MouveiueiU propre de Sinus sur la sphère céleste
Ce mouvement séculaire de Sirius n'est pas uniforme et ne s'efTectue pas suivant une ligne absolument droite : il présente des irrégularités bizarres, qui longtemps ont intrigué l'attention des astronomes, et qui, analysées avec un soin minutieux, se sont montrées
LE SYSTEME DE SIRIUS
périodiques. Quelquefois l'étoile s'écarte vers l'est de sa position moyenne; quelquefois elle s'écarte vers l'ouest; parfois elle accélère son mouvement vers le sud et parfois elle le retarde. C'est surtout dans son ascension droite que les irrégularités ont été remarquées : elles s'élèvent à 0%152.
La période est de 49 ans. Ainsi, en 1843, Sirius était à 0',152 à l'ouest de sa position moyenne; puis il s'est rapproché de cette position, a croisé la ligne fictive du parcours régulier, s'est écarté vers l'est jusqu'en 1867, année où son écartement s'est de même élevé à
0%152, et depuis cette époque il revient vers l'ouest. Le tracé de notre fig. 320 donne une idée de cette curieuse sinuosité, qui s'est révélée dès les observations méridiennes si précises de Bradley au milieu du siècle dernier. Le plus grand écartement à Test s'est montré en 1769, 1818 et 1867; le plus grand écartement à l'ouest en 1793 et
Dès l'année 1844, l'astronome Bessel proposa d'expliquer ces irrégularités par l'hypothèse d'un corps perturbateur invisible appartenant au système inconnu de Sirius, et en 1851,Peters calcula l'orbite théorique qui satisferait le mieux aux perturbations observées. Onze ans plus tard l'opticien américain Alvan Clarck venait de terminer la plus belle lentille qui ait été construite jusqu'alors (47 centimètres de diamètre) lorsque son fils, l'essayant sur Siiùus, s'écria tout à coup : « Père! Sirius a un compagnon. » Or la position de ce compagnon s'est trouvée correspondre à la position théorique que lui assignait le calcul pour cette époque. Comme dans le cas de Neptune, ce nouveau monde céleste avait été découvert par le calcul avant que l'œil humain l'ait jamais vu. Son prophète, le mathématicien Bessel, était mort depuis 1846.
Depuis la découverte fortuite de ce compagnon par l'œil perçant du fils d' Alvan Clarck aidé d'un puissant instrument, la petite étoile (elle
1^15. 320. — Sinuosités observées dans le mouvement propre de Sirius.
LE SYSTEME DE SIRIUS
est de 9* grandeur et éclipsée dans le rayonnement de son immense
soleil) a été observée,
suivie, mesurée, avec
assiduité. Elle gravite
vraiment autour de
Sirius. En 1862, elle
était à l'est, à 85°; elle
a marché rapidement
vers le nord , et se
trouve actuellement à
48*. Voici sa marche
observéo :
lO'.O
Fig. 321. — Sirius et son compagnon.
Le calcul du satellite perturbateur de Sirius n'annonçait pas absolument cette orbite. Voici la marche qui était indiquée par l'éphéméride :
1862 85° lO'.l 1872 69» ll',l
L'angle diminue plus vite que la théorie ne l'indiquait, et la distance diminue moins vite. L'orbite tracée sur l'ensemble des observations croise en 1870 l'orbite calculée et se projette en dehors suivant une tout autre courbe, qui sera plus vaste et moins excentrique. C'est en comparant les observations à l'orbite calculée que j'ai trouvé cette curieuse divergence ('). Notre ^5. 322 montre, à côté de l'orbite calculée, l'arc d'ellipse construit sur la moyeîine des observations, dont les plus écartées , marquées de part et d'autre de la coui-be , ne s'en éloignent que faiblement, si l'on a égard a la difficulté des mesures.
Celte divergence nous place entre deux hypothèses pour être expliquée ; ou bien ce compagnon observé va accélérer son mouvement de manière à arriver en 1892 à l'ouest de Sirius; ou bien U y a dans le système de Sirius un second corps perturbateur, plus rapproché du foyer et tournant plus rapidement que ce compagnon. La période perturbatrice est certainement de 49 ans : elle peut provenir, soit du compagnon découvert, si sa révolution est bien de cette durée, soit
(') Voir les Comptes rendus de l'Académie des Sciences, 13 août 1877.
LE SYSTÈME DE SIRIUS
d'une combinaison entre la révolution de ce compagnon et celle d'un autre corps produisant les effets observés. Nous saurons cela d'ici à quelques années.
Pour distinguer le compagnon de Sirius, il faut une bonne lunette de 15 centimètres ou un bon télescope de 20 centimètres au moins, un ciel pur, un crépuscule clair, une vue excellente et une certaine habitude d'observation. La plupart des mesures prises sont dues à des observateurs exercés munis de lunettes de 40 à 60 centimètres d'objectif.
La parallaxe adoptée pour Sirius donne, d'après les calculs d'Au-
Fig. 322. — Le système de Sirius. Divergence entre l'orbite calculée et l'orbite observée.
wers, 37 fois le diamètre de l'orbite terrestre pour la distance du compagnon : il serait ainsi plus éloigné de son soleil central que Neptune ne l'est du centre commun de nos orbites planétaires; quoiqu'il nous paraisse toucher Sirius et être brûlé dans son rayonnement, son écartement réel serait de 1 milliard 370 millions de lieues. La rapidité de sa révolution à une telle distance indiquerait pour la masse de Sirius 14 fois celle du Soleil, et ce compagnon serait encore lui-même près de 7 fois plus lourd que notre propre soleil.
Il n'est pas probable que ce corps céleste ait une telle importance et que sa masse soit égale à la moitié de celle du colossal Sirius, A en juger par sa petitesse relative (9° grandeur), il doit être beaucoup moindre. Sans doute l'éclat n'est ni une mesure de la masse, ni une indication du volume ; mais il est probable que si c'était là un second soleil égal à la moitié de Sirius, la différence d'éclat entre les deux
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astres ne présenterait pas un pareil contraste. Mais, d'ailleurs, ce satellite de l'éclatant soleil sirien brille-t-il de son propre éclat? ou bien ne serait-ce pas là une planète énorme de ce lointain système? Il ne serait pas absolument impossible que nous apercevions d'ici une telle planète, à la condition qu'elle eût un volume considérable et une surface réfléchissante très blanche. Chacun a pu remarquer que la planète Vénus (et c'est très frappant en ce moment : mars-avril 1881) est incomparablement plus éclatante que Sirius, quoiqu'elle n'ait en réalité aucune lumière propre, quoiqu'elle soit de sa nature aussi obscure que la Terre et qu'elle soit tout simplement éclairée par le Soleil. Si la surface de Sirius est intrinsèquement deux fois plus intense que celle de notre flambeau solaire, et si cette surface est 144 fois plus étendue, une immense planète, éloignée même à un milliard de lieues de Sirius, recevrait encore une assez grande quantité de lumière pour être perceptible d'ici. Il est donc possible que nous ayons là sous les yeux un monde imposant de ce fameux système de Sirius célébré pour la première fois par Voltaire dans son conte charmant de Micro77zégfas(').
Des planètes situées près de Sirius, aux distances où gravitent dans notre système Mercure, Vénus, la Terre et Mars, seraient illuminées d'une lumière si éblouissante et chaufl'ées par une fournaise si ardente que l'on peut se demander quel ordre de vie y serait possible. Si l'harmonie céleste n'est pas un vain mot, les planètes du système sirien doivent rouler autour de cet ardent et colossal soleil à une distance plus considérable, et trôner sur des orbites plus vastes encore que celles qui sont décrites en notre système par nos mondes géants de Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.
Le système de Sirius vient ainsi d'être révélé par la double con-
(') Voyage d'un habitant de Sirius et d'un habitant de Saturne. Voyez mon ouvrage Les Mondes imaginaires et les Mondes réels, p. 479-487. C'est assurément l'un des chefs-d'œuvre de Voltaire. La philosophie astronomique y est déjà tout entière : « Nous avons soixante-douze sens, dit le Saturnien, et nous nous plaignons tous les jours du peu. — Je le crois bien, répond Micromégas ; dans notre monde de Sirius nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quelle vague inquiétude d'inconnu. • — Combien de temps vivez-vous? continue le Sirien. — Ah! bien peu, réplique le petit homme de Saturne (qui n'avait que mille toises de hauteur) : seulement cinquante révolutions saturniennes ou quinze mille ans; c'est mourir aussitôt né. — Notre vie est sept cents fois plus longue que la vôtre, reprend le Sirien de huit lieues de haut ; mais vous savez que quand il faut rendre son corps aux éléments et ranimer la nature sous une autre forme, ce qui s'appelle mourir, avoir vécu une éternité ou avoir vécu un jour, c'est à peu près la même chose, » etc. Tout ce roman astronomique est à lire. On ne sait pas, en général, que ce qui a donné à Voltaire l'ampleur et l'indépendance de ses idées, c'est sa connaissance de l'astronomie. C'est lui le premier qui a fait connaître Newton en France, et la seule traduction que nous ayons du livre des Princij^es est celle de la marquise du Châtelet, publiée par Voltaire.