‹ Les étoiles et les curiosités du ciel; description complète du ciel visible à l'il nu et de tous les objets célestes faciles à observer;Chapitre 11 sur 399 · CONSTELLATIONS BORÉALES. — LE DRAGON · texte numérisé non relu

CONSTELLATIONS BORÉALES. — LE DRAGON

Cette ancienne constellation de la sphère grecque est l'une des plus heureuses que l'on ait imaginées pour réunir un grand nombre d'étoiles disséminées en lignes irrégulières; ces figures de serpents, de dragons, de fleuves, se prêtent à toutes les situations d'étoiles, et, à l'aide de plis et de replis variés, il est facile de grouper des astres voisins ou écartés. Il est probable que cette figure a été dessinée sur la sphère céleste après celles de la Grande Ourse, de la Petite Ourse et d'Hercule, pour remplir le vide en réunissant les étoiles principales de cette région du ciel, et que sa forme comme son nom proviennent tout simplement de la disposition des étoiles ainsi réunies. Dans la mythologie, le Dragon était préposé à la garde du jardin des Hespé-. rides. Je trouve, au IV' chant du poème de YExpédition des Argonautes, écrit par Apollonius de Rhodes vers l'an 256 avant notre ère, c'est-à-dire au temps d'Eratosthènes et de Callimaque, l'épisode du navire Argojeté sur les côtes d'Afrique, aii fond de la Grande Syrte, puis porté sur les épaules des Argonautes jusqu'au lac Triton, près de la ville de Bérénice, et là l'histoire de l'oasis, des orangers, du Dragon qui gardait les pommes d'or (') et qui venait d'être tué par Hercule. Près du Dragon tué, les Hespérides gémissaient tendrement. Un peu plus loin, il est question de Persée portant la tête de Méduse, dont les gouttes de sang se changent en vipères. Sur nos cartes célestes, Hercule est encore là, à genoux, le pied gauche sur la tête du Dragon, comme on le verra plus loin, la massue dans la main droite, dans la situation d'un homme qui vient de frapper ; il tient dans sa main gauche un rameau (sans doute d'oranger) et un triple serpent, nommé Cerbère. Nous pouvons donc en conclure qu'il y a un rapport originel entre ces deux figures de la sphère céleste, quoique, dès l'époque d'Aratus, ce poète s'étonne de la position du héros, qu'il ne nomme pas Hercule, mais Engonasi (l'homme à genoux), et qui lui paraît placé dans une situation pénible, « ayant les bras élevés vers le ciel comme pour en implorer l'assistance » . Autre remarque : tandis que les figures uranographiques ont, en général, les pieds du côté de l'équateur et la tête du côté du pôle, Hercule est renversé, la tête vers l'équateur (en bas sur les cartes) et les pieds en haut.

Mais, revenons au Dragon. Nous savons déjà que son étoile « était polaire vers l'an 2700 avant notre ère, comme le prouve, d'une part, le calcul rétrospectif de la précession des équinoxes, et, d'autre part,

(•) Ce serpent gardien de l'arbre aux pommes d'or ne rappelle-t-il pas un peu le serpent tentateur d'Eve au paradis terrestre? Antiques traditions, dont le sens nous échappe aujourd'hui.

' les observations directes faites en Chine à cette époque et l'inclinaison des galeries des pyramides d'Egypte. Lorsque nous regardons cette étoile, nous voyons donc l'Étoile polaire sur laquelle nos aïeux se guidaient il y a quatre mille cinq cents ans. La désignation de la lettre a,' que Bayer lui donna en 1603, prouve qu'à cette époque cette étoile était la plus brillante de la constellation, et, en effet, sur l'atlas de Bayer, elle est marquée de 2' grandeur, comme « et (3 de la Petite Ourse. Actuellement, elle n'est pas même de 3% mais presque de 3' 1/2, et tel est aussi le degré d'éclat sous lequel elle a été désignée par Hipparque, 127 ans avant J.-C, et par Sùfî, l'an 960 de notre ère. Elle a certainement augmenté d'éclat aux xvi" et xvii' siècles, car tous les auteurs de cette époque la signalent comme étant la seule étoile de 2" grandeur de la constellation. C'est par elle que Bayer a commencé sa classification, puis il est allé à la tète du Dragon et a suivi les étoiles brillantes jusqu'à la queue, dans laquelle se trouve l'étoile a; ensuite, il a repris par la tête pour continuer en suivant le corps de l'animal. Notre /îg. 12 reproduit la carte originale de Bayer, intéressante à plus d'un point de vue. On suivra l'énumération des étoiles sur cette figure, ainsi que sur la précédente.

Quelques-unes de ces étoiles sont célèbres dans l'histoire de l'Astronomie. Ainsi, c'est par l'observation attentive de l'étoile y du Dragon que l'astronome anglais Bradley a découvert l'aberration de la lumière, en 1725. Il avait espéré, de concert avec son ami Molyneux, trouver, à l'aide d'observations combinées à six mois d'intervalle, une trace de parallaxe dans cette étoile qui passe justement au zénith de l'Angleterre et qui était moins affectée que les autres des erreurs dues à la réfraction. Mais, au lieu du mouvement parallactique qu'il espérait mettre en évidence , il vit l'étoile décrire annuellement une ellipse directement opposée à tout ce qu'on attendait et d'une tout autre nature. Grand embarras parmi les hommes de science, jusqu'au jour où Bradley, se promenant sur la Tamise par une belle après-midi, remarqua que, chaque fois que le bateau virait de bord, la direction du vent, estimée par la direction des girouettes, paraissait changer. «Eh s'écria-t-il, c'est le mouvement de la Terre qui donne naissance à l'ellipse, en faisant croire à une déviation des rayons lumineux. » La découverte importante de l'aberration de la lumière était faite, et en même temps la première preuve positive du mouvement de translation de la Terre autour du Soleil était donnée {Astronomie populaire, p. 80). Mais toutes les recherches relatives à la parallaxe des étoiles examinées n'aboutirent à rien, parce que cette parallaxe est trop

microscopique pour avoir pu se révéler sur les instruments de cette époque. En effet, ce mouvement parallactique s'exécute dans une ellipse moins grande que l'épaisseur d'un cheveu! Ce n'est que 115 ans plus tard que la première distance d'étoile a pu être vraiment mesurée (celle de la 61' du Cygne, en 1840, par Bessel), et ce n'est qu'en 1875 que celle de cette même étoile y du Dragon a été mesurée (à Dublin, par Brunnow) : cette parallaxe, de 0"092, correspond à 2 242 000 fois la distance d'ici au Soleil, c'est-à-dire à 83 trillions de lieues. La lumière emploie trente-cinq ans pour venir de là!

Une autre étoile du Dragon, a, a donné pour parallaxe le chiffre 0"222, qui correspond à 928000 fois le rayon de l'orbite terrestre, ou à 34 trillions de lieues. Quoique de cinquième grandeur, cette étoile est donc plus de deux fois plus proche de nous que y, qui est de troisième. Mais des étoiles de huitième grandeur, invisibles à l'œil nu, sont plus rapprochées encore.

Depuis deux mille ans qu'on observe attentivement les étoiles de cette antique constellation, quelques-unes ont-elles varié d'éclat? Le seul moyen de répondre à cette intéressante et importante question, c'est de comparer les observations faites depuis l'origine, comme nous l'avons fait pour la Petite Ourse. Le tableau ci-dessous donne l'état actuel de ces étoiles ainsi que les observations antérieures faites de siècle en siècle sur le même sujet.

Cette comparaison montre que plusieurs ont subi des variations assez importantes.

Remarquons d'abord que cette constellation nous offre un exemple typique du mode de classification littérale de Bayer. Suivez la sixième colonne : La constellation ne possède qu'une seule étoile de 2'' grandeur; elle a reçu la lettre «; elle en possède 10 de 3% qui ont reçu les dix lettres suivantes en suivant le corps de l'animal ; elle en possède 14 de 4°, qui ont reçu les quatorze lettres suivantes, et 8 de 5% qui ont été dénommées sur le même principe. L'alphabet grec une fois épuisé, on a continué par l'alphabet romain, dont la première lettre seulement est majuscule, les autres restant minuscules. Telle est la méthode appliquée par Bayer à chaque constellation. Contrairement à ce qu'on suppose généralement, elle peut donc servir à des comparaisons d'éclat qui ont leur valeur.

Elle nous prouve d'abord que l'étoile « a certainement diminué d'éclat depuis le xvn° siècle, car elle n'est plus la première, et à beaucoup près.

ÉTOILES DE LA CONSTELLATION DU DRAGON, OBSERVÉES DEPUIS DEUX MILLE ANS.

OS

ta w .

SI

p. IX. 37

Il est bien certain aussi que l'étoile e n'appartient pas aujourd'hui à la 3' grandeur, comme au temps de Tycho, de Bayer et d'Hévélius ; elle n'est même pas une brillante de la 4° (je l'ai trouvée inférieure à ^ le lOmars 1880). Or, cette variabilité, déjà indiquée par ce fait, estconfirniée par les observations de Flamsteed et Piazzi, qui l'ont notée seulement de 5° 1/2. De plus, c'est une étoile double, dont Struve a noté les composantes 4,0 et 7,6 en 1832, Smyth 5 1/2 et 9 1/2 en 1833, Wrottlesley 5 1/2 et 9 en 1859, Duner 4 et 8 en 1867, 5 et 7 en 1871, 3 et 7,5 en 1872. Nous avons donc là certainement une étoile variable,

et le plus curieux est que ses deux composantes varient. L'amiral Smyth écrivait en 1833 que e et a Dragon sont égales et de 5' grandeur 1/2. Le 18 mars 1880, je les ai comparées et ai trouvé a d'une grandeur entière au-dessous.

L'étoile A, non remarquée jusqu'au quinzième siècle, a été vue de 3° grandeur par Tycho en 1590 et par Hévélius et 1660, et très certai nement, si elle avait brillé d'un pareil éclat au temps d'Hipparque, elle aurait été incorporée au Dragon, dans le troisième repli duquel elle se trouve. Elle descendit à la 4" grandeur et est aujourd'hui de 5". Au contraire, l'étoile w, située dans la même région du ciel, et qui a été notée de 6° grandeur jusqu'au xv° siècle, s'est élevée à la 4' du xvf au xvni", et est aujourd'hui de 5*. L'étoile a, comme nous l'avons vu, s'est élevée à la 2' grandeur au xvn° siècle ; l'étoile (3 a atteint le même éclat à la fin du siècle dernier, ainsi que y, tandis que e descendait, au xvni% au-dessous de la 5° grandeur. L'étoile ir, notée toujours de 4° ordre, et même de 3° au xv° siècle, est de 5'' aujourd'hui ; p est descendue de 3 | à 5 1, pour remonter à la 4' ; e est tombée de 5 à 6 ; /m est de 5 I aujourd'hui, moins brillante que sa voisine 17 et presque égale à une septentrionale qui forme un triangle avec elles. Quelques autres fluctuations sont probables. Certaines étoiles présentent, au contraire, une stabilité d'éclat bien remarquable : exemple V et h, ce qui prouve que, s'il ne faut pas attribuer une précision absolue à Ces estimations de grandeur, l'accord entre elles est néanmoins assez satisfaisant pour que l'on puisse conclure à une variation réelle quand l'écart surpasse une grandeur entière ; d'ailleurs, toute équivoque est impossible quand la comparaison fait changer l'ordre de l'éclat comparatif. Ainsi, par exemple, aux seizième et dix-septième siècles, « surpassait |3 et y, tandis qu'aujourd'hui l'ordre d'éclat est :

2» p, ri 4» a, i, X, X, Ç.

Ces variations sont d'autant plus sûres, que les appréciations de chacun des onze observateurs de la liste précédente sont absolument indépendantes les unes des autres. Ainsi le ciel n'est point aussi immuable, aussi inaltérable qu'il le paraît : c'est la brièveté de notre vie qui nous le fait croire éternel.

Anciennement la figure s'arrêtait à X, que l'on appelait « la dernière de la queue »; et Bayer termine son dessin sans étoile; maintenant, on remarque une étoile de 4* grandeur (Piazzi, IX, 37) qui prolonge la queue jusque près du pôle. Cette étoile a dû augmenter d'éclat, ainsi que celle qui forme un trait d'union entre elle et a

SI

Fig. 13. — L'étoile double v du Dragon.

La constelLation du Dragon réserve à l'étudiant du Ciel des curiosités dignes d'occuper les meilleures heures de ses plus belles soirées, d'autant plus facilement que cette région, ne descendant jamais audessous de l'horizon de la France, est perpétuellement visible pour nos latitudes.

J'engagerai les commençants à diriger d'abord leur lunette vers l'étoile v, de 4" grandeur, avec laquelle nous avons déjà fait connaissance ; ils découvriront, non sans un certain plaisir, que cette étoile se compose de deux de 5° grandeur, très écartées (62"). Une jumelle grossissant 3 à 4 îok suffit pour les dédoubler. Ces étoiles sont remarquées depuis deux siècles (Flamsteed, 1690), et, il y a cent ans, William Herschel croyait qu'elles avaient changé de position l'une par rapport à l'autre. C'était là une conclusion prématurée. La comparaison des observations faites depuis un siècle prouve, au contraire, qu'elles restent fixes l'une par rapport à l'autre, mais qu'elles sont animées d'un mouvement propre commun dans l'espace, et que, par conséquent, elles forment un système physique. Si, ce qui est assez probable, elles gravitent l'une autour de l'autre, comme depuis deux siècles elles n'ont certainement pas tourné de plus de 2 degrés, elles emploient peut-être 36 000 ans, 360 siècles, pour tourner de 360 degrés ou d'une révolution entière! Quel œil mortel pourrait contempler sans intérêt ces deux soleils, perdus dans le fond de l'espace, à une distance inimaginable de nous, et écartés l'une de l'autre cà }olusieurs milliards de lieues (quoique pour nous ils paraissent se toucher), qui sont emportés tous deux ensemble, comme deux frères jumeaux, dans une destinée commune, et qui sans doute distribuent autour d'eux, aux terres célestes bercées dans leur attraction et dans leur lumière, les rayonnements féconds d'une vie étrange et mystérieuse !

L'étoile 0 est également double , et intéressante. Grandeurs des composantes : 4f et8|; distance : 32"; la plus brillante étincelle d'une limpide lumière jaune d'or; la seconde est nuancée de lilas. Beau

groupe, facile à observer. D'après la comparaison que j'ai faite des mesures anciennes avec les modernes et avec les miennes, j'ai conclu que ces deux étoiles ne se connaissent pas et forment un groupe de perspective : la moins brillante est sans doute éloignée au delà de la plus brillante à une distance prodigieuse, peut-être plus grande que la distance même qui sépare la première de la Terre.

L'étoile (^ présente un intérêt d'un autre ordre. Elle est double aussi, et depuis l'année 1755 que nous avons les yeux sur elle, ses deux composantes n'ont pas varié de position, quoiqu'elles soient réunies entre elles par les liens de l'attraction et soient emportées dans l'espace par un mouvement propre commun. L'éclat des composantes

Fig. 14. — Lïtoilc double o du Dragon. Fig. 15. — IL'étoile double i)/ du Dragon.

est respectivement 5' et 6' grandeur; mais, à l'œil nu, ces deux étoiles n'en font qu'une de 4 1/2. Distance = 31". Jaune et lilas. Beau contraste. — L'étoile u, angle opposé à <^ dans le losange (J;, X, ç, u me paraît variable : l'observer de temps en temps.

On peut aussi chercher l'étoile 40, située non loin de e Petite Ourse, et que l'on trouvera en s'aidant de notre petit carte de la p. 16. C'est une étoile de 5" grandeur, qui se dédouble en une étoile de 5° 1/2 et une de 6°. Ecartement = 20". L'étoile 17, au bout de la tête, sur le prolongement de |, v et /x, est une belle étoile triple, dont deux composantes sont de 6' grandeur et la 3° de 6 1/2 : distances 4" et 90".

Ce sont là les principales curiosités étoilées de cette région du ciel que l'on puisse observer à l'aide d'instruments de moyenne puis-

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