‹ Les étrangers à ParisChapitre 41 sur 67 · LE CHOIX D'UN ÉTAT · texte numérisé non relu

LE CHOIX D'UN ÉTAT

Enfin je viens de choisir l’état que j'exercerai quand je retourneral

«porter sur les bords du Nil le flambeau de la civilisation. »

Ce matin, S. E. Abdy-Effendy est entrée dans ma chambre. Son Excellence était accompagnée par le membre de l’Institut que vous connaissez déjà. Celui-ci m'a dit que je faisais de très-grands progrès dans la connaissance de la langue française, et que je serais un jour « une des gloires de mon pays régénéré ». J'ai regretté que Dubois ne fût pas là quand cette phrase flatteuse est sortie de la bouche de l’illustre savant ; il aurait compris qu’il a grand tort de me répéter du matin au soir que je ne parlerai jamais qu’un français de contrebande.

Le membre de l’Institut m’apportait une longue liste de toutes les professions qui existent dans l’Europe civilisée, afin que je fisse connaître celle pour laquelle je me sentirais les dispositions les plus prononcées. Son Excellence me fit observer que je dois une extrême reconnaissance au vice-roi qui veut bien me permettre de faire librement le choix d’un état, quand rien n’empêchait Son Altesse de m’imposer telle ou telle profession.

Je m'inclinai profondément pour faire comprendre à Son Excellence combien je suis pénétré de reconnaissance pour la bonté du vice-roi, et Je me mis en devoir de parcourir la liste que l’on soumettait à mon libre examen. Elle contenait plus de deux cents états. Malheureusement, sur les deux cents mots dont le membre de l’Institut eut l'extrême bonté de me faire la lecture, je n’en connaissais pas dix; aussi mon embarras était grand. Abdy-Effendy, qui, pour me servir d’une des expressions favorites de mon excellent ami Dubois, est « patient comme un chat qui s’étrangle », stimulait mon incertitude par quelques interpellations familières qu’on ne saurait rendre exactement en français, mais qui répondent à peu près aux locutions suivantes :

« Allons! imbécile, finirez-vous?... Mais, animal, choisissez donc ! »

Plus Son Excellence semblait s’irriter, moins j'avais la tête à moi; aussi Je n’y étais plus du tout, et la nomenclature de tous les arts, méuers, industries et professions qui florissent dans les pays civilisés me papillotait devant les yeux comme autant de feux follets. Cependant je compris qu'il fallait me décider ; car Son Excellence roulait des veux furibonds et agitait convulsivement dans sa main puissante son courbach (sorte de cravache), dont mes épaules ont eu plus d’une fois l’occasion d'apprécier la nerveuse élasticité : je me hâtai donc, et je désignai au hasard un des mots de la liste.

Le membre de l’Institut partit d’un immense éclat de rire.

Son Excellence, voyant rire son ami le membre de l'institut, daigna rire elle-même d’un rire très-bruyant.

Typ. Lacrampe et Comp,

Quand je vis que le savant et Son Excellence riaient de si bon cœur, je ne voulus pas rester en arrière, et nous voilà tous trois à rire comme des insensés.

Après que S. E. Abdy-Effendy eut bien ri, elle désira savoir pourquoi elle riait. C'était assez naturel. J’avouerai que j'étais curieux moi-même de connaître les causes de notre commune hilarité. Le membre de l'Institut nous expliqua, en continuant de rire, que j'avais choisi l’état de couturière.

« Couturière ! dit Abdy-Effendy d’un air profondément surpris.

— Couturière ! » repris-je avec un étonnement des plus prononcés.

Le membre de l'Institut n’insista pas; il s’aperçut que je ne comprenais pas la portée de ma méprise, et que Son Excellence ne la comprenait pas plus que moi. Voulant donc mettre fin à une scène dans laquelle le chef de la mission égyptienne jouait un rôle assez peu brillant, le savant prit une plume, écrivit deux mots sur une feuille de papier blanc, qu'il me remit en me disant :

« Tenez, mon cher ami, voilà l’état que vous préférez. »

Je remerciai cet aimable savant, et, quand je fus seul, je tàchai de déchiffrer les deux mots qu'avait tracés son illustre main. J’y parvins, non sans peine, et, après de courageux efforts, je lus : Économie politique.

Quel dommage que Dubois ne soit pas là! il me donnerait quelques renseignements sur l’état auquel je suis appelé; il me dirait, — ce que je tiens surtout à savoir, — si je gagnerai beaucoup d'argent quand je serai « économie politique. »

Vu l'absence de Dubois, je consulte mon autre conseiller intime, le Dictionnaire de l’Académie française, et j'y trouve :

« Économie POLITIQUE, science qui traite de la formation, de la dis- « tribution et de la consommation des richesses. »

Je ne comprends toujours pas.

QUELQUES PARADOXES DE M. DUBOIS A PROPOS D'ÉCONOMIE POLITIQUE, DES HAREMS ÉGYPTIENS ET DES ALMÉES DE PARIS.

En vérité, ce Dubois est un homme étrange! il se moque de tout. Ne voilà-t-il pas qu'aujourd'hui même il a prétendu me démontrer que la science de l’économie politique n'est pas une science !

« Mais, Dubois, lui disais-je, vous savez cependant que cette science

est enseignée à mes camarades et à moi par un homme fort grave ….

— Qu'importe !

— Un conseiller d'État

— Quand il serait pape, il n’aurait pas le pouvoir de me faire croire qu'une prétendue science dont les adeptes les plus illustres se traitent entre eux d'ignorants, de niais ou de charlatans, repose sur des fondements assez positifs pour qu'on puisse en faire l’objet d’un enseignement Sérieux.

— Cependant, Dubois, je vous ferai observer que notre professeur à fait des livres...

prouvent que M. B..... n’a pas le sens commun ; ceux de M. B.... prou-

vent que M. À... mériterait une loge à Charenton ; ceûx de M. C..... prouvent que MM. A... (ANA : EAN ont raison de s’injurier réciproquement...

— M. C...… possède-t-il done seul la véritable économie politique? — M.C...… ne possède rien du tout; mais comme il parle le dernier,

il fait le procès à ses devanciers. C'est la règle. Quand un avocat réplique à un confrère, il commence inévitablement par cette phrase : « Mon élo- « quent adversaire a singulièrement altéré les faits; qu'il me soit permis « de les rétablir... » Cet exorde une fois posé, 1l imite son éloquent confrère et ment lui-même, à dire d'experts. Les professeurs d’économie politique ne sont pas autre chose que des avocats.

— Ainsi j'ai tort d'étudier...

— Mais, Crocodile mon ami, vous ne pouvez pas avoir tort, puisque vous n’êtes pas libre de vos volontés; je ne vous blâme nullement, mais je plains l'Égypte si jamais vous essayez d'y implanter les théories qu’on essaye, en ce moment, de vous apprendre...

— Soyez sûr, Dubois, que j'essayerai..….. Vous savez bien que je suis venu en France pour y chercher les lumières de la civilisation...

— Eh bien, je crois que celles que vous emporterez ne seront pas bien claires ; elles feront peu de concurrence au soleil... Au reste, tout est assez bon pour ce pays de barbares. …

— Pays de barbares! Mais, Dubois, vous n’y pensez pas... Ce pays que vous traitez si durement est celui pour lequel, il y a quelque temps, vous n’aviez que des paroles d'enthousiasme et d’admiration.….

— J'ai réfléchi... La lettre que vous m'avez lue m'a donné à penser... La patrie du courbach et des attaques d’apoplexie par ordre ne sera jamais la mienne...

— Mais n'aimez-vous plus le chibouk ?

— Je préfère les cigares à vingt-cinq centimes...

— Le-café?.….

— Il a un arrière-goût de despotisme plus amer que la chicorée.

— Le kheff?.…

— Volupté dite orientale sur laquelle là réflexion a singulièrement modifié ma manière de voir... Le kheff, c’est la fainéantise..… Il y à trente ans que je fais le kheff, comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.

— Et le haschich avec ses rêves fantastiques ?…

Et le vin de Champagne donc? n’a-t-il pas ses rêves, lui aussi?

n'enfante-t-1l pas de mirobolantes fantaisies? Lorsqu'une demi-douzaine de verres de la liqueur délicieuse d’Aï me petillent dans la tête, ce n’est plus Méhémet-Ali qui est pacha d'Égypte, c'est moi qui le détrône.….

— Dubois, ne blasphémez pas, je vous en supplie...

— Soyez calme... Pour peu que vous teniez à votre pacha, je ne le détrônerai pas.

— Je ne vous reconnais plus, Dubois... Et ces harems dont vous paraissiez si bien apprécier les douceurs, ne les aimez-vous plus ?

— Je les aime toujours... je les aimerai toute ma vie... Mais, voyezvous bien, cher Crocodile, il en est des harems comme du kheff : pour peu que l'on réfléchisse, on reconnaît que les harems sont de tous les Dans.

— Quoi! vous auriez un harem ?

— Et pourquoi non? Beaucoup de Parisiens en ont.

— Vous voulez plaisanter ?.…

— de ne plaisante pas... Du reste, la question des harems parisiens nous mènerait fort loin, ne l'entamons pas... Tout ce que je tiens à nettement établir, c'est que Paris n’a rien à envier au Caire... Or, c’est là une vérité dont vous ne sauriez douter... Tout ce que vous possédez, nous le possédons.

— Ceci n’est pas démontré... D'ailleurs vous ne pouvez pas ainsi trancher la question, car vous ne connaissez pas les merveilles les plus séduisantes de l'Égypte : je ne vous ai jamais parlé des almées.….

— Parlez-m’en un peu, cher Crocodile ; je suis un juge intègre, je ne voudrais pas condamner votre pays sans avoir entendu tous ses moyens de défense...

— Les almées, qu'on appelle aussi des gaouasys, sont des danseuses publiques que l’on fait venir chez soi, moyennant quelques piasires. Elles ne dansent jamais en présence des hommes et des femmes réunis. Quand les recluses d’un harem font venir les almées, le chef de la maison s’abstient de paraître dans le gynécée. De même, si un musulman veut se procurer la vue de ces exercices chorégraphiques, il invite un petit nombre d'amis par des lettres circulaires, assez semblables aux invitations que vous autres Européens vous vousenvoyez lesuns aux autres à propos d’un bal ou d’une soirée ; seulement la phrase de rigueur : « 1] y aura un piano » est remplacée par celle-ci : « Nous aurons des almées. » L'almée tent de lartiste et de la courtisane. Son costume est le même que eelui des dames riches du pays : il se compose. .…

—— Passez la description du costume, interrompit Dubois, je connais les tableaux de Decamps et de Diaz : ça vaut pour moi toutes les descriptions possibles. Je soupçonne parfaitement qu'entre le costume d’une femme comme il faut et celui d’une almée il y a la même différence qu'entre la toilette d’une élégante du faubourg Saint-Germain et celle d'une lorette.… Oceupons-nous, s’il vous plait, de la danse: c'est le point intéressant.

— Les almées dansent par groupes de deux ou de quatre ; néanmoins. quoiqu’elles mettent une certaine symétrie harmonique dans leurs mouvements, elles ne forment pas des figures régulières. Les premiers pas qu’elles dessinent sont, en quelque sorte, un prélude : à les voir agiter au-dessus et autour de leur tête de petites cymbales de cuivre, qu'elles tiennent entre le pouce et le médius de chaque main, pendant que de leurs pieds incertains elles semblent interroger le sol, vous diriez qu'elles s'efforcent d'appeler à elles l'inspiration, avant de se poser. Bientôt la danse commence... Et ici, mon cher Dubois, souffrez une simple observation : je me sers du mot danse, faute d’en connaitre un plus fidèle, mais peut-être ne s'applique-t-1l pas très-exactement au fait que je vous explique.….

— Continuez, cher Crocodile et ne vous arrêtez pas, je comprends à demi-mot.

__ Pour exécuter cette danse, — puisque danse il ÿ a, — les pieds sont d’une parfaite inutilité; ils ne bougent pas. De même aussi, la partie supérieure du corps reste complétement immobile, sauf les Feux qui roulent en tous sens avec une rapidité et un désordre extraordinaires, sauf les bras qui tour à tour s’écartent, s’arrondissent, se baissent ou s'élèvent. Ce qui n’est pas immobile, ce sont les hanches et les reins qui, avec une rare souplesse, exécutent des mouvements tantôt vifs, tantôt lents...

— Connu! connu! fit Dubois.

__ Pour cette fois, Dubois, mon ami, vous avez tort de dire, à propos de nos danses nationales : Connu ! connu *.….

Je n'ai pas tort, mon bon Crocodile, je suis très-familier avec les danses nationales que vous venez de me décrire... Paris possède ses

almées..….

__ Je vois que vous connaissez tout... C’est un parti pris de nier l'Egypte... Vous connaissez sans doute aussi la danse nahleh?

— Dites en deux mots ce que c'est que la nahleh, nous verrons bien si elle est la propriété exclusive de l'Égypte.

— Parfois l’almée feint d’avoir été piquée par une guëpe ; alors elle fait entendre le cri : Nahleh-oh! nahleh-oh (la guêpe, ah! la guêpe)! Tout en criant, elle cherche dans ses vêtements l’insecte dont elle redoute la piqûre. Dans sa terreur impatiente, elle rejette loin d'elle son gebbeh (Surtout à manches courtes), dénoue la ceinture qui lui serre la taille, se dépouille successivement de son yalek (tunique à manches longues), de

son chingtyan (pantalon) et ne reste couverte que d’un simple voile, dans la mousseline duquel elle continue à chercher la guêpe, en ayant soin de permettre aux plis du voile de s’entr'ouvrir par moments ... À la fin, la guêpe est trouvée; l'almée, sans cesser un instant d’obéir à la mesure indiquée par le tar et le daraboukah (sorte de tambours de basque), rattrape un à un tous ses vêtements, pendant que les graves assistants se communiquent les observations que leur a suggérées la danse de la guêpe.

— Je serais désolé de vous contrarier, cher Crocodile, mais je vous avouerai franchement que votre danse de la guépe n'est pas nouvelle pour moi : Carlotta Grisi la danse à ravir.

— Elle l’a dansée devant vous?

— Devant moi et devant dix-huit cents spectateurs ou spectatrices ;… seulement elle s'arrête en route, elle se contente de dénouer sa cein- UTC.

— Et vous appelez cela la danse de Ja guêépe? vous n’êtes pas diflicile.… Si vos prétendues almées de Paris exécutent nos danses nationales comme votre Carlotta Grisi cherche la guêpe, vous devez avoir une OpInion bien erronée sur les almées du Caire.…

— Écoutez, cher Crocodile, — me dit mon ami Dubois, — tout en causant économie politique, harems et almées, nous avons fait du chemin, Pappétit a dû vous venir: voici un restaurant champêtre : entrons-y.…. Aujourd’hui nos habitudes vous sont familières ; un diner à la française ne vous fait plus peur, n'est-ce pas?

— Vous n’ignorez pas que la civilisation m'a perverti. Je préfère la côtelette de chevreuil à la poitrine de buffle. C’est honteux, mais qu'y faire?

— Vous résigner, pauvre Crocodile !

— Ce n’est done pas ce soir que vous me ferez voir vos soi-disant almées ?

— Vous les verrez ce soir; car, pendant que nous dinerons, elles se livreront, sous les fenêtres mêmes du cabinet où nous allons entrer, à leurs évolutions les plus pittoresques.

— Seront-elles en costume oriental ?

— Pas du tout : elles seront, comme de simples Parisiennes doivent être , en costume des plus parisiens; mais je vous certifie que vous serez satisfait de leurs grâces et de leur désinvolture..…. »

Avouons-le ingénument, Dubois ne m'avait pas trompé : les almées de Paris ont de certaines petites façons de se trémousser qui peuvent soutenir la comparaison avec les trépidations les plus furieuses des almées du Caire. Quant à leurs partenaires, — car, différentes en cela de leurs sœurs d'Égypte, les almées de Paris ne dansent pas seules, — ce sont des jeunes gens dont les barbes fabuleuses, les chapeaux incroyables, les pipes mirifiques ont un certain mérite, mais leur danse n’est pas du tout ce que j'aime.

Dubois assure que le mot almée est aussi français qu’égy

ypüen, seulement les Français le prononcent grisettes. Quelle singulière prononciation !

J'ai voulu savoir le nom du lieu où les almées de Paris décrivent leurs arabesques ; Dubois m’a répondu qu’elles n’ont pas de théâtre fixe : en hiver, elles hantent le Prado, le bal Musard et la salle de lOpéra-Comique; en été, elles courent partout où s’épanouissent les lilas en fleurs et les étudiants de toutes les écoles : à ce dernier titre, la Grande-Chaumière a toutes leurs sympathies.

C’est à la Grande-Chaumière qu'il m’a été donné d’assister à leurs exercices.

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