‹ Les étoiles et les curiosités du ciel; description complète du ciel visible à l'il nu et de tous les objets célestes faciles à observer;Chapitre 48 sur 399 · HISTOIRE DB LA GRANDE OURSE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DB LA GRANDE OURSE

sept étoiles, les sept bœufs : septem triones, d'où est venu le mot septentrion ; par une réminiscence orientale, Kirchcr nomme les quatre étoiles du carré le cercueil de Lazare, tandis que les trois suivantes symbolisent Marie, Marthe et Madeleine ; lorsqu'au xvn' siècle Schiller éprouva le besoin de bannir du ciel les figures antiques et de ileur substituer des figures chrétiennes, elle devint la Nacelle de saint Pierre, mais pour quelques années seulement; on lui a donné aussi quelquefois le nom trop vulgaire de Casserolle, excusé pourtant par une ressemblance facile à retenir... Il serait interminable de rappeler ici toutes ces dénominations plus ou moins justifiées, parmi lesquelles celle de la Grande Ourse reste la plus universelle et la plus constante, et restera vraisemblablement jusqu'à la fin des siècles.

Virgile pensait que cette constellation, les Pléiades et les Hyades ont été les trois premières remarquées ; il les représente nommées pour la première fois dès l'origine du travail imposé aux humains par Jupiter (Géorgfigues, I. 137) :

Navita tum stellis numéros et nomina fecit, Plaidas, Hyadas, claramque Lycaonis Arctun.

Ici, elle s'appelle l'Ourse de Lycaon. Ourse, sanglier, hippopotame, char, cercueil, boisseau, nacelle, casserole : que de métamorphoses ! Elles me remettent en mémoire le dessin bizarre que l'inimitable Grandville envoyait quelques jours avant sa mort à mon illustre ami Edouard Charton : le rêve d'une jeune fille qui a contemplé le doux croissant lunaire avant de s'endormir. Elle rêve. La figure du eroissant lui apparaît ; il ressemble à un champignon... qui s'agrandit et lui rappelle son ombrelle. Bizarre réminiscence, elle avait chassé de cette ombrelle une chauve-souris inquiète. Le souvenir d'un vulgaire objet de ménage transforme de nouveau la figure, et, ô rêve de jeune fille! cela devient deux cœurs percés d'une flèche. Nous sommes toujours en Iplein ciel, et c'est le char échevelé de la Grande Ourse qui dérive de cette étrange série de métamorphoses. Rêve d'une minute! Il en est de bien plus étranges encore que celui-là. Cette composition originale est la dernière qui soit sortie du cerveau de l'ingénieux dessinateur, et plus d'un lecteur nous saura gré de la voir reproduite ici, malgré la bizarrerie de son caractère, — ou peut-êti=e même à cause de son originalité.

Nous n'avons pas encore parlé de la petite étoile que l'on voit au-dessus du second cheval du char, et que l'on nomme quelquefois le cavalier. C'est une petite étoile de cinquième grandeur, qui est un

peu éclipsée par l'éclat de Ç, à laquelle elle est contiguë, mais que les bonnes vues peuvent toujours distinguer quand le ciel est pur et qu'il n'y a pas un clair de lune éblouissant. Elle est, dans tous les cas, une

Fig. C6. — Le dernier dessin de GranviUe.

excellente épreuve mise à la portée de tout le monde pour expérimenter la valeur des yeux, et comme nos deux yeux ne sont pas rigoureusement identiques, il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui distinguent le cavalier avec un oeil et ne le distinguent pas avec

l'autre. La distance entre les deux étoiles est de 11' 48", c'est-à-dire de plus du tiers du diamètre apparent de la Lune : on ne s'en douterait pas, car la Lune paraît à l'œil nu plus de dix fois plus large que cet écarte m en t.

Comme on l'a vu sur le tableau précédent, cette petite étoile a reçu la lettre g dans la classification de Bayer; mais elle est généralement désignée sous le nom d'Alcor, de même que sa brillante voisine est connue sous le nom de Mizar. Le nom d'Alcor n'est pas arabe, à moins qu'il ne dérive par corruption d'al-jaun, al-jat, al-ioth, comme nous l'avons vu plus haut pour e. (Quand on sait, du reste, que les mots espion, épicier eiévêque dériventitous les trois du même radical, on ne peut plus s'étonner de rien.) La plus ancienne notification que je connaisse d'Alcor est celle de l'astronome persan Abd-al-Rahman-al-Sûfi, qui, dans sa Description du ciel rédigée au x° siècle de notre ère, écrit : « Au-dessus d'al-anak est une petite étoile qui lui est contiguë, que les Arabes nomment al-Suhâ. (la petite négligée) et dans quelques dialectes al-Sa.ïdak (l'étoile de confiance). Ptolémée n'en parle pas, et c'est celle dont on se sert pour essayer la portée de la vue. On dit proverbialement : Je lui fais voir al-Suhâ et il me montre la pleine lune. » Ce proverbe rappelle celui de la paille et de la poutre. Peutêtre la désignation de Saïdak se rattache-t-elle primitivement à l'idée d'épreuve, puisque cette étoile servait d'épreuve pour vérifier la portée de la vue. Il est assez singulier que les anciens n'en aient pas dit un seul mot. Aurait-elle augmenté d'éclat? Peut-être. Les Arabes ont une excellente vue, et, sous leur ciel si transparent, il ne semble pas qu'elle puisse être aujourd'hui pour eux un objet d'épreuve. Cependant, nous n'affirmerons rien ici, d'autant moins que Sûfi ne dit pas précisément à quelle grandeur on estimait cette étoile de son temps : il se contente de dire « une petite étoile ».

Occupons-nous un instant maintenant des sept principales étoiles de cette célèbre constellation.

Habituons-nous d'abord h les nommer, en commençant par la dernière roue du chariot (la plus brillante des deux d'arrière) en allant à la seconde de ces roues, et en suivant tout simplement la figure : alpha (œ) — bêta ((3) — gamma (y) — delta (5) — epsilon (e) — zêta (C) — êta (ti). Cela ressemble un peu à un devoir d'écolier, mais nous pouvons nous en consoler en disant avec Archimède que l'on ne sait que ce que l'on a appris, et que dans la science il n'y a pas de chemin privilégié pour les rois. 11 faut, ce soir même, si le ciel est étoile, que vous cherchiez ce vénérable chariot dans le ciel et que vous nommiez

ces sept étoiles. Là est le vrai commencement de l'astronomie d'observation, et c'est par là que nous aurions commencé notre description générale du ciel, si nos lecteurs n'étaient pas déjà préparés par la lecture de V Astronomie populaire et n'étaient censés connaître déjà cette constellation fondamentale. D'ailleurs, ce Supplément ne peut pas être considéré comme un livre de lecture qu'on ne lit qu'une seule fois, comme une histoire : c'est plutôt un ouvrage à posséder pour être consulté sur une région quelconque du ciel chaque fois

Fig. 67. — Principales étoiles de la constellalion de la Grande Ourse.

qu'on voudra se rendre compte de telle ou telle constellation, se reconnaître dans le ciel, ou étudier des documents qui n'ont pu être incorporés dans le plan méthodique et homogène du livre qu'il est destiné à compléter. — Ainsi, c'est convenu, cherchez dès ce soir dans le ciel les sept étoiles du chariot, et nommez-les par les lettres grecques qui les désignent.

Dans la vérification toute récente que j'ai faite de l'éclat de ces étoiles et de leurs compagnes (avril 1880), et d'après une observation habituelle qui date de bien des années déjà, j'ai constaté que, sans le moindre doute, les trois étoiles de la queue sont actuellement les trois plus brillantes de la figure ; « vient ensuite, puis viennent y, (3 et â. Or,

cet ordre est aussi celui dans lequel ces étoiles se présentaient au dixième siècle de notre ère, d'après le témoignage explicite de Sùfi. Il n'y a donc pas eu de variation séculaire dans ces éclats, comme plusieurs astronomes l'admettaient en déclarant que l'étoile S, notamment, va en diminuant de siècle en siècle. Mais il y a certainement des fluctuations passagères. Ainsi, Tycho-Brahé, Longomontanus, Bayer et Kepler rangeaient les sept étoiles dans la seconde grandeur; Riccioli leur objecte que celle de la racine de la queue (â) est à peine de troisième ordre, et tel est aussi le témoignage d'Hévélius ; de là nous pouvons conclure que cette étoile a augmenté d'éclat au xv!*" siècle, mais qu'elle est retombée à la troisième grandeur vers le milieu du XVII'. Flamsteed, toutefois, l'estimait, en 1700, supérieure aux trois de la queue, et, en 1800, Piazzi faisait également s et Ç de troisième grandeur. Sir John Herschel en a fait, en 1835, des mesures photométriques qui ont donné les résultats suivants :

Que â varie, mais non suivant une diminution régulière, ce n'est pas douteux. J'en dirai autant de a, quoique dans une proportion moindre : elle est actuellement inférieure aux trois étoiles de la queue ; mais je l'ai quelquefois trouvée la plus brillante des sept, notamment au mois de décembre 1875. Flamsteed et Piazzi sont même allés jusqu'à l'inscrire de la première grandeur, tandis qu'ils rangeaient au troisième ordre les étoiles de la queue, ce qui est bien extraordinaire. A la même époque que Piazzi, Lalande inscrivait aussi les étoiles de la queue dans la troisième grandeur. Il y avait sans doute là quelque exagération. Quoi qu'il en soit, qu'y a-t-il de plus facile que de noter de temps en temps l'éclat comparatif de ces sept étoiles? Ceux d'entre nos lecteurs qui s'en donneront le plaisir en seront amplement récompensés par l'intérêt qu'ils éprouveront à renouveler souvent cette comparaison, et peut-être quelques-uns sont-ils appelés à enrichir la science de plusieui^s découvertes importantes : ce ne sont pas les observations les plus simples qui sont les moins fécondes.

D'après les révélations de l'analyse spectrale, les cinq étoiles (i,y,â,e, et 'C, s'éloignent de la Tei^re, tandis que x et ■/] s'approchent de nous. Les cinq premières forment peut-être un même système physique, malgré l'incommensurable distance qui les sépare les unes des autres.

La comparaison des notifications d'éclat inscrites dans le tableau précédent monti^e que Piazzi (1800) a estimé ces étoiles un peu audessous de leur éclat moyen, de telle sorte que, lorsque nous voyons

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