ESS
avec tant d'amour lorsque le mont Tyrgheton suspend cet astre à sa cime, comme une lanterne d’étoffe de Nanking !
Il y a dans cette ville de Paris des docteurs spéciaux pour guérir les maladies de l'humanité. Il y a des médecins qui ne traitent que les enfants à la mamelle; d’autres qui ne les prennent qu’après le sevrage : d’autres qui se consacrent aux malades sexagénaires et au-dessus. Il ; a des affiches aux coins des rues et des annonces dans les journaux qui proclament mille recettes infaillibles pour les six cents maladies dont le célèbre Pi-Hé a trouvé le germe dans le corps humain; on à mventé à Paris des procédés admirables pour placer un nez sur les figures privées de cet ornement, ou pour l’allonger lorsqu'il est trop court. On fabrique des dents d'ivoire pour les vieillards, des cheveux pour les chauves, des
jambes pour les boiteux, des yeux pour les borgnes, des langues pour les
muets, des cerveaux raisonnables pour les fous, des mains pour les manchots, des oreilles pour les sourds, des embaumements merveilleux pour faire vivre les morts... Un seul remède a été oublié! un remède contre l'amour malheureux ! En Chine, nous ne connaissons par l'amour. Cette passion a eté inventée en France par un troubadour nommé Raymond. Depuis cinq siècles, elle cause de grands ravages. On évalue à onze millions sept cent trente-huit le nombre d’assassinats, de morts de langueur et de suicides causés par ce fléau. C’est presque le double des catastrophes domestiques attribuées au choléra depuis le règne d’Aureng-Zeb. Le gouvernement français n'a jamais pris aucune mesure pour combattre les progrès de cette épidémie ; au contraire, il paye avec opulence quatre théâtres royaux où l'on célèbre l'amour, et un autre fléau mortel appelé le champagne. M. Scribe a gagné cent mille franes de rentes en célébrant le champagne et l'amour pour le compte des théâtres du gouvernement. En sortant de la boutique de mes chinoiseries vendues par mademoiselle Alexandrine de Saint-Phar, je reconnus que j'avais été saisi d’un accès d'amour, et il m'est impossible de vous dépendre le mouvement de colère que j'adressai au troubadour Raymond. Cela fait, je songeai sérieusement à me guérir, et je dévorai en un jour toutes les affiches et toutes les annonces dans l'espoir de trouver un remède sauveur. Soins inutiles! Je rendis une visite au médecin de lhospice des incurables, et
je lui demandai s’il n’avait pas dans l'établissement quelque sujet tour-
menté de cette maladie morale inconnue dans nos harems. Le médecin haussa les épaules et me tourna le dos. Ma tête brûlait de tous les feux du délire ; mon cœur battait avec violence; mes yeux se vitraient. Le
fantôme de mademoiselle Alexandrine dansait toujours devant mor avec
une gräce formidable ; mes oreilles étaient pleines de sa voix de bengali ; hélas! je ne vivais plus!
« Médecin, a dit le sage Menu, guéris-toi toi-même ! » Cette sentence me réveilla comme en sursaut. Puisque les docteurs français n’ont rien inventé pour guérir l’amour, me dis-je un matin, inventons un remède, et attachons un nom chinois à cette grande consolation du monde européen souffrant.
Si je puis, m'ajoutai-je à moi-même, vivre huit jours sans penser à mademoiselle Alexandrine, je suis sauvé. Impossible de rester dans ma chambre ; là tout me rappelle la femme infidèle ; et d’ailleurs la solitude ne guérit jamais les blessures du cœur ; elle les envenime. Des promenades aux champs sont encore plus dangereuses. La campagne est une grande causeuse d'amour. Les rues, les boulevards, les théâtres sont plems de femmes, et l'espèce rappelle trop souvent l'individu. Il faut pourtant vivre une semaine en oubliant une ingrate beauté. Une semaine d’oubli continuel !
Fo na inspiré. Rendons grâces à Fo !
Paris est plein de monuments fort élevés. J'en choisis quatre; les tours de Notre-Dame, le Panthéon, la colonne Vendôme, la tour Saint- Jacques. En payant quelques fuens, on arrive au sommet de ces édifices, gardés par un concierge assez doux. Je résolus de consacrer mes journées à monter et à descendre les escaliers de ces monuments, sans prendre de repos. Seulement, pour briser la monotonie de ces descentes et de ces ascensions, lorsque j'arrivais sur la place Vendôme, je me précipitais en cabriolet, au bureau du chemin de fer de Versailles, et je parcourais six fois cette route, les yeux fermés. À la nuit venue, je rentrais chez moi. et après un léger repas, je m’endormais d’un profond sommeil. Dans mes rêves, je me figurais que des géants me balançaient dans une escarpolette accrochée à la lune, comme à un clou d’or; et l'effroi qui m’agitait dans cette vision était si vif, qu’il éloignait le fantôme d’Alexandrine de l’espace infini, où je bondissais entre les étoiles et le Panthéon.
Au huitième jour, les quatre concierges me fermèrent la porte de leurs monuments publics, en me disant que j’abusais de ces édifices, et en m'invitant à me promener ailleurs. Ma guérison n'étant point encore complète, je me repliai sur le chemin de Versailles : je louai un waggon garni, et je roulai cinq jours pleins sur la rive droite et la rive gauche, avec le plus salutaire étourdissement. Au bout de deux semaines, le remède triomphait. En rejetant mes regards en arrière, à travers ce tourbillon d’escaliers noirs, d'escarpolettes infinies, de waggons volcaniques,
j'aperçus, dans un lointain brumeux, l’image insaisissable d’Alexandrine, et je ne la reconnus pas. Il me semblait que l’histoire de mon amour appartenait à un siècle et à un monde éteints.
Un seul instant me ramena matériellement au souvenir de mademoiselle Alexandrine. En comptant les pièces d’or enfermées dans ma caisse, je m’attendris sur le vide énorme laissé par les 37,000 lan dépensés en chinoiseries chez Darbo et Gamba. L'esprit de commerce et d’industrie, fils du génie chinois, m’a bien inspiré en cette circonstance. Je suis à la veille de ressaisir mes beaux lan perdus. J'ai fait insérer à la quatrième page des journaux de toutes couleurs cette annonce :
BB 3-0 Sas 1283 * GUÉRISON RADICALE ï