CONSTELLATIONS BORÉALES. — LE DRAGON
Cette ancienne constellation de la sphère grecque est l'une des plus heureuses que Ton ait imaginées pour réunir un grand nombre d'étoiles disséminées en lignes irrégulières; ces figures de serpents, de dragons, de fleuves, se prêtent à toutes les situations d'étoiles, et, à l'aide de plis et de replis variés, il est facile de grouper des astres voisins ou écartés. Il est probable que cette figure a été dessinée sur la sphère céleste après celles de la Grande Ourse, de la Petite Ourse et d'Hercule, pour remplir le vide en réunissant les étoiles principales de cette région du ciel, et que sa forme comme son nom proviennent tout simplement de la disposition des étoiles ainsi réunies. Dans la mythologie, le Dragon était préposé à la garde du jardin des Hespérides. Je trouve, au IV* chant du poème de V Exjoédition des Argonnutes, écrit par Apollonius de Rhodes vers l'an '256 avant notre ère, c'est-à-dire au temps d'Eratosthèncs et de Callimaque, l'épisode du navire Argo jeté sur les côtes d'Afrique, au fond de la Grande Syrte, puis porté sur les épaules des Argonautes jusqu'au lac Triton, près de la ville de Bérénice, et là l'histoire de l'oasis, des orangers, du Dragon .qui gardait les pommes d'or(*) et qui venait d'être tué par Hercule. Près du Dragon tué, les Hespérides gémissaient tendrement. Un peu plus loin, il est question de Persée portant la tête de Méduse, dont les gouttes de sang se changent en vipères. Sur nos cartes célestes. Hercule est encore là, à genoux, le pied gauche sur la tête du Dragon, comme on le verra plus loin, la massue dans la main droite, dans la situation d'un homme qui vient de frapper ; il tient dans sa main gauche un rameau (sans doute d'oranger) et un triple serpent, nommé Cerbère. Nous pouvons donc en conclure qu'il y a un rapport originel entre ces deux figures de la sphère céleste, quoique, dès l'époque d'Aratus, ce poète s'étonne de la position du héros, qu'il 'ne nomme pas Hercule, mais Engonasi (l'homme à genoux), et qui lui parait placé dans une situation pénible, « ayant les bras élevés vers le ciel comme pour en implorer l'assistance » . Autre remarque : tandis que les figures uranographiques ont, en général, les pieds du côté de l'équateur et la tête du côté du pôle, Hercule est renversé, la 'tête vers l'équateur (en bas sur les cartes) et les pieds en haut.
Mais, revenons au Dragon. Nous savons déjà que son étoile « était polaire vers l'an 2700 avant notre ère, comme le prouve, d'une part, le calcul rétrospectif de la prccession des équinoxes, et, d'autre part,
(*) Ce serpent gardien de l'arbre aux pommes d'or ne rappelle-t-il pas un peu le serpent tentateur d'Eve au paradis terrestre? Antiques traditions, dont le sens nous <^cluippo aujourd'hui.
les observations directes faites en Chine à cette époque et l'inclinaison des galeries des pyramides d'Éo^yptc. Lorsque nous regardons cotte étoile, nous voyons donc l'Étoile polaire sur laquelle nos aïeux se guidaient il y a quatre mille cinq cents ans. La désignation de la lettre a, que Bayer lui donna en 1G03, prouve qu'à cette époque cette étoile était la plus brillante de la constellation, et, en effet, sur l'atlas de Bayer, elle est marquée de 2" grandeur, comme « et |3 de la Petite Ourse. Actuellement, elle n'est pas môme de 3% mais presque de 3* 1/2, et tel est aussi le degré d'éclat sous lequel elle a été désignée par Ilipparque, 127 ans avant J.-C, et par 8ù(i, l'an 960 de notre ère. Elle a certainement augmenté d'éclat aux xvi" et xvn* siècles, car tous les auteurs de cette époque la signalent comme étant la seule étoile de 2* grandeur de la constellation. C'est par elle que Bayer a commencé sa classilication, puis il est allé à la tête du Dragon et a suivi les étoiles brillantes jusqu'à la queue, dans laquelle se trouve l'étoile a; ensuite, il a repris par la tète pour continuer en suivant le corps de l'animal. Notre fig. 12 reproduit la carte originale de Bayer, intéressante à plus d'un point de vue. On suivra l'énumération des étoiles sur cette figure, ainsi que sur la précédente.
Quelques-unes de ces étoiles sont célèbres dans l'histoire de l'Astronomie. Ainsi, c'est par l'observation attentive de l'étoile y du Dragon que l'astronome anglais Bradley a découvert l'aberration de la lumière, en 1725. Il avait espéré, de concert avec son ami Molyneux, trouver, à l'aide d'observations combinées à six mois d'intervalle, une trace de parallaxe dans cette étoile qui passe justement au zénith de l'Angleterre et qui était moins affectée que les autres des erreurs dues à la réfraction. Mais, au lieu du mouvement parallactique qu'il espérait mettre en évidence, il vit l'étoile décrire annuellement une ellipse directement opposée à tout ce qu'on attendait et d'une tout autre nature. Grand embarras parmi les hommes de science, jusqu'au jour où Bradley, se promenant sur la Tamise par une belle après-midi, remarqua que, chaque fois que le bateau virait de bord, la direction du vent, estimée par la direction des girouettes, paraissait changer. «Eh s'écria-t-il, c'est le mouvement de la Terre qui donne naissance à l'ellipse, en faisant croire à une déviation deâ rayons lumineux. » La découverte importante de l'aberration de la lumière était faite, et en même temps la première preuve positive du mouvement de translation de la Terre autour du Soleil était donnée {Astronomie jiopulairey p. 80). Mais toutes les recherches relatives à la parallaxe des étoiles examinées n'aboutirent à rien, parce que cette parallaxe est trop
microscopique pour avoir pu se révéler sur les instruments de cette époque. En effet, ce mouvement parallactique s'exécute dans une Bllipse moins grande que l'épaisseur d'un cheveu! Ce n'est que
1 i5 ans plus tard que la première distance d'étoile a pu être vraiment mesurée (celle de la 6P du Cygne, en 1840, par Bessel), et ce n'est qu'en 1875 que celle de cette même étoile y du Dragon a été mesurée (à Dublin, par Brunnow) : cette parallaxe, de 0"092, correspond à
2 242 000 fois la distance d'ici au Soleil, c'est-à-dire à 83 trillions de lieues. La lumière emploie trente-cinq ans pour venir de là!
Une autre étoile du Dragon, a, a donné pour parallaxe le chiffre 0"222, qui correspond à 928 000 fois le rayon de l'orbite terrestre, ou à 34 trillions de lieues. Quoique de cinquième grandeur, cette étoile est donc plus de deux fois plus proche de nous que y, qui est de troisième. Mais des étoiles de huitième grandeur, invisibles à l'œil nu, sont plus rapprochées encore.
Depuis deux mille ans qu'on observe attentivement les étoiles de cette antique constellation, quelques-unes ont-elles varié d'éclat? Le seul moyen de répondre à cette intéressante et importante question, c'est de comparer les observations faites depuis l'origine, comme nous l'avons fait pour la Petite Ourse. Le tableau ci-dessous donne l'état actuel de ces étoiles ainsi que les observations antérieures faites de siècle en siècle sur le même sujet.
Cette comparaison montre que plusieurs ont subi des variations assez importantes.
Remarquons d'abord que cette constellation nous offre un exemple typique du mode de classification littérale de Bayer. Suivez la sixième colonne : La constellation ne possède qu'une seule étoile de 2^ grandeur ; elle a reçu la lettre a ; elle en possède 10 de 3", qui ont reçu les dix lettres suivantes en suivant le corps de l'animal ; elle en possède 14 de 4% qui ont reçu les quatorze lettres suivantes, et 8 de 5% qui ont été dénommées sur le même principe. L'alphabet grec une fois épuisé, on a continué par l'alphabet romain, dont la première lettre seulement est majuscule, les autres restant minuscules. Telle^ est la méthode appliquée par Bayer à chaque constellation. Contrairement à ce qu'on suppose généralement, elle peut donc servir à des comparaisons d'éclat qui ont leur valeur.
Elle nous prouve d'abord que l'étoile a a certainement diminué d'éclat depuis le xvn" siècle, car elle n'est plus la première, et à beaucoup près.
ÉTOILES DE LA CONSTELLATION DU DRAGON, OBSEIIVKES DEPUIS DEUX MILLE ANS.
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