‹ Les étrangers à Bordeaux: étude d'inscriptions de la période romaine portantChapitre 13 sur 13 · ATTRIBUTIONS INCERTAINES · texte numérisé non relu

ATTRIBUTIONS INCERTAINES

Menslaei ?

D{iis) M{anibus) Aurïlius Suma (?) milites {cohortis) mil Em{es)inoor{um) (?) civis Mensiacus vixit anno{s) XXXIII de suo sibi fecit conm{ilitones) p{onendum) c{uraverunt).

Cippe de 0™68 de haut sur 0™54 de large ; unepatella se voit au sommet et une ascia sur la face latérale gauche. La première ligne est tracée sur le bandeau qui surmonte le fût. Les lettres sont légèrement creusées et dénotent par leur forme une très basse époque, peut-être le commencement du quatrième siècle ; la lettre v, dans les dernières lignes, a la forme arrondie de Tu moderne ; les l et la plupart des a et des T ne sont pas barrés.

L'interprétation du texte est tout à fait incertaine ; je ne la donne que sous les réserves les plus expresses. Le défunt se nommait probablement Aurilius ; son nom renferme trois hastes dont la seconde représenterait un l. Il est probable qu'il faut lire à la troisième ligne Suma,bien que Tamorce de barre indiquée dans Ta par mon dessin ne soit pas certaine. Suma doit être rapproché de divers noms ou surnoms tels que Summarius (1) ou Symmachus (2). Vient ensuite un mot qui présente, après son initiale m, quatre hastes verticales. On considère, en général, qu'il faut retrouver là une mauvaise orthographe du mot miles : soit MHLLBS, soit plutôt MILITES, la coufusion du singulier et du pluriel étant fréquente dans les inscriptions latines d'une si basse époque. Il faut peut-être sous-entendre cohortis ou alae avant les cinq nouvelles hastes verticales qui occupent le milieu de la quatrième ligne et qui, ne pouvant guère être qu'une indication numérale, se liraient quintae. La fin de la quatrième ligne et le commencement de la cinquième donnent le qualificatif du corps de troupes, qualificatif qui doit être un ethnique quand il s'agit d'auxiliaires. Cet ethnique serait emin, à moins que la première lettre, • montée sur une haste qui dépasse en haut et en bas les traverses, ne soit une lettre double, j&mm pourrait être une abréviation irrégulière d'Aemin{iensium), tiré d'Aeminium (Goïmbre). Le remplacement de la diphtongue initiale ae par un e était fréquent aux basses époques ; le nom même de Goïmbre s'écrit Eminium sur les monnaies autonomes des Wisigoths de la fin du sixième siècle. J'ai consulté ^ur ce texte, en 1881, M. le docteur Otto Hirschfeld, professeur à l'Université de Vienne, dont la compétence en épigraphie est incontestée. Ce savant, tout en considérant l'épitaphe qui nous occupe comme un problème insoluble, pense que les caractères qui terminent la qua-

(1) Corp, inscr. lat,, vol. III, n*» 4985.

(2) Inscr. regni Neapol. lat., n^ 7148.

trième ligne et qui commencent la cinquième peuvent être les éléments abrégés de Tethnique Emesenorum. En effet, si Ton ne connaît pas de cohorte levée à Goïmbre, on sait qu'il a existé une cohors prima Emesenorum (1), et rien n'empêchede supposerqu'il en ait été recruté plusieursdans une ville de Syrie dont on rencontre fréquemment le nom dans rhistoire des basses époques et que mentionne l'Itinéraire d^Antonin (2). Cette attribution, qu'admet également ^. Allmer dans un des derniers numéros de son excellente Revue (3), est préférable à la première hypothèse que j'ai mentionnée. La chute de la syllabe sifflante es est peut-être une altération phonétique de ce mot étranger ; en ce cas, i remplacerait e long ( 'E{X6(y7iv(J;), comme dans AVRiLivs qui se lit à la première ligne pour Aurelius. Reste seulement le redoublement de l'o, qui ne s'explique pas, car on ne peut supposer qu'à cette époque le redoublement d'une voyelle en indiquât la longueur, comme dans les très anciennes inscriptions latines ; s'agirait-il du signe de la cohorte milliaire?

J'arrive maintenant à l'ethnique du défunt, Mensiacus^ que Ton serait tenté de croire Gauloise, en se rappelant que les finales des noms de lieu en iacum ont donné dans le midi les terminaisons en ac : Sabiniacum Sévignac ; dans le centre en é : Sabiniacum Sévigné ; dans le nord en y : Sabiniacum Savigny. Mensiacus aurait donné quelque chose comme Mensy^ Mensé (4) ; mais en Gaule, le titre de civis a un sens précis et ne se rencontre que suivi d'un nom de peuple ou d'un adjectif tiré du nom d'une ville qualifiée de cité. Or, on ne rencontre dans les divisions administratives de la Gaule, à nous connues, aucun peuple, aucune cité dont le nom puisse former

(1) Wilmanns, no 2068.

(2) Ed. Parthey et Pinder, p. 83.

(3) JuUlet 1882, p. 273.

(4) Comparez Masiciaco. (Quicherat, op laud, p. 122.)

Mensiacus ; il faudrait donc chercher ailleurs en se rappelant que les graveurs d'épitaphes ont employé parfois, en Gaule, et notamment à Bordeaux, le mot civis (1) d'une façon tout à fait arbitraire lorsqu'il s'agissait d'un étranger. La présence, sur la pierre, de Vascia^ emblème tout gaulois, ne prouve pas absolument que le défunt ne soit pas un étranger, car on sait que Ton achetait souvent les monuments tout faits, sans attacher aux signes qu'ils portaient une importance spéciale. On rencontre en Espagne des noms de lieu ou de division géographique d'où dériverait régulièrement l'adjectif Mensiacus, mais ces dénominations sont-elles anciennes et les lieux auxquels elles s'appliquent ont-ils eu jamais de l'importance? C'est ce que j'ignore. M. Hirschfeld et M. AUmer proposent de remplacer Mensiacus par Mesiacus pour Moesiacus, « né en Mésie ». Les Mésiens sont nommés dans les inscriptions et les textes Moesi et plus souvent Mysi, ainsi que je l'ai constaté plus haut (2). En outre, Moesiacus, en bonne latinité, ne signifierait pas « Mésien », mais bien « qui se rapporte à la Mésie ». Mais, si le vainqueur des Germains se nommait Germanicus, on trouve dans les inscriptions des basses époques, l'adjectif Germanicus employé comme ethnique au lieu de Germanus. On peut donc admettre la forme en acus, Moesiacus au lieu de Moesus. Quant à I'n parasite que présente la première syllabe, il ne faut pas trop s'en étonner : cette lettre s^ajoute quelquefois devant l's, dans les textes épigraphiques, comme l'a remarqué Gorssen (3).

(1) Voir plus hautj page 105.

(2) Voir page 112.

(3) Uber At^sprache, Vokalismu^ und Betonung der lateinischen Sprache, 2* édit. Leipzig 1868, t. I, p. 255. L'auteur cite comme exemples, entre autres, herens pour haeres^ diens pour dies, Onensimus pour Onesimus, thensauror[um], et enfin praenstantissimoy où IV fait partie d'une diphtongue^ comme dans M(o)esiacus.

En somme, Aurilius Suma^ suivant les hypothèses les plus plausibles, était né en Mésie et avait servi dans une cohorte organisée primitivement à Emesa de Syrie. On sait que les cohortes auxiliaires, tout en gardant leur nom d'origine, se recrutaient un peu partout, et changeaient souvent de province.

Les lignes 7, 8 et 9 indiquaient l'âge du défunt : il était mort à trente-trois ans, et avait fait les frais de sa pierre tumulaire.

La dernière ligne nous apprend par les soins de qui le monument avait été élevé, car elle se termine par les lettres p. G. Suivant M. AUmer, il faudrait lire coNit^ uarito^ ce qui expliquerait la présence de Vascia^ la femme pouvant être gauloise. Mais comme il s'agit d'un soldat, on peut aussi admettre que le premier mot de la dernière ligne est l'abréviation de oomidiitones ou de coNManîptflariiy en admettant le changement possible de Pm en n. Dans cette dernière hypothèse, il y aurait eu à Bordeaux, vers la fin de l'empire d'Occident, un corps de troupes auxiliaires en garnison ou de passage. On sait que les provinces pendant le haut empire n^avaient point, à proprement parler, de garnison romaine (1) ; toutes les forces, légions et troupes auxiliaires, étaient alors massées dans les confins. Il n'en fut plus de même au quatrième siècle ; les guerres civiles et l'invasion des barbares avaient obligé à disloquer les armées des confins et à éparpiller les légions en préfectures dans l'intérieur des provinces. On commença en même temps à créer de nouveaux corps auxiliaires, dont le nombre était devenu très considérable lorsque parut la Notice des dignités. La recension de ce document parvenue jusqu'à nous datede Valentinien III ou lui est peu posté-

(1) L'historien Josèphe fait dire au roi Agrippa qu'on rencontrait dans les Gaules moins de soldats que de villes. (Bell. Jud. liv. II, chap. XVI, § 4.)

rieure (1). Le nouveau système s'était accentué dans les Gaules, où la révolte des Bagaudes avait éclaté dès l& temps de Maximien. On peut donc admettre qu'il y avait à Bordeanx, en garnison ou de passage, une cohorte auxiliaire à l'époque basse où fut tracée l'épitaphe d'Aurilius- Suma.

(1) Cf. P. Charles Robert, Coup d* œil général sur les légions romaines^ 1867, page 3.

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Ytopelos (surnom etiinique ou qualificatif).

y'ià:;^M^

iilliiiB^

^^S^^SS^r^:^?^

I^^Mli^

3ferc(wrêo) ^t^gr(t«s^o) Ttswao I[ul{ius)] Montam«» . T{i6i) Iul{ii) Secundi Fausti lib(ertus) v{otwn) s{ohU) l{ibens) m{erito).

Cippe dont le couronnement a disparu. L'inscription consacre Taccomplissement d*un vœu fait à Mercury par J^ontanuSj affranchi d'un personnage qui se non^r^^i,^ T. luUus Secundus Faustus. La fin de la seconde Ugud,e,%t %\\^

rée ; elle contenait évidemment le nom lui de l'affranchi ou son prénom et son nom T. lui. L'espace libre après la haste verticale encore visible n'est pas suffisant pour quatre lettres, mais le v et I'l étaient peut-être réunis.

Le surnom Montanus n'était pas propre aux esclaves ; il a été porté*par des hommes de diverses conditions ; un des consuls de l'année 81 se nommait T, lunius Montanus.

Ce texte ne mentionnant pas un peregrinus ne rentrait pas à la rigueur dans le cadre de notre mémoire ; mais Mercure y paraît avec un surnom qui révèle la présence d'étrangers.

Un monument de Besançon portait mergvrio VESVGio(l); il existe à Nancy un autel votif sur lequel on lit i-o-m-apol* ET visv...; j'ai publié une petite plaque de bronze trouvée à Wareswald, ancien département de la Moselle, sur laquelle on reconnaît la fin du même nom (2). Il y a dans le Duché de Bade deux textes votifs, l'un avec visvcio mergvrio, l'autre avec visvgio seul; enfin on a rencontré dans le Wurtemberg un monument où le dieu se montre avec sa parèdre, sous l'inscription deo mergvrio visvgio et sangtb

VISVGIE (3).

Le culte de Mercure Visucius était donc pratiqué sous l'empire dans le nord-est des Gaules, dans les Provinces militaires connues sous le nom de Germanies et même sur la rive droite du Rhin.

Plusieurs auteurs qui se sont occupés du sens du mot Visur Clus l'ont considéré comme un ethnique. M. K. Christ, acceptant Popinion de Chifïlet, a tenté d'établir comment Visucius se serait formé de Tancien nom de Besançon Visontium (4). Visucius a aussi été considéré comme la

(1) De Wal, Mi/th. sept. mon. ep. lat., pp. 201 et 208.

(2) Epigraphie de la Moselle, 1873, p. 58.

(3) Brambach, Corp. Inscript, rhenanarum, 1867, noi 1696, 1704 et 1581. {4)K\ùm,Beitraege zur vergleichenden Sprachforschung ; Berlin, t. VI,

divinité topique de la Weschnitz, et son nom a été interprété au moyen do différentes racines germaniques qui signifient « sage » ou « blanc » (1) ; mais ces explications en sont point satisfaisantes. Le mot est considéré comme gaulois par la Granimatica celtica (2). M. d'Arbois de Jubainville, dont tout le monde connaît la compétence, pense que Visucius pourrait être dérivé, au moyen du sufïîxe -cio, d'un thème Gaulois msw- identique à celui du substantif latin visu-s^ et signifiant « le voyant, le savant » (3)..

Mais, je le répète, que Visucius soit un siirnom ethnique, comme la plupart de ceux que portaient les dieux de la Belgique et des Germanies,ou qu'il soit, comme on peut le croire sur Tautorité de M. d'Arbois de Jubainville, un qualificatif approprié à Tun des caractères du dieu, toujours est-il que le culte de Mercure Visucius appartient spécialement à l'Est, et que ses dévots en Aquitaine devaient être des étrangers.

(1) Encyclopédie de Pauly, article VisurÀus,

(2)2«édit., p. 806.

(3) Revue Celtique, t. II, p. 123,

7270, — Bordeaux, V»" Cadoeet, irapr., rue Montmèjan, 17.

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