LE NAVIRE ARGO
Il ne nous reste plus que le Navire à étudier avant d'arriver aux constellations circompolaires australes, dont la description formera le dernier chapitre de cette revue générale du ciel.
C'est la constellation la plus vaste du ciel entier ; elle s'étend de VP à XP d'ascension droite, depuis la Colombe et le Grand Chien à l'ouest jusqu'au Centaure à l'est, et de 25° à 70" de déclinaison australe, depuis la Croix du sud, le Caméléon et la Dorade jusqu'à l'Hydre et la Licorne au nord.
On s'accorde généralement à considérer cette grande figure du navire Argo comme un symbole de la fameuse expédition des Argonautes qui eut lieu une ou deux générations avant la guerre de Troie, et qui était regardée par tous les anciens comme un exploit merveilleux, attendu que c'était là en réalité le premier grand voyage maritime qui eût été accompli. Partis de la Grèce, du port d'Iolchos au fond du golfe de Thessalie, les Argonautes réussirent à diriger leur navigation par la mer Egée, les Dardanelles et la mer de Marmara jusqu'à l'embouchure du Phase et du Pont-Euxin, c'est-à-dire jusqu'à la mer Noire. Quoique Dupuis, Court de Gebelin, Francœur et d'autres commentateurs n'aient voulu voir dans cette expédition qu'une allégorie astronomique, une fable dont ni les faits, ni les héros n'auraient jamais existé, il n'est pas douteux que ce voyage maritime ait eu lieu, sans doute dans un intérêt à la fois politique, religieux et commercial.
Newton, dans sa Chronologiey adopte la tradition de l'auteur de la « Gigantomachie » , cité par Clément d'Alexandrie, par laquelle, à l'époque même de l'expédition des Argonautes, le centaure Chiron aurait dessiné les constellations : Musée l'Argonaute, maître d'Orphée, aurait fabriqué une sphère sur laquelle les quarante-huit constellations décrites plus tard par Eudoxe auraient été représentées. Newton ajoute môme que Chiron et Alusée auraient construit cette sphère pour l'usage des Argonautes, et qu'alors les cercles des équinoxes et des solstices passaient par le milieu des constellations du Bélier, du Cancer, de la Balance et du Capricorne. Il développe môme longuement cette opinion et lui consacre plus de dix pages de cet ouvrage. (Edition de Paris, 1728.)
Cette thèse ne nous paraît guère soutenable. D'une part, Newton ajoute lui-môme qu'après l'expédition des Argonautes on n'entendit plus parler d'astronomie jusqu'au temps de Thaïes, ce qu'il serait difficile de croire si cette science d'observation avait été aussi complète dès le treizième siècle avant notre ère; d'ailleurs on ne crée pas
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une sphère de toutes pièces, même pour une expédition comme celle des Argonautes. D'autre part, Apollonius de Rhodes, contemporain d'Erathostènes, né vers l'an 270 avant notre ère, et qui a écrit le poèmede ÏExpédition des Argonaute:^, ne fait aucune allusion à cette prétendue concordance et ne cite, en fait de constellations ou d'étoiles, que la Grande Ourse, Orion, Sirius, le Bouvier et la Couronne d'Ariane. On peut admettre qu'on ait préparé pour l'expédilion même des Argonautes une sphère céleste sur laquelle on aura placé les principales étoiles observées et consultées dès cette époque ; mais il n'est pas probable qu'on ait, avant l'expédition même, dessiné ce navire Argo,ce centaure Chiron, ce dragon du jardin des Hespérides, cet Hercule vainqueur. Cette illustration de la sphère aura été faite ap?'ès le merveilleux voyage. Sans doute, déjà, sur la sphère des Argonautes , on avait représenté les Pléiades , Orion , la Grande Ourse, Sirius, Arcturus et Aldébaran. Les constellations ont été successivement nommées et déterminées.
On trouvera au tableau ci-après les principales étoiles de cette antique constellation du Navire. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de se faire une idée du désordre qui règne encore actuellement dans les dénominations des étoiles de cette région du ciel : la même étoile se trouve désignée dans les catalogues sous plusieurs lettres à la fois, grecque, latine, majuscule ou minuscule, et d'autre part la même lettre, grecque, latine, etc., sert à désigner deux ou trois étoiles différentes. C'est à un tel point qu'il est pour ainsi dire impossible de s'y reconnaître et que, d'autre part, on ne sait quelle classification choisir, étant toutes aussi irrégulières les unes que les autres. Une identification sûre et complète de Ptolémée avec Bayer, Halley, Lacaille et les modernes est impossible. Dans l'obligation absolue de prendre un parti, et surtout dans le but de n'apporter aucune perturbation nouvelle, j'ai cru devoir ne commencer notre liste qu'à Lacaille, et adopter son mode de numération, qui a d'ailleurs suivi en partie le principe de la notation de Bayer. Les lettres grecques ont été données aux étoiles les plus brillantes de la constellation considérée dans son ensemble, et les lettres latines aux étoiles des quatre subdivisions de la Poupe, la Carène, les Voiles et le Mât. Pour éviter d'ailleurs toute équivoque, j'ai annexé à chaque étoile le numéro du Catalogue définitif de Lacaille, 1847 (car il y en a trois, ce qui cause encore de nouvelles difficultés). A cause de l'éloignement de cette constellation dans les latitudes australes, de son étendue et de sa complication, je me suis arrêté dans le tableau à la limite de la cinquième grandeur, sans y
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