‹ Les étrangers à ParisChapitre 43 sur 67 · SAID-BEY · texte numérisé non relu

SAID-BEY

Vu et déclaré conforme au manuscrit gallo-égyptien,

Epouarb LEMoIxE.

Tous les étrangers viennent à Paris

pour avoir l'agrément d’être étonnés; ils savent que quelles que soient les splendeurs de leur propre pays, elles s’effacent devant le bruit, l'éclat, la magnificence, la grandeur de cette ville qui à toujours été considérée comme la capitale des plaisirs de l’Europe.

Ils sont donc étonnés et de bonne foi.

Le Belge, au contraire, vient à Paris pour ne s'étonner de rien.

M. Jérémie cadet, petit banquier retiré des affaires, est un Belge pur sang, l’un de ceux qui, après la révolution de septembre, ont repoussé la réunion avec la France pour que Bruxelles fût une capitale. M. Jérémie a sa capitale, et il la croit la première ville du monde. Cependant il a vaguement entendu dire qu’il y a sur les bords de la Seine une cité à la population énorme, aux monuments gigantesques, à la physionomie tumultueuse et agitée, dont Bruxelles pourrait être un faubourg. L’amourpropre national de M. Jérémie s’est irrité. Après avoir longtemps ruminé dans sa tête un plan de voyage, il se décide enfin à faire part de son projet à madame Jérémie, sa femme, bonne et sincère dévote comme toutes les Flamandes, mais d’ailleurs femme de bon sens et d’esprit, qui a vécu dix ans de sa vie dans son comptoir de banque de la place de l’'Hôtel-de-Ville, et qui n’a jamais dépassé le boulevard, cette fraiche et joyeuse enceinte de la ville, — même pour aller visiter le champ de bataille de Waterloo.

Madame Jérémie se récrie. « Aller à Paris, dans cet atelier de corruption, dans ce foyer d’athéisme, où tous les jeunes gens se sont donnés au diable et portent des barbes de bouc comme Satan! Et puis vois, mon ami, que de fatigues ! que de dérangements! que d’argent dépensé! Que fera notre servante Cathen pendant notre absence? elle s’ennuiera beaucoup, elle n'ira peut-être pas à la messe. Et puis, quel voyage pour moi qui n’en ai point encore fait! J'ai peur. »

M. Jérémie rassure sa femme. Il lui dit d’abord que les barbes de bouc ne doivent lui inspirer aucune crainte, puisqu'elle sera sous la protection de lui, Jacques Jérémie, sergent-major dans la garde civique.

Quant à Cathen, elle ira passer le temps du voyage chez M. Jérémie ainé, marguillier de l'église Sainte-Gudule.

Sur la question d'argent, M. Jérémie croit devoir donner à sa chère moitié des explications assez étendues. Le bourgeois de Bruxelles est si économe, qu’il a toutes les allures d’un avare. Mais notre homme a le plus vif désir de comparer Bruxelles à Paris; et il fait si bien, qu'il prouve à sa femme, la plume en main et à l’aide de chiffres, qu'ils ne dépenseront guère plus pendant ce voyage -qu’en restant chez eux.

Enfin le digne couple dit adieu les larmes aux yeux à sa rue de /a Montagne aux Herbes potagères, prend une Vigilante pour se rendre à la station du chemin de fer du Midi, et S'embarque dans un waggon,

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seconde classe. Le signal a retenti, la vapeur se dégage, le piston siffle,

la machine entraine le convoi, et madame Jérémie fait de nombreux

signes de croix lorsqu'elle voit Bruxelles s’effacer à l'horizon brumeux. Voilà nos deux Belges à Paris. M. Jérémie écrit la lettre suivante :

A M. Jérémie aîné, rue de l'Escalier, à Bruxelles. « Mon cher frère,

« Nous sommes enfin arrivés, non sans fatigue. Il à été bien dur pour

nous de voyager en France après avoir traversé d’une manière si commode notre heureuse et fertile Belgique. Imaginez-vous que l’on sort de nos Waggons si doux, si rapides, si confortables, pour entrer dans les lourdes et massives diligences dont, nous autres Belges, nous nous sommes si crénement débarrassés: et l'on passe toute une nuit là dedans! J'avais contracté la douce habitude de toujours coucher dans mon lit, même en voyage. Je suis rompu.

« Comment! la France, ce pays qui se dit puissant, n’est point encore sillonnée de chemins de fer! Cela confirme, mon cher frère. une vérité que nous avons bien souvent reconnue et proclamée dans nos conciliabules du dimanche, c’est que la Belgique est à la tête de la civilisation. Que nous manque-t-il en effet? Nous avons des rails de Mons à Gand et de Liége à Ostende ; nous avons un roi à bon marché et qui ne se mêle de rien, des mackintosch au même prix qu’à Londres, des députés payés par la nation, des fabriques à chaque coin de rue, et des pauvres que nous expatrions au moyen de la commandite. Cherchez bien en Angleterre, allez jusqu'aux États-Unis, et vous ne trouverez rien de mieux, rien de plus complet sous le rapport politique et industriel. Je chanterais bien : Ah! quel plaisir d’être Belge! si l'un de nos poêtes avait fait une chanson de contrefaçon sur ce sujet-là, — et si nous avions des poêtes ; mais 1l faut espérer qu'il nous en viendra : l'industrie fait tant de progrès dans le Brabant et dans le pays de Liége !

« J'ai parcouru, mon cher ami, la Flandre française avec grand plaisir. C'est un beau pays plat, riche et gras, tout à fait semblable au nôtre. On n'y rencontre pas, ainsi que dans certaines contrées, de ces diabiesses de montagnes qui arrêtent la vue et troublent l'harmonie générale. En nature, comme en toute autre chose, rien n’est beau que le plat continu. Je sais que les artistes en général, artistes en couleurs, en littérature ou en politique, ne sont pas de cet avis-là, et qu’ils préfèrent les accidents et le pittoresque. Je repousse ce système : il est anarchique, il est révolutionnaire, et l'on doit détesier les révolutions, surtout quand on en à fait une. C’est assez d'une révolution par existence d'homme et de citoyen. A nos petits-neveux à faire la leur.

«Les villes de la Flandre semblent être copiées sur les nôtres, et vraiment, cette fois, je serais tenté de prendre notre revanche et d’aceuser les Français de contrefaçon.

« La Belgique et la Flandre sont sœurs. Aussi, en parcourant cette dernière province. il m'est venu un regret bien cuisant. Pourquoi, en 1815, au moment où les puissances étaient occupées à couper J'Eu-

rope en morceaux dans leurs congrès, n'ont-elles pas eu la pensée d'adjoindre la Flandre à feu le royaume des Pays-Bas, d'exécrable mémoire ? Pourquoi, en 1830, la France, qui disait nous porter quelque intérêt, ne nous a-t-elle point fait ce cadeau, afin de nous constituer une nationalité un peu plus respectable?

« Je dois vous dire, mon frère, que j'ai communiqué cette idée à un gros monsieur à moustaches grises et décoré de la Légion d'honneur, qui était avec nous dans le coupé de la diligence, —- et qu'il la fort mal accueillie. Il s’est presque fâché. Il a prétendu que nous avions toujours été soumis à d’autres nations, que nous avions été tour à tour Bourguignons, Espagnols, Autrichiens, Français, Hollandais, et qu’en voulant faire de nous des Belges, on avait essayé quelque chose de malheureux et d’un court avenir. Sur ce, je me suis récrié, et J'ai opposé à mon antaoniste les Commentaires de César, dans lesquels il est question des Belges et de leur bravoure : Belgæ, Belgarum, Belgis. Le gros monsieur m'a répondu qu'il était triste pour un peuple d’avoir à remonter jusqu'aux Commentaires de César pour y trouver les traces d'une nationalité douteuse. Enfin il a ajouté que le protocole le plus remarquable, sans contredit, de la conférence de Londres, était celui dans lequel on déclarait les Belges peuple neutre. J'ai bien compris qu'il y avait làdessous une mauvaise plaisanterie, et j'ai été sur le point de me mettre en colère; mais j'ai réfléchi que mon adversaire était Français, et que les Français ne peuvent pardonner aux Belges de leur avoir gagné la bataille de Waterloo. I faut bien passer quelque chose à la vanité nationale blessée.

« Nous logeons ici dans une petite rue très-étroite et assez sale que l'on nomme, je crois, la rue du Bouloy. Elle le cède autant en beauté à notre rue du Parc que la lune le cède en éclat au soleil. Is ont sans doute quelque chose de mieux à Paris. Pour venir jusqu'ici, nous avons traversé un vilain faubourg. Est-ce done avec raison que l’on a appelé nos voisins les Gascons de l'Europe?

« La maison dans laquelle nous sommes descendus est mal tenue. Ah qu’il y a loin de là au confortable belge (nos amis d'outre-mer nous ont volé le mot)! que les hôtels anglais, allemands, hollandais, américains, français dont Bruxelles est peuplé, offrent une physionomie plus régulière et plus attrayante! La Belgique est un lieu de passage; Bruxelles est un caravansérail : nous sommes les aubergistés de l'Europe.

« P. S. Je ne pourrai pas faire samedi prochain ma partie de flûte

dans notre sextuor hebdomadaire ; excusez-moi auprès de nos amis. Mais

j'espère me trouver le jeudi suivant à la réunion de la société philharmonique, et exécuter avec vous la grande symphonie de Beethoven. »

Seconde lettre de M. Jérémie cadet à M. Jérémie aîné.

«€ Mon cher frère,

« Nous venons d’avoir deux ou trois Journées bien employées.

« Nous devions d’abord une visite à notre voisin le Palais-Royal ; c’est un bâtiment gentil. Mais le Palais-Royal est-il digne de la réputation qu'on lui à faite? on me permettra d’en douter. O vanité des choses humaines! 6 injustice des hommes ! le Palais- Royal est célèbre de Val paraiso à Saint-Pétersbourg, du pôle nord au pôle sud. Dès qu'un Esquimau Où un Sandwichien arrive à Paris, il se fait conduire au Palais- Royal ; et notre place de la Monnaie, si jolie, si bien alignée, si propre, si Calme, n’est point connue au delà de Vilvorde!

« J'ai vu le canon du Palais-Royal, et je Pai entendu, avec beaucoup de satisfaction, partir au coup de midi. Ici, je l'avoue, les Français nous sont supérieurs ; à Bruxelles, ville d’exactitude et de régularité, nous devrions avoir une institution pareille. I serait fort agréable de pouvoir mettre tous les jours sa montre d'accord avec le soleil. Les honnêtes gens connaissent le prix du temps, même quand ils n’ont rien à faire.

“ Les Tuileries n’ont point produit sur moi l'effet auquel de maladroits enthousiastes avaient voulu me préparer. On m’a ri au nez quand je leur ai comparé, et avec quelque succès, notre place du Pare; cependant je maintiens la comparaison. Notre place du Pare est à la fois magnifique et gracieuse, avec son palais de la royauté bourgeoise, ses petits ministères bien clos, sa chambre des représentants et son jardin au milieu. Vous avez besoin du roi, vous êtes à sa porte; vous avez besoin d’un ministre, vous allez sonner chez lui comme chez votre médecin : il y à un Cordon, un factionnaire et un paillasson (essuyez vos pieds, s’il vous plaît). Et la place du Parc a encore cet immense avantage, qu’elle est tout à fait l’image du gouvernement représentatif. en miniature. Ici le roi et le pouvoir exécutif, là le pouvoir délibérant, et au milieu, dans le Jardin, le peuple, le pouvoir payant, qui se promène quand il ne travaille pas. Touchante allégorie! spectacle digne de notre dix-neuvième siècle! Trouvez-moi done quelque chose de plus beau et de plus actuel sur toute la surface du globe!

« Les Champs-Elysées sont W'op grands et ne valent pas nos boulevards

extérieurs, qui ressemblent à l'allée sablée d'un jardin de petit renter. C'est le défaut des Français de tout exagérer. Vous me direz peut-être, cher frère, que c’est parce qu'ils ont plus de place que nous : c’est juste: mais cependant ils pourraient être plus modestes. A quoi bon avoir de si hauts monuments, tant et de si gros arbres, de si vastes promenades, de si gigantesques palais? Je ne puis voir là que l'intention de nous humilier,nous autres Belges ; mais je vous jure que pour ce qui me concerne, ils n’y réussiront guère, €ar je garde toujours dans mon cœur le ‘sentiment bien prononcé de notre supériorité.

« J'ai passé avec douleur devant la colonne de la place Vendôme : elle m'a rappelé le triste temps où Bruxelles n’était que le chef-lieu d’un département français, où les Belges étaient forcés de cueillir avec leurs nouveaux compatriotes des lauriers sur tous les champs de bataille de l’Europe, et de voir prospérer leur industrie sous l'œil de l'empereur. Triste, triste temps! Mais effaçons ces déplorables souvenirs et entonnons la Brabançonne, chanson nationale faite par un lrançais. Nous sommes aujourd’hui un peuple; nous sommes devenus les alliés belges des Anglais, des Prussiens, des Autrichiens, des Russes, dont nous avions autrefois l’indélicatesse d'enlever les canons en qualité de Français. Nous ne prendrons plus de canons, c’est vrai : mais nous sommes Belges, mais nous sommes neutres, Mais nous aVONS un roi pour nous seuls.

« Je ne vous parlerai pas des boulevards intérieurs qui traversent Paris dans toute son étendue ; nous n’en avons pas à Bruxelles.

« La colonne de Juillet, c’est un hymne de triomphe qui s’élance vers le ciel. Cela n'a pas assez l’air d’un tombeau. Les Français mettent de l'enthousiasme lyrique partout. Leurs conscrits rejoignent en chantant le régiment pour lequel le sort les a désignés; avec des mots poétiques et qui, depuis je ne sais combien de siècles, conservent la même influence, on fait marcher leurs soldats à un trépas certain. Chez eux, le fond disparait sous la broderie.

« Nous autres, gens positifs, nous avons montré dans l'hommage rendu à nos héros de septembre, que, tout en appréciant la victoire à sa valeur, nous savions à quel prix on l’achète. Notre place des Martyrs ressemble à un mausolée ; le silence et le recueillement y règnent. C’est une oasis de la mort au milieu des bruits de la ville. On vient là pour prier et non pour triompher.

« Que vous dirai-je des théâtres? J’en ai vu plusieurs et j'y ai goûté un médiocre plaisir. En effet, les pièces qu'on donnait ne sont pas meil-

leures que celles qu’on joue à Bruxelles, et cela par une bonne raison,

c'est que ce sont les mêmes. Nous empruntons nos pièces aux auteurs parisiens, et nous ne leur payons aucun droit de représentation. Vous m'avouerez que c’est encore là un des arguments qui militent en faveur de la non-réunion à la France; je ne manquerai pas de le faire valoir à la première occasion.

« Les acteurs ne m'ont pas stupéfié. Mademoiselle Rachel a un talent de premier ordre, mais qui ne fait pas pâlir, à mon avis, celui de notre célèbre mademoiselle X***, et Arnal, tant vanté, m’a beaucoup moins fait rire que notre charmant V'‘', du théâtre du Parc. Je disais cela hier à l’un de mes voisins au théâtre du Vaudeville, et il me répondit : « Mais si votre célèbre mademoiselle X°°' et votre charmant V*" avaient autant de mérite que vous voulez bien leur en accorder, ils seraient tous les deux à Paris. — Vous parleriez d'or, répliquai-je, si Bruxelles était une de vos villes de province; mais vous oubliez que Bruxelles est une capitale : or Bruxelles peut avoir ses acteurs de premier rang comme Paris les siens, et, à tout prendre, je ne vois pas pourquoi ceux de Bruxelles ne vaudraient pas mieux. »

« Mon voisin parut atterré par ma logique; car il me regarda fixement, puis se int coi.

« Heureux d'avoir enfin rencontré un Français sur lequel je produisais quelque effet, je poursuivis mon raisonnement en ces termes :

« Bruxelles à un roi, Bruxelles à des ministres, Bruxelles a un directeur général des contributions indirectes, Bruxelles a un intendant de la liste civile, Bruxelles à un musée et un opéra, Bruxelles a une chambre des représentants, Bruxelles a son Rambuteau et son Delessert : pourquoi Bruxelles n’aurait-il pas sa Rachel et son Arnal?

« — Je puis vous l’apprendre, reprit mon voisin en souriant.

« — Eh bien, pourquoi..., pourquoi?

« — Parce que la copie, je veux dire la contrefaçon, ne vaut jamais le modèle. »

« d’allais vertement répliquer, lorsque la toile se leva pour la représentation de Brutus.

« J'ai été assez content de l'orchestre du grand Opéra. Mais que Van- Bietten, le digne chef de notre société philharmonique, se console : on m'a assuré qu'il y avait beaucoup de Belges dans le bataillon d’instrumentistes placés sous les ordres de M. Habeneck.

« Vous voyez bien, mon frère, qu’ils ne peuvent se passer de nous.

« Ce qui me manque surtout ici, c'est mon estaminet du Mouton d'or, si rempli de bruit et de fumée ; c'est ma pipe à la gorge si luisante et si noire, c’est mon verre de vrai faro à la beurrée.…. Mais j'espère rejoindre bientôt tout cela. »

Lettre de madame Jérémie cAner à madame Jérémie AIÏNE.

« Ma chère belle-sœur,

« Quel tapage! quel luxe! quelle ville! Quoi que M. Jérémie en dise, Paris est bien plus grand que Bruxelles; mais je n’ose pas le contrarier sur ce point, car il est sujet à de bien grandes colères depuis que nous sommes i€1.

« Nous voilà dans la semaine de Pâques, et je croyais bien que nous serions de retour à Bruxelles au commencement de la semaine sainte. Le Ciel en a ordonné autrement.

L'autre jour, à l'exposition des tableaux, M. Jérémie est entré en discussion avec un amateur, et a voulu soutenir la prééminence de l’école belge sur l’école française; il s’est si bien échauffé, qu'il a gagné un gros rhume et qu'il garde la chambre. Cela ne sera pas dangereux, mais cela nous arrête,

« J'ai été forcée de faire mes dévotions ici. Je me suis adressée à un prêtre de l'église Saint-Eustache; il m'a accueillie avee beaucoup de charité et de bienveillance. Ce prêtre français a pour ses pénitentes une bonté tout à fait touchante ; on dirait qu'il ne vous parle qu'avec crainte, et qu'il veut vous conduire à Dieu par l'extrême douceur. Et puis il est éclairé, il a de l'esprit, et se sert d’un langage clair, épuré et qui frappe agréablement l'oreille. Je trouve que ces petits ornements ne font pas de tort à la religion.

On m'a dit que la majorité du clergé français se composait de ministres semblables. Je puis bien avancer, sans m’écarter du respect que l'on doit à la religion, qu'on ne saurait en dire tout à fait autant du nôtre.

« Vous savez si notre digne abbé Garnier est bon, indulgent, et s’il nous aime. Cependant toutes les fois qu'il aborde les questions religieuses, il à l'habitude de prendre un air de suprématie et d'autorité, qui du reste, en pareille circonstance, est familier à tous nos prêtres. Il n’est plus lui; on dirait qu’il a un masque. Enfin si le cœur de l’abbé Garnier est excellent, son esprit n’est pas tout à fait assez orné; ses idées et son langage se ressentent un peu de son éducation de village. Je trouve que les vérités de la religion ne perdraient rien à être enseignées avec plus de clarté et de charme; elles auraient plus d'autorité aussi.

«J'ai entendu plusieurs sermons ; les prédicateurs discutaient avec beaucoup de talent et de liberté des questions dont la seule mention effrayerait beaucoup nos prêtres.

« J'ai visité les principales églises de Paris, comme vous me l'aviez recommandé, ma sœur. Que vous dirai-je de Saint-Séverin, de Notre- Dame, de Saint-Germain des Prés, de Saint-Eustache? ce sont nos vieilles églises gothiques de Belgique, si calmes, si sombres, si religieuses, disposant si bien au recueillement, à la foi et à la prière. Les nouvelles églises ne m'ont pas satisfaite à un égal degré. Notre-Dame de Lorette est, comme on l’a fort bien dit, un boudoir; la Madeleine, un temple grec; Saint-Sulpice, un temple protestant. Nous sommes accoutumés à une forme d'église catholique; on devrait la conserver : le gothique est un symbole. On à tort de laisser croire au peuple, sur qui la forme a d’ailleurs tant de puissance, qu’il est indifférent de prier Dieu partout.

« Venons maintenant, ma sœur, à des sujets moins graves.

« Les Parisiennes ont une tournure charmante; et ne croyez pas que ce soit là seulement le privilége des classes aisées : une simple grisette, avec Son tarlan et sa robe d’indienne, a dans l'allure quelque chose de

Typ. La rampe e! Comp.

dégagé et d’élégant qui séduit. Une Parisienne sait beaucoup de choses que nous ne savons pas, nous autres ex province (Dieu! si M. Jérémie m'entendait!) : une Parisienne sait marcher, sait se draper dans son châle, sait porter son chapeau. Ah! c'est ce dernier talent surtout que j'admire! Le chapeau à été inventé à Paris; il aurait dû y rester, car là seulement on sait s’en servir. Nous avons commis une grande faute, nous autres femmes de province, quand nous avons renoncé à notre costume local pour suivre la mode de Paris. Je ne sais pourquoi, mais le chapeau nous va toujours mal.

« Je vous avouerai, ma chère sœur, qu'en admirant les grâces agaçantes des Parisiennes, j'ai compris les fréquents voyages que fait dans la capitale de la France notre riche et galant sénateur, M. de ***, et l'abandon dans lequel il laisse sa colossale épouse. Dieu me pardonne celté mauvaise pensée !

« J'ai encore un aveu à vous faire, chère sœur. Moi qui depuis cinq ans n'ai pas mis le pied au spectacle, je me suis laissé entrainer par M. Jérémie au théâtre du Palais-Royal. J'y ai entendu de très-fortes choses, et qui m'ont fait rire bien malgré moi; mais enfin j'ai ri, et sans trop me scandaliser. D'ailleurs c'était le mardi après Pâques, et le meilleur chrétien peut bien se permettre quelques distractions à la suite des macérations du carême. Cependant, chère sœur, ne racontez cette petite débauche ni à l’abbé Garnier, ni à ma tante Marguerite.

« Envoyez régulièrement Cathen aux offices, et recommandez-lui de ne pas prendre mon livre d'heures neuf; car J'y ai marqué avec une feuille de papier une belle prière à la Vierge, et je ne voudrais pas perdre la page; qu'elle nettoie et lave notre maison tous les matins, sans laisser les trois marches de la rue qu’elle oublie trop souvent; enfin qu'elle ait bien soin de mes oiseaux. — Et à bientôt, chère sœur. »

Troisième lettre de M. Jérémie cadet à M. Jérémie aîné.

« Cher frère,

« Cette lettre sera la dernière que vous recevrez de moi; dans une heure nous montons en diligence.

« Hier soir, j'ai été faire une visite de départ à notre ambassadeur, M. le prince de Ligne, qui nous représente si bien ici.

« J'ai rencontré dans ses salons beaucoup de nos compatriotes ; j'ai été heureux de les trouver presque tous du même avis que moi. Il est bien convenu que nous n'avons rien à envier à la France.

«Jai dit presque lous; C’est que malheureusement il ÿ avait un opposant, M. , négociant liégeois, qui à l'esprit le plus mal fait du monde. Vous ne sauriez croire jusqu'où il pousse l’excentricité. Non-seulement il ne veut pas reconnaitre que nous luttons sans désavantage avec nos voisins du Midi, mais il professe encore, et tout haut, l'hérésie politique la plus révoltante. Il soutient qu'il eût été avantageux pour le Brabant, le Hainaut, le pays de Liége, d’être réunis à la France en 1830; 1l dit que cette réunion a été empêchée par les Bruxellois, qui voulaient absolument habiter une capitale, et par quelques ambitieux sans talent qui aimaient mieux être ministres ou ambassadeurs dans le royaume de Belgique que chefs de bureau ou premiers commis en France. Vous comprenez bien que cette thèse a été très-vivement réfutée par les bons Belges qui étaient là; je me serais mis de la partie, Si un très-gros rhume que j'ai eu ne m'avait laissé une extinction de voix complète.

« M: R°**, ce jeune capitaine aux guides si bien corsé et si bien frisé, que vous avez Souvent vu aux bals de notre bourgmestre, à parlé pendant près d’une heure d’une manière très-intéressante sur ou plutôt contre l’armée française. Il à trouvé, avec raison, que les officiers français n'avaient pas l'élégance ravissante, théâtrale de nos officiers, et que leur tournure était trop brave, trop martiale, trop troupière; quant aux soldats, les nôtres sont beaucoup plus gros : donc ils tiendraient mieux en place dans une bataille. Cela est parfaitement logique. J’ai applaudi lorsque M. R'* s’est indigné de ce que les Français avaient osé venir prendre la citadelle d'Anvers à notre barbe et sans notre concours. Dans ce moment, le Liégeois à osé dire que le meilleur moyen d’empécher les Français de venir en Belgique eût été de prendre la citadelle avant eux. Il y à eu un hourra contre lui.

« ILest midi. La voiture est attelée, le postillon fait claquer son fouet ; je prends ma houpelande et ma casquette de voyage. Demain, à midi, je serai dans vos bras et dans la rue de la Montagne aux Herbes potagères.

Vi#*

« François JÉRÉMIE. »

M. Jérémie est de retour à Bruxelles; il vit plus que jamais dans sa croyance à la supériorité de la Belgique sur toutes les autres nations. Quant à sa femme, elle met plus coquettement son chapeau, se drape mieux dans son chäle, va une fois par mois au théâtre, et se permet de discuter quelquefois avec l’abbé Garnier.

Sa tante Marguerite la croit damnée.

Louis Couarnnac.

Qui que vous soyez, habitant de la “

Chaussée-d’Antin, du quartier de la Bourse ë,

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ligure päle et calme illuminée par les éclairs rapides de deux yeux perçants. Ses cheveux bruns et crépus se cachent sous un bonnet rouge orné d’un gland noir retombant coquettement sur l'oreille; un Justaucorps brodé, ouvert sur la poitrine, dessine sa taille ordinairement peu élevée, mais fine et cambrée. De sa fustanelle, — sorte de jupe blanche à plis flottants, — S'échappent des cnémides noires ou bleues qui trahissent les élégantes proportions d’une jambe nerveuse. Son pied est chaussé de riches brodequins qui, évidemment, n’ont point accoutumé de fouler les pavés fangeux de nos rues. Le costume de cet homme rappelle tout d’abord à votre esprit les chefs-d’œuvre de la scène française. La fierté et la régularité de ses traits ne sont point au-dessous de la mâle physionomie des héros évoqués par la muse tragique. Ses ancêtres ont inspiré les plus beaux poëmes et posé pour tous les modèles de la peinture et de la statuaire. Aujourd’hui encore il est le type vivant le plus parfait de la beauté humaine. Son histoire est la plus glorieuse de celle des peuples de l’antiquité. Ses aïeux s’appelaient Thémistocle, Léonidas, Démosthène . Sophocle, Phidias ou Platon, et lui-même, sans doute, ajoute au nom moderne de sa famille quelqu'un des poétiques surnoms d'Ulysse, de Philopœmen ou d’Odyssée.. Cet homme est Grec, en effet. C’est un riche Athénien qui a transporté momentanément ses pénates à Paris, dans le quartier de la Nouvelle-Athènes, afin d'apprendre, à son tour, chez les barbares, la civilisation et les arts que le monde emprunta autrefois à sa patrie. C’est un jeune citoyen de Sparte, de Mycènes ou d’'Argos venu pour étudier la langue et la littérature françaises dans les écoles du pays latin. C’est un marchand d'Egyne, de Corinthe ou de Mistra apportant à l’ancienne capitale des Gaules les fruits savoureux, les riches étoffes et

Le Grec lui-même subit, sur la terre étrangère, l'influence des souvenirs glorieux qui ont bercé son enfance et des poétiques contrées qui l'ont vu naitre. Là, tout est pour lui un sujet d’étonnement naïf ou la cause d’une erreur plaisante. Nos usages, nos mœurs, notre langage même, renversent toutes ses idées et tous ses sentiments innés.

À Paris, on est surtout frappé de la préoccupation et, il faut bien le dire, de l'ennui qui se lisent sur la physionomie des descendants d’Homère. Cette circonstance n’a pourtant rien de particulièrement blessant pour nous. Le Grec porte partout avec lui le souvenir et le regret de sa chère patrie. Aueun peuple n’est aussi profondément, aussi exclusive-

ment attaché à sa terre natale, pour laquelle il a si longtemps combattu et où dorment tant de héros, ses ancêtres !

Les environs de la Sorbonne et du collége de France sont le quartier de Paris le plus fréquenté par les Grecs et le lieu de leur domicile habituel. Hors de là, on ne les rencontre guère que dans les rues qui avoIsinent l'ambassade. C’est presque toujours un tout jeune homme envoyé pour demander à nos écoles le complément d'instruction que les nouveaux lycées d'Athènes n’ont pu lui donner, ou quelque vénérable sectateur d'Homère ou de Platon qui vient, dédaigneux de la langue de Racine, rire, du fond de sa longue barbe, au nez de nos plus savants hellénistes. En général, à côté de cet amour des sciences qui distingue les modernes Hellènes et qui leur fait souvent quitter momentanément leur patrie, ce qui les caractérise profondément, c’est leur admiration exelusive, légitime d’ailleurs, pour leur bel idiome national, si harmonieux et si riche encore aujourd’hui, malgré les profondes altérations qu’il a subies. « Nous «envions votre civilisation que nous avons perdue, disent les Grecs aux « étrangers ; mais il y a deux choses que nous défendrons toujours contre «ses envahissements : la langue qu'ont parlée nos aïeux, et les vertus « domestiques qu'ils ont léguées à nos femmes. »

Ïl y a quelques années, un jeune Athénien du nom de Théologue arriva à Paris, autant pour s’y fortifier dans les lettres et les sciences que pour V acquérir ce fini de politesse et d'élégance qui convenait à sa haute naissance. Théologue était un honnête et candide jeune homme tel qu'on chercherait vainement son pareil parmi nous; c'était une suave nature tout imprégnée de poésie et d'enthousiasme. De tous les peuples du continent, il n’estimait guère, au fond, que les Français, à cause de leur courage et de leur urbanité renommés. Encore était-il aisé de s’apercevoir que la reconnaissance entrait pour une grande part dans cette flatteuse exception. La France était pour lui l'asile de la liberté et de l'indépendance des peuples. 11 brûlait surtout du désir de connaitre Paris, qu’il se représentait comme l’ancienne Athènes aux plus beaux jours de sa splendeur.

Théologue, nous l'avons dit, était d'Athènes et non de Sparte; aussi aimait-il le luxe et tout ce qui contribue à rendre la vie élégante et douce. C’est pourquoi, quoiqu'il fût sûr tout le reste d'une sévérité au-dessus de son âge, il choisit, au centre de la Chaussée-d’Antin, un appartement qu'il fit décorer avec un goût et une somptuosité dignes de ce quartier modèle de la mode et de l’opulence. Un riche équipage le transportait tour à tour dans le monde aristocratique que de hautes recommandations lui avaient ouvert, ou dans les promenades publiques fréquentées par la société élé-

gante. [l'était souvent accompagné par un jeune Parisien qui n'avait de commun avec lui que son goût pour l'étude et son admiration pour Ja terre classique de la poésie. Ce point de ressemblance les avait promptement rapprochés, etils avaient conçu l’un pour l’autre une vive amitié. Du reste, il n'existait aucun autre rapport entre eux, ni au physique ni au moral. Autant Théologue était sérieux, réfléchi, autant Octave paraissait léger, sceptique et moqueur dans ses discours, quoique sa physionomie respirät la franchise et la bienveillance. Homme d'esprit et de goût autant qu'ami dévoué, Octave avait compris tout d’abord qu'il devait commencer la conversion intellectuelle du jeune Grec aux mœurs et à la civilisation françaises, en l’initiant à la connaissance de la littérature classique. C’est pourquoi il lui offrit de le conduire aux théâtres où se jouent les chefs-d'œuvre de Corneille, de Racine et de Molière, ainsi qu'aux théâtres secondaires destinés à recevoir spécialement les inspirations de la muse moderne. Théologue consentit avec joie à entreprendre ce pèlerinage artistique.

Mais comme le jour où cette proposition lui fut adressée, il était déjà lard, 1l engagea Octave à diner préalablement avec lui. Les deux amis montérent donc en voiture, et se transportèrent d'abord au Café de Paris, d'où ils devaient repartir pour le Théâtre-Français.

On était alors en carême, au milieu même de la semaine sainte: et Théologue, accoutumé à suivre à la lettre les prescriptions fort rigoureuses de l'Eglise grecque à cette occasion, fut fort scandalisé de voir la foule des convives, composés presque entièrement de jeunes gens en apparence très-bien portants, manger sans scrupule les viandes proscrites et les mets les moins orthodoxes. Octave lui-même suivit l'exemple général et se fit servir à sa guise, abandonnant à leur libre arbitre la conscience et l'estomac de son ami.

« Qu'aurai-je l'honneur de servir à monsieur? dit le garçon s'adressant à Théologue d’un ton obséquieux. Nous avons des suprêmes de volaille, des poulets rôtis, des filets de chevreuil, des faisans truffés, des canards aux navets...

— J'aimerais mieux une tourte de feuilles de mauves, » interrompit Théologue.

À cette étrange déclaration, le garçon, se croyant mystifié, répondit de l'air d’un homme qui ne s’offense point d'une plaisanterie et qui a toujours te mot prêt pour la riposte :

« Monsieur, je n'ai jamais vu la plante que vous venez de nommer que

dans la boutique des herboristes, et pour ce qui est de la manière de la

LE GREC: »o1

préparer, je présume que monsieur ne saurait mieux s'adresser qu'au pharmacien le plus voisin. »

Théologue eut heaucoup de peine à retenir sa colère excitée par l'insolence de cette réponse, et regardait tour à tour lPimpertinent valet et Octave, qui s'efforçait d’étouffer une violente envie de rire en avalant une aile de volaille.

« Puisque vous ignorez l'art d’accommoder cette plante potagère, reprit tranquillement Théologue, au moins pourrez-vous peut-être me servir un plat d'oignons cuits au four ?... ou de chardons?.. d’orties?.…. de gratterons?... de coquelicots? »

À chaque mot de cette burlesque énumération, le garçon se contentait de sourire d’un air d'intelligence en faisant un signe de tête négatif.….

Octave, voyant son ami dans l'alternative de ne pas diner ou de déroger aux prescriptions canoniques de son pays, vint généreusement à son aide, en demandant pour lui six douzaines d’huitres accommodées, un plat de moules et trois douzaines d'escargots frits dans du beurre.

Après diner, les deux amis se dirigèrent vers le premier Théâtre-Fran- Çais..….

Au moment où 1l arrivait, avec Octave, sous le péristyle du théâtre, Théologue remarqua une affiche placée à la porte et commençant par ces mots écrits en gros caractères : Par ordre, les comédiens ordinaires du rois:

« Eh quoi! s’écria Théologue hésitant à franchir le seuil de sa porte, m’auriez-vous conduit, par surprise, dans la demeure du roi de France?

— Rassurez-vous, mon cher Théologue, répondit Octave en souriant, ce théâtre est un lieu public, quoique la vaste salle qui lui est affectée communique avec le palais qu'habitait le prince avant qu’il fût appelé à porter la couronne royale... Il y a même dans ce palais une salle où l’on montre encore le siége modeste qui servit d’abord de trône à cette royauté populaire.

— Mais, à ce que je vois, du moins, les comédiens de ce théâtre appartiennent au roi et sont à ses gages... S'il en est ainsi, expliquez-moi, je vous prie, à qui est destinée la taxe que nous venons de payer à la porte.

— Vous vous trompez, mon cher Théologue, ces comédiens sont aussi Libres que vous et moi et ne reçoivent pas une ohole de Sa Majesté. L’argent perçu à la porte est destiné à solder leurs gages, ainsi qu’à payer au roi la location de cette salle qui lui appartient.

— Quoi! s’écria Théologue, ces comédiens sont des hommes libres, exerçant un art réputé libéral, et ils s'intitulent volontairement comédiens

du roi! Quoi! ces hommes ne relèvent que de leurs talents et du peuple qui les paye, et ils se glorifient de recevoir les ordres du roi créé par ce

peuple !.…

— Là, là, ne vous emportez point contre eux, interrompit Octave, ce n’est là qu’une flatterie de leur part, je vous assure, une simple formule empruntée à un autre siècle et passée en usage... Ce titre, ne füt-il aujourd’hui qu'un hochet, il faut bien le leur pardonner : ces hommes ne sont-ils pas accoutumés à se parer d’oripeaux ? »

En disant cela, Octave entrait dans la salle. Déjà la triple galerie circulaire était remplie par une double rangée de spectateurs impatients ; une multitude compacte encombrait le parterre et se pressait dans les couloirs. On jouait ce soir-là Andromaque, dont le rôle devait être rempli par une jeune tragédienne qui excellait principalement à représenter les héroïnes du théâtre grec. Les dames, parées avec une recherche extrême, garnissaient le devant des loges et des galeries. A la vue de toutes ces femmes aux seins et aux bras nus, au sourire provoquant, et dont quelquesunes, armées d'instruments d'optique, examinaient avec une Curiosité indiscrète et un intérêt marqué le costume étranger et la belle figure du jeune Grec, Théologue se sentit rougir.

« Comment, dit-il à Octave d'un air embarrassé, vos magistrats sont-ils assez peu soucieux des mœurs publiques, pour permettre à tant de courlisanes de paraitre ainsi en public à visage découvert?

— Heureux Théologue ! répondit Octave, les dames qui vous font l’honneur de vous regarder en ce moment sont la gloire de leurs époux, lornement de nos fêtes, l’objet de l'admiration et des hommages des hommes les plus recommandables et de notre brillante jeunesse... »

La toile qui se levait en cet instant détourna tout à coup l'attention des dames, et arrêta sur les lèvres de Théologue les réflexions malsonnantes suscitées dans son esprit par la réponse de son ami.

Lorsque Andromaque parut sur la scène, Théologue fit un mouvement qui n’échappa point à son ami. Octave comprit que la vue de la grande tragédienne avait réveillé au fond de l’âme du jeune Athénien un souvenir poétique et touchant. Du reste, ce fut la seule marque extérieure qui trahit les sensations de Théologue. Cependant la salle tremblait au bruit des applaudissements. Théologue lui-même semblait absorbé dans le sentiment d’une émotion intime et profonde; de temps en temps, ses lèvres entr’ouvertes s’agitaient comme pour murmurer les beaux vers du poëte français... Octave triomphait.... Quand la pièce fut finie, 1f saisit le bras de Théologue et l’entraina hors de la salle.

« Eh bien, lui ditl dès qu'ils furent parvenus dans la rue, que ditesvous du chef-d'œuvre que vous venez d'entendre et du beau génie qui l’a créé? Quelle puissance de conception! quelle chaleur d'âme! quelle exquise sensibilité! et quelle richesse, quelle grâce et quelle harmonie de langage ! Je vous ai surpris vous-même répétant tout bas ces vers admirables.….

— Admirables, en effet! s’écria Théologue : tour à tour tendres, passionnés , humbles où menaçants. Quel rhythme abondant, facile et sonore!... Ah! l’on conçoit que des demi-dieux seuls étaient dignes de parler une telle langue, et que les premiers poëtes n’aient été que des chantres inspirés... Les chœurs accompagnent dignement l’action du poëme..….

— De quels chœurs et de quel poëme parlez-vous, je vous prie?

— De quelle autre chose me parlez-vous vous-même, mon cher Octave, si ce n'est de notre immortel Euripide et de sa tragédie d’Andromaque? »

Octave baissa la tête sans répondre ; il comprit qu’il avait mal interprété l'admiration manifestée par Théologue : au lieu des vers de Racine, c'était la tragédie du poëte grec que l’enthousiaste jeune homme avait imperturbablement murmurée tout entière, en plein Théâtre-Français, à la face même du chef-d'œuvre de Racine !.…

Le lendemain, Octave conduisit son ami à l’un des théâtres secondaires, espérant qu’au moins la muse moderne n’aurait rien à redouter de ses patriotiques souvenirs ; mais lignorance où 1l était de nos usages et de nos mœurs l’empêcha de rien comprendre à la plupart des traits et des bouflonneries de ce qu’on est convenu d'appeler, au théâtre, l'esprit français. Quant au drame, toute cette passion bourgeoise l’effleura à peine, et il s’obstina à ne voir là qu’une querelle de ménage.

Décidément cet homme était incorrigible, et Octave dut renoncer au dessein de le faire descendre des sommets orgueilleux où l'avaient placé naturellement ses souvenirs nationaux. Il résolut néanmoins de le soumettre à une dernière épreuve, en le mettant en face de nos plus superbes monuments. C’est pourquoi il lui fit voir en un seul jour, et pour ainsi dire coup sur coup, le château de Versailles, le Louvre, la Madeleine, le Panthéon, la place Louis XV, la colonne Vendôme et l’arc de triomphe de l'Étoile... A sa grande surprise, Théologue resta impassible.

« Quoi! s’écria Octave avec une légitime indignation, nierez-vous que ce soient là des monuments dignes des plus beaux siècles d'Athènes ?

— Je ne le nierai pas, répondit gravement Théologue: mais, crovez-

moi, tout admirables qu'ils sont, il leur manquera toujours, pour les couronner dignement et leur donner toute leur valeur, deux choses qui ne manquèrent point aux monuments de la Grèce, le ciel et l’espace !.. »

Cette réplique, rendue péremptoire par l'aspect terne et gris du ciel parisien, et par le voisinage des constructions mesquines ou ignobles qui entourent la plupart de nos monuments, humilia profondément Octave.

« Au moins, reprit-il avec dépit, la France n’en est-elle pas réduite à évoquer éternellement des souvenirs pour avoir le droit d’être fière; et ces monuments de notre architecture attestent le génie de mes contemporains.

— J'aime mieux mes ruines, » répondit fièrement Théologue en s’éloignant.

Les deux amis ne se revirent plus.

Il ne faut pas croire, d’après cet exemple, que tous les Grecs modernes professent, à l’étranger, la même rigidité de mœurs et un pareil fanatisme national. Loin de à; en général, leur organisation passionnée les dispose merveilleusement à recevoir les impressions d’une civilisation plus avancée. On connait l’histoire de ce courageux patriote grec, qui, venu à Paris après le désastre de Missolonghi, finit par oublier, dans les délices de la nouvelle Capoue, l’ardeur martiale dont il avait donné d’éclatants témoignages, aussi bien que l’austérité d'une vertu longtemps éprouvée. Obligé de se répandre surtout dans le’ monde élégant et riche pour y implorer la pitié en faveur de sa malheureuse patrie, il sentit son àme s'amollir au contact de notre luxe et de nos plaisirs. Les charmantes quéleuses, qui lui prêtèrent volontiers le secours de leurs pieuses séductions, achevèrent de le convertir à la civilisation parisienne. Cependant son zèle patriotique n’en fut point refroidi ; il envoya d’abondantes offrandes aux Heliènes ; mais 1l resta parmi nous... Aujourd'hui sa maison st le centre du monde élégant, et rien n’y rappelle l'origine étrangère du maitre, hormis peut-être l’atticisme parfait de ses manières et les chapiteaux corinthiens des colonnes qui forment le péristyle de son opulente demeure.

Quelques Grecs même, emportés sans doute par l'enthousiasme habituel qui forme comme le fond du caractère de la nation, ont voué un culte fervent aux grâces faciles et piquantes des femmes frâncaises ; cependant, 1l'faut le dire, ce culte est singulièrement tempéré par un certain esprit de parcimonie commun à tous les Grecs. Témoin ce qui arriva, Il y a quelques jours, au prince C sentant de la cour du roi Othon à Paris.

LE GREC. Per

Le prince avait remarqué, à l’un de nos théâtres secondaires, le minois

| agaçant et les yeux en amande d’une de nos actrices à la mode; il lui écrivit pour solliciter la faveur d’une audience particulière... L'éntretien, dit-on, dura jusqu’au lendemain matin... Le prince, ravi d’admiration et

touché de reconnaissance, se retira en laissant sur la cheminée de l'ac-

trice un billet... de mille francs! Madame D..., habituée sans doute à

de plus magnifiques procédés, fut fort mécontente de la munificence du prince, et se hâta de lui écrire pour l'engager à réparer, d'une manière digne d’elle et de lui, ce qu’elle regardait comme le résultat d’un malentendu; mais sa réclamation resta sans réponse... Alors madame D... justement indignée, adressa au prince la lettre suivante, que nous repreduisons textuellement :

« Monsieur,

« Je n’aime point à traiter personnellement les affaires sérieuses. Votre silence relativement à la réclamation que j'ai eu l'honneur de vous adresser me prouve que vous partagez mes répugnances à ce sujet. C’est pourquoi, si, avant demain, vous n’avez point fait droit à ma demande, en m'envoyant la somme de cinq mille franes pour acquit de la dette que vous avez contractée envers moi, je vous préviens que je suis décidée à choisir pour arbitre de notre différend une personne digne de votre confiance et de la mienne.…, madame la princesse C..….ski. »

Cette fois, la réponse ne se fit pas attendre. Elle arriva incontinent sous la forme de cinq billets de banque de la même valeur que le premier.

Appuyés sur quelques faits isolés de leurs dernières luttes et sur l’autorité d’un proverbe fort ancien, les Turcs affectent, en toute occasion. de suspecter la loyauté des Grecs. Græca fides, nulla fides, dit le proverbe. Nous ne partageons point cette prévention que nous croyons injuste, en général. Écrasés par un ennemi sans pitié et bien supérieur en

forces, les Grecs ont dû plus d’une fois recourir à la ruse et peut-être au parjure. L’oppression appelle et justifie le manque de foi... Mais ce qui est excusable envers un ennemi ne mérite que blâme et châtiment quand il s’agit d’un hôte et d’un ami. Aussi l'aventure suivante, qui est d’une date toute récente et dont nous garantissons l'authenticité, n’in-

spire-t-elle aucun sentiment de pitié pour celui qui en fut le héros le plus malheureux.

M. K.... est un riche Athénien arrivé à Paris depuis peu de temps et qui, quoique marié, a su conserver la jouissance de la meilleure part des priviléges attachés à la condition de garçon. Le jeune comte de B..., — un adorable mauvais sujet, comme disaient nos grand’mères, — est devenu le confident le plus intime et comme l’alter ego de M. K..…. Cette dernière qualification lui a été donnée par son ami lui-même, et Arthur de B... l’a prise à la lettre…

Or, un des derniers jours gras de cette année, les deux amis, afin sans doute d’enterrer carnaval, comme on dit, le plus joyeusement possible, résolurent d'aller diner ensemble dans une de ces maisons à deux visages qui servent, dit-on, d’abri complaisant aux amours qui ont besoin de mystères et aux femmes égarées qui ont des ménagements à garder. Il fu done décidé, d’une commune voix, que l'amour servirait d'auxiliaire au

champagne et serait spécialement chargé d'égayer le dessert. Tous deux pouvaient choisir à leur aise dans la liste des jeunes filles qu’ils avaient plus ou moins séduites ou des femmes qu’ilsavaient compromises. Arthur de B... avait, entre autres, une maîtresse dont il vantait souvent à son ami la beauté et les charmes enivrants, sans que cette description provoquât de la part de ce dernier d’autres manifestations qu’une admiration fort calme et souvent même un sourire singulièrement narquois. Arthur eutun instant la pensée d'enlever, en quelque sorte, les suffrages de K... en faisant apparaître la belle Julia devant lui. Mais il répugnait à son amour-propre, sinon à son amour, de convoquer lui-même sa maîtresse dans une telle circonstance. Les deux amis semblaient éprouver le même embarras.

« J'ai trouvé! J'ai trouvé ! » s’écria tout à coup l’Athénien en se frappant le front d’un air inspiré.

Et se levant aussitôt, il alla écrire un nom et une adresse sur un registre placé ad hoc sur un élégant bureau. Arthur se disposait à limiter, en écrivant au-dessous de la ligne tracée par son ami un nom pris au hasard dans sa mémoire; mais celui-ci l’arrêta, en lui remontrant l’indiscrétion qu'il allait commettre, et l’engagea à écrire sur la page suivante.

« Par ce moyen, poursuivit M. K..., nous ne connaïtrons réciproquement la femme choisie par chacun de nous qu’à l'instant même où elle entrera dans cette chambre. Ce sera bien plus piquant. Le mystère ! mon cher, le mystère ! ajouta-t-il, e’est l’assaisonnement de amour! »

Arthur étonné fixa sur son ami un regard où se peignaient le doute et la défiance. Puis, prenant tout à coup son parti, il traça, à son tour, un nom à l'endroit indiqué.

« N'oubliez pas, au moins, l'adresse de votre belle, fit M. K..., en manière d'avertissement amical.

— C’est inutile, répliqua Arthur, son adresse est connue 1c1.….

— Et sa vertu aussi, par conséquent, » ajouta M. K .. en riant.…

Arthur, sans répondre, enleva du registre la page sur laquelle il venait d'écrire. L’Athénien en fit autant et sonna pour appeler la maitresse de la maison à laquelle chacun d’eux présenta séparément la feuille mystérieuse, en recommandant la plus grande diligence. s

Tous deux se remirent à table un peu émus et préoccupés, comme 1l arrive toujours quand l'attente est mêlée d'incertitude... Pourtant, l'attente ne fut longue. Une demi-heure environ après le départ du messager, deux femmes entrèrent, en même temps, par deux portes oppo-

sées, le visage soigneusement voilé, dans la chambre où elles avaient été demandées. À la vue de eeux qui les attendaient, elles firent simultancment un mouvement d’effroi qui n'échappa point aux deux convives et essayèrent de se retirer. Mais Arthur et M. K..., qui s’étaient levés pour les recevoir, les en empêchèrent ; et comme elles essayaient de résister, M. K..., plus bouillant et plus hardi, enleva par un geste rapide le voile qui cachait les traits de celle dont il s'était emparé, comme par insüincet.

C'était Julia, la maîtresse tant vantée d'Arthur!

« À mon tour! » s’écria celui-ci. Et imitant le geste de M. K... il exposa à ses regards le visage pâle et effrayé de la légitime épouse de son am...

La noble Grecque s'évanouit.… Julia se contenta d’accabler de reproches l’infidèle Arthur.

Quand madame K... fut revenue de son évanouissement, son mari lui offrit la main pour la reconduire jusqu’à la voiture qui l’attendait dans la rue et s'installa près d’elle. Le trajet fut silencieux, et l’on assure même que les deux époux, de retour au domicile commun, ne se parlèrent point de cette double mésaventure.

Quant à Arthur, qui ne se croyait point sans doute obligé à la même réserve et aux mêmes égards, il eut la dureté de laisser partir seule la belle Julia et même de cesser de la voir.

Les deux amis ne se demandèrent pas la moindre satisfaction pour leur commune perfidie, et convinrent de garder entre eux, en apparence, les mêmes relations d'amitié.

Voici une autre aventure, mais d’un genre beaucoup plus tragique, où c'est un Grec qui joue encore le rôle de victime.

Dans un des plus aristocratiques salons de la rive gauche, on blâmait devant un riche étranger [a piraterie exercée longtemps par les Grecs dans l’Archipel.

«Eh! messieurs, s’écria vivement l'étranger qui n’était autre qu'un Grec, il vous sied bien, vraiment, d'adresser un tel reproche à un peuple égaré par la misère et l'oppression, lorsque vous-mêmes, au sein de la liberté et de la civilisation, dans cette cité florissante qui en est comme Ia rgprésentation vivante, vous exercez les uns sur les autres une piraterie plus sauvage, plus odieuse encore, sanctionnée et payée par le gouvernement, sous un stupide prétexte d'humanité ! »

Cette sortie incompréhensible fut accueillie par un murmure de surprise générale. Le Grec poursuivit sans se déconcerter :

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