‹ Les étrangers à ParisChapitre 1 sur 67 · IL EST QUESTION DE TOUT UN PEU, ET D’UNE FOULE D'AUTRES CHOSES · texte numérisé non relu

IL EST QUESTION DE TOUT UN PEU, ET D’UNE FOULE D'AUTRES CHOSES

INGÉNIEUSE idée de ce livre devait nécessairement être mise tôt ou tard à exécution:

R14 car Paris est la ville des étrangers par excellence, et ce qu'on y rencontre le moins, c’est à coup sûr des Parisiens. Cette dernière proposilion à l'air d’un paradoxe, au premier coup d’œil; mais c’est l'effet que

produit d’emblée toute vérité, jusqu’à ce qu'elle soit admise en pro-

verbe: et alors on la méprise comme surannée, comme rococo. (Par-

don de l’expression : il faut bien s’en servir, puisqu'elle a été imaginée tout exprès par la littérature contemporaine.) Si bien que, passant inévitablement de l’état de paradoxe à celui de vieillerie, du Jean-Jacques au Lapalisse, la Vérité n’a jamais chance de plaire. Il n’y a que l’Erreur qui paraisse tout d’abord pleine de sens ct de logique, et qui reste éternellement jeune, pimpante et agréable.

Gela dit pour l’encouragement des études philosophiques, examinons les faits. On ne saurait nier absolument qu'en cherchant bien on ne

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puisse rencontrer quelques Parisiens dans Paris, mais ce n'aura pas été sans peine. Jetez les yeux autour de vous, parcourez la liste de vos connaissances, et demandez à chacune d’elles son certificat d’origine : vous y verrez des provinciaux, des Anglais, des Russes, des Américains, des Belges, des Suisses, des Allemands, des Croates, des Pandours peutêtre, et ce sera tout au plus si le Parisien y figure dans la proportion d’un sur cinquante.

La proportion serait bien plus faible encore si nous n’accordions la qualité de Parisiens qu'aux seuls individus nés à Paris, de père et mère également Parisiens de naissance; mais nous n'oublions pas que la recherche de la paternité est interdite par le Code, et qu’au surplus, fûtelle permise, ce serait une besogne encore plus fatigante qu’indiserète dans un pareil capharnaüm.

Donc, est réputé Parisien tout individu né à Paris, ses père et mère fussent-ils Cochimchinois.

Voici, pour ciler un exemple, la composition d’une maison de Paris entre mille. Nous choisissons l’une des plus élevées au-dessus du niveau de la mer, pour rendre l'exemple plus écrasant. Celle-là a huit étages trois quarts. Le premier quart d'étage s'entend de la soupente dans laquelle le portier et son épouse demandent à un sommeil bienfaisant la réparation de leurs forces épuisées par les labeurs du jour, comme eût dit M. Delille, sur sa lyre. —Le second quart comprend un entre-sol pré-

levé sur l’ancien premier étage, au moyen d’un plancher glissé entre les

deux, ce qui fait que les fenêtres du premier d’à présent descendent

jusque sur le parquet, et que celles de l’entre-sol ne commencent qu'à moitié de la hauteur du mur et montent jusqu’au plafond. Les architectes sont d’habiles gens qui, si on les laissait faire, emballeraient toute la population de Paris dans le passage Delorme. Ge sont eux probablement qui ont inventé la manière d’encaquer les harengs. Enfin, le troisième quart s’entend des mansardes que ces mêmes architectes ont eu l’art de pratiquer dans l’angle aigu du toit. I faut vingt-

cinq minutes pour gravir, de la rue, dans ces trous aériens, éclairés par

SUR LES ÉTRANGERS A PARIS. vil

en haut, au moyen de châssis vitrés, et dans lesquels on ne parvient, du corridor supérieur de la maison, qu’à l’aide d’un escalier en forme d'échelle. Il est inutile d'ajouter qu’on ne peut s’y tenir que couché dans son lit. On s’habille sur le palier. Le propriétaire, qui est un philanthrope, comme tous les propriétaires, appelle ces trous : « Mes appartements d’en haut; » et, comme il faut bien faire quelque chose pour les malheureux, il les loue, moyennant cent francs l'an, à quelques-uns de ces pauvres diables, ou de ces pauvres diablesses, que l’appât de l'or, la soif du vil métal, la convoitise des richesses, etc. , etc., attirent incessamment dans la grande ville, dans cet enfer, dans cette moderne Babylone, dans celte sentine, dans ce cloaque impur de boue et d’or, ete., etc., de tous les coins de la province et de l'étranger, et qui viennent demander les Jouissances du luxe, les enivrements de l'opulence à la couture ou au charbonnage. C’est là leur manière de jouir de l'existence. Mais redescendons.

Chaque étage de cet édifice, qui n’a pas plus de trente pieds de large sur quatre vingt-quinze de haut, est subdivisé en trois logements, dont un sur le devant et deux sur le derrière. Avec moins de modération, le propriétaire eüt pu en trouver quatre.

Or, ce propriétaire est un Alsacien qui à fait sa fortune à fabriquer des briquets phosphoriques avant l'invention des allumettes chimiques. L'architecte de la maison était Franc-Comtois: les maçons qui l’ont bâtie avaient reçu le jour dans le département de la Creuse; les menuisiers, les peintres et les vitriers qui l'ont boisée, garnie et badigeonnée, appartenaient à la Flandre et au Piémont; les serruriers étaient du Cantal. Ainsi de tous les autres ouvriers. Quant à la statistique des divers locataires qui l’ont embellie de leur présence depuis l’origine, je n’en sais rien; mais en voici la population actuelle :

Le rez-de-chaussée se divise en deux boutiques, je devrais dire deux magasins pour me conformer au vocabulaire moderne. L’une de ces boutiques est occupée par un herboriste dont Les yeux se sont ouverts à la lumière sur les bords fleuris du Perche : l’autre sert aux préparations

chimiques d’une crémière que Vaugirard peut revendiquer avec orgueil,

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et qui régale tout le quartier d’excellent amidon et de délicieuse cervelle de cheval. Les bergers de Virgile étaient de bien grands niais, avec leurs vaches, leurs génisses, leurs brebis, leurs cytises, leurs prés,

leurs romarins, leur lait parfumé et leur recetle pour faire d'excellents

fromages à la crème! Paris possède en fait de laitiers des Corydons bien

plus forts et des Alexis bien autrement inventifs ! Tout ce qu’on peut leur reprocher, e’est de ne pas être aussi beaux que leurs prédécesseurs.

La loge du portier, à laquelle conduit une allée intermédiaire, est resserrée au fond par les arrière-boutiques de ces deux droguistes. Le portier régnant est un vieux Polonais en ski, ravaudeur de son état, et expulsé de sa patrie, depuis plus de trente-cinq ans, pour cause d’opinions politiques. Le ezar a regardé la présence de cet homme d'État en Pologne comme incompatible avec l'existence de son trône. La France, toujours hospitalière, a décoré le proscrit du grand cordon de... concierge. Son épouse est une ancienne femme de ménage dont les aïeux sont originaires de Carpentras, ct qui, depuis trente-cinq ans, querelle incessamment son époux et le traite de vieil imbécile du matin au soir, sous prétexte qu'il n’a jamais pu s'initier parfaitement aux finesses de la langue française, et qu’il commet quelquefois des coq-àl’âne dans les commissions dont on le charge pour les locataires. C’est ainsi que les femmes, dans leur ineffable délicatesse, savent consoler les infortunés des douleurs de l’exil. Leur dynastie se compose d’un seul présomptf, nommé Fanfan, à qui les registres du deuxième arrondissement ont conféré véritablement la qualité de citoyen français. Celuilà, par exemple, peut contempler la colonne tout à son aise, et avec toute la fierté possible. Il en a le droit incontestable, Cest, du reste, le seul Parisien de la maison. Le chat même, indomptable gourmand, qui partage avec Fanfan la tendresse et le café au lait de sa mère, leur a été apporté de Bougival dans un panier hermétiquement clos, avec l’intention machiavélique de lui faire perdre en chemin toutes ses nolions géographiques. C’est un présent de la blanchisseuse en gros de la maison,

qui n’était point fâchée d’en débarrasser la sienne, car ‘cet autre

proscrit la dépeuplait de gigots de mouton bien plus que de souris.

L’entre-sol estoccupé, savoir :— sur le devant, par un dentiste pédicure dont l'Italie a fait cadeau aux canines et aux durillons de la capitale du monde civilisé ; —et sur la cour, par une fabricante de corsets, née à Carcassonne, qui est venue radouber à Paris les formes, un peu grèles parfois, de la plus belle moitié du genre humain. — Elle a pour voisin de carré un Genevois, homme d’affaires, qui se livre dans les coulisses de la Bourse à des spéculations incompréhensibles, comme tout le reste de son existence. Grâce au mystère qui l’enveloppe, et au soin religieux avec lequel il acquitte ses ports de lettre, son terme, ses impositions personnelles et mobilières, le petit pain d’un sou et les quinze centimes de jambon de son déjeuner, il passe généralement (dans l'opinion de la portière), malgré son habit râpé, son chapeau crasseux et ses bottes invernies, pour un millionnaire, pour un homme cousu d’or. I ne vient chez lui que des figures parfaitement hétéroclites, qui doivent appartenir, ou à des recors, ou à des conseillers d'État, les deux classes les plus généralement laides de la société.

Le premier tout entier est occupé par un notaire royal, dont l’enfance s’est écoulée à l’ombre des pommiers paternels de la Normandie. Sa femme est Normande aussi; c’est une seconde charge dont la dot a servi à payer l’autre, L'étude est ornée de huit clercs qui tous appartiennent à la province, et qui avant dix ans seront employés du gouvernement, vaudevillistes, consuls, marchands de chaînes de sûreté, sous-préfets, escamotcurs, tout ce que vous pourrez imaginer, excepté notaires, si ce n’est peut-être le premier et le second clercs.

Le second étage est honoré de la présence d’un député méridional, tout frais élu, qui a amené à Paris sa famille entière, y compris ses chiens de chasse, afin que sa femme et ses filles le vissent siéger chaque jour à la Chambre. Cet honorable en est à sa première session, et il a toute la sauvagerie d’un début parlementaire ou théâtral. Il tranche encore du paysan du Danube, comme une jeune première qui a fait son entrée au

théâtre la veille, tranche encore de la Jeanne d’Are. Il passe devant les

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