IL EST QUESTION DE TOUT IN PEU, ET D’UNE FOULE D’AUTRES CHOSES
) Sc) ’INGÉNIEUSE idée de ce livre devait nécCessaiù) rement être mise tôt ou tard à exécution:
Rd car Paris est la ville des étrangers par excel-
TS lence, et ce qu'on y rencontre le moins.
c’est à coup sûr des Parisiens. Cette der-
2 ( Kit niere proposition a l’air d’un paradoxe, au \ A = Ds premier coup d’œil; mais c’est l'effet que
produit d'emblée toute vérité, jusqu’à cc qu’elle soit admise en proverbe: et alors on la méprise comme surannéc, comme rococo. (Pardon de l’expression : il faut bien s’en servir, puisqu'elle à été imaginée tout exprès par la littérature contemporaine.) Si bien que, passant inévitablement de l’état de paradoxe à celui de vieillerie, du
Jean-Jacques au Lapalisse, la Vérité n’a Jamais chance de plaire. II n’y
a que l’Erreur qui paraisse tout d’abord pleine de sens ct de logique, et qui reste éternellement jeune, pimpante et agréable.
Cela dit pour l’encouragement des études philosophiques, examinons les faits. On ne saurait nier absolument qu'en cherchant bien on ne
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puisse rencontrer quelques Parisiens dans Paris, mais ce n'aura pas été sans peine. Jetez les yeux autour de vous, parcourez la liste de vos connaissances, et demandez à chacune d’elles son certificat d’origine : vous y verrez des provinciaux, des Anglais, des Russes, des Américains, des Belges, des Suisses, des Allemands, des Croates, des Pandours peutêtre, et ce sera tout au plus si le Parisien y figure dans la proportion d’un sur cinquante.
La proportion serait bien plus faible encore si nous n’accordions la qualité de Parisiens qu’aux seuls individus nés à Paris, de père et mère également Parisiens de naissance; mais nous n'oublions pas que la recherche de la paternité est interdite par le Code, et qu’au surplus, füûtelle permise, ce serait une besogne encore plus fatigante qu’indiserète dans un pareil capharnaüm.
Done, est réputé Parisien tout individu né à Paris, ses père el mère fussent-ils Cochinchinois.
Voici, pour ciler un exemple, la composition d’une maison de Paris entre mille. Nous choisissons l’une des plus élevées au-dessus du niveau de la mer, pour rendre l'exemple plus écrasant. Gelle-là a huit étages trois quarts. Le premier quart d’étage s’entend de la soupente dans laquelle le portier et son épouse demandent à un sommeil bienfaisant la réparation de leurs forces épuisées par les labeurs du jour, comme eût dit M. Delille, sur sa lyre.—Le second quart comprend un entre-sol pré-
levé sur l’ancien premier étage, au moyen d’un plancher glissé entre les
deux, ce qui fait que les fenêtres du premier d’à présent descendent
jusque sur le parquet, et que celles de l’entre-sol ne commencent qu’à moilié de la hauteur du mur et montent jusqu’au plafond. Les architectes sont d’habiles gens qui, si on les laissait faire, emballeraient toute la population de Paris dans le passage Delorme. Ce sont eux probablement qui ont inventé la manière d’encaquer les harengs. Enfin, le troisième quart s’entend des mansardes que ces mêmes architectes ont eu l’art de pratiquer dans l’angle aigu du toit. Il faut vingt-
cinq minutes pour gravir, de la rue, dans ces trous aériens, éclairés par
SUR LES ÉTRANGERS A PARIS. vil
en haut, au moyen de châssis vitrés, el dans lesquels on ne parvient, du corridor supérieur de la maison, qu’à l’aide d’un escalier en forme d’échelle. Il est inutile d'ajouter qu’on ne peut s’y tenir que couché dans son lit. On s'habille sur le palier. Le propriétaire, qui est un philanthrope, comme tous les propriétaires, appelle ces trous : « Mes appartements d'en haut; » et, comme il faut bien faire quelque chose pour les malheureux, il les loue, moyennant cent francs l'an, à quelques-uns de ces pauvres diables, ou de ces pauvres diablesses, que l’appât de l'or, la soif du vil métal, la convoitise des richesses, etc. , etc., atlirent incessamment dans la grande ville, dans cet enfer, dans cette moderne Babylone, dans celte sentine, dans ce cloaque impur de boue et d'or, etc., etc., de tous les coins de la province ct de l'étranger, et qui viennent demander les Jouissances du luxe, les enivrements de l’opulence à la couture ou au charbonnage. C’est là leur manière de jouir de l’existence. Mais redescendons.
Chaque étage de cet édifice, qui n’a pas plus de trente pieds de large sur quatre vingt-quinze de haut, est subdivisé en trois logements, dont un sur le devant et deux sur le derrière. Avec moins de modération, le propriétaire eût pu en trouver quatre.
Or, ce propriétaire est un Alsacien qui a fait sa fortune à fabriquer des briquets phosphoriques avant l'invention des allumettes chimiques. L'architecte de la maison était Franc-Comtois; les maçons qui l'ont bâtie avaient reçu le jour dans le département de la Creuse: les menuisiers, les peintres et les vitriers qui l’ont boisée, garnie et badigeonnée, appartenaient à la Flandre et au Piémont : les serruriers étaient du Cantal. Ainsi de tous les autres ouvriers. Quant à la statistique des divers locataires qui l’ont embellie de leur présence depuis l’origine, je n’en sais rien; mais en voici la population actuelle :
Le rez-de-chaussée se divise en deux boutiques, je devrais dire deux magasins pour me conformer au vocabulaire moderne. L'une de ces boutiques est occupée par un herboriste dont Les yeux se sont ouverts à la lumière sur les bords fleuris du Perche : l’autre sert aux préparations
chimiques d’une crémière que Vaugirard peut revendiquer avec orgueil, 8 8
vu APERÇU GÉNÉRAL
et qui régale tout le quartier d’excellent amidon et de délicieuse cervelle de cheval. Les bergers de Virgile étaient de bien grands miais, avec leurs vaches, leurs génisses, leurs brebis, leurs cytises, leurs prés, leurs romarins, leur lait parfumé et leur recette pour faire d’excellents fromages à la crème! Paris possède en fait de laitiers des Corydons bien plus forts et des Alexis bien autrement inventifs ! Tout ce qu’on peut leur reprocher, c’est de ne pas être aussi beaux que leurs prédécesseurs.
La loge du portier, à laquelle conduit une allée intermédiaire, est resserrée au fond par les arrière-boutiques de ces deux droguistes. Le portier régnant est un vieux Polonais en ski, ravaudeur de son état, et
expulsé de sa patrie, depuis plus de trente-cinq ans, pour cause d’opi-
nions politiques. Le ezar a regardé la présence de cet homme d'Etat
en Pologne comme incompatible avec l'existence de son trône. La France, toujours hospitalière, a décoré le proscrit du grand cordon de... concierge. Son épouse est une ancienne femme de ménage dont les aïieux sont originaires de Carpentras, et qui, depuis trente-cinq ans, querelle incessamment son époux el le traite de vieil imbécile du matin au soir, sous prétexte qu'il n’a jamais pu s’initier parfaitement aux finesses de la langue française, et qu'il commet quelquefois des coq-àl'âne dans les commissions dont on le charge pour les locataires. C’est ainsi que les femmes, dans leur ineffable délicatesse, savent consoler les infortunés des douleurs de l'exil. Leur dynastie se compose d’un seul présomptif, nommé Fanfan, à qui les registres du deuxième arrondissement ont conféré véritablement la qualité de citoyen français. Celuilà, par exemple, peut contempler la colonne tout à son aise, et avec toute la fierté possible. Il en a le droit incontestable, Cest, du reste, le seul Parisien de la maison. Le chat même, indomptable gourmand, qui partage avec Fanfan la tendresse et le café au lait de sa mère, leur a été apporté de Bougival dans un panier herméliquement clos, avec l’intention machiavélique de lui faire perdre en chemin toutes ses notions géographiques. Cest un présent de la blanchisseuse en gros de la maison,
qui n’était point fächée d’en. débarrasser la sienne, car ‘cet autre
proscrit la dépeuplait de gigots de mouton bien plus que de souris.
“L’entre-sol estoccupé, savoir :— sur le devant, par un dentiste pédicure dont l'Italie a fait cadeau aux canines et aux durillons de la capitale du monde civilisé ; —et sur la cour, par une fabricante de corsets, née à Carcassonne, qui est venuc radouber à Paris les formes, un peu grêles parfois, de la plus belle moitié du genre humain. — Elle a pour voisin de carré un Genevois, homme d'affaires, qui se livre dans les coulisses de la Bourse à des spéculations incompréhensibles, comme tout le reste de son existence. Grâce au mystère qui l’enveloppe, et au soin religieux avec lequel il acquitte ses ports de lettre, son terme, ses impositions personnelles et mobilières, le petit pain d’un sou et les quinze centimes de jambon de son déjeuner, il passe généralement (dans l'opinion de la portière), malgré son habit râpé, son chapeau crasseux et ses bottes invérnies, pour un millionnaire, pour un homme cousu d’or. I ne vient chez lui que des figures parfaitement hétéroclites, qui doivent appartenir, ou à des recors, ou à des conseillers d'État, les deux classes les plus généralement laides de la société.
Le premier tout entier est occupé par un notaire royal, dont l’enfance s’est écoulée à l'ombre des pommiers paternels de la Normandie. Sa femme est Normande aussi; c’est une seconde charge dont la dot a servi à payer l’autre, L'étude est ornée de huit clercs qui tous appartiennent à la province, et qui avant dix ans seront employés du gouvernement, vaudevillistes, consuls, marchands de chaînes de sûreté, sous-préfets, escamoleurs, tout ce que vous pourrez imaginer, excepté notaires, si ce n’est peut-être le premier et le second clercs.
Le second étage est honoré de la présence d’un député méridional, tout frais élu, qui a amené à Paris sa famille entière, y compris ses chiens de chasse, afin que sa femme et ses filles le vissent siéger chaque jour à la Chambre. Cet honorable en est à sa première session, et il a toute la sauvagerie d’un début parlementaire ou théâtral. Il tranche encore du paysan du Danube, comme une Jeune première qui à fait son entrée au
théâtre la veille, tranche encore de la Jeanne d’Are. Il passe devant les
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ministres sans les saluer ; il affecte un air sombre et morose pendant ces discours d'ouverture, œuvres ministérielles, que, par un lapsus linquæ vraiment providentiel, un ministre appela «les discours de la Garonne; » il garde dans son costume, intact de tout ruban, la grotesque simplicité du cru, et enfin il pousse l'indépendance jusqu’à porter son chapeau à rebrousse-poils, à chausser des bottes sales et à ne se laver les mains que par hasard, ce qui lui paraît l’indice d’une conscience très-propre. Encore une session, et il se placera dans les couloirs sur le passage de M. Guizot pour attraper à la volée une banale poignée de main ; il criera : Vive le roi! avant, pendantet après chaque séance royale; ses bottes brilleront du vernis de la corruption, ses mains seront plus pures si sa conscience l’est moins, et sa boutonnière s’ornera du ruban rouge, en même temps que son pantalon sera décoré du sous-pied de rigueur. Combien de vertus primitives ont fini ainsi par le sous-pied et la croix d'honneur!
Par un de ces rapprochements étranges si communs à Paris, les pures et charmantes filles de ce Montesquieu à cinq cents francs de contributions, ont pour voisine d’étage une de ces femmes, moins pures qu’elles, mais non moins charmantes, que l'ironie contemporaine, qui ne respecte rien, a baptisées successivement des sobriquets de lorettes, de made— leines, de boules-rouges, etc., etc., ct dont la fonction sociale est d’embellir la vie des vieux célibataires, et de sécher les plâtres des maisons neuves. C’est à la Belgique que cette élégante Manon est redevable d’une patrie, ou, si vous aimez mieux, d’une contrefaçon de patrie. C’est un diplomate mexicain qui l’entretient dans les bons principes.
Le troisième étage est habité par une sage-femme qui en occupe les deux tiers. Je me suis toujours demandé quel était le sens de cette appellation dont beaucoup de praticiennes, dit-on, ne peuvent justifier la
première moitié, par cela même qu’elles justifient trop bien la seconde.
L’enseigne de cette matrone, qui est éclose à Brives-la-Gaillarde, repré-
sente une jeune mère qui vient d’accoucher, et qui sourit. La praticienne, debout près du lit, en élégante toilette, et coiffée d’un chapeau à grands
marabouts, tient le nouveau-né dans ses bras, et sourit, Le nouveau-
né sourit aussi. Rien n'est gracieux comme cette COMposition qui vous donne envie d’accoucher, rien qu’à la voir. L’enseigne d’ailleurs répète l'avertissement en anglais et en allemand, à l'usage, sans doute, des jeunes demoiselles d’outre-Manche et d’outre-Rhin que des préjugés de localité engageraient à venir faire leurs couches à Paris.
Le troisième étage à pour autre locataire un personnage des plus énigmatiques. C’est un jeune homme à barbe noire, à moustaches en croc, à teint bronzé, à redingote boutonnée jusqu’au menton, qui parait ne pas savoir quatre mots de français, que Son passe-port a dit être Américain, qui a loué sous prétexte d’avoir un pied-à-terre à Paris quand il revient du Brésil, qui en revient probablement tous les huit jours, pour recevoir dans son appartement, qu'il n’habite Jamais autrement, une cousine quelconque, jeune et jolie dame qui à un accent hollandais très-prononcé. C’est aussi un pied-à-terre pour elle, lorsqu'elle revient d'Amsterdam tous les huit jours. Quoi qu'il en soit, il ne serait pas impossible que cette charmante Néerlandaise augmentät quelque jour la clientèle de sa voisine, C’est dans cet espoir sans doute que la matrone, chaque fois qu’elles se rencontrent sur le palier, lui sourit de son plus engageant sourire d’enseigne.
Le quatrième étage est en proie à un ténor italien, chanteur de concert, qui passe douze heures par jour à chercher un ut de poitrine introuvable, au grand désespoir de ses voisins; — à un littérateur de Leipsick quis’amuse à traduire en teuton, pour un libraire d'Allemagne, beaucoup de nos romans nouveaux qui auraient grand besoin d’abord d’être traduits en bon français; — et enfin à un marquis espagnol, don Beltram de las Marismas, de las Campanadas, de las Cardonas, de las Blagadas, de las… Hélas! nos noms français sont bien mesquins en comparaison des noms de la Péninsule! Le marquis vit seul, mange seul, boit seul, se promène seul. Il sort de bonne heure, rentre tard, ne parle à personne, marche lentement, posément, solennellement. Sa vie n’est, du reste, qu’une longue série de cigarelles.
Le cinquième étage est envahi par un légiste périgourdin, un de ces
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soi-disant jurisconsultes qui, selon l'expression consacrée, sont encore bien moins avocats sans cause, que sans cause pour être avocats. L'autre envahisseur est un touriste anglais qui est venu étudier la France à Paris, et qui, arrivé depuis deux ans bientôt, n’a pas encore quitté quatre fois son poste d'observation. On pense qu'il y mourra. C’est du haut de son cinquième étage qu’il s’initie aux mœurs parisiennes. Le troisième envahisseur de ce carré est un ex-étudiant des universités d'Allemagne, que ses parents subventionnent à Paris pour qu’il y perfectionne ses études philosophiques, en suivant les principaux cours relatifs à cette science. L’ex-étudiant n’a jamais étudié autre chose que le carambolage en fait de philosophie. On se plaint généralement dans la maison qu’il empeste la pipe, qu’il chante en fausset, à la manière tyrolienne, tous les airs du Freischütz, et qu'il passe plusieurs heures de la nuit à jouer les symphonies de Beethoven sur le flageolet. Son voisin le touriste, qui ignore l’origime allemande du virtuose, s’est hâté
d'inscrire sur son livre d'observations cetle remarque aussi neuve que
profonde : « Les Français ont un grand défaut que tous les voyageurs
«ont négligé à tort de leur reprocher : c’est de jouer du flageolet de «onze heures du soir à deux heures de la nuit. Tous les Français « jouent du flageolet de onze heures du soir à deux heures de la nuit. « On se demande pourquoi, et l’on s’étonne à Juste titre que, jouant du « flageolet de onze heures du soir à deux heures de la nuit, ils aient pu si «longtemps passer en Europe pour le peuple le plus gai de l'univers. »
Il est plus évident que jamais, à la lecture de ces lignes, que les Anglais n'aiment pas la musique.
Le sixième étage sert de réceptacle à un vieux Suisse dont la Journée se partage entre les expériences chimiques à travers lesquelles il cherche, depuis dix ans, pour payer sa dette de savant à sa patrie adoptive, une poudre fulminante qui puisse faire sauter toute une ville ennemie à très-bon marché — (le ministre de la guerre a l’infamie de ne répondre à aucun des mémoires qu’il lui adresse tous Îles huit jours à ce sujet),
et la vieille serinette au moyen de laquelle il s’efforce d’inculquer à un
vieux serin, déjauni par l’âge et qu’une sorte de teigne a rendu chauve, quelques lambeaux du Ranz des vaches, dernier souvenir accordé aux poétiques vallées de sa terre natale.
Ce farouche destructeur de villes en théorie est, du reste, le locataire le plus paisible, le plus doux, le plus poli de la maison : mais la dépense de ses poudres exterminatrices ne lui permettant pas d’être fort généreux à l’époque des étrennes, la portière, — bien qu'il ne mette pas le pied à la rue plus d’une fois par quinzaine, — le signale tout bas à l’animadversion générale conme nn mouchard.
Cet espion d’étrange espèce a pour voisine, de temps en temps, une ex-vivandière, amenée de Portugal en France par un tambour-maître de la vieille armée dont elle était idolâtre, et qui, devenue veuve du régiment tout entier après le licenciement de la Loire, s’est engagée dans
une troupe de saltimbanques qui embellit les fêtes des environs de Paris.
La vignette ci-contre vous représente la parade après laquelle notre
NIV APERÇU GÉNÉRAL
héroïne entrera dans l'exercice de ses fonctions de femme sauvage, dévorant des animaux crus, comme tous les naturels de son lointain
pays. Depuis les démêlés de la France avec la reine de Taiti, l'entre-
. . « . . ue L preneur, toujours habile à exploiter la circonstance, a baptisé sa gra-
cieuse pensionnaire du surnom de Pomaré, ce qui a beaucoup augmenté la vogne dont elle jouissait dans la banlieue. IT en résulte que les habitants des environs de Paris sont persuadés maintenant que les Taïtiens n’ont aucune idée de la fricassée de poulet, et que s’ils nous préfèrent les Anglais, c’est uniquement parce que les Anglais, comme eux, préfèrent à la viande cuite, qui est un de nos travers, la viande non cuite ou du moins presque crue. Telles sont les notions politiques et géographiques que leur a inculquées le saltimbanque dans ses explications. Il assure hautement, moyennant deux sols par personne (messieurs les enfants et messieurs les militaires non gradés ne payent que moitié place), que la question du protectorat n’est pas autre chose qu’une affaire de cuisine, el que Pritchard n’est qu’un marmiton intrigant. Du reste, il n’y a que le nom de changé; c’est la même femme sauvage qu'auparavant, de même que c’est toujours le même poulet cru qu’elle dévore avec le même acharnement.
Le second voisin du compatriote de Guillaume Tell est un vieux Juif, à tête chauve et à longue barbe blanche, qui pose pour les Priams, les Saints, les rois Lear, les Évangélistes, et en général pour tous les vicillards vénérables dont la peinture contemporaine a besoin. Sa fille, qui demeure avec lui, est une belle brune qui pose pour les Niobé, les Vénus, les saintes Vierges, les Grâces, et en général pour toutes les nudités profanes ou orthodoxes. Chose singulière et cependant assez commune, cette jeune fille est restée sage, et, chose non moins commune dans sa profession, elle s’est fait une pudeur à elle, une pudeur qui s’effarouche d’une demi-nudité, et qui ne s’alarme aucunement d’une nudité complète.
Le septième étage appartient à une pauvre jeune fille, née en Ba-
vière, abandonnée à Paris par le séducteur qui ly avait amenée,
et qui gagne jusqu’à dix-sept sous par jour, à frotter pendant quinze heures des boutons de guêtre pour les brunir. Elle a pour voisin un Nantais, doreur sur métaux, qui lui a enseigné ce petit métier et qui lui procure de l’ouvrage chez son patron. Ce jeune ouvrier aide naturellement la jeune fille à payer son terme ; il lui fait présent de quelques futiles objets de toilette, et, quand il fait beau, il la mène à la promenade et au bal le dimanche. La femme du notaire, qui ne fait œuvre de ses dix doigts, qui entreprend successivement l’éducation fort coûteuse de tous les nouveaux clercs de son mari, et qui les fait renvoyer bien souvent, ajoute la chronique, tant elle a de goût pour les nouveaux visages ; la femme du notaire, disons-nous, est fort scandalisée de la laison, parfaitement décente, des deux jeunes gens; elle dit qu'il n’y à plus de mœurs en France, que les classes ouvrières sont perverties, que Les jeunes filles du peuple sont des dévergondées, des fainéantes, qui ne révent que luxe et plaisirs, qui ne rougissent pas de se vendre à prix d’or, et qu’un pareil concubinage déshonore la maison. Comme la porbière reçoit, de la cuisine du tabellion, des os de volaille pour son angora bougivalais, elle partage nécessairement la pudique horreur de madame. Les portières sont d’ailleurs les créatures les plus pudiques du monde. Celle-là vient donc d'obtenir congé pour le jeune couple, à l’aide d'histoires impossibles, abominables, atroces, qui auraient certainement fait dresser les cheveux au digne propriétaire, s’il lui en restait autant que de bons principes.
Pareil congé a été signifié au troisième habitant du même étage, mais uniquement pour des motifs de salubrité publique. Celui-là est un vieil Hongrois qui a fait la campagne de 1813 contre la France, et qui a par conséquent, lui millionième, renversé Napoléon. Il trouva que la chandelle française était excellente, non pas tant comme luminaire que comme comestible, et cela le fit hésiter à retourner dans son pays où cette friandise paraît être moins succulente. Il y retourna néanmoins, l'amour de la patrie l'emportant sur l’amour du suif. Mais étant revenu
en 1815 renverser encore une fois Napoléon qu'il avait mal renversé
XVI APERÇU GÉNÉRAL
en 1814, une autre espèce de friandise le décida tout à fait à abandonner son pays. Quelques mauvais plaisants, qui voyaient l'invasion de mauvais œil, parièrent qu'ils feraient manger à notre Hongrois et à ses compagnons une culotte de peau qui servait depuis quinze ans à un boucher d’entre eux, à monter à cheval pour courir les foires des environs. La vieille culotte fut déchiquetée en petits morceaux, semblables à du vermicelle, qu’on jeta dans un chaudron avec du saindoux, des orties et des chardons hachés menu : on laissa le tout sur un feu ardent pendant trente-six heures, puis on servit cette étrange bouillabaise à nos conquérants qui s’en régalèrent avec reconnaissance. (est ainsi que la France véritable accueillait ceux que la France officielle appelait alors ses alliés, ses défenseurs, ses sauveurs, ses libérateurs. Quoi qu’il en soit, dix des libérateurs désertèrent du coup, et résolurent de fixer leur domicile politique en France, dans cette terre promise, dans ce pays de
cocagne où l’art culinaire était arrivé à un si haut degré de perfection.
C'est sans contredit un des beaux triomphes de la cuisine française qui
est si Justement réputée en Europe.
Notre Hongrois fut un des dix gourmands que la vieille culotte de peau retint en France. Il se cacha à Paris, au départ de ses compatriotes, et s’y créa un genre de commerce qui ne l’a pas conduit à l’opulence des Aguado et des Rothschild, mais qui lui assure assez d’aisance pour pouvoir manger de la chandelle tout son content. C’est un goût que les paysans hongrois partagent avec les Cosaques. Notre commerçant vend des asticots pour la pêche à la ligne. C’est lui qui en fournit un de nos chanteurs les plus distingués, M. Marié, qui pousse l’amour de cet art jusqu’à pêcher, de sa fenêtre, dans le petit bassin du jardin, qu’il à d'avance peuplé de goujons, quand le temps pluvieux ne lui permet pas d’aller à la Seine sans risquer de compromettre son beau ténor. Mais le Hongrois en question ne se borne pas à vendre des asticots : il en confectionne aussi. Son magasin est situé en plein air sur le Pont-Neuf. mais sa fabrique est chez lui, sous son lit, où il dépose les morceaux
de viande qui doivent y faisander, laissant au temps et à la Providence
le soin d’opérer la métamorphose. Or, ce sont justement les conséquences de cette métamorphose qui ont motivé le congé. Lorsqu'il l’a reçu, il s’est étonné qu’on le troublât dans l’exercice d’une profession paisible et honnête. — C’est vrai, a répondu la portière, votre état est parfaitement honorable ; mais les voisins ne le trouvent pas assez inodore.
Le huitième étage est réservé aux domestiques de la maison, toutes Lyonnaises, Bourguignonnes, Picardes, Bretonnes, Berrichonnes, etc. ; et enfin le huitième trois quarts est occupé entièrement par des porteurs d’eau, des commissionnaires de coin de rue, des ouvreurs de fiacre, des ramasseurs de bouts de cigare, des allumeurs de réverbère, ete. ; pauvres hirondelles de la civilisation, que l’espoir d’un ciel plus doux attire à Paris de toutes les chaumières de la province, et qui s’en viennent nicher, comme leurs sœurs ailées, au faîte misérable de nos somptueux édifices.
Par la population de ce logis, jugez de celle de tous les autres, à peu d’exceptions près : vous y trouverez un Fanfan sur quatre-vingt-neuf habitants.
C’est qu’en effet 11 y a à Paris des industries et des professions qui sont exercées presque exclusivement par des provinciaux ou des étrangers.
Par exemple : les trois quarts pour le moins des avocats, des épiciers, des notaires, des droguistes, des avoués, des médecins et des apothicaires, sont un bienfait de la province envers Paris, qui a le travers de ne pas en être fort reconnaissant.
Tous les maçons lui sont expédiés par la Creuse et par le Limousin. qui à bien plus de Père Gâcheux que de Pourceaugnac.
Presque tous les peintres en bâtiment sont Piémontais ou Italiens.
Tous les ramoneurs, tous les commissionnaires, tous les porteurs d’eau, tous les remouleurs, tous les chaudronniers, etc., sont des Auvergnats de la Savoie, ou des Savoyards de l'Auvergne.
Beaucoup de mécaniciens sont Anglais.
XVIII APERÇU GÉNÉRAL
Presque tous les charpentiers, les serruriers, les taillandiers, les menuisiers sont des enfants de la province.
Presque tous les ébénistes, les tailleurs et les bottiers sont des descendants des anciens Germains. Je me suis demandé souvent, sans pouvoir me l'expliquer, pourquoi les compatriotes de Goethe et de Schiller, à qui on accorde une imagination rêveuse, mélancolique et tendre, s’adonnaient avec tant d’ardeur à la confection des bottes et des pantalons. Je n’y vois pourtant rien de bien poétique.
Enfin, les neuf dixièmes des littérateurs sont des produits de la province, y compris Paul de Kock, qui pour ne pas venir au monde à Paris même, est allé naître à deux pas de là. Passy est sans doute bien près de Paris, mais il n’importe, c’est hors barrière.
Alexandre Dumas est de Villers-Cotterets ; Victor Hugo, Charles Nodier et Charles de Bernard, de Besançon; George Sand, du Berry; Balzac, de la Touraine ; Alfred de Menciaux, de Strasbourg, déjà passablement renommé pour ses pâtés de foie gras ; Eugène Guinot, Léon Gozlan, Taxile Delord, Barthélemi, Méry, Amédée Achard, de Marseille, une des villes qui ont le plus fourni d’esprit à la consommation contemporaine ; Stanislas Bellanger, de Tours, ville déjà réputée pour ses pruneaux, et qui va acquérir une bien plus grande célébrité, par la belle édition illustrée de cette province, que prépare mon excellent ami, avec notre éditeur Charles Warée ; Emmanuel Gonzalès, de Monaco, qui, selon toute apparence produit des écrivains de meilleur aloi que ses gros sous; Henri Monmer, de Normandie; les deux Nisard, de Château-Chinon ; Louis Viardot et madame Ancelot, de Dijon, qui se recommande par ses lumières bien plus encore que par sa moutarde; Gustave Vaëz, de Bruxelles, qui à voulu prouver qu’elle ne faisait pas que de la contrefaçon; Hippolyte
Lucas, de Rennes; Jules Janin, de Saint-Étienne ; Charles Schiller, de
Dresde; Varin, de Nancy; Élie Berthet, de Limoges; Ourliac, et mon
spirituel ami Chaudesaigues, du Midi; Félix Pyat, du Berry; Altaroche, de l'Auvergne; Albert Cler, de Poligny ; Casimir Delavigne et M. An-
celot, du Havre; Merle, de Montpellier; lillustre et à Jamais regrel-
table Carrel, de Rouen; Théophile Gautier, de Tarbes; Arnoult Frémy, de Versailles ; l'impétueux et brillant Capo de Feuillide (auteur de la belle Histoire illustrée du peuple de Paris, que publie en ce moment l’éditeur Charles Warée), est du Midi, qui aura ainsi donné au peuple son histoire, avantage que les rois seuls avaient eu jusqu'alors; A. de Ripert- Monclar, économiste et historien, à qui nous devrons bientôt une nouvelle histoire de la Provence, sa patrie, ornée des plus riches illustrations ; Alfred de Vigny, de Loches; Châteaubriand, de Saint-Malo ; de Lamennais, de la Bretagne aussi; les Arago (Étienne, François et Jacques), d’'Estagel; M. Viennet, d’idem; Lamartine, de Mâcon: votre très-humble serviteur, de peu importe. Nous pourrions augmenter de beaucoup cette liste, si l’espace nous permettait de le faire.
Il en est de même de la plupart de nos principaux éditeurs, à commencer par Paulin, qui est de l'Est, je crois ; Hingray, qui est de Nancy: Dubochet, qui est d’origine suisse; Hetzel et Curmer, qui n’ont pas des noms très-parisiens, et l'éditeur du présent livre, qui est Parisien, à la vérité, mais d’origine picarde,
Les beaux-arts, les sciences, la presse politique, la tribune parlementaire, le théâtre et même le calembour (pardon de ce rapprochement qui n’a d'autre but que de ne rien omettre dans la présente énumération), nous offriraient de semblables extraits de naissance, depuis Nourrit qui était de Montpellier, jusqu’à Bocage qui est de Rouen; — depuis mon honorable collègue, M. Chambolle, qui est de Bourbon-Vendée, jusqu’à mon excellent camarade Martinet, qui est d'Argenteuil ; — depuis Marquet, qui est de Lyon, jusqu’à M. Ingres, qui est de Montauban ; — depuis M. Berlioz, qui est de Grenoble, jusqu’à Oscar Comettant, qui est, tout à la fois, un peu de Bordeaux, un peu de Rio- Janeiro, un peu de Caracas, un peu de Rennes, ete. ; — depuis les Ferdinand et les Odilon Barrot, jusqu'aux Havin, aux de Beaumont, aux Jacques Laffitte, aux Vergniaud, aux Mirabeau, ete.; — depuis M. Thiers, qui est de Marseille, jusqu’à M. Guizot, qui est de Nimes; — enfin de-
puis le facétieux autant qu'éloquent M. S....., qui est de Lyon, jusqu’à
xx APERÇU GÉNÉRAL
Odry, qui est de Versailles. Ces deux derniers représentent 1c1 le calembour qui compte aussi le spirituel M. D... (de la Nièvre), parmi ses plus féconds improvisateurs.
Ainsi du commerce dans sa généralité. Allez acheter de la soie, du gruyère, du drap, du vin, du calicot, des confitures : il y a beaucoup à parier qu’on vous servira avec un accent plus ou moins champenois, périgourdin, lyonnais, franc-comtois, bourguignon, quimpercorentinois, etc.
Avez-vous besoin d’un de ces petits balais, en bois blanc, fendu menu, qui ne peuvent servir à balayer, ni à quoi que ce soit, et que leurs fabri-
cants confectionnent sans doute comme objets d’art, pour montrer jus-
qu'où peut aller l’intelligente industrie de l’homme : parlez, faites-vous
servir : voici l’Alsacienne au Jjupon court qui passe. L’Alsacienne est ordinairement plus laide que ne devraient l’y autoriser les règlements de police.
Ainsi de toutes choses, excepté de la pâtisserie qui est généralement confectionnée par de jeunes Parisiens appelés vulgairement mitrons. Le Parisien cultive volontiers la pâtisserie, la bonneterie et limprimerie.
Mais rétrécissons maintenant le cercle de nos investigations, et bornons-nous à ceux des habitants de la capitale qui lui sont expédiés, non point par la province concurremment avec l’étranger, mais par l’étranger exclusivement.
Deux catégories se présentent 1c1 : celle des vrais étrangers, et celle des faux.
Commençons par ces derniers :
Nous avons d’abord les faux Bédouins qui vous vendront des dattes ; les faux Turcs qui vous empesteront de pastilles du sérail: les faux Chinois (ceux-là sont plus rares) qui vous approvisionneront de thé impérial; les faux Anglais qui vous habilleront mystérieusement de cotonnades Liverpool; les faux Belges, qui vous apporteront en cachette des
cigares de la Havane et d’excellent macouba; les faux Polonais, les faux
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Italiens, les faux Espagnols, qui ne vous apporteront rien, mais qui au contraire vous emporteront probablement quelque chose. Défiez-vous : la marchandise est aussi fausse que le marchand. Le macouba est une simple poudre travaillée, parfumée, dénaturée, qu’on trouve en trop grande abondance aux environs de Paris: les havanes sont fabriqués avec des feuilles de choux roulées; les cotonnades anglaises sont des rebuts de Saint-Quentin ; le thé impérial a déjà servi une première fois; les pastilles du sérail sont originaires de la rue des Lombards : et les dattes... Quant aux dattes, quoique ce soient des Bédouins du faubourg Saint-Marceau qui la plupart du temps les vendent, je suis forcé d’avouer qu’elles paraissent véritables et qu’elles pourraient bien être venues d'Afrique; mais encore n’est-ce là qu’une simple probabilité, car il y en a dans le nombre qui ressemblent étrangement à des hannetons qu’on aurait confits à la manière allemande. Le hanneton, si méconnu, si incompris, si vilipendé en France, jouit d’une très-grande estime dans certaines parties de l’Allemagne, s’il faut en croire quelques touristes. L'Allemagne, avec ses gigots de mouton à la gelée de groseille et ses hannetons confits, scrait décidément très-avancée en fait de cuisine.
Nous avons ensuite, outre les femmes sauvages de contrebande dont J'ai parlé plus haut, les faux nègres, les faux Osages, les faux anthropophages, les faux clowns et les fausses almées qui peuplent nos ménagerics, nos baraques de saltimbanqueset parfois même nos théâtres. Rien n'est plus facile que d’opérer de semblables transformations, ainsi que vous le démontre la gravure de la page suivante. Désirez-vous, par exemple, de délicieuses almées? Vous prenez des femmes quelconques, bonnes sans place, duchesses ruinées, ravaudeuses sans ouvrage, Calypsos abandonnées par leurs Ulysses, n'importe quoi; vous prenez parcillement quelques marchands de contre-marques dont les théâtres sont en état de faillite ou de relâche; vous prenez enfin un pot d’ocre Jaune ct un pot de noir de fumée ; vous badigeonnez tout cela. En quatre coups de pinceau, le tour est fait : la couleur locale est parfaite; les bayadères
XXI APERÇU, GÉNÉRAL
sont d’un cuivré magnifique, et les nègres d’un noir garanti bon teint pour huit jours. Vous affublez ensuite tout cela de guenilles orientales (ne pas oublier les faux cachemires); vous attachez des breloques au nez de ces dames, des pendeloques à leurs oreilles, des verroteries à leur cou, et des anneaux de melchior à leurs bras et jambes. C’est presque aussi bien que des bayadères de carnaval. Puis vous battez de la réclame quinze jours d’avance dans les journaux, et, le moment venu,
vous faites monter sur le théâtre votre bande enluminée. Les marchands
de contre-marques en disponibilité, c’est-à-dire les faux nègres, s’ac-
croupissent, émettent des cris rauques ct sauvages, el jouent, à contremesure, sur de petits tambours fêlés, des airs incompréhensibles qui rappellent les symphonies fantastiques de M. Berlioz. Pendant ce temps, les bonnes, les duchesses, les Calypsos et les couturières exécutent des danses aériennes, voluptucuses et sentimentales, dans le genre de celles que professent, avec tant de verve pudique, les bayadères du bal Mabile et de la Chaumière. À regarder les choses de bien près, on est même tenté de croire qu’il n’y a pas la moindre différence. Quoi qu’il en soit, il n’en faut pas davantage à Paris pour un immense succès de vogue. On en a vu de deux cents représentations pour beaucoup moins.
Parlons maintenant des véritables étrangers; mais hâtons-nous de dire que nous nous abstiendrons soigneusement de toucher aux divers sujets qu'ont traités spécialement nos confrères, les autres collaborateurs de ce livre. Nous ne pourrions que mal refaire ce qui a été parfaitement fait. Notre plan ne comporte que des généralités : nous ne voulons pas en sortir. |
Certains étrangers conservent obstinément leur costume national pendant tout le temps de leur séjour à Paris, ou du moins n’y introduisent que de très-légères modifications. C’est une question de patrioüusme ou d'économie. Mais le plus grand nombre, qui ne pousse pas le préjugé de la mode natale jusqu’à braver le ridicule, n’a rien de plus pressé, en arrivant, que de courir chez quelque tailleur ou chez quelque coulurière dont les journaux de la fashion lui ont appris au loin la gloire et l’habileté. Allez, par exemple, chez Humann (encore un tailleur allemand, soit dit par parenthèse) : vous vous trouverez dans l’élégant salon de ce premier ministre de la reine du monde, la Mode (vieux style), avec trois lords, cinq princes russes, six grandesses, et je ne sais combien de margraves, attendant là leur tour d'audience pendant deux heures, avec autant de longanimité qu’en mettaient les empereurs et les rois à faire antichambre chez Napoléon.
La seconde démarche des étrangers, c’est d’aller visiter le Jardin des
Plantes, le Palais-Royal et les Tuileries; puis vient le tour des monu-
XXIV APERÇU GÉNÉRAL
ments, des grands établissements, de Fontainebleau, de Versailles, de Saint-Cloud et des autres environs de Paris.
Les différents théâtres se disputent leurs soirées. L'Académie royale de Musique a surtout pour eux un vif attrait de curiosité. Le grand Opéra jouit encore à l’étranger de ce prestige qui, au dix-huitième siècle, en faisait un objet de convoilise pour la vie tout entière des mélomanes de la province, comme la Mecque en est un pour tout bon musulman. Un amateur de province avait une agonie cruelle, s’il se sentait mourir avant d’avoir assisté, au moins une fois en sa vie, au premier coup d’archet de l'Opéra. Je n’ai jamais compris celte immense réputation du premier coup d’archet de l'Opéra, surtout en réfléchissant qu'elle existait à une époque où les instrumentisies élaient assez peu forts pour que le chef d'orchestre fût obligé de leur dire, le cas échéant : « Attention, mes- « sieurs, et prenez garde à vous! On démanche une fois dans ce morceau- «à. » Maintenant que nos viclonistes sont de force à Jouer une partition à première vue et sur une seule corde, le premier coup d’archet a perdu énormément de sa renommée. Ainsi naissent et passent les gloires de ce monde. La réputation vient loujours avant d’être méritée, et on }a perd aussitôt qu’elle est juste. Aujourd’hui, quand on joue du Lazzarone — solennité qui n'arrive pas souvent, il est vrai, — le coup d’archet qui est le plus agréable au public, ce n’est pas le premier, c’est le dernier au
contraire.
Les bals masqués de l'Opéra ont hérité un peu de cette vogue que le
premier coup d’archet s’étail faite jadis à l’étranger. C’est au cancan que l'Opéra est redevable de cette suprématie qu’il a conservée dans l’opinion des peuples voisins sur tous les autres Opéras. Le carnaval parisien a détrôné complétement le carnaval de Venise. On vient maintenant se masquer à Paris de toutes les parties de Funivers, et Chicard a contribué puissamment, avec Paul de Kock et M. Bouchardy, à conserver à Ja France, par la cachucha, comme les deux autres par le roman et le mélodrame, la prépondéranee intellectuelle que les traités de 1815
avaient tenté de nous faire perdre sur l'Europe.
Les soirées particulières, depuis celles des Tuileries, des ministères et des ambassades, jusqu’à celles de la banque, du haut commerce, de la grande industrie et de la riche bourgeoisie, se disputent aussi, en hiver, avec le spectacle et la cachucha, les loisirs nocturnes des étrangers à Paris. Il n’est pas de pays en Europe où l'antique hospitalité se pratique avec autant d’empressement qu’en France, pour tout ce qui est diners, soirées ct bals. Tous les salons de Paris et toutes les salles à manger s'ouvrent aux étrangers sur la moindre recommandation. Nous leur prodiguons, en temps de paix, le punch, les petits gâteaux et la limonade gazeuse, avec autant de plaisir que nous en mettons à leur prodiguer les coups de fusil, de sabre et de canon, en temps de guerre.
De toutes ces causes de mouvement perpétuel chez les étrangers à Paris, 1l résulte que vous ne sauriez y faire un pas sans rencontrer quelqu'un de nos hôtes exotiques.
Promenez-vous sur le boulevard de Gand, et demandez à un flâneur de cette localité où 11 y a tant de fläneurs, des renseignements sur les divers personnages que vous y verrez circuler, comme des ombres, au milieu de l’épaisse fumée des cigares; on vous répondra : — Celui-ci, c’est le général anglais *, qui commandait les pontons anglais où nos pauvres prisonniers eurent à subir tant de privations, tant de souffrances : 11 loge à Paris dans un magnifique hôtel que tient un de ces mêmes prisonniers, Car il en est quelques-uns qui ont survécu. — Celui-là, c’est le colonel espagnol ***, qui a été condamné à mort pour cause de conspiration contre Espartero : il se promène en ce moment, bras dessus, bras dessous, avec le colonel qui présidait la commission militaire par laquelle il a été condamné, et qui vient à son tour d’être condamné à mort par le parti de l’autre, pour cause de conspiration en faveur de ce même Espartero. Ce sont deux fusillés par effigie, qui se dévoreraient au delà des Pyrénées, mais qui vivent en excellents compatriofes en deçà. — Cet autre est un général porlugais qui, dans la guerre de l'indépendance, a fait scier en deux une foule de nos soldats.
— Get autre est le général polonais **, qui a décidé la dernière révo-
XXVI APERÇU GÉNÉRAL
lution de Pologne : il allume en ce moment son cigare à celui d’un
**%*, vous savez? qui tenait le bras gauche de
prince russe, le prince Paul I* pendant qu’on étranglait ce ezar.
Ainsi de cinquante autres promeneurs. Toutes les célébrités aventureuses du monde semblent se donner continuellement rendez-vous sur le boulevard de Paris, depuis la rue Taitbout jusqu’à la ruc Grange- Batclière. I n’y a pas dans l’univers deux semblables lanternes magiques, nous ne dirons pas précisément de renommées, mais d’excentricités de tout genre.
Allez ruc de la Paix, rue Castiglione, rue de Rivoli : c’est un vrai quartier de Londres transporté sur les bords de la Seine. Vous y remarquerez particulièrement de ces familles entières, comme la Grande- Bretagne en produit seule, lesquelles sont composées de vingt personnes, père, mère, garçons et filles, marchant presque toujours sur une seule ligne, se tenant tous par le bras, en commençant à droite par le père, non point parce que c’est le père, mais parce que c’est le plus grand, et finissant à gauche par le plus petit des fils, de manière à former à peu près cette figure géométrique, assez semblable à une montagne russe, que nous vous présentons Ici pour contribuer autant
qu’il est en nous à l'illustration de ce livre :
Traversez la Seine : vous avez grande chance d’apercevoir, au bas de
quelque pont, un de ces grands bateaux qui doivent conduire au Havre une cargaison d’Alsaciens, de Suisses ou d’Allemands, hommes, femmes, jeunes filles, jeunes garçons, enfants, armés d’ustensiles de toute espèce, allant demander au sol vierge de l'Amérique le pain qu’une avare patrie ne peut plus leur fournir. Encore des victimes de cette Ogresse contemporaine qu’on appelle la Réclame. Ce sont des agioteurs qui entre-
rennent, la plupart du temps, ces expéditions d’agriculteurs pour des D
Eldorados qui n’existent parfois que dans les prospectus. Mais, que voulez-vous? la traite des noirs étant prohibée, il faut bien que le commerce se rabatte sur les blancs. Le commerce, cette âme des peuples civilisés, ne peut point ne pas trafiquer de personne.
Allez au Musée : vous y verrez des étrangers lever contemplativement le nez vers des Raphaël, des Michel-Ange, des Salvator Rosa, des Van-Dick, des Murillo, — ou vers des statues grecques, ou vers des momies d'Égypte, ou vers des carquois de sauvages.
Parcourez les cours de linguistique : vous y entendrez des professeurs de langues orientales, qui parleront toutes sortes de langues, excepté la langue française. On n’est même pas bien sûr que la langue qu’ils parlent parfaitement soit une langue quelconque. Tout le monde se souvient de cette entrevue qui eut lieu, sous la restauration, entre un professeur de je ne sais quel idiome de l'Inde ct de véritables Indiens, charmés de trouver en France à qui parler. Ils parlèrent beaucoup, ces pauvres Indiens, et le professeur aussi, c’est une justice à lui rendre; mais quoiqu’ils parlassent la même langue, tout en continuant de s’estimer sans doute, ils ne purent jamais parvenir à se comprendre.
Allez à la chambre haute : vous trouverez, parmi ces autres représentants du pays, des ex-étrangers qui sont pairs de France.
Allez aux Champs-Élysées : les plus fringants équipages appartiennent à des Russes, à des Anglais; je devrais même dire à des négresses, si, en matière d'observation, on pouvait jamais faire une règle de l’exception. Chacun se souvient, en effet, d’une jeune négresse au nez excessivement épalé , aux lèvres excessivement grosses , aux cheveux excessivement crépus, au cou excessivement long, au teint excessivement noir, c’est-à-dire, en un mot, excessivement belle au point de vue de l’art nègre, qui, dédaignée par les blancs, et dédaignant à son tour les noirs, s’en vint l’an dernier à Paris, chercher l'époux que lui refusaient les colonies espagnoles, où le préjugé de la couleur est encore tout-puissant. En France, il n’y a plus qu’un seul préjugé : c’est celui
de l’argent. Avec cinquante mille livres de rente, la fille d’un exécuteur
XXVHI APERÇU GÉNÉRAL
des hautes œuvres — on sait que la dénomination de bourreau a été prohibée par les tribunaux, comme manquant de l’exquise politesse à laquelle ces fonctionnaires publics ont droit, — la fille d’un exécuteur des hautes œuvres, disons-nous, sera un parti des plus recherchés. Jugez done si les cinq millions de la jolie négresse se virent entourés d’adorateurs! Elle n’eut que l'embarras du choix. Elle se décida pour le cadet d’un grand dignilaire, non pas tant à cause de la qualité du père, qu’à cause du teint extrêmement pâle du fils. Elle voulait un mari blane, elle a pris le plus blanc qui se soit présenté. Elle n’en a pris qu’un, la vertueuse jeune fille, mais en y mettant moins de modération, elle cüût pu en prendre vingt. Avec cinq millions, elle eût même pu pousser jusqu’au Cobourg.
Allez au Jardin des Plantes : vous y verrez avec quel luxe d’égards pour les singes, les lions, les tigres, les boas, les girafes, les zèbres ct les dromadaires, et quel luxe de jardiniers et de serres chaudes pour les plantes exotiques, Paris pratique l’hospitalité envers tout ce qui lui vient de l’étranger, même lorsqu'il ne s’agit que de végétaux et d’animaux. Combien, en visitant le Jardin des Plantes, combien de pauvres femmes voudraient être girafes! combien de pauvres jeunes filles seraient heureuses de devenir panthères ! combien de pauvres enfants doivent porter envie à la destinée qu’on y fait aux singes!
Vous plait-l d'entendre d'excellente musique étrangère, admirablement exécutée par des étrangers, devant un auditoire aux trois quarts étranger? Le Théâtre-talien vous ouvre son élégante enceinte. La seule difficulté est d'y trouver place, à moins de se faire inscrire trois ans d'avance.
Vous plait-1l au contraire d'entendre de la musique nationale, comme
disent les patriotes en matière musicale? Allez à l’Opéra-Comique : vous
y entendrez Joconde, musique du Maltais Nicolo ; Richard Cœur-de-Lion, du Liégeois Grétry; le Prisonnier ou la Ressemblance, de l'Italien Della Maria, sauf erreur ; les Deux Journées, du Florentin Chérubini; le
Puits d'amour, de l'Anglais Balfe, etc., etc.
Ou bien encore, allez au Grand-Opéra, où l'Allemand Gluck et les Italiens Lulli, Piceini, Sacchini, et Spontini, avaient déjà fait jadis tant de belle musique française, vous y entendrez, en fait de musique nationale moderne : Guillaume Tell, Moïse, le Siége de Corinthe et le Comte Ory, musique de Rossini, di Pezaro ; les Huguenots et Robert le Diable, du Prussien Meyerbeer; Dom Sébastien, les Martyrs et la Favorite chantée par madame Stoltz, une charmante provinciale, musique du Bergamois Donizetti; la Sylphide, musique de Schnetzhæffer (je vous demande pardon pour l’orthographe de ce nom, beaucoup moins mélodieux que le talent de l’artiste qui le porte). Vous y admirerez, en outre, des décorations magnifiques de Cicéri, et vous y applaudirez la danse aérienne de Taglioni, qui est née à Stockholm d’une bulle de savon que son père avait épousée ; et aussi la danse vraiment espagnole de l’Allemande Fanny Elsler; et aussi La danse charmante de la Danoise Lucile Grahn ; et aussi la pudique désinvolture de ce gracieux flocon de gaze que l'Italie nous a expédié sous le nom de Carlotta Grisi.
Que si vous n’êtes point encore rassasié de musique nationale, et qu'il vous plaise de parcourir les innombrables concerts qui font de Paris, l’hiver, un vaste et perpétuel componium: vous y entendrez Sivori, Thalberg, Listz, Dœhler, Dreischock, Ernst, Dancla, Servais, Haumann, Bériot, Panofka, la Brambilla, etc., ete., etc. ; l'orchestre sera conduit par Habeneck, le piano tenu par Tadolimi ; la musique sera de Rossini, de Donizetti, de Meyerbeer, de Kreutzer, du Hollandais Beethoven, de Mendelssohn, ete., ete.; publiée par Pacini ou par Maurice Schlesinger.
Comme on pensait que ce n’était point encore assez de musique nationale, on à essayé à plusieurs reprises de nous doter d’un opéra allemand, où tout fût allemand, poëme, partitions, chanteurs, choristes, orchestre, ouvreuses, etc. Mais on a négligé de servir dans les entr’actes de la choucroute et des hannetons aux confitures, et l’essai n’a pas été goûté.
Il 'en à été de même du théâtre anglais pur sang, qu’on avait tenté d'établir à la Porte-Saint-Martin, et où nous avons vu Shakspeare suc-
Kxx APERÇU GÉNÉRAL
comber sous une mutraille de pommes, qu'un esprit d'hostilité, plus politique que littéraire, avait, je le crains bien, empêché de faire toutes cuire suffisamment. ik
Mais laissons le théâtre, et entrons en passant dans-un cabinet de lecture : vous y trouvez le Times, le Herald, le Morning-Post, le Courrier des États-Unis (rédigé à New-York, avec tant de succès, par notre compatriote Frédéric Gaillardet); le Dario di Roma, le Nacional de Madrid, les journaux allemands. les journaux belges, les Journaux suisses, les journaux groënlandais, ete., etc.
Allez au Ranelagh, au bal de l'Opéra, dans les concerts publics, dans les coulisses des théâtres, partout où règne, avec sa capricieuse galanterie, cette charmante population de Ninons à tant par mois qui n’est pas un des moindres attraits de Paris aux yeux des riches étrangers. Pour peu que vous soyez Lovelace, quelque Clarisse vous offrira probablement une place à côté d’elle dans l’élégant brougham qu’un prinece russe, un lord, un baron prussien, un diplomate allemand lui a offert avec son cœur, et qu’elle a accepté, l’un portant l’autre. C’est ce qu’on peut appeler, en attendant mieux, prendre une revanche de Waterloo.
Présentez-vous dans une maison particulière où les usages modernes
aient pénétré : vous y serez reçu par des nourrices, des bonnes, des
femmes de chambre, empruntées à l'Angleterre, à l'Allemagne, à l'Italie, à l'Espagne, et chargées d'apprendre aux enfants, par le charme seul de leur conversation, les différents patois de ces pays. Je dis pa- Lois, car Je n'imagine pas que ces jeunes filles puissent apprendre autre chose que ce qu'elles savent elles-mèmes. Figurez-vous une Auvergnate, une Bretonne, une Normande, chargée à Londres, en qualité de nourrice ou de femme de chambre, d'apprendre le français à de petits Anglais. Quel français, bon Dieu! Pensez-vous que ce soit bien vraiment celui qu’on parle à l’Académie ? Du reste, chacune de ces maîtresses de langue a ses heures spéciales d'enseignement, selon les fonctions domestiques qu’elle remplit. L'enfant tette en allemand, joue en anglais,
déjeune en italien, fait sa toilette en espagnol, et... ainsi de suite. Quoi
SUR LES ÉTRANGERS A PARIS. KXxXI
qu'il en soit des inconvénients de cette méthode d'instruction, elle à certainement des avantages, et nous ne pouvons que l’approuver, tout bien examiné. Dans vingt ans, 1l n’y aura pas d’autre manière d’enseioner les langues, et il faudra être polyglotte pour devenir cuisinière, et bachelier ès lettres pour occuper dans une bonne maison les fonctions éminemment littéraires de palefrenier.
Cest une perspective brillante pour une foule de jeunes gens que l’encombrement de toutes les carrières libérales oblige à végéter obscurément, misérablement, et que, dans son insouciance, le gouvernément, qui donne de l’instruction à qui en veut, sans donner en même temps les moyens d’en tirer parti, réduit à alternative de mourir de faim, ou de faire de mauvais livres, de méchants tableaux, d’imprudentes émeutes et même des tragédies, toutes choses fort pernicieuses à la société.
Enfin, vous serait-il agréable de vous faire couper quelque cor ou de vous faire arracher quelque canine? Vous n’avez qu’à choisir : l’Angleterre, l'Allemagne et l'Italie vous ont expédié d’habiles opérateurs, qui, la plupart, ne vous prendront pas plus cher que des Français, et qui cependant vous feront souffrir une fois plus. Cest une supériorité incontestable.
Les Trois-Royaumes, mais surtout l'Allemagne ct l'Italie nous ont tou-
jours fourni, non-seulement beaucoup de charlatans, mais aussi beaucoup
de génies excentriques , témoin : l’Ecossais Law, ce créateur de l’écono-
mie politique, laquelle consiste surtout à économiser les deniers publics à son profit; — l'Italien Casanova, ce créateur de la défunte loterie, autre espèce d'économie politique ; — l’Italien Cagliostro, rénovateur de l’alchimie ; — l'Allemand Mesmer, ce fondateur du magnétisme animal : — et enfin l’homéopathie, l'hydropathie, et une foule d’autres seiences plus ou moins occultes, en pathie, qui ont joui successivement de toute notre sympathie.
L'Allemagne, en revanche, a toujours eu à Paris des représentants, moins scientifiques, mais plus spirituels. Le créateur du genre fut le
célèbre Grimm, que tous les princes du Nord soudoyaient à Paris, avec
XXXHI APERÇU GÉNÉRAL
mission d’expédier, à chacun d’eux, un exemplaire manuscrit du jour--
nal qu’il écrivait à leur usage seul, sur les hommes et sur les choses du
dix-huitième siècle. Grimm étant son journal à lui tout seul, les princes s’abonnaient à Grimm, moyennant telle somme et tel nombre de tabatières par trimestre, comme les peuples s’abonnent maintenant au Siècle, au National, au Constitutionnel, au Courrier, à la Patrie, ete. Or, les véritables princes de notre temps, ce sont les journaux, et non plus les souverains. Les principales feuilles d'Angleterre et d'Allemagne pensionnent donc à leur tour un certain nombre de Grimm, chargés de les tenir au courant de tout ce qui se dit et se fait à Paris. C’est une rude besogne. Mais voilà pourquoi nous ne savons guère ce qui se passe chez nous que par les journaux étrangers. Cela rappelle l'aventure de ce corrégidor, dont la police était parfaitement au courant de toutes les intrigues de la ville, excepté de celles que sa femme entretenait dans sa propre maison.
H ne faut pas vous imaginer, du reste, que vous distinguerez au premier coup d'œil tout étranger d’un indigène. L’étranger arrivé d’hier se remarque sans doute à son costume, à son accent, à sa démarche flàneuse, à ses manières timides, à sa physionomie ahurie, comme doit se remarquer à Londres, à Vienne, à Pétersbourg, tout Français récemment débarqué. L’étranger nous arrive, en général, avec des idées trèsfausses sur la France. Il en est plus d’un qui, jugeant de Paris par les grands procès qui ont retenti au loin, et par les récits des journaux judiciaires qu’ont répétés les feuilles de leur pays, s’imaginent voir un voleur, un assassin, une empoisonneuse dans tout homme et dans toute femme qui passent. Je sais un jeune Belge, par exemple, qui avait apporté la monomanie du filou, et qui, à chaque pas dans la rue, frappait vivement de la main sur ses poches, pour s'assurer que sa bourse et son mouchoir n'avaient point passé dans celles de quelque frausquillon. Ce ‘jeune Batave marchait armé de deux pistolets, et il se barricadait la nuit comme une place de guerre. Mais la plupart des étrangers ne tardent
pas à se dénalionaliser extérieurement. Les Belges surtout, en raisou de
leur esprit naturel de contrefaçon, les Russes et les Polonais qu'on à appelés les Français du Nord, les Italiens et les Espagnols qu’on devrait appeler les Français du Midi, peuvent passer en apparence pour des Français véritables, après quelques mois de séjour parmi nous. Et alors ils se font parfois un innocent plaisir, bien plus que les véritables Français eux-mêmes, d’infliger de petites mystifications à leurs propres compatriotes plus récemment advenus. On dirait d’élèves de seconde année vis-à-vis d'élèves de première. J’ai entendu, par exemple, un Bavarois demander au garçon un dire-pode, pour déboucher une bouteille de bourgogne. Le garçon des restaurants de Paris a pour habitude de répondre toujours : « Voilà, monsieur, » et pour règle d'apporter tout ce qu’on lui demande, pour peu que ce qu’on lui demande soit susceptible d’être apporté. Celui-là fut étonné de la demande, mais n’en apporta pas moins le tire-botte demandé. Le Bavarois se mit dans une violente colère, et crut que la France tout entière se moquait de lui. C'était simplement un de ses compatriotes qui se plaisait, chaque jour, à lui enseigner la langue française tout de travers, et qui lui avait dit notamment qu’un tire-bouchon s'appelait un üire-botte.
Les Allemands et les Anglais conservent, plus longtemps et plus profondément que les autres nations leur type originel. Les Anglais surtout se font souvent un point d'honneur d’affecter ce genre d'originalité qui leur est propre, et qu’ils ont nommé excentricité, au lieu de l’appeler tout bonnement bizarreric. Il.y en a un à Paris qui porte un habit coquelicot, un pantalon vert tendre, un claque empanaché, pour quinze cents francs de rubans à toutes ses boutonnières, et pour trois mille francs de breloques à ses quatre montres; car il a quatre montres : une dans chacun de ses goussets, et une dans chacune des deux poches de son gilet.
Un autre s’est plu pendant quelque temps à jeter de l'argent par les fenêtres, chaque jour, de quatre à cinq heures de l'après-midi. La police
a fini par s'opposer à celte munificence, qui formait sans doute un con-
traste trop humiliant aveé certaines orandes avarices. L’ereentricité de
XXXIV APERÇU GÉNÉRAL
cet insulaire est loin d’ailleurs d’être imitée par ses compatriotes, qui, après avoir passé longtemps pour des prodigues en Europe, sont devenus les plus marchandeurs de tous les touristes.
Enfin la rue de Laval possède un Anglais qui passe sa vie à élever des araignées. Ce gentleman-rider d’un nouveau genre croise les races, les engraisse, les entraîne, les améliore au physique, les éduque au moral. I a obtenu déjà de bien beaux résultats, et il montre avec orgueil à ses rares Visiteurs une araignée pur sang qui n’est pas moins grosse que le poing, qui répond au nom de Victoria, qui fait à volonté toutes sortes de gentillesses, et qui certainement remportera le prix de course, si Jjamais on vient à fonder un New-Markett pour les araignées. L’astronome
Lalande faisait mieux encore : il les mangeait; mais il faut bien par-
donner quelques distractions aux savants. Il est d’ailleurs équitable de
reconnaître, s’il y en a encore des gourmands parmi les astronomes, qu’en fait de produits anglais, ils préfèrent généralement le bifteck.
Que si l’on recherche la cause de cette affluence toujours croissante des étrangers à Paris, on la trouvera dans le nombre incomparable de ses monuments, dans l’animation sans pareille de ses boulevards, dans l'agrément unique de ses théâtres, dans la splendeur de ses promenades, dans la beauté de ses environs, dans la richesse de ses mustes. dans l’opulence ptoléméenne de ses bibliothèques, dans la perfection de ses arts, dans la supériorité de ses lois, dans l'excellence de sa cuisine et de ses drames, dans la sociabilité de ses habitants, dans sa tolérance pour les idées religieuses, dans son indulgence pour les ridicules, dans sa liberté de mœurs sans excessif dévergondage. On va trafiquer à New-York, on visite Londres, on va voir Pétersbourg, on passe par Berlin, on traverse Vienne, on parcourt l'Italie, on ne va que le moins possible en Espagne, on vient vivre à Paris. Paris est la seule ville de l'univers où l’on puisse bien vivre, dans la plus complète latitude du mot : vivre à sa guise, sans gêne, sans contrôle, s'amuser du matin au soir, du soir jusqu’au matin, tous les jours de l’année, y compris les
dimanches et fêtes, sans risquer de voir Japider sa maison; ce qui fait,
sur la vie de New-York et de Londres, par exemple, une économie d’au moins cent vingt Jours d’ennui par an.
Mais, en arrivant au terme de ma tâche, je m'aperçois que j'ai commis un bien grave oubli dans cette longue énumération. Il y a en effet, parmi la population de Paris, une masse de gens qui n’ont jamais visité aucun de ses monuments, qui ne connaissent de ses environs que la Courtille et Vaugirard, qui ne savent de ses grands théâtres que leur nom, qui n'ont fait qu’entrevoir ses jardins publics, qui n’ont jamais mis l'œil dans ses musées, qui ne savent pas le chemin de ses bibliothèques, qui, en un mot, ne prennent aucune part aux splendeurs, aux jouissances, aux progrès et au bien-être de la civilisation. Et ces gens-là, qui sont-ils? Des Russes, des Allemands, des Anglais, des Italiens, des Hottentots, des Taïtiens? Non, hélas non! ce sont des Parisiens. On vous en montrera, dans certains arrondissements, qui, depuis quarante ans, n’ont pas dépassé les frontières de leur quartier, de leur rue, de leur maison peut-être. Donc, si ce qui constitue la qualité d’étranger est de ne rien savoir du pays qu'on habite, il est parfaitement juste de.dire que le
véritable étranger à Paris, c’est, en général, le Parisien lui-même.
Louis DESNOYERS (Denvice).
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