LA RÉPUDIÉE
De sa veste alors, le bey, sans rien dire, Tire un blanc vélin, le montre et soupire. C'est bien le divorce : il lui faut demain Du toit maternel revoir le chemin, Et d'un autre époux attendre la main.
La répudiée a touché la feuille,
Ouï sa sentence et lu son affront.
Elle baise alors ses deux fils au front,
Sur la joue en fleur de ses filles, cueille
Encore un baiser; mais quand au berceau
Elle vient, ses pleurs coulent à ruisseau.
Par la main, son frère, hélas! doit la prendre.
La mère navrée a peine à se rendre,
Elle cède enfin ; et, le cœur tremblant,
Part avec le bey sur le coursier blanc.
Elle est quelques jours auprès de sa mère ; Mais par sa noblesse et par sa beauté Miltine à plusieurs devait encor plaire; On voudrait sa main de plus d'un côté. D'Imochk le cadi, pour lui la réclame.
« Frère, écoute-moi, frère,, sur ton âme, « Ne fais, pour ta sœur, choix d'aucun mari.
g6 RHYTHMICS CONNUS.
ce Ma vie est brisée et mon cœur flétri; « Rien qu'en revoyant mon autre demeure « Et mes orphelins, je mourrais sur l'heure. »
Mais le frère est dur, et sourd à ses cris;
Le cadi d'Imochk pour beau-frère est pris.
La pauvre Miltine à son frère encore
S'adresse une fois : « Prends ce blanc feuillet,
« Puis au grand cadi que ta sœur honore
« Ecris de ma part ces mots, s'il te plaît ;
« Grand cadi, salut ! à la jeune femme
« Lorsqu'en ta maison tu la conduiras,
« Avec tes amis lorsque tu viendras,
« Pour couvrir son front, cependant sans blâme,
« Veuille lui donner long voile de lin,
« Qu'en passant la cour, dont elle fut dame,
ce Son regard ne voie aucun orphelin. »
Le cadi consent. La troupe priée
Des amis de noce et des cavaliers
A grand bruit vient prendre à ses escaliers
Le cortège blanc de la mariée.
Ils viennent joyeux, repartent contents.
LA REPUDIEE. gj
Mais, lorsque d'Hassan la cour on dépasse, Les deux sœurs avaient au balcon pris place; Du seuil, les deux fils disent : « Mère, attends! « Reviens avec nous, ô mère chérie, « Reviens partager le pain des enfants. » Et Miltine alors : « Doyen, je te prie, « Doyen du cortège, encor deux instants, a Sois mon frère en Dieu, car mon âme crie. « Laisse faire halte à tes bons chevaux ; « Pour mes orphelins j'ai là des cadeaux. »
Et les bons chevaux font halte à la porte Et la mère a fait dons de toute sorte : Aux filles du lin, guêtres à ses fils (Or la toile était d'une fine trame, Aux guêtres de cuir l'or faisait lacis), Puis au dernier-né, l'enfant de son âme, Une veste en soie aux galons de prix.
Mais Hassan Aga, le dur capitaine, Rappelant alors de loin ses deux fils : « Revenez à moi, mes pauvres petits; « De la supplier ce n'est pas la peine, « Son cœur est de pierre et je vous le dis. »
Ces mots ont tué la mère et la femme, Sa vie et son cœur, hélas! sont trop pleins. Glacée, elle tombe, elle a rendu l'âme Aux yeux consternés de ses orphelins.
Du serbe. Chant populaire.