gomme vous voudrez, madame. Et je vis, du coin de l'œil , deux jeunes femmes qui s'assirent sur un banc vert
de la fabrique Godillot. Ces belles promeneuses se croyaient seules , et je me gardai bien de les détromper.
— Quelle discrétion !
— Madame, c'était une étude d'étoiles nébuleuses; la science excuse tout. L'une d'elles, la plus âgée, si on ose appeler âgée une femme de trente- six ans, la fleur de la vie, dit à l'autre : Mon ange, je ne puis pas te faire les mêmes confidences , moi ; j'ai toujours vécu dans le bonheur, toujours. C'est prétentieux, j'en conviens, mais que veux-tu! c'est ainsi. Trois ans après mon mariage, Augustin partit pour Londres avec une mission du gouvernement. Saint-Colombe vint tout de suite me faire la cour
— Saint-Colombe! l'ami intime de ton mari? interrompit l'autre.
— L'ami intime, n'est-ce pas l'usage? Est-ce qu'un autre eût osé se présenter? Je ne voulus pas repousser violemment, comme une bourgeoise, les odieuses prétentions de Saint- Colombe. J'alTectai un badinage continuel , jusqu'au retour de mon mari. Je ne voulus rien prendre au sérieux. Tel fut mon premier danger. Le second fut plus grave. Augiistiu demandait un consulat. Le ministre répondait comme répond un ministre, par un silence obstiné. Mon mari me conseilla étourdiment de faire une démarche pour lui. Je fis cinq démarches; à la dernière le ministre, qui était un homme
grave, me fit des sourires charmants; il me prit la main et me demanda si j'accompagnerais mon mari. Sa voix se troubla ; il bégaya quelques fadeurs de vieux roué Bref, mon
mari n'obtint pas le consulat.
— Passons au troisième danger, dit l'amie.
— Le troisième est encore plus grave. Il s'agit d'un baryton, et d'un baryton aristocrate, âgé de vingt-quatre ans. Il chantait Vieni in Roma, vieni o Cara! de Bellini, avec une voix! mais une voix!... Oh! mes oreilles brûlent encore à ce souvenir! Il passa toute la saison au château.... Mon mari me reprochait toujours de le traiter froidement. Tu connais les maris.... Je le traitai froidement ainsi jusqu'à son départ pour Turin.
— Y a-t-il un quatrième danger? demanda l'amie.
— Il y en a plus de cent ! mais je te passe sous silence les résistances faciles , les amoureux de cinquante ans, les jolis garçons à tête de coiffeur, les députés ministériels, les provinciaux chercheurs de triomphes parisiens, les ténors qui reçoivent des billets doux de duchesses, les beaux hommes qui n'ont jamais rencontré de vertus.... enfin , j'omets les rencontres indifférentes, je ne te cite que les dangers sérieux.
— Il est clair qu'on n'en finirait pas avec les autres.
— C'est juste! Voici donc le quatrième....
— Toujours plus grave, n'est-ce pas?
— Comme de raison. Plus nous avançons sur la pente du mariage, plus le sol est glissant. Augustin fut envoyé, en 1840, à Alexandrie, pour étudier la question d'Orient.
— Quelle est cette question ?
— Oh ! une de ces niaiseries que les hommes sérieux inventent pour s'amuser et gagner leurs appointements.... Je voulais accompagner mon mari, il refusa ma proposition. « J'ai des déserts à traverser, me dit-il; on voyage en caravane, à cheval sur des dromadaires ; reste à Paris. » Je restai.... Un auteur me rencontra dans un salon et devint amoureux de moi.... un auteur célèbre
— Oh! j'entends bien.
— Il était charmant! un homme superbe; trente ans au plus, brun, cheveux noirs, yeux de flamme, regard de poëte; il parlait comme un héros de roman, il chantait comme le prince Belgioso.... J'avais un portrait de mon mari, un chef-d'œuvre de madame de Mirbel ; j'eus une idée , je pris ce médaillon et je le portai nuit et jour sur moi, comme on porte un sachet de camphre en temps d'épidémie pour se préserver de la contagion....
— Et le camphre réussit-il ? demanda l'amie.
— Complètement. Augustin revint à Paris. 11 n'avait rien étudié du tout, selon l'usage de ceux que le ministre envoie pour étudier. Avec quelle joie je revis mon mari ! Lui ne comprit pas tout ce qu'il y avait au fond de cette joie!
— Passons an cinquième danger.
— Oui, ma chère ange, il y en a eu un cinquième....
— Et toujours plus grave que. ... ?
— Que les autres; c'est dans l'ordre.... Ce cinquième danger était représenté par un beau jeune homme , pâle ,
, triste, pulmonaire, coiffé en saule pleureur, et faisant des vers comme Millevoye. Il me regardait avec des yeux d'une expression adorable, où la vie de la jeunesse luttait avec la mort du vieillard. Mon mari avait pour ce jeune homme une affection fraternelle ; il faut te dire que mon mari a toujours eu un penchant énorme pour mes amoureux
. - — Le mien aussi, ma bonne!
— Ah! le tien aussi! j'en suis bien aise.... Ce cinquième devenait tous les jours plus dangereux. Il composait des vers sur les lacs et les feuilles flétries, qu'il récitait avec une voix émouvante , et cette voix me poursuivait même dans mon sommeil. Il me dédia sa mélodie , le Vent d'automne , musique d'Alfred Quidant; un grand prix du Conservatoire vint la chanter chez moi , à une soirée spéciale. Tout le
monde pleurait. Je me sentais perdue. Heureusement mon mari avait toujours été bon pour moi , et bon sans y songer, sans préméditation aucune, tout naturellement. Quand une infidélité n'est pas une juste vengeance, c'est le plus odieux de tous les crimes. Je m'arrêtai sur la limite qui ne doit pas être franchie. Le jeune homme partit pour la Suisse avec un médecin; il s'est fixé à Berne, où probablement il se mariera.
La conversation continua ainsi. Elle lui parla d'un sixième danger, un peintre du plus grand mérite, qui lui envoya son portrait qu'il avait fait d'elle pendant une représentation à l'Opéra, et dont la loge se transformait en une étoile brillante et fantasmagorique. Le dénouement de ce sixième danger fut le même que pour les précédents.
— Voilà mon problème astronomique posé , dit Octave à madame de Saverny ; devinez l'énigme.
— Ce n'est pas difficile, monsieur. Votre femme fidèle est la plus belle des étoiles : c'est Y étoile fixe.
— Bravo! madame, je vais me précipiter, comme le sphinx, du haut du mont Cythéron.
— Ne vous précipitez pas; Œdipe n'exige pas ce sacrifice.
— Rassurez-vous, madame, je ne tomberai que dans mon
L" ÉTOILE iFOÀlE
lit, car voici bientôt le jour; et si le soleil me trouvait ici, je serais assez vil courtisan pour lui faire ma cour et lui sacrifier mon sommeil.
— Dieu nous préserve de ce malheur, monsieur Octave; nous voulons vous entendre encore la prochaine nuit. Employez donc votre jour selon notre coutume d'été.
Le soir suivant , M. Octave de Nizier ne se trouva pas au rendez-vous du cercle de Saverny. L'amiral profita de cette absence, qui lui laissait la royauté de la conversation, et raconta toutes les aventures dont il avait été le témoin ou le héros à Éaeïnomove et à Tavaï-Poennamou, les deux îles de la Nouvelle-Zélande que sépare le détroit de Cook.
On regarda beaucoup les étoiles pendant le récit de l'amiral.
Le lendemain, M. Octave de Nizier s'excusa de son mieux et justifia son absence en ces termes : « Il m'était impossible, dit-il, de passer la nuit précédente à la belle étoile, j'ai dormi à Paris depuis neuf heures du soir jusqu'à neuf heures du matin. J'ai consommé une révolution de cadran.
— Monsieur Octave, dit la comtesse, l'infidélité qui n'a pas pour excuse une juste vengeance, est le plus odieux de tous les crimes. Que vous avons-nous fait?
— Aussi, madame, je ne me suis pas vengé; j'ai fait relâche, voilà tout.
— Pour cause d'indisposition?
— Non, pour un motif plus grave.
— Plus grave qu'une indisposition! vous étiez donc mort?
— Plus que cela; j'étais enseveli.
— Ou?
— Entre deux linceuls.
— Sans motif?
— Avec un motif. ■
— Lequel, monsieur?
— Mars s'est levé hier à huit heures trente-sept minutes du soir.
— Quel Mars?
— La planète de Mars. Il ne peut y en avoir d'autre pour moi. Comme je n'ai pas l'honneur d'être Vénus, je ne m'inquiète pas des actions du dieu de la guerre.
— Et c'est la planète de Mars qui vous a enseveli entre deux linceuls?
— Elle-même.
— Ceci est plus nébuleux qu'une étoile ou une femme, monsieur Octave.
ASTRONOMIQUE. — Écartez les nuages, s'il vous plaît.
— Volontiers, madame. Quand je suis debout au lever de la planète de Mars, il m'arrive toujours un malheur. C'est ma mauvaise étoile. Pour conjurer ce maléfice céleste, je me couche. C'est bien simple.
— Et qui vous a fait découvrir cette influence de Mars?
— L'observation, madame. Si les hommes étaient observateurs, ils s'éviteraient bien des chagrins en ce monde. Tout malheur, tout accident a une cause physique ou métaphysique. Voilà ce qu'il faut observer.
— Ah! mon Dieu! vous allez nous rendre l'existence bien laborieuse , monsieur Octave ! Il nous sera bien difficile de vivre si nous sommes contraints à regarder toujours les étoiles pour savoir comment il faut marcher sur les pavés !
— Madame, poursuivit Octave, il y a deux manières de conduire sa vie : la première nous est enseignée par un poëte philosophe étranger, que je vais vous traduire pour vous éviter la peine de lire sa théorie dans l'original.
— Oui , j'aime mieux la traduction.
— La voici, madame, textuellement mise en stances: