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POLOUAIS À PARIS
Le grand Frédéric de Prusse appelait les Polonais les Gascons du,
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Nord : Napoléon, plus juste appréciateur des vertus héroïques de cette nation malheureuse, se plaisait à les nommer Les Français du Nord.
Plus d'un point de ressemblance existe en effet entre les Polonais et les Français. Le même amour de la gloire, le même esprit chevaleresque distinguent les deux peuples. Dans les camps ils sont rivaux de bravoure et d’audace ; dans les cités ils révèlent encore leur commune origine intellectuelle, par leurs tendances, par leurs sympathies littéraires. Un salon de Varsovie est le même qu'un salon de Paris. L’atticisme le plus pur y brille, la conversation y est empreinte de ce cachet de bon goût, de cet esprit aimable et superficiel qui prend la fleur de toutes choses, et embellit les matières les plus graves, en y semant des aperçus pleins de finesse et de sel. Si le climat a nécessairement apporté quelques modifications à cette ressemblance, on ne peut nier, du moins, que la Pologne et la France ne soient deux sœurs éloignées, qui se livrent aux mêmes usages, aux mêmes plaisirs, aux mêmes espérances, au même culte : celui de l'honneur et de la liberté!
Les vices inhérents à la monarchie élective, les prérogatives d’une noblesse ambitieuse et quelque peu jalouse, ont jadis accumulé les obstacles pour le développement des forces morales de la Pologne. Depuis son partage, depuis surtout les efforts gigantesques tentés par cette fière nation
pour soulever le suaire de servitude qui l'étouffe, ses forces morales, di-
sons-nous, n'ont pu se faire jour davantage; mais le germe de toute grandeur, de toute vertu, existe au fond des cœurs polonais, et vienne le moment si patiemment attendu, si vivement désiré, où le signal de l'indépendance sera propagé chez les peuples encore asservis, on verra la Pologne se lever comme un seul homme, et venir s'asseoir libre, quoique toute meurtrie de ses chaines, de ses victoires et de ses luttes patriotiques, au banquet des nations européennes, en s’écriant : « Place à la couronne des Jagellons et des Sobieski! Place à nous autres, l'avant-garde de l'Europe, qui avons su défendre la civilisation du monde contre les invasions successives des barbares de l'Orient et de l'Occident! Place à nous autres, enfin, qui avons dit fièrement au Ture campé au delà du Danube : Tu n'iras pas plus loin! »
Cependant hâtons-nous de l'avouer ici : les malheurs incessants de la Pologne, ses dernières révolutions, ses récentes déceptions surtout, ont atterré l'âme de quelques-uns de ses enfants. Les tortures d’une patrie agonisante influent plus qu'on ne croit sur le moral d'un peuple. La tyrannie exercée par des maîtres inflexibles corrompt et transforme les plus nobles tendances du cœur, et finit par effacer tout à fait la dignité
native. Une nation qui passe des mains d’un roi, sous le sceptre d'un autre roi, ressemble assez aux pièces de monnaie dont l'empreinte s'use et disparaît par l'échange continuel. La Pologne, en effet , a été en quelque sorte, depuis soixante-dix ans, l'appoint réservé à l'ambition des monarques du Nord, et les provinces du grand Sobieski ont eu une espèce de cours dans les marchés diplomatiques qui, sous le nom de congrès, métamorphosent depuis un demi-siècle les rois en bergers, les peuples en troupeaux, et les provinces en parcs.
Chez quelques enfants de la Pologne les qualités nationales se sont donc évanouies. La ruse, cette prudence de la faiblesse ; l'obséquiosité, cette caricature de la politesse ; la fanfaronnade, cette ennemie du vrai courage, ont remplacé chez quelques-uns la franchise, la courtoisie, la modestie de l’homme libre et brave. Mais si d'aussi tristes exemples de démoralisation ont surgi des calamités de la Pologne, que de nobles langages, que de merveilleuses sollicitudes ont amplement racheté ces déplorables erreurs! Ici c'est une princesse , madame Czartoriska, bonne et charmante femme exilée qui emploie les débris d’une immense fortune à soulager, à secourir ses concitoyens proserits, et dont les plaisirs mêmes, comme ceux de l’Esther du livre saint, tournent au profit des malheureux. Là, c’est un littérateur illustre, M. Michaeli Sorliski, ancien professeur de philosophie à l’université de Cracovie, qui, sans autres ressources que le labeur de sa plume, refuse les dignités et les fonctions éminentes que lui offrent les oppresseurs de son pays. Ou bien c'est une poignée de négociants patriotes, MM. Preansiski entre autres, qui consacrent le tiers de leurs bénéfices commerciaux aux besoins de leurs concitoyens absents, et leur font passer des rives de la Baltique aux bords de la Seine, de la Tamise, du Nilet de l’Orénoque, des secours pieusement amassés et acceptés plus pieusement encore.
Non! un peuple qui, tout mutilé, tout disséminé, tout sanglant qu'il est, sait conserver de si tendres liens, de si éloquents souvenirs pour la patrie qui n’est plus ; un peuple qui se passionne si facilement pour tout ce qui est grand, noble et généreux ; qui s'associe autant qu'il le peut au vaste mouvement social qui ébranle Île monde aujourd'hui, comme au seizième siècle; ce peuple, disons-nous, ne peut pas, ne doit pas périr ! Il se relèvera un jour ; il sortira victorieux des limbes où l’a jeté l’égoiste politique de ses dernières années de douleur, d’épouvante et de trahi-
son. Que de fois n'avons-nous pas dit et écrit que la France et la Pologne étaient sœurs? L'ainée, cette France si forte, si intrépide, si éloquente, quand elle le veut, saura bien un jour relever sa cadette et la pla-
cer Sous sa formidable égide, jusqu'au moment où la Pologne debout, ayant ressaisi son glaive, lui dira, elle aussi : « Merci, ma sœur, à charge de revanche! »
Pour bien juger un peuple, il ne faut pas le prendre dans un temps de crise où d'éruption sociale ; à de semblables époques tous les caractères, toutes les âmes ont dû subir des atteintes plus où moins profondes. Il ne laut pas non plus essayer de juger ce même peuple d'après les classes infimes ou les classes supérieures ; les derniers degrés, de même que les premiers degrés de l'échelle sociale, sont presque loujours pourris : Ceuxci par le luxe et par l'assimilation des mœurs étrangères; ceux-là par la douleur et la privation continuelle de tout ce qui attache l'homme au sol du pays, à ses lois, à ses coutumes, à ses traditions. Pour bien peindre un peuple, c'est dans la région moyenne qu'il faut aller chercher ses exemples.
Le flot de l’émigration polonaise a amené dans tous les pays de lEurope, et plus particulièrement en France, des milliers d'individus appartenant à des professions diverses. Comme les sauterelles de l'Égypte, ces hommes se sont répandus, avee une merveilleuse agilité, sur tous les chemins ; et, si tous n’y ont pas marché au premier rang, du moins s’y sontils maintenus avec une certaine persistance. D'ailleurs, à Paris, la qualité d’étranger n’est-elle pas le plus beau titre pour arriver à la popularité, à la fortune? Ce qu’un indigène n’obtiendrait pas à force de talent, de paüence, de travail et de vertu, un exotique lobtiendra sans coup férir. Aussi avons-nous dans la Capitale des médecins, des avocats, des hommes de lettres, des peintres, des statuaires et des compositeurs de musique. Nos séminaires et nos lycées regorgent de lévites et de répé- Uteurs polonais. À nos hôpitaux, à nos bibliothèques, à l’Athénée, au Conservatoire des arts et métiers, les Polonais professent ; enfin, il n’est pas jusqu’au collége de France, où, suivant les statuts imposés en 1547 par son fondateur François L", on ne pouvait être admis au professorat qu’à la condition sine qua non d’être Français ; le collége de France, di- SOnS-nous, à Créé une chaire pour un savant Polonais qui apprend aux compatriotes de Corneille, de Racine, de Bossuet, de Voltaire, de Molière et de Chateaubriand ce que c’est que la littérature slave.
Et que les étrangers viennent maintenant nous accuser d’égoisme, d’ingratitude et d’indifférence à l’égard de nos frères de Pologne !
La classe infime de la nation polonaise n'est pas moins semée dans Paris que les classes supérieures. Nous comptons des mécaniciens, des coiffeurs, des tailleurs, des cordonniers, des luthiers et des accordeurs
LE POLONAIS. 149 de pianos ; et, dans un degré plus bas encore, des cochers, des palelreniers, des chauffeurs de locomotives, des hommes de peine, des laquais de toutes sortes et des concierges en masse. Les Polonais ont, de nos
jours, détrôné les Suisses à la grande porte de nos petits hôtels. On nous
citait dernièrement l'exemple d’un riche député de l'opposition qui avait congédié tous ses domestiques français pour prendre à leur place des Polonais, et qui avait fait remplacer ces mots: « Parlez au suisse, » écrits au-dessus de la loge de son portier, par ceux-e1 : « Adressez-vous au Polonais. » Vouloir glorifier ainsi une nation est, à notre avis, l’avilir.
Le Polonais, ou plutôt la plèbe polonaise, a de l’intelligence, de laudace, de l'astuce et toujours une présomption qui fait qu’elle ne doute de rien. Elle se met vite et bien au courant de tout ; imite avec adresse, sait flatter avec discernement et toujours à propos. Ces ressources, 1l faut en convenir, sont pour l’émigration autant de trésors que chacun de ses membres exploite d'autant mieux qu'il est plus ou moins soumis aux chances multiples du hasard.
Quoi qu'il en soit, nous le répéterons, le caractère polonais à une grande analogie avec le caractère français tel qu'il était au dix-septième siècle. Grandeur dans l'âme, élégance dans les manières, esprit dans la conversation; et, sur les champs de bataille, bravoure à toute épreuve, et enfin, par-dessus tout, un amour excessif de la gloire qui à pour auxiliaire, dans un temps de calme, l'amour des sens, le plus impétueux, le plus noble de tous, lorsqu'il émane d’une belle âme et d’un cœur généreux. En voilà la preuve :
En 1811, à cette époque où l'éclat de nos victoires dorait encore les destinées de la patrie, le jeune comte Charles de K..., issu d’une des plus nobles familles de la vieille Pologne, servait en France, dans les lanciers rouges, en qualité de capitaine. Un courage brillant, un esprit cultivé, des talents agréables et un caractère plein de franchise rehaussaient encore, chez lui, les grâces d'une tournure élégante. Le capitaine avait été accueilli dans les plus élégants salons de la capitale, et l'effet qu'il ÿ avait produit eût été de nature, pour tout autre, à inspirer des sentiments de fatuité et d’orgueil, si sa modestie native ne l’eût préservé des ridicules du marquis de Moncade, ce héros de la comédie de Dufresny. D'ailleurs, Charles de K.... était devenu passionnément amoureux d'une jeune personne dont la beauté était proverbiale dans le monde aristocratique de l'empire : c'était mademoiselle Cécile B...., fille unique du fameux banquier de ce nom.
Le capitaine, par ses assiduités, par ses regards, par ses discours, ft
bien vite deviner à la riche héritière la violence d’une passion qu’il ne cherchait à dissimuler à personne.
« Monsieur de K..., lui dit un soir la jeune fille dont l'esprit ne le
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cédait point à la beauté, j'ai pénétré sans peine les sentiments que vous nourrissez pour moi, j'en serais heureuse et fière ; car si vous m’aimez, comme on le dit, je sens qu’il me serait difficile de vous haïr; mais nos destinées ne peuvent être unies : vous êtes trop pauvre pour moi.
— Trop pauvre, mademoiselle! répondit le capitaine plus qu'étonné qu'un semblable reproche sortit d’une aussi jolie bouche. Trop pauvre ! répéta-t-l; mais, en vérité, j'étais loin de m'attendre à un ostracisme si laconiquement motivé. Je pensais qu’en amour
— Oh! point de pastorale, point d’idylle, monsieur le comte, inter-
rompit Cécile en riant; je ne les aime pas. — Puis reprenant son sérieux: — Oui, capitaine, ajouta-t-elle ; vous êtes beaucoup trop pauvre pour moi. J'aime le luxe, les fêtes, la parure. Est-ce votre amour seul qui pourrait me doter de tous ces... passe-temps qui sont pour moi des besoins? Vous m’adorez, prétendez-vous ? Eh bien ! ne serait-ce pas pour vous un supplice de tous les moments que de me voir privée, par la force même des circonstances, de tout ce qui peut faire mon bonheur? Le riche pèlerin, vous le savez, aime à parer la madone qu'il à invoquée dans le naufrage ; il aime à déposer sur ses autels de riches offrandes : un nœud de diamants, un collier de perles sont ordinairement les témoignages de sa dévotion ; mais, capitaine, ce pèlerin, une fois son vœu aceompli, s'éloigne du temple et souvent n'y revient plus. Une épouse, au contraire, doit être une idole permanente : c’est une madone inamovible ; il lui faut chaque jour de nouvelles offrandes… Vous n’y pourriez suffire, monsieur le comte; et, je vous le répète, vous serez malheureux. Qui sail même si, fatigué de mes plaintes, excédé de mes exigences, vous ne finirez pas par me hair?
— Oh! jamais! mademoiselle , interrompit le jeune homme.
Si ce n’est vous, ce serait peut-être moi qui vous hairais, reprit Cécile : vous voyez ma franchise. La jeune personne de dix-huit ans qui vous est apparue jusqu'à présent avec l'auréole de la simplicité, de la douceur et de quelque peu de beauté, ferait place à la femme capricieuse, prosaïque , que sais-je! coquette même ; n'importe, capitaine, je préfère agir ainsi, plutôt que d'entretenir, dans votre âme, des illusions dangereuses qui rendraient le réveil plus affreux pour tous deux et qui empoisonneraient des jours dont nous pouvons, l'un et l’autre, faire un excellent usage : vous, en continuant de servir votre patrie adoptive avec distinetion; moi, en me livrant, sans réserve, au tourbillon du monde qui me séduit et m'entraine. »
La famille du comte de K... était puissante et riche ; mais Charles n’était que cadet, et les grands biens de sa maison, selon l'usage de toutes les aristocraties européennes, devaient être l'apanage de son frère ainé. Une rente de 42,000 francs et les émoluments affectés à son grade de capitaine composaient toute sa fortune.
« Mon amour n'est point égoiste, mademoiselle, reprit Charles. Hélas ! je le reconnais trop tard , je suis trop pauvre pour vous, c'est vrai ; Mais en abandonnant l'espoir de jamais vous appartenir, ne me permettrezvous pas, au moins, de me compter toujours au nombre de vos amis les plus respectueux et les plus dévoués ?
— Etes plus estimés, monsieur de K..., répondit Cécile en lui tendant une petite main qu'un gant de Suède parfumé emprisonnait dans son moélleux tissu. »
Quelques mois après, Cécile B.… épousait un des plus riches agents de change de Paris, et le comte de K.. partait, avec son régiment, pour la désastreuse campagne de Russie.
Bien des années se passèrent, bien des événements se succédèrent de 1812 à 1851, époque à laquelle le comte de K... revint à Paris, et n’osa se présenter chez l'opulente madame de La… Dans les mémorables campagnes de 1819, 1815, 1814 et 1815, M. de K.. s'était couvert de gloire ; aussi avait-il été nommé colonel et commandant de la Légion d'honneur. A son retour en Pologne, son frère étant mort sans enfants, il était entré immédiatement en possession de plus de 80,000 livres de rentes. I jouissait de ces richesses si peu attendues en homme digne de les posséder, lorsque la révolution de juillet vint ranimer, dans sa patrie, la sainte convoitise de l'indépendance. Le comte de K.. se Jeta dans les Camps, après avoir réalisé sa fortune, dont une parue fut consacrée au service de son pays et l’autre placée en réserve dans les banques de France et de Londres. La prudence le sauva ainsi, non pas de la proscription, mais de la confiscation, cet effrovable auxiliaire des vengeances d'un pouvoir absolu.
Dix-huit ans d'absence n'avaient point éteint dans le cœur du Polonais l'amour qu'il avait voué à la belle Cécile B..., devenue madame de La…. et SOn premier soin, en arrivant dans la capitale, ce rendez-vous général de tous les exilés, fut de s'informer du sort de cette dame. En apprenant que depuis deux ans elle était veuve, son cœur battit plus délicieusement : et lorsqu'il sut qu'un procès intenté par la famille de son mari la ruinerait complétement si elle venait à le perdre, et qu'elle devait le perdre infailiblement, son cœur battit plus délicieusement encore. « Ah! cette lois, se dit-il à lui-même, mon bonheur ne S'évanouira pas comme un songe : Cécile ne peut plus m'échapper. »
Le colonel comte de K…. se fit annoncer chez madame de La…
Malgré dix-huit années de plus, malgré les chagrins auxquels elle était en proie depuis la mort de son mari, Cécile avait conservé tout l'attrait de sa beauté primitive. Ce n’était plus, il est vrai, cette nymphe à la désinvolture aérienne ; c'était une déesse dont le front rayonnait encore de tous les prestiges. de toutes les lucurs d’une Vierge mère à la manière de Raphaël et du Corrége. Ses veux noirs et pleins de feu, sa chevelure brune, sa taille
gracieuse, son teint rival de l'albâtre , tous ces trésors charmants que les
femmes perdent ordinairement un à un, comme les perles d’un rosaire, madame de La. les possédait encore. Son esprit seul avait des rides : le malheur l’avait vieilli ; le caractère de la femme de trente-six ans n’était plus de celui de la femme de dix-huit. Le temps et l'expérience avaient fait justice de ses désirs, de ses goûts qu'elle croyait être le bonheur et qui n’en étaient que l'image.
L'entrevue fut touchante, quoiqu'un peu cerémonieuse dès le commencement, Le colonel raconta à madame de La... ses aventures de champ de bataille et ses douleurs patriotiques. Cécile lui dit ses malheurs, ses déceptions de chaque jour et ses tristes prévisions d'avenir. Puis, quand ils eurent tari la coupe des souvenirs, quand ils furent rassasiés de ces riens qui tiennent une si grande place dans la vie intellectuelle, M. de K..., prenant la main de madame de La.….., lui dit avec l'accent d’une âme profondément émue :
« Cécile, vous êtes libre maintenant; je n'ai jamais cessé de l'être, moi! unissons nos destinées, réalisez pour moi ce que j'avais rêvé : accordez-moi votre main et, l’un et l'autre peut-être, daterons-nous d'aujourd’hui notre véritable bonheur.
__ Monsieur le comte, répondit Cécile, je ne vous ai pas agréé autrefois parce que vous étiez trop pauvre; je suis encore forcée de vous refuser à cette heure.
— Et pourquoi, madame ? demanda le colonel avec vivacité.
—— Parce que, maintenant, vous êtes trop riche. Il ne convenait pas à ma folie, jadis, d'accepter votre amour sans richesses, poursuivit madame de La. ; il ne convient pas aujourd’hui à ma fierté, à... mes principes, d'accueillir votre offre généreuse. Ne me parlez donc pas d'amour, d'union, mais parlez-moi d'amitié : c’est un langage que je comprendrai parfaitement avec vous.
__ Mais, Cécile, répliqua le colonel, c’est au nom de l'amitié même que je vous adjure d'accepter ma fortune et mon nom. Qu'allez-vous devenir, ce procès perdu? quelle existence serez-vous forcée de supporter ?
— Mon ami, si Dieu me laisse le peu que je possède encore, je vous l'avoue, je n’hésiterai pas un instant à lier mon sort au vôtre ; mais à l'heure où je parle je ne possède peut-être plus rien. rien absolument. que ce mobilier que vous avez sous les yeux, dernier indice de ma splendeur évanouie et. qui finira bientôt par disparaitre à son tour.
__ Au nom du ciel, madame ! exelama le colonel, daignez au moins accéder.
— Plus d'offres, monsieur de K.... interrompit Cécile; elles ne pourraient que m'humilier, et je vous crois trop galant homme pour me forcer à rougir. »
Le colonel, voyant bien qu'il ne pourrait ébranler une résolution prise avec tant de force de volonté, se retira et courut chez l’avoué de madame de La..., combinant dans sa tête les moyens de vaincre les scrupules exagérés de celle qu'il aimait plus que jamais.
« Monsieur, demanda le Polonais à l'avoué, où en est le procès de madame de La...?
— Hélas! monsieur, perdu en appel, ce matin même, malgré les efforts de notre avocat, répondit l’avoué; la cause était désespérée.
— Et la perte de ce procès? ajouta le colonel.
— Réduit ma cliente à l’indigence. Elle n'avait que cela pour ressource, Car Je ne compte pas quelques tableaux, de maitres, il est vrai, qui font partie de son riche mobilier, et quelques bijoux dont la vente couvrira à peine mes frais. Que voulez-vous ? aujourd'hui les choses se donnent pour rien.
— Etle domaine, objet du procès, à combien a-t-il été évalué, ou plutôt que rapporte-t-1l?
— 15,000 francs de rentes, tout au plus. II sera probablement vendu de 650 à 680,000 francs ; mais il n'ira pas à 700.
— Diable ! mais c’est fort cher! Vous me disiez tout à l'heure que les choses se donnaient pour rien.
— Oh! mais ceci est différent, fit l’avoué.
— N'importe ! poursuivit le Polonais. Voilà un mandat de 700,000 franes sur mon banquier de Londres; rachetez ce domaine au nom de madame de La... ; mais rachetez-le avec mystère et sans qu’elle en sache rien : ceci est important. De la discrétion que vous apporterez dans cette affaire dépend le bonheur de deux personnes.
— Monsieur le comte, répondit le jurisconsulte tout ébahi, la robe que je porte et les devoirs de ma charge doivent vous être garants de ma discrétion. »
Rentré chez lui, le colonel fit appeler Jean, qui était tout à la fois son confident, son intendant, en un mot son homme de'confiance, après avoir été son inamovible brosseur, c’est-à-dire son valet de chambre.
Ce Jean était un brave lancier qui avait fait avec le comte de K.. toutes ses Campagnes. Français de naissance et Normand , puisqu'il était né aux environs de Falaise, Jean n'en était pas moins un intrépide sol-
dat qui, grâce au sang qui coulait dans ses veines, avait une tendance
toute particulière pour le brocantage. En Espagne, il achetait à vil prix de ses camarades les reliquaires, les chapelets d'or, toutes les pieuses et saintes amulettes que les lanciers pillaient dans les couvents, et les revendait, en gros, aux Juifs établis orfévres dans les grandes villes de la Péninsule. À ce commerce, fort peu orihodoxe pour un catholique romain, Jean avait amassé un petit pécule que la générosité de son maitre augmentait tous les jours. Aussi Jean était-il dévoué à son ancien colonel jusqu'à la mort, au delà même, jusqu'à l'argent, ce qui n’est pas peu dire, pour un Normand et se serait-il fait hacher plutôt que de ne pas obéir aux moindres volontés du comte de K... Du reste, brave homme, serviable, sensible et même généreux dans loc- CasIOn.
« Jean, lui dit le comte de K..., qui avait arrêté son projet, Je veux te faire brocanteur à Paris.
Moi! mon colonel? répondit ce fidèle serviteur en ouvrant de grands
veux ; vous voulez rire. Si nous étions encore en Espagne, ou dans un pays de kinserlicks, je ne dis pas. peut-être y aurait-il moillien de moillienner, mais ici. rien à gratter, mon colonel.
— Je ne plaisante pas. Tu vas louer une petite boutique dans la rue Joubert; tu achèteras des meubles, des bronzes, des porcelaines, des tableaux , que sais-je! Enfin, tu te monteras un magasin de brie-à-brac ; puis après, je veux que tu n’achètes d'objets qu'à une seule personne que je l'indiquerat.
__ Vous voulez donc me ruiner indéfiniment! mon colonel? A pareille condition, dans un semblable bazar, j'en serai chaque jour pour mes frais. Si cela vous était inférieur, j'aimerais mieux monter une cantine un peu ficelée, comme qui dirait un petit magasin de comestibles ou de vins étrangers plus ou moins fins... Au moins, Si je viens à manger mon fonds, je...
— Je ne veux pas de cela et écoute-moi, interrompit vivement le comte de K.. : tu t'insinueras peu à peu dans la confiance de cette personne , el...
__ Mais, puisqu'elle m'est totalement inconnue , je…
__ Veux-tu bien te taire et ne pas m'interrompre!.. Tu n'es pas maladroit, poursuivit le comte, quand il le faut. — Ici Jean fit un geste en signe de doute. — Tu achèteras au meilleur marché possible.
__ Comme de juste, mon colonel; quand même je ne suis pas homme à m’embrouiller dans les feux de file.
__ Tu m’ennuies à la fin! exclama le comte avee impatience ; tu achète-
ras, Le dis-je, les meubles de cette personne, qu’on te fera voir: et, si l'occasion s’en présente, tu lui feras des avances d'argent de façon à ce qu'un jour tu aies le droit de tout emporter de l'appartement qu'elle occupe : tu me comprends?
— Indubitablement, mon colonel. Quel jour me mettrai-je en campagne, pour commencer le feu ?
— Dès demain.
Sufficit, répondit Jean en souriant à la manière de Shiloc, ce juif de la comédie de Shakespeare. vous voulez que Je traite la localité en question, de même que les dragons faisaient des couvents de moines. en Espagne ?
— À peu près... Je prétends que d'iei à un an , 11 ne reste dans ce somptueux logis que les murs.
— Ce sera bien long, objecta le vieux soldat: mais n'importe, la chose est praticable en s'appliquant bien. Seulement, mon colonel, il faudrait me donner carte blanche, comme disait autrefois notre grosmajor.
— Je te la donne, à la condition cependant que tu ne l'écarteras en rien des règles de la bienséance.
— Ah! mon colonel! oubliez-vous que j'ai servi pendant vingt ans sous vos ordres, et que je connais un peu les règlements de l’honneur ?
— C'est vrai! mon pauvre Jean, c'est vrai! »
Puis, après avoir mis son fidèle serviteur au fait de tout , le comte ajouta :
« Maintenant c'est à toi de m'aider. Du succès de cette entreprise dépend le bonheur de ma vie.
— Assez causé, mon colonel. Je possède ma théorie : la particulière et tout son saint-frusquin sont à vous. »
Trois jours après, le vieux soldat était installé dans une boutique de la rue Joubert à quelques pas de l'élégante maison habitée par madame de La...., et, la semaine suivante, le hrocanteur Supposé avait si bien manœuvré, qu'il s'était créé des intelligences dans la place même; c’està-dire qu'il était au mieux avec le concierge et les domestiques de la veuve. |
Un soir, à la nuit close, Jean va trouver son maitre :
“ Mon colonel, lui dit-il avee mystère, je sais de la femme de chambre de madame de La..…, une belle brune que j'ai légèrement enguirlandée, que sa bourgeoise voudrait se défaire de deux tableaux qui sont dans son
boudoir ; mais la honte la retient, parce qu'elle ne veut pas mettre trop
de monde dans la confidence de sa détresse. Cependant, j'ai vu ces ta-
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bleaux et je lui ai parlé à elle-même, comme je vous parle, mon colonel, en personne naturelle. Elle voudrait avoir 6,000 francs. C’est bien cher, attendu qu'ils sont tout petits.
— La dimension ne fait rien. Offre 4,009 fr., elle donnera ses tableaux : elle a besoin d'argent.
— Vous eussiez fait un négociant fini, mon colonel! Mais ce n’est pas tout encore, elle ne veut me les vendre qu’à rénuméré ou rémémoré,
couleur... Défiez-vous.
je crois; enfin, c’est un mot comme cela, je n’ai pas bien compris l’affaire. Je crains qu'elle ne veuille, avec ses tableaux, nous monter une
— Uest à réméré, je connais cela. N'importe, achète et paye : elle ne pourra les reprendre à l'époque fixée. »
Et les deux tableaux furent enlevés.
Bientôt après il ne se passa guère de semaine sans qu'un meuble de madame de La... ne passât de son appartement dans la boutique de Jean ; el, chaque fois que le vieux soldat annonçait à son colonel un nouvel achat de ce genre, ce dernier se frottait les mains et laissait percer une Joie immodérée.
«Mais, mon colonel! — ne pouvaits’empécher d’exclamer Jean avec une surprise d'autant plus grande qu'il connaissait le bon naturel de son mai- We, — vous en voulez bien à cette pauvre femme, puisque sa débâcle vous cause tant de satisfaction. Elle à pourtant l'air bien agréable : elle pleure du matin au soir et, pour changer, du soir au matin, m'a-ton dit.
— Certainement je lui en veux, et beaucoup. Je donnerais à l'instant la moitié de ma fortune pour que sa ruine fût complète.
— Excusez du peu! fit Jean avec une grimace expressive; mais consolez-vous, mon colonel, ça ne vous coûtera pas si cher, et vous n’attendrez pas longtemps. Du train dont va madame de La, ses meubles, Sans Exception et au grand complet, descendront bientôt la garde, e'esta-dire dans mon bazar. Avant le trimestre prochain, son appartement sera aussi net que le sac d’un kinserlick qui aurait passé par nos mains ; alors elle pourra prendre un congé de semestre et aller bivaquer dans un aulre Cantonnement... À propos! mon colonel, j'oubliais de vous dire qu'elle n’a plus de domestiques. Elle a renvoyé sa brosseuse avant-hier au matin, Je veux dire sa femme de chambre, la grande brune, vous sav Si j'étais d’un autre sexe, je lui offrirais bien de lui faire son ménage gratis, mais.
— de te le défends bien ! interrompit le comte. Tu pourrais tout gàler, ajouta-t-il en souriant avec amertume. |
— En tout cas, ce ne serait pas les meubles... » grommela le vieux soldat en se retirant.
La prophétie de Jean ne tarda pas à s'accomplir. Six mois s'étaient à peine écoulés depuis la métamorphose du vieux lancier, que madame de La... ne possédait plus de son magnifique mobilier que son lit, dans lequel l'infortunée projetait d’expier, par le suicide, les erreurs de son imagination et les folles exigences de sa jeunesse.
Le moment était arrivé pour le comte de K... de triompher à son tour. Pendant six mois entiers, il s'était volontairement exilé du logis de la
femme qu'il n'avait cessé d'aimer. Il y apparut tout à coup, comme le Deus ex machina des comédies antiques.
A sa vue, Cécile pâlit. L’effroyable dénûment qui l'entourait n'avait altéré ni la beauté de ses traits, ni la noblesse de ses manières, ni la limpidité de son regard ; mais un vif incarnat se répandit sur ses joues lorsque, prenant le colonel par la main et le conduisant vers une petite table, elle lui dit : |
« Charles, vous avez douté de mon amour; vous avez peut-être douté de mon amitié? Eh bien, lisez ce que je vous écrivais... »
Le colonel prit la lettre et lut ce qui suit :
« J’approche du moment suprême, monsieur le comte. Je vais quitter « volontairement la vie, et c’est à vous, après Dieu, que Jj'adresse ma « dernière prière. »
« Comment, madame ! interrompit le colonel avec vivacité ; vous vouliez échapper à la misère par un suicide? Mais c’est affreux ! N’êtes-vous donc pas chrétienne?
— Continuez de lire, monsieur le comie, reprit madame de La... avec dignité. »
Le colonel continua :
« Vous m'avez offert votre main; j'ai dû la refuser. Une femme qui « n’a pas su partager un sort obscur avec l’homme qu’elle aimait et dont « elle était aimée est indigne de partager sa fortune.
« Je ne vous demande pour moi, monsieur le comte, qu’un, souvenir « quand je ne serai plus; mais je réclame de toutes les forces de mon « àme votre protection, votre appui, pour deux pauvres orphelins, pour « mes deux chers enfants que je vais priver de leur mère.
« La vente successive de mes bijoux et de tout ce que je possédais en- « core m'a mise à même de payer leur pension jusqu’à ce qu’ils aient « atteint leur vingtième année ; mais à cette époque, monsieur le comte, «ils se trouveront sans guide, sans ressource aucune. Charles, de- « venez le tuteur, le père, le bienfaiteur de mes enfants : Dieu vous « bénira. Songez que vous m'avez aimée et que la volonté des mourants. « doit être sacrée pour tous ceux qui ont une foi au cœur.
« Adieu, Charles. Je n’invoquerai pas en vain le souvenir d’une ten- « dresse que mon cœur à partagée avec le vôtre. je vous le dis aujour- « d’hui, mais que l'entrainement du monde a rendu inutile à votre bonheur et au mien. Vous me pardonnerez : le repentir est la dernière
vertu des femmes.
« CÉGiLE B..., veuve pe LA... »
Le colonel avait été plus d’une fois forcé d'interrompre la lecture de l'épitre funèbre pour essuyer ses larmes. Quand il l’eut achevée, il la déchira en s’écriant :
« Et c’est ainsi, madame, que vous prétendiez célébrer mon retour auprès de vous? Mais trêve aux reproches, reprit-il avec attendrissement : trêve surtout à ce repentir dont vous me parlez et dont je rejette bien loin la nécessité. Cécile, je viens encore, après six mois de réflexions, vous offrir mon nom et ma fortune.
— Cher comte, répondit madame de La..…., les mêmes obstacles existent... Vous êtes trop riche, vous ai-je dit déjà.
— Eh, madame ! vous l’êtes plus que moi maintenant! -— exclama le colonel en remettant à Cécile le contrat du domaine de son mari ; — et si “vous n'avez réellement à opposer que cette raison, elle ne vaut plus rien.
— Ah! mon ami, — répondit Cécile en se précipitant dans les bras de Charles, qui l'étreignit avec passion, — je fléchis sousle poids de vos bienfaits et de votre délicatesse. J'accepte ce nom glorieux que vous nr'offrez avec tant d'instance; j'accepte cette fortune que vous mettez à mes pieds, mais c’est à la condition que je consacrerai chacun de mes Jours au culte de l’amour et de la reconnaissance.
— Rayez ce dernier mot, Cécile; répliqua le comte au comble du ravissement; l’amour et la reconnaissance ne vont pas de compagnie : dans le premier mot se résumeront tous les bonheurs de ma vie. »
Le mariage du comte de K... avec la veuve de l'agent de change de La... se fit avec pompe dans le domaine qui avait été rendu à Cécile ; Mais quelle ne fut pas la surprise de la nouvelle épouse en reconnaissant dans les appartements du château les tableaux, les meubles et toutes ces petites inutilités, si nécessaires à l'existence d’une femme du monde, qu'elle avait vendus naguère au brocanteur de la rue Joubert.
-— Ma commandante, dit Jean, — que la comtesse ne reconnaissait pas sous le costume semi-militaire qu'il avait repris, — c’est moi qui vous ai débarrassé de toutes ces petites fanfreluches plus ou moins indispensables à l’usage du sexe. Vous voyez, madame la comtesse, que, tout Normand que je suis, j'ai de la conscience, puisque J'ai revendu la pacotille à mon bon colonel, ici présent, au prix coûtant. N'est-ce pas, mon colonel? demanda le vieux soldat en portant respectueusement le revers de la main à son front.
Un signe de bienveillance fut la seule réponse du comte de K...: mais la belle comtesse exigea de Jean qu'il lui racontat, de point en point, tous
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Typ. Lacrampe et Comp.
les détails de la supercherie dont elle avait été l'heureuse victime, et s'amusa beaucoup du récit du vieux lancier.
« Mon bon Jean, lui dit-elle ensuite, je ne vois en vous que le marchand: d’après cela vous voudrez bien accepter ce petit tableau qui vous rappellera votre ancien métier. »
Le tableau était une charmante toile de Wouvermans, représentant un intérieur de corps de garde hollandais. C'était un cadeau de mille écus que le lancier-brocanteur recevait là.
« Merci, madame la comtesse, merci, ce n’est pas de refus. Cette peinture, soyez-en sûre, ne sortira pas de mes mains, parce qu’elle sera pour moi un tableau de famille. » — Puis Jean ajouta à part lui : « Je puis bien garder ce petit cadre comme une bague au doigt, puisque mon colonel m'a donné dix belles images de 1,000 francs chacune, pour avoir fait mon service à la satisfaction de mes chefs immédiats. Ah ! mon brave colonel, vous ne me disiez pas le fin mot de la chose , vous ne m’aviez pas conté que la déconfiture de madame de La. n’était qu'une frime de politique supérieure. J'ai vu aux lanciers bien des ofliciers ruiner des femmes, mais les épouser après... nisCo. »
L'aventure du comte de K.. fit peu de bruit dans les salons de Paris : mais le petit nombre de ceux qui furent initiés à ce mystère comparèrent la conduite du colonel à celle de ce cavalier espagnol qui brûla le logis de sa maitresse pour avoir le plaisir de la sauver des flammes au péril de sa vie. Ces deux actions, l’une ingénieuse, l’autre héroïque, ne pouvaient partir que d’une âme belle et d’un cœur généreux.
A quelque temps de à Jean épousa l’ancienne femme de chambre de la comtesse, que celle-ci s'était empressée de rappeler auprès d’elle aussitôt son mariage: et lorsque la piquante camériste , curieuse comme elles le sont toutes, pressait son mari de questions relatives à leurs maîtres, le vieux soldat, à qui ces demandes paraissaient intempestives, se contentait de lui répondre avec un flegme imperturbable :
« Silence dans les rangs, madame. Jean! Je vous ai reconnu officiellement pour mon chef de file, c'est vrai; mais voila tout! Je ne veux pas que vous m'interpelliez au sujet de monsieur le comte et de son épouse ; qu'il vous suffise de savoir que mon colonel est un vrai Polonais pur sang. Sur ce, allez faire votre service chez madame, et partez du pied gauche... Vivement! »
De même que tous les habitants de l'antique Normandie ne ressemblent pas à ce fidèle serviteur, dont nous venons d’esquisser le caractère, de même, malheureusement, tous les Polonais réfugiés à Paris ne ressem—
blent pas au noble comte Charles de K...; car, il nous faut le dire, dans cette multitude d’hommes qui sont venus invoquer les souvenirs et la générosité de notre pays, il s’est glissé quelques-uns de ces condottieri de l’époque, qu’on rencontre sous toutes les latitudes, et qui ont su exploiter merveilleusement les persécutions russes, en se drapant dans la tunique sanglante du martyr de la liberté pour venir spolier la bienveillance et l'appui qui ne sont dus qu'aux véritables opprimés. N’en pas convenir serait ignorer les choses de ce monde et les hommes d’à présent ; ce serait méconnaître ce macairisme devenu maintenant une sorte d’apanage chez toutes les nations, depuis que la crainte de Dieu et les vieilles croyances sociales se sont évanouies. Abstraction faite de ces taches impercepübles, Pémigration polonaise, prise en masse, est digne, surtout par la constance et la fermeté de conduite qu’elle a tenue, il y a quelque dix ans, au milieu des factions irritées qui voulaient l’enrôler sous leurs bannières, de la considération dont elle jouit plus que jamais. Et, quand cette noble proscrite, madame la princesse Czartoriska, a appelé l'élite de la société parisienne à l'hôtel Lambert, dont elle a su réveiller l'antique splendeur par sa magnifique bienfaisance, nous avons bien fait de répondre à son signal et de déposer, sous la hampe du drapeau des Sobieski et des Poniatowski, un peu de cet or qui régénère un peuple auquel le fer a manqué!
Euize Marco pe SaiNT-HiLARE.
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Je ne me rappelle plus quel spirituel écrivain — je ne serais pas étonné que ce fût Méry — disait un Jour