‹ Les étoiles et les curiosités du ciel; description complètes du ciel visible à l'oeil nu et de tous les objets célestes faciles à observer; supplément de l'Astronomie populaireChapitre 259 sur 411 · VARIATIONS SECULAIRES · texte numérisé non relu

VARIATIONS SECULAIRES

aux quarts de la période, il y a 6400 ans, et dans 6400 ans; traçons à 41 degrés de l'équateur — ou à 49 degrés du pôle sud, — la ligne qui représente la limite de l'horizon de Paris, et nous aurons ainsi sous les yeux les quatre cartes principales {fig. 352 à 355) de la limite des étoiles visibles de la, France aux époques indiquées.

Nous constatons ainsi par là que maintenant l'Autel, une grande partie du Centaure, la Croix du Sud, une grande partie du Navire, Canopus, Achernar, le Phénix, l'Indien restent invisibles au-dessous de notre horizon. Il y a treize mille ans, au contraire, l'Autel, l'Indien, le Centaure entier, la Croix du Sud restaient en dehors de cette limite et s'élevaient même à plusieurs degrés au-dessus des plaines de France ; tandis que Sirius, le grand Chien, le Lièvre, y. d'Orion, l'Eridan, restaient cachés sous la terre. Rigel rasait l'horizon, et Achernar était presque visible ; il l'était du midi de la France. Ces aspects reviendront dans treize mille ans. On voit de même qu'il y a 6400 ans le cercle de la limite de visibilité laissait en dehors de lui, c'est-àdire visibles, l'Autel, le Loup, le Centaure, la Croix et le Navire; il n'y a pas plus de trois mille ans que la Croix du Sud n'est plus visible de la France. Dans 6400 ans, au contraire, le déplacement séculaire aura abaissé l'Hydre à la limite de la visibilité, tandis qu'il aura élevé Achernar et le Phénix dans notre ciel. Ces grands aspects se lisent sur les cartes spéciales qui précèdent : tel* était et tel sera le ciel aux époques indiquées, avec la différence ajoutée par les mouvements propres; l'un d'eux, celui de a du Centaure, est assez rapide pour apporter une modification sensible à l'aspect de cette partie du ciel, car dans 6400 ans cette belle étoile sera passée à droite de ^ du Centaure, et dans treize mille ans, elle fera partie de la Croix du Sud.... L'étude que nous faisons en ce moment, étant par son caractère et par son but absolument technique, nous interdit toute dissertation sur les idées philosophiques que ces vastes contemplations ouvrent si naturellement devant nos esprits ; mais comment ne pas songer qu'il y a treize mille ans la France n'était pas la France, ni la Gaule, ni la Celtique, mais une immense forêt vierge arrosée par des fleuves considérables , habitée principalement par des au- ' rochs, des mastodontes, des ours, des cerfs et des rennes, — habitée peut-être aussi par quelques sauvages vêtus de peaux de bêtes, armés de haches de pierre et de flèches de silex... Qui sait ce que sera redevenue cette même France dans treize mille ans? C'est peut-être sur les rives de l'Hudson, du Saint-Laurent ou du Mississipi que la civilisation aura alors transporté son siège ! c'est peut-être la capitale

Fig. 357. — Le Pôle austral et les Constellations qui l'environnent.

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â venir de l'Afrique centrale qui dictera alors des lois nouvelles à l'humanité civilisée!... Mais, quoi qu'il en soit, l'ancienne race humaine a pu voir se lever dans les hautes régions du nord les magnifiques constellations du midi, qui, longtemps invisibles, nous reviendront après des milliers d'années d'absence.

Ces quatre cartes sont bien instructives pour celui qui veut les considérer avec attention. Si on leur compare la carte d'Aratus publiée au XVI* siècle d'après VAlmageste, on remarque que le vide des observations anciennes s'étend surtout au-dessus et à droite du pôle de l'écliptique jusqu'à la Baleine, ce qui dénote une antiquité plus haute que Aratus lui-môme.

Eudoxe, Aratus, Hipparque, Ptolémée ont décrit le Centaure, la Croix (dans le Centaure), le Loup, l'Autel ou l'Encensoir, et sept étoiles de la Grue, considérées comme externes du Poisson austral. La vue d'étoiles nouvelles apparaissant à mesure qu'on s'avançait vers le sud avait déjà frappé les Hindous, car d'après leur ancienne épopée, le Piamayana, les étoiles voisines du pôle austral seraient d'une création plus récente que les étoiles du nord.

Un magnifique épisode de ce vieux poème en donne une raison assez étrange. Lorsque les Hindous brahmaniques pénétrèrent dans la presqu'île du Gange, en quittant les régions situées par 30" de latitude nord, pour envahir, en marchant vers le sud-est, les contrées tropicales dont ils firent la conquête, ils virent de nouveaux astres s'élever à l'horizon, à mesure qu'ils avançaient vers l'île de Ceylan. De ces astres, ils firent, d'après leurs anciennes coutumes, des constellations nouvelles; mais plus tard, la tradition transforma hardiment CCS constellations en une création nouvelle de Visvamitra, « qui voulut surpasser dans son œuvre la splendeur du ciel boréal ». Evidemment ce vieux mythe a été inspiré par la surprise que les peuples ont dû éprouver dans leurs migrations, en contemplant des régions célestes toutes nouvelles pour eux.

La première remarquée et nommée des constellations australes modernes est la Croix du Sud ; on la trouve nommée pour la première fois en 1515 parle Florentin Andréa Corsali : « Croce maravigliosa », croix merveilleuse, plus belle que toutes les autres constellations ; ^— puis, en 1520, par Pigafetta, qui avait accompagné Magellan et Del Cano dans le premier voyage de circumnavigation qui ait été accompli autour de notre monde. Il est certain qu'elle avait été remarquée et nommée avant cette époque, car lorsqu'elle passe au méridien elle se [irésente comme une croix verticale, ef. elle a dû frapper de bonne heure

l'esprit mystique des grands navigateurs du xv* siècle et des missionnaires chrétiens. Ptolémce et SCifi l'ont laissée dans le Centaure sans en faire une constellation spéciale. Au quatorzième siècle, le Dante la signale dans le Purgatoire, sans la nommer :

lo mi volsi a man destra, e posi mente Air altro polo, e vidi quattro stclle Non viste mai fuor ch'alla prima frente.

« Je tournai à main droite, et je pensai à l'autre pôle, et je vis quatre étoiles que nul ne vit jamais, hors la race première. »

Le Dante n'avait certainement pas vu la Croix du Sud lui-même, mais il pouvait avoir vu les globes célestes des Arabes, avec lesquels les Pisans étaient en relations suivies, ou peut-être la connaissait-il par Marco Polo, que ses voyages avaient conduit jusqu'à Java. En signalant aussi ces quatre étoiles en 1501, Améric Vespuce ne les nomme pas encore la Croix, mais il dit seulement qu'elles dessinent une figure rhomboïdale « una mandorla ». La grande célébrité de cette constellation vient surtout de sa forme et de sa situation dans le ciel austral, car en réalité elle est moins majestueuse, moins vaste, moins belle et moins riche que celle d'Orion. — Elle apparaît pour la première fois comme constellation détachée, mais encore devant les pieds du Centaure, sur l'atlas de Bayer {fîg. 358) : il lui donne comme éclat les lettres e, (^, v et ^ du Centaure et l'appelle, au verso de sa carte, Modemis Crux.

Huit ans avant l'achèvement du voyage de circumnavigation de Magellan, Anghiera avait déjà signalé les deux nuages sidéraux que l'on voit à l'œil nu dans les environs du pôle austral et qui ont reçu le nom de Nuées de Magellan. Il compare leur doux éclat à celui de la Voie lactée. Améric Vespuce, Vicente Pinzon, Pigafetta, André Corsali ont dépeint sous les plus vives couleurs l'aspect du ciel austral, si nouveau pour les hommes et si pittoresque ; le premier même paraît avoir quelque peu exagéré les observations astronomiques qu'il a pu faire : Cardan allait jusqu'à assurer que ce rival de Colomb avait compté à l'œil nu, dans l'hémisphère austral, plus de dix mille étoiles! Les vraies observations appartiennent à Frédéric Houtman et Pierre Theodori de Emden, navigateurs hollandais, restés à Java à la fm du seizième siècle.

Dans son atlas de 1603, Bayer a, pour la première fois, publié les douze constellations suivantes : le Paon, — le Toucan, — la Grue, —

le Phénix, — la Dorade, — le Poissor^ volant, — VHydre mâle, — le Caméléon, — hiMouche — l'Oiseau indierif — le Triangle austral,—^ et V Indien. Ces figures ont été faites, dit-il, d'après ce qu'ont vu et observé Améric Vespuce, André Corsdi, Pierre de Medine et Pierre Theodori. Les noms de ces constellations ont été donnés par les pilotes du seizième siècle : c'est tout ce que nous savons de plus précis sur leur origine. On trouve toutes ces figures sur notre planche du pôle austral {fig. 357), plus celles que Lacaille a ajoutées en 1752 : Y Octant, la Montagne de la Table, le Réticule, V Horloge, le Chevalet du Peintre et le Compas.

Décrivons sommairement chacune de ces constellations, instruisons-nous encore des grands enseignements qui peuvent nous être offerts dans ces régions spéciales, afin que notre revue générale du ciel soit absolument complète et que nous connaissions enfin dans sa valeur intégrale tout l'univers qui nous environne.

Et d'abord, l'antique constellation du Centaure fait partie, comme nous l'avons vu, des anciens astérismes delà sphère grecque. C'était, disait-on, en souvenir du centaure Chiron, inventeur de la sphère, précepteur d'Achille, astronome et médecin, que cette figure avait été dessinée, à l'époque de l'expédition dos Argonautes. Les Centaures étaient un peuple de nomades errant aux environs du mont Ossa; les premiers ils avaient dompté les chevaux, et comme ils étaient excellents cavaliers, on les représenta constamment à cheval, ou, mieux encore, moitié hommes et moitié chevaux (').

Les anciennes figures représentent, le Centaure tuant un loup, et le loup est dès cette époque considéré comme l'animal pervers par excellence : le Lycaon. Les Grecs l'appelaient Ôyjptov « la bête féroce » . Le Centaure lui enfonce une longue flèche dans la gueule et la bête paraît se défendre dans les convulsions de l'agonie.

L'imagination des artistes de toutes les époques s'est donné libre cours dans la représentation de cet épisode. Ainsi, par exemple, on voit parmi les constellations australes primitives de notre fig. 356 le Centaure enfonçant directement

(') Les anciens avaient fini par croire qu'il y avait eu vraiment autrefois une race d'iiommes de cette forme, et le naturaliste Pline raconte même (VIII, 3) que de son temps on en montrait un à Rome conservé dans du miel. Mais ils en ont cru bien d'autres, — et leurs successeurs du moyen âge encore bien davantage.... Des honnnes sérieux, évêques, prélats, théologiens, juges, n'ont-ils pas fait brûler vives des centaines de pauvres brutes humaines convaincues de s'être envolées dans les airs sur un manche à balai et d'avoir touché le diable en personne? S'ils admettaient sérieusement de tels actes d'accusation, il faut convenir qu'ils étaient bien... simples tous, ai ces juges n'y croyaient pas, c'est encore plus triste, car nous ne pouvons plus voir en eux que dos fourbes et des imposteurs.

Le « Loup garou » est peut-être aussi vieux que le Centaure.

LE CKNTAURE

sa lance dans la gueule de lu bHe (fera) qui tombe à la renverse. Sur notre fig. 358, fac-similé de la carie do Bayer, la lance «jui arrive à la gorge du loup est entourée de fleurs, ce qui est un progrès (c'était peut-être un symbole de la diplomatie moderne). Sur notre fi'j. 359. reproduction d'une miniature du Liber de locis stellarum, manuscrit espagnol du quatorzième siècle, conservé à la bibliothèque de l'Arsenal, h Piris, la Ibche eit remplacée par une fleur, ce qui n'em-

Fig. 3î)8. — Le Ccn\anre et \o Loup (Atlas de Bayer, 1603).

pêche pas l'animal d'en paraître /ort surpris et d'en ressentir une vive commotion. Mais rien n'égale encore la fan'.aisie des illustrateurs des éditions d'Aratus et d'Hyginus des xvi* et xvii^ siècles. Examinez, entre autres [fig. 360), ce Centaure d'un magnifique atlas céleste intitulé ; Arnica, sive signa cœlestia, publié à Amsterdam en 1621 ; le Centaure vainqueur reste seul debout dans sa fierté; il porte tout simplement sa lance sur l'épaule, et un petit loup, — c'est plutôt un lièvre, —

LE CENTAURE

est posé, mort, dans sa main droite, tandis qu'un autre produit de la chasse est accroché à l'extrémité de sa lance. Apres tant de fantaisies, il serait évidemment superflu de chercher la place des étoiles, et de s'imaginer que leurs positions soient authentiques : c'était alors le moindre souci des dessinateurs d'atlas célestes.

11 nous serait aussi difficile que pour le Navire d'identifier sûrement les étoiles de cette constellation avec celles de Ptolémée, de Sûfi, et même avec celles de Bayer : les différences de positions sont telles que pour plusieurs, même parmi les plus brillantes, la reconnaissance est tout à fait impossible. Qu'il nous suffise, pour en donner une

Fig. 359. — Le Centaure et le Loup (xiv» siècle).

Fig. 330. — Le C-nlaure et lo Loup (xvii* siècle)

idée, de remarquer que dans le Navire les deux brillantes y et ^ de Bayer, de seconde grandeur, ne correspondent à aucune étoile existante ; que dans le Centaure, l'étoile p de Bayer, de première grandeur, est placée à l'ouest de la Croix du Sud, en une région absolument dépourvue d'étoiles de quelque éclat; que son étoile 5, de seconde grandeur, ne correspond pas davantage à aucune étoile connue, etc. Toute la partie australe du Centaure est défectueuse, ce qui s'explique parfaitement d'ailleurs par l'insuffisance et le manque de précision des observations faites à cette époque. Quant à Ptolémée, on aura une idée des incohérences si l'on compare le catalogue de l'édition de Baily, qui est la meilleure, aux identifications des étoiles de Sûfi

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faites par Sclijcllcriip, si soigneux d'ailleurs : la 7" étoile est ^j; sur une liste, d sur une autre; la 8" est l sur l'une, (|/ sur l'autre ; la 10" est t sur Tune, c sur l'autre; la 12" est t sur l'une, v sur l'autre, et £»insi de suite. Après beaucoup de peine perdue, le mieux est d'y rcnor/jer. Voici les étoiles principales de cette constellation, identifiées cvoc les catalogues modernes, depuis Lacaille. On aura leurs positions daûj le oie' sur notre carte spéciale des étoiles australes, publiée plus loin.

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