AH! QUEL PLAISIR D'ÊTRE EGYPTIEN
Pendant qu'étendu sur sa couchette, l'ami Dubois se monte l'imagination en rêvant qu’il avale des tablettes de haschich ; pendant qu’il accuse le ciel de ne pas l'avoir réservé aux douceurs de la vie orientale. le facteur entre el me remet une lettre venant du Caire. Elle est d’Ahmed-X....., mon meilleur ami. Je montre à Dubois les quelques fragments qui suivent :
«… Rien de nouveau ici, si ce n’est deux firmans que Son Altesse a daigné rendre la semaine derniére. L'un décide qu’à l'avenir tout fellah (homme du peuple qui ne pourra pas payer le miry (l'impôt) recevra trois cents coups de bâton. De plus, le voisin du contribuable retardataire sera tenu d’acquitter et sa cote personnelle et la cote du bâtonné. Par l’autre firman il est dit qu’attendu les ravages récemment causés par le typhus, il est ordonné à tout fellah en âge d’être marié de prendre femme; tout retardataire recevra cinq cents coups de bâton.
€... J'ai fait hier une excursion dans les environs de Monfalout; le spectacle dont j'ai été témoin est assez curieux. Des femmes, la figure et les vêtements souillés de boue, parcouraient les rues en s’arrachant les cheveux, en se frappant la poitrine et poussant des cris aigus. Je demandai la cause de ce tumulte : c'était jour de recrutement. Depuis vingt-quatre heures, les Albanais irréguliers battaient le pays afin de ramasser le nombre de conscrits mis en réquisition; mais comme les populations fuyaient devant eux, ils avaient beaucoup de peine à former leur contingent. Néanmoins, à force d'activité, de persévérance, ils avaient pu mettre la main sur trois cents individus, parmi lesquels j'ai compté plus de cinquante vieillards qui ont à peine la force de se soutenir. Pourquoi les jeunes hommes se sauvent-ils ? les recruteurs sont bien obligés alors de prendre les vieillards. I leur faut leur compte à ces hommes!
C.. Mizhar-Bey, que S. A. Ibrahim-Pacha aimait comme son fils, est mort. la semaine derniére, d’une apoplexie foudroyante.
«Et, à propos d’apoplexie, le Moniteur ottoman annonçait, il y a quelque temps (septembre 4837), que le plus grand ministre du padischah Mahmoud, le ministre que le sultan (qui a régénéré la Turquie comme S. A. Méhémet-Ali régénére l'Égypte ) appelait son bras droit, — Pertew enfin, — vient aussi de mourir subitement.
Un Franc de beaucoup d'esprit et de loyauté, M. Emile Barrault, qui était à Constantinople lors du décès de Pertew, me donne sur la fin de cet homme distingué des détails pleins d'intérêt, que je transmets comme Je les ai recus de lui.
«Le Journal de Francfort s'était permis de dire que le ministre Pertew était le soleil de l'empire. L'article dans lequel se trouvait cette glorification du ministre fut placé sous les yeux de Mahmoud. Le lendemain, Pertew était exilé à Andrinople.
IT y avait quelques semaines au plus que Pertew subissait son exil, lorsque Emin, pacha d’Andrinople, fait prévenir l’ex-ministre qu'il a des nouvelles de Stamboul à lui
communiquer. Pertew se rend au palais avec un de ses serviteurs. C'élail à l'asr (trois heures après midi}. Le pacha se leva, et le fit asseoir près de lui sur le divan. On servit la pipe et le café, puis à ce cérémonial succéda le silence. Pertew, le premier, prit la parole.
« Vous avez, m'a-t-on dit, des nouvelles de Stamboul à me communiquer ? »
« A ces mots, les traits d'Emin révélérent sa douleur ; sa langue balbutia, et, le cœur oppressé, incapable de signifier lui-même la sentence funeste, il remit le firman à Pertew. Après l'avoir porté à sa bouche et à son front, Pertew lentement déplia le rescrit impérial, et le lut lentement jusqu'au bout sans changer de visage ; ensuite il le replia, le plaça sous le coussin, et frappant dans ses mains pour appeler : « Qu'on m'apporte une pipe, » dit-il avec calme. Le pacha se taisait. « Dieu m'est témoin, reprit Pertew en laissant gravement tomber ses paroles entre les aspirations réguliéres de sa pipe, Dieu m'est témoin que j'ai toujours servi avec zèle et dévouement le sultan notre maitre. Que son règne soit glorieux ! Je n'ai jamais travaillé que pour le bien de l'empire. Mon cœur et ma main sont purs. Qu'Allah pardonne à mes ennemis!... Laissez-moi, seigneur, le temps de faire ma priére, continua-t-il en s'adressant au pacha, qui se levait pour se soustraire au spectacle de l'exécution de l’ordre qu’il avait donné.
« Pertew étendit un tapis, fit son namar (priére), et, détaché de tous les souvenirs de sa puissance et de tous les regrets de la vie, n’aspirant plus qu'à l'existence nouvelle qui allait s'ouvrir pour lui, il exprima sa pieuse exaltation dans des vers dont voici le sens :
« Mon cœur est privé de l’objet de ses désirs ; mon œil est humide; la coupe déborde. « Que faire? Hélas! hélas ! puisse bientôt l'aurore se lever! Veillerai-je ? me coucherai-je «en attendant le matin ({a mort) qui me rendra à mes amis? La nuit d'angoisse se pro- «longe. Viens, oh ! viens, soleil ( Dieu) de Tebrisi (nom poétique d’un saint personnage «de la secte de Sophie)! »
«Il parlait encore quand le bourreau entra...
« La nuit était venue. Les gens de Pertew, inquiets de ne pas le voir paraître, allérent le demander au sérail. On ne leur donna qu'un cadavre qu'ils reportérent silencieusement chez lui.
€ A quelques jours de là, le Moniteur ottoman annonçait que Pertew avait succombe à une attaque d’apoplexie. »
«P.S. T'ai-je dit que Mihzar-Bey a été emporté par une apoplexie foudroyante ?.… Allaou dalem (Dieu sait tout). »
Après avoir lu ces fragments, Dubois fit une moue significative qui pouvait vouloir dire :
À l'Orie la, j'ai ieux Paris !
« Assez d'Orient comme cela, J'aime mieux Paris! »