Les étrangers à Bordeaux: étude d'inscriptions de la période romaine portant
Bordeaux possède un grand nombre de monuments antiques rencontrés pour la plupart dans les substructions de l'enceinte romaine.
Les villes de la Gaule, pendant la longue paix extérieure dont elles avaient joui sous la domination romaine, n^avaient pas eu à se préoccuper de leurs moyens de défense; aussi, lorsque commencèrent les invasions barbares, dut-on réparer les anciennes murailles là où il y en avait, ou bien, et ce fut, croit-on, le cas le plus fréquent, en élever de nouvelles plus étroites et faciles à défendre. Ces citadelles, qui furent pour la plupart impuissantes, sont désignées aujourd'hui, par les archéologues, dans diverses villes gallo-romaines, sous le nom de « dernière enceinte ». On ne se fit pas faute de jeter dans les fondations des murailles, les autels, les cippes commémoratifs et les pierres funéraires de diverses époques qui couvraient le sol; c'étaient des matériaux tout débités et à pied d'œuvre, dont il suffisait d'abattre les corniches pour y trou-
ver des joints tout prêts et qui, par leurs dimensions relativement considérables, formaient d'excellents libages. En affectant aux travaux publics les matériaux provenant des temples païens on ne faisait d'ailleurs que se conformer à des ordres venus de Rome ou de Gonstantinople (1), comme Ta rappelé M. Camille de Mensignac (2). La présence de débris antiques dans les murailles a été constatée non seulement à Bordeaux (3), mais dans diverses villes que leur richesse désignait à la cupidité des envahisseurs. Les monuments antiques entiers ou retaillés étaient si nombreux dans les fondations des murs romains de Metz, que les démolitions opérées, en 1561, par le Génie militaire en mirent plusieurs centaines au jour ; les habitants furent autorisés à choisir ce qui leur plairait, et le reste fut noyé dans les fondations des nouveaux remparts entre Tancienne porte Serpenoise et la tour d'Enfer. Ce sont aussi les fondations d'une enceinte romaine qui ont servi à former le musée de Sens (4). On pourrait multiplier les exemples.
C'est à la base des murailles signalées par L. Zinzerling, en 1616, à l'attention des antiquaires de l'Europe, qu'ont été rencontrés, à plusieurs reprises, les beaux monuments décrits par M. Jouannet; plus tard d'autres parties de la fortification romaine, atteintes par divers déblais et par les travaux qui ont enfermé le ruisseau du Peugue sous le
(1) Cf. La Constitution d'Arcadius, promulguée en 397 à Gonstantinople, mais applicable dans tout l'empire. Codex theodosianus, lib. XV, tit. 1, 36 ; éd. Haenel 1842, p. 1435.
(2) Société archéologique de Bordeaux^ t. VII, 1880, p. 66.
(3) Cf. au sujet des derniers remparts gallo-romains de Bordeaux, de leur tracé et des richesses archéologiques qu'on y trouve enfouies, Tai^ticle si complet de M. Camille de Mensignac, intitulé : Emplacement de la ville romaine de BordeaiMJ, Société archéologique de Bordeaux, t. VII, 1880, p. 63 et suiv.
(4) Le même fait s*est produit à l'approche des barbares, dans toutes les parties de Tempire ; j'ai vu, à Andrinople, des marbres grecs employés çà et )à comme assises dans une muraille byzantine.
cours d'Alsace-Lorraine, ont fourni de nouvelles richesses épigraphiques que M. Sansas, alors conservateur du musée, a fait connaître dans des articles publiés par la revue intitulée Le Progrès^ et reproduits, depuis la mort de leur savant auteur, par les Mémoires de la Société archéologique. Mais il y a eu cela de particulier, dans une des dernières découvertes, que les épitaphes d'étrangers s'y trouvaient en proportion relativement considérable ; si bien qu'il est permis de penser que le point attaqué était voisin du cimetière réservé aux peregrini. Dans les villes romaines de quelque importance, il existait de ces cimetières spéciaux, dont plusieurs auteurs ont parlé (1).
On a rencontré dans diverses parties de la Gaule, comme à Bordeaux, des textes mentionnant des étrangers. Dans les villes qui, sur la rive gauche du Rhin, ont remplacé les anciens camps de l'armée romaine, les inscriptions à ethniques sont relativement nombreuses, mais elles rappellent d'ordinaire des magistrats, des légionnaires et surtout des soldats attachés aux cohortes auxiliaires qui se recrutaient dans toutes les parties du monde romain. Lyon, qui était à la fois une puissante capitale, le centre du culte ofRciel imposé aux vaincus, et une place de seconde ligne rattachée dans les premiers temps au système de défense des confins germaniques, compte, parmi les étrangers mentionnés dans son musée lapidaire, non seulement des magistrats et des militaires, mais des prêtres envoyés par les cités des Très Galliae à l'autel de
(1) Cf. St Mathieu, xxvii, 7 : in sepultura peregrinorum; — le Testa» ment de St Ephrem (t. II, p. 237, éd. de Quirini), où il demande par humilité à être enseveli dans le cimetière des étrangers ; — Anastase le bibliothécaire, Histor,, p. 43, éd. regia : sepulchra peregrinis aedificamt (Pulcheria)\ — Moschus, C. 88, dans Rosweyde, de vita Senior,, p. 881 b, (Vita abbatis Thomae) : sepelierunt eum quasi peregrinum inter peregrinorum sepulchra.
Rome et d'Auguste. A Narbonne, ville ancienne et importante, les étrangers sont souvent de hauts personnages ou des fonctionnaires, sans compter les vétérans de la X* légion. Dans les stations balnéaires, telles que Aquae SuKs, en Bretagne, on retrouve les pierres tumulaires des malades de diverses conditions, qui étaient venus y chercher la santé. A Bordeaux, au contraire, les étrangers dont les tombes ont été retrouvées ne reçoivent d'ordinaire aucun titre et appartiennent pour la plupart à la classe des marchands. C'est à peine si Ton rencontre parmi eux un licteur et un curateur ; et encore ce dernier ne figure-t-il que dans une inscription de lecture incertaine, aujourd'hui perdue. Il devait, du reste, en être ainsi, car Bordeaux, qui avait reçu des privilèges municipaux (1) dès le commencement de l'empire, était avant tout une ville de commerce et en même temps, grâce au faible tirant d'eau des navires antiques, un port de mer véritable. Strabon (2) cite la Garonne comme recevant les importations de l'île de Bretagne; et l'on constatera plus loin la présence à Bordeaux d'un civis Treverus negociator Britannicianus. Le commerce de Bordeaux devait être très varié; les auteurs toutefois n'en ont pas fait connaître la nature. Ausonecite, il est vrai, le suif, la cire, le papyrus en feuilles et la poix de Narycie ; mais il parle d'un point voisin de l'embouchure de la Gironde, et non de Bordeaux (3). Les inscriptions, sans indiquer explicitement aucune branche de commerce, montrent des gens venus de divers points industriels, par exemple de la cité des Butènes où se fabriquaient des toiles à voile, de Bilbilis et de Turiasso, villes célèbres pour la trempe de leur acier.
(1) Cf. Tarticle que j*ai publié, sous ce titre : Un préteur municipal, dans les Mémoires de la Société archéologique de Bordeaux, t. IV, 1877.
(2) Géogr., liv. IV, ch. 2, éd. Didot, t. I, p. 157.
(3) Ausone à Théon, lettres IV et VII.
Les étrangers, dont les noms se retrouvent dans les épitaphes de Bordeaux, appartenaient non seulement à la Gaule et à TEspagne, mais à de lointaines parties du monde romain. Le pays d'origine du défunt est indiqué de diverses façons; les ethniques gaulois sont généralement précédés du mot civiSy même lorsqu'il s'agit d'une femme; natione se lit dans plusieurs épitaphes et notamment dans celles d'un Germain et de deux Grecs. Quant à la formule domo, qui indiquait en principe le domicile légal et qui eut plus tard un sens moins précis, nous ne la trouvons que dans rinscription d'un homme venu de la Tarraconaise. Enfin le nom du défunt se montre aussi suivi d'un adjectif, comme Sequanus, Rutenus et Turiass07iesis, qui est soit un véritable ethnique, soit un ancien ethnique devenu surnom; dans ce dernier cas, il n'est nullement certain qu'il s'agisse d'un étranger.
Aux pierres sépulcrales, j'ai joint deux autels qui rentrent aussi dans mon sujet.
La plupart des monuments que j'ai à décrire sont d'une ordonnance fort simple; ils ne consistent qu'en un cippe avec base et corniche, sur la face antérieure duquel se développe l'inscription ; quelques-uns montrent sur leur flanc Vascia, ce symbole essentiellement gaulois, ou portent à leur sommet une cavité circulaire, sorte de patella destinée aux off'randes ; cette cavité est quelquefois pourvue d'un petit canal servant à l'issue du liquide dans les libations.
Les copies qui figurent dans ce recueil sont, pour la plupart, au dixième environ de la grandeur naturelle; leur exactitude donnera à la reproduction des textes quelque valeur paléographique. L'état de mes yeux ne m'ayant pas permis de terminer mes dessins, MM. A. Allmer, Reinhold Dezeimeris, Charles Braquehaye et Camille de Mensignac m'ont prêté leur concours et m'ont envoyé d'excellents croquis; quelques copies ont été faites sur des estampages par un enfant de Bordeaux, le jeune Fer-
dinand Moulinié, élève distingué de l'Ecole des Beaux-Arts.
Je répartirai les inscriptions relatives à la Gaule entre les divisions administratives adoptées par Auguste, c'està-dire : l'Aquitaine grossie de quatorze cités celtiques, l'ancienne province romaine devenue Narbonnaise, la Celtique réduite à vingt-deux peuples (1), et enfin la Belgique. Dans chaque province les peuples seront rangés par ordre alphabétique, excepté dans l'Aquitaine, où je commencerai par les inscriptions qui donnent l'ethnique même du peuple dont Bordeaux était la capitale, et par celles d'un peuple voisin, les Boiates. J'aurai, en effet, l'occasion de présenter, au sujet de ces deux peuples, quelques considérations générales qui seront utilisées dans le cours du Mémoire. Viendront ensuite de rares inscriptions appartenant à la Germanie, à l'Espagne, à Rome, à la Grèce et à l'Orient; et enfin deux textes mentionnant des ethniques non déterminés.
J'examinerai rapidement au point de vue philologique, lorsqu'il y aura lieu, les dénominations des étrangers morts à Bordeaux et celles des personnages auteurs des monuments.
(1) Cf. Ernest Desjardins. Géographie historique et administrative de la Gaule romaine^ t. II, p. 500-501.