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LE GREC. sbE)
« I y a cinq ans, j'habitais, en qualité d'étudiant en droit, ce que vous appelez le quartier latin... Un soir qu’à la sortie d’une représentation d’un des théâtres de la rive droite, je regagnais seul, à pied, mon domicile, je fus subitement accosté, sur le pont Saint-Michel, par deux hommes qui se saisirent de moi, avant que j'eusse le temps et la faculté de me défendre. Un mouchoir enfoncé dans ma bouche étouffait mes cris. Terrassé promptement et facilement maitrisé par mes adversaires, je fus traiîné par eux sur le parapet, d’où ils me précipitèrent dans la Seine. L'affaire n’avait pas duré une minute... Ce qui se passa ensuite et combien de temps je restai dans l'eau, je l'ai toujours ignoré. Tout ce que je puis dire, c’est que, après avoir perdu peu à peu la respiration par l'effet de l'immersion, je recouvrai l'usage de mes sens dans le cabinet d’un commissaire de police. Cet honorable magistrat m'interrogea avec sollicitude sur les circonstances qui avaient précédé mon asphyxie. Mais ce ne fut qu'au bout d’une heure environ que, renouant par degrés la chaine brisée de mes perceptions, je parvins à me rappeler l'attaque nocturne dont j'avais été l'objet.
« Ce récit parut faire impression sur le magistrat qui me ditgravement, après avoir réfléchi quelque temps :
«— Tout me porte à croire, mon cher monsieur, que vous serez tombé entre les mains de deux de ces bandits, d’une espèce toute nouvelle, communément surnommés les sauceurs, par analogie à la nature même de l’industrie coupable qu'ils exerçent, laquelle consiste à vous tenir plus ou moins longtemps plongé dans l'eau, selon que leur dessein est de vous en retirer mort ou vivant. Dans le dernier cas, la loi, afin de stimuler et de propager les sentiments d'humanité et de dévouement, accorde à celui qui vous a sauvé une récompense de trente francs. Dans le premier cas, la prime n’est que de la moitié de cette somme. Néanmoins, les industriels dont je vous parlais tout à l'heure préfèrent généralement laisser leur victime au fond de l’eau jusqu’à ce que mort s'ensuive , afin, sans doute, de ne pas s’exposer, de sa part, à quelques fâcheuses indiscrétions. L'homme qui vous a retiré du milieu du fleuve, et qui vous à eru mort, comme je lai pensé moi-même, avait été sans doute aposté, à cet effet, par ses affidés, à moins que ce ne fût un des sauceurs en personne. Le tour serait hardi, mais non sans exemple, je l'avoue: F’aurais dû y songer plus tôt, et je regrette vivement à présent de m'être trop hâté d'accorder à ce misérable la récompense promise ; mais je me réjouis encore davantage, mon cher monsieur, que vous ayez échappé, comme par miracle, à la mort.
« Après avoir ainsi parlé, le commissaire eut l'obligeance de me faire reconduire jusqu'à mon domicile. Quant à moi, peu désireux de courir la chance d’un second miracle de ce genre, je me hâtai de terminer mes études de droit, afin de retourner dans ma patrie où Je ne serais pas du moins exposé à une piraterie bien plus sauvage que celle qui s’exerçait naguère dans le fond de l’Archipel, et d'autant plus dangereuse qu’elle est placée sous le patronage des lois. »
AUGUSTE DE Lacroix.
NU PS" A) L AS Fe ? | \ LES BRESILIENS A PARIS!)
Un visage osseux, une peau tannée, une prunelle de feu, un certain air de roideur
militaire, font reconnaitre le citoyen du Brésil au milieu de la population cosmopolite de Paris. Le sang de trois races différentes est souvent mélangé dans ses veines. Il forme lui-même une quatrième race, fière et sauvage comme les naturels du pays, paresseuse comme les Africains d’Angole importés au Brésil, calculatrice et prosaique comme les marchands de Lisbonne.
Tout Brésilien qui n’est pas planteur de sucre est actionnaire d’une compagnie pour l'exploitation des mines. Dans les deux cas, il coopère directement ou indirectement à la traite des noirs. L’esclavage est le pivot de la constitution du Brésil. Le Brésilien n’est pas moins dévot à l'institution de l'esclavage qu’à la croyance catholique, apostolique et romaine. Il ne conçoit pas plus de société sans esclaves que de religion sans messe, À ses veux, la rigoise est la meilleure forme de gouvernement ; cependant la rigoise n’est rien de plus qu'un nerf de bœuf tressé
en double ou triple natte.
Habitué aux témoignages de crainte respectueuse de la population noire, le Brésilien se fait difficilement à la familiarité de nos classes inférieures. Elle bouleverse toutes ses idées de discipline. S'il se promène à pied dans nos rues, il est arrêté au passage par un dégraisseur en plein vent qui prétend, bon gré, mal gré, faire sur son habit l'essai d’un savon
infaillible ; ici c’est un cireur de bottes qui l'appelle, sans respect pour l'éclat de sa chaussure vernie. Un orage subit vient-il fondre sur Paris, le Brésilien se voit disputer la portière d’un fiacre par un homme en veste de velours qui escorte une cuisinière. Enfin, à son retour, son concierge lui refuse l'entrée de la maison sous prétexte qu'il s’est attardé, et son valet demande l'arriéré de ses gages avec une politesse tronique cent fois pire qu’une franche grossièreté.
Le Brésilien comprend l'inconvénient de se livrer à ses habitudes d'autorité avec les habitants de Paris ; aussi se fait-il toujours accompagner dans ses voyages par ses esclaves africains. Il communique avec les blancs par l'intermédiaire des noirs, et avec les noirs par l'entremise de la rigoise. Ainsi chacun conserve ses habitudes.
Si vous voulez voir le caractère du Brésilien se développer sans contrainte, il ne faut pas vous diriger vers l'hôtel de l'ambassadeur de don Pedro I, rue Neuve-des-Capucines. La diplomatie exelut toute originalité de cette demeure. La physionomie des hommes politiques n'a qu'un seul et même vernis dans le monde entier ; et le premier devoir de tout ambassadeur est de suivre l'exemple d'Alcibiade, c'est-à-dire de manger le brouet noir à Sparte et de souper chez les courtisanes à Athènes.
Mais tournez vos pas vers le Pont-Neuf, entrez dans le passage Dauphine, vous y trouverez l'hôtel du Brésil. Ce n'est qu'un campement pour la petite propriété du pays. Le Brésilien ne fait que passer au milieu de cet amas de moellons, sans air ni soleil, qu’on nomme Paris. Pénétrons dans cette salle. On y respire par tous les pores la famée du tabac mêlée à la vapeur du café. Quel assemblage de figures basanées, d'yeux élincelants, de chevelures de jais! quelle pantomime animée! que de paroles brûlantes ! Mais quoi! il n’est question que de rail-ways, de steamers, de voitures marines, terrestres ou aériennes ; à toutes les tables j'entends parler l’argot des ingénieurs. C’est à propos du percement d’une route, de l'exploitation d’une forêt, du creusement d'un canal que se déploie toute cette verve d’éloculion, toute cette pantomime de gestes passionnés. En vérité, il n’y a de piquant dans tout cela que le contraste des physionomies sombres et ardentes avec les préoccupations prosaïques.
Cependant, ne nous y trompons pas, le Brésilien choisit de préférence les opérations aventureuses. Il aime le commerce où il y a des risques personnels à courir; le commerce des esclaves, par exemple. C'est sur les mers, en hardi pirate, que plus d’un Brésilien a gagné, à la barbe des croiseurs anglais, la grandesse et l’insigne de la clef d’or. La traite, qui nous parait un crime, n’est pas envisagée sous le même point de vue par les Brésiliens : ils la considèrent tout au plus comme une contrebande.
Mais pourquoi venir à Paris? Pourquoi quitter Rio-Janeiro, la ville impériale qui porte pour couronne un magnifique aqueduc et pour fleurons de cette couronne les forêts séculaires du mont Corcovado: qui baigne le pied de ses édifices dans la plus belle rade du monde, une rade
chargée d’ilots verdoyants sortant des eaux comme autant de bouquets
placés à la ceinture de la mer? Pourquoi changer l'or du soleil brésilien contre le cuivre de notre soleil; les diamants des fleuves du Brésil contre les cailloux de nos rivières ?
Si Paris est un grand centre d’affaires, il est aussi un centre de plaisirs. Paris est la ville la plus amusante du monde entier. Ce titre lui suffit pour jusufier les plus longs voyages.
Il y à quelques années, la venue d’un certain Alvarez Rial fit sensation parmi les gens d'affaires et parmi les hommes de plaisir. Don Rial passait pour Phomme le plus riche de l'empire du Brésil; il frisait Ja quarantaine, mais sa figure bronzée était de celles qui n’ont pas d'âge, ou plutôt qui ont toujours trente ans, avant et après. Bien fait de sa personne, généreux avec les moyens d'être prodigue, il jeta l'alarme parmi tous ceux qui avaient la prétention de posséder en tout ou en partie le cœur de nos actrices à la mode. On épia ses débuts ; on l'attendit aux courses. à l’Opéra, au elub, mais ce fut en vain. Don Rial menait une vie fort retirée. On lui fit visite dans l’espoir de deviner ses projets. Jugez de l’étonnement des visiteurs! le salon de don Rial, qui habitait un hôtel dans une avenue des Champs-Elysées, était meublé de la façon que nous allons décrire.
Le long de la muraille, tendue en nattes des Indes, étaient adossés des canapés en jonc, des fauteuils en cannes et en fer creux. Une table couverte d’une natte du Sénégal s’arrondissait au centre du salon. Sur le manteau de la cheminée on voyait une pendule de bronze avec ornements de cuivre; puis, jetés pêle-mêle à droite et à gauche, des pistolets, des éperons d'argent, une cravache, symbole de l'autorité, sceptre dont le poids se faisait sentir indistinctement aux chevaux, aux chiens, aux nègres et généralement à tous les animaux de la maison; une superbe collection de pipes, de cigares et de cigarettes. Trois fusils de chasse et une carabine étaient pendus par la bandoulière , ou placés à un angle de l’appartement sous la main.
Après cette visite, les gens de plaisir cessèrent de redouter la rivalité de don Rial; ce fut le tour des gens d’affaires.
Il n’est pas de suppositions absurdes auxquelles les spéculateurs n'aient ajouté foi en cette occasion ; tant l'imagination des industriels est ardemment excitée par l'idée d'une grande affaire et l'espoir de gros bénéfices ! Cependant notre Brésilien ne paraissait ni à la grande ni à la petite bourse; on ne le voyait ni dans les couloirs de la chambre, ni dans le salon des ministres, ni dans le cabinet des chefs de division influents. Quand les gens d’affaires furent à bout de conjectures, ils cessèrent de
s'occuper aussi activement de don Rial; mais le germe de la curiosité demeura dans leur esprit, comme une passion non assouvie qui ne demandait qu'une occasion pour prendre de nouvelles forces.
Un jour, à la petite bourse du soir, un certain Renaudet, qui cumulait les honneurs de la députation avec les travaux d’un grand commerce de denrées coloniales, et qui, par la nature même de ce commerce, avait des relations assez étendues avec le Brésil, déclara qu'avant deux jours il saurait le secret de don Raal.
« Messieurs, dit un membre d’un des clubs les plus élégants qui, sous le prétexte d'assister à la petite bourse, exposait sur le boulevard les merveilles de sa toilette, M. Renaudet se fait fort de savoir avant deux jours le secret de don Rial. Deux mille éeus qu'il n’y parviendra pas!
— Je tiens le pari, répondit Renaudet.
— Vous paraissez bien sûr de votre fait, dit un négociant espagnol. Connaissez-vous don Rial?
Je dois diner demain en sa compagnie chez H***, le banquier.
— C'est un homme d’une énergie terrible, continua l'Espagnol. Et comment vous y prendrez-vous pour obtenir son secret?
— Je le lui demanderai, dit Renaudet.
— Prenez garde, monsieur, don Rial n'aime pas les questions. Avezvous entendu parler de son duel?
— Racontez-nous son duel, dirent en chœur vingt personnes qui faisaient cercle autour des trois interlocuteurs.
— Volontiers, messieurs, reprit l'Espagnol; ce récit pourra servir à l'instruction de M. Renaudet, à qui je ne saurais trop recommander la prudence.
Il faut vous dire, avant tout, que la vie de don Rial à été absorbée dans un amour malheureux. A l'âge de vingt ans à peu près, il est devenu amoureux d’une jeune et belle Espagnole, fille d'un négociant de cette nation établi au Brésil. Le négociant était riche, et don Rial ne possédait pas alors deux cents piastres de revenu. Sa recherche ne fut point agréée. Don Rial se retira, non sans avoir échangé avec la jeune personne des serments d'amour éternel. Dès ce moment, il jura d’acquérir à tout prix et à tous risques cet or qui seul pouvait le rapprocher de sa maitresse. II était brave et d’antique noblesse. Après avoir vendu le peu qu’il possédait, il trouva aisément à louer un navire négrier; c’est alors qu’il commença le métier dangereux, mais lucratif, de la traite. Personne n’a jamais été plus heureux que don Rial, parce que personne n'a jamais été plus habile, Chaque voyage lui rapportait de grosses sommes qu'il amassait pour
les offrir à sa maitresse. A chaque retour, l'espérance des amants eroissait, et leurs serments étaient renouvelés. Déjà don Rial se croyait au terme de ses vœux. Il se laissa tenter par une dernière expédition qui promettait de très-grands bénéfices; il partit. Pendant dix-huit mois on n'entendit plus parler de lui. Le bruit se répandit pourtant que son navire avait été pris après un combat opiniâtre, dans lequel lui-même avait reçu la mort. Le dix-neuvième mois, don Rial reparut seul à Rio; son navire avait été détruit, et lui blessé. Dans l'intervalle, le négociant espagnol avait cédé sa maison et était parti pour l’Europe !
J'essayerais vainement de peindre la fureur et le désespoir de don Rial. C'est ce moment qu'un Anglais choisit, avec l’h-propos ordinaire à ce peuple, pour railler agréablement notre Brésilien, et pour lui demander s’il comptait se rendre en Europe. Il s’ensuivit une querelle, dans laquelle don Rial apporta toute la haine qu’il avait vouée à l'Angleterre, et son adversaire toute l’animosité résultant des nombreux échecs que le Brésilien avait fait éprouver à la marine anglaise. Un duel fut convenu, et le sort laissa aux témoins de don Rial la charge de déterminer la nature des armes et les conditions du combat. Il fut décidé que les deux adversaires se rendraient dans une île inhabitée du fleuve San-Francisco, armés chacun d’une carabine, d’une paire de pistolets et d’un couteau de
chasse. Les pistolets et le couteau étaient destinés à protéger les combattants contre les animaux de proie ; mais ils ne pouvaient faire usage l’un contre l’autre que de la carabine, et un seul coup de feu leur était accordé. C'était une espèce de chasse à l'homme, un duel à l'affût dont l'image souriait au Brésilien.
Le canot de don Rial était déjà depuis quelques minutes au lieu du rendez-vous, quand l’embarcation de son adversaire arriva en vue de l'île. Ils débarquèrent l'un au nord, l’autre au midi, et ne tardèrent pas à disparaitre sous la sombre voûte des arbres.
Tout était silencieux et immobile. Le soleil veillait seul au-dessus du désert et ruisselait sur les poitrines cuivrées des quatre eanotiers. Ils laissèrent tomber les rames, et prêtèrent l'oreille dans l'attente du coup de feu qui devait annoncer le commencement et la fin du combat. Mais tant que dura le jour le silence du désert ne fut pas interrompu ; la forêt garda le secret du drame qui s’accomplissait sous ses ombres. Enfin le soleil descendit dans les flots de l’océan Pacifique ; à l'appel du vent d'ouest qui accourait sur les crêtes écumeuses de la marée montante, la nature sortit de son sommeil : du sein de la forêt s’éleva un bruit confus composé de toutes les voix du désert; le rugissement du jaguar et le
hurlement de la panthère, qui s’excitaient aux combats de la nuit, roulèrent d’échos en échos sur les eaux sonores. La lune se leva, projetant sur les canotiers pleins d’effroi des ombres monstrueuses et fantastiques. Héroïques le jour, les quatre matelots noirs étaient sans courage contre les fantômes de la nuit; ils se précipitèrent au fond des canots, la face contre les planches. En cet état, ils ne s’aperçurent pas que la mer, qui entrait dans le fleuve à cette heure, avait soulevé leurs embarcations et les entrainait doucement, en remontant le courant, jusqu'au-dessus de l'île. Quand vint le moment du reflux, le San-Francisco reprit son cours avec une violence irrésistible. Les quatre noirs, stimulés par la grandeur du péril, voulurent alors saisir leurs rames, mais déjà il n’était plus temps. Les deux canots, poussés contre un rocher, furent brisés en même temps. C'est en ce moment qu'une détonation alla porter le trouble jusqu'au fond des cavernes du fleuve. Un second, un troisième coup de feu se succédèrent, et furent accompagnés d'un épouvantable rugissement: puis tout retomba dans le silence.
Un quart d'heure après, un homme sort du massif des arbres de l'ile se dirigeant du côté où les deux canots avaient été laissés le matin. I parcourut d’un œil d’aigle toutes les sinuosités du rivage opposé; après avoir sondé les ombres de toutes les criques, interrogé tous les rochers, tous les arbres de l'autre bord, son regard repassa le fleuve, et suivit les détours du rivage de l'ile elle-même. Un objet d’une forme bizarre flottait dans l'obscurité accroché aux jones et aux lianes qui tendaient leurs lacs à la pointe occidentale de l'ile. L'inconnu se dirigea de ce côté. Après avoir reconnu la nature de cet objet, qui n'était autre que le gouvernail d’un des canots, il détacha sa ceinture de cuir, et s’en servit pour fixer sur sa tête son fusil et sa poire à poudre; puis il descendit résolûment dans le fleuve, et gagna d’un bras vigoureux Pautre rive.
Cet homme était le Brésilien. El avait passé la journée sur un arbre, à l’affüt de son adversaire. Celui-ci, de son côté, était demeuré tout le jour en embuscade dans le creux d'un rocher, et en avait été chassé à l'entrée de la nuit par son appétit tout britannique. Tandis qu'il avançait. la main sur la détente du fusil, l'oreille et le cou tendus, deux yeux de flammes le guettaient dans les ténèbres; un Jaguar avait traversé le gué. Accroupi sur les pattes de devant, le mufle posé sur ses puissantes grilles, il allait s’élancer, quand la foudre, tombant du sommet de l'arbre au pied duquel il était placé, suspendit son élan ; un second coup de feu, parti du. même point, l’étendit à terre; un troisième coup traversa la poitrine de l'Anglais, qui n'était pas encore revenu de son étonnement. Cependant le
jaguar, après avoir mordu le sol, s’était relevé furieux de ses blessures mortelles ; il déchirait l'écorce de l'arbre en rugissant, et ses yeux, flamboyant dans l'ombre, semblaient vouloir lancer des traits mortels au sein du feuillage qui servait de retraite à son ennemi.
Don Rial suivait tous les mouvements de cette rage impuissante. Guidé dans l'ombre par l’œil en feu de l’animal, il lança son couteau de chasse; la lame tourna deux fois sur elle-même, et au troisième tour s’enfonça tout entière dans le crâne du jaguar. Le Brésilien descendit alors en poussant du pied’le cadavre. Deux heures après, 1] ne restait plus de l'Anglais blessé à mort que des ossements dispersés par les bêtes féroces.
— Tenez-vous toujours votre pari? dit à Renaudet celui qui avait proposé la gageure.
— Plus que jamais, répondit Renaudet piqué au Jeu.
— Vous avez ma parole, reprit l’autre; si le Brésilien vous iue;”je payerai la somme à vos héritiers. »
Cependant M. Constantin Renaudet professait un très-grand respect pour les lois qui défendent implicitement le duel: il n’avait nulle envie de la violer. Il avait inventé une ruse qui lui paraissait victorieuse pour pénétrer sans danger le mystère dont s’entourait le Brésilien.
En qualité de négociant, il avait eu de fréquents rapports avec un certain James Brown, Américain trois fois millionnaire, qui occupait ses loisirs à préparer l'abolition de l'esclavage dans le monde en général et aux États-Unis en particulier. M. James Brown était un des plus ardents négrophiles d'Amérique et d'Angleterre.
Renaudet avait donc fait observer à M. Brown que, la loi française accordant la liberté à tous les esclaves qui mettaient le pied sur le territoire de France, les nègres venus à la suite du Brésilien don Rial étaient émancipés de droit; il avait ajouté que ces malheureux ignoraient sans doute le vœu de la loi, et qu’il convenait de la rappeler devant eux à leur maitre.
Un pareil discours devait produire sur l'esprit de M. James Brown le même effet qu’un coup d’éperon dans les flanes d’un cheval de course. Il arrêta avec Renaudet qu’une visite serait tentée en commun pour rappeler au Brésilien et à ses malheureux esclaves le vœu de la loi française. lenaudet fixa le jour et l'heure où il savait que don Rial serait absent, car pour s'instruire il comptait beaucoup plus sur ses yeux que sur son courage.
L'hôtel de don Rial était un bâtiment isolé entre cour ct jardin. Une
ruelle, habituellement déserte, tournait autour des murailles du jardin; la porte cochère s’ouvrait sur l'allée des Veuves; l'herbe croissait entre les pavés sur lesquels s’appuyaient les deux battants de cette porte. À l'intérieur on n’entendait ni bruit ni mouvement. Cette porte, derrière laquelle venaient expirer tous les bruits, semblait, quand elle ouvrait et refermait ses deux.battants sur la voiture des visiteurs ou du maitre, un noir géant serrant entre ses bras ceux qu’il voulait étoufter.
Il était nuit quand Renaudet et son compagnon, en costume de circonstance , se présentèrent à cette porte. Le premier leva le marteau de bronze, et le coup retentit dans toute la maison d'étage en étage. L’écho vint expirer au cœur de Renaudet, qui sentit ses dents claquer de frayeur. Au moment de frapper un second coup, il s’aperçut que la porte était ouverte. La loge du concierge était abandonnée ; pas une lumière ne brillait aux croisées ni sous le vestibule, qui se présentait dans la nuit comme la sombre caverne d’une bête fauve. Le vaillant abolitioniste commença à gravir l'escalier en se tenant à la rampe, tandis que Renaudet se tenait aux basques de son habit. Leurs pas, qui retentissaient sur les degrés de pierre, n’amenaient personne à leur rencontre.
« Je crois qu'il serait à propos de revenir demain au jour, dit-il d'une voix entrecoupée par la frayeur; nous ne savons pas ce qui nous attend là-haut.
— [1 y a ici des malheureux qui souffrent, répondit M. James Brown ; il est de mon devoir de les secourir.
— Au moins, reprit Renaudet dans sa détresse, avançons sans bruit, afin de ménager au besoin notre retraite. » :
James Brown fit un signe d’assentiment, et ils traversèrent l’antichambre sur la pointe du pied en retenant leur haleine. Devant eux s’ouvrait une deuxième chambre, qui se trouva heureusement couverte d’un (apis; ils purent s’y introduire sans troubler les individus qui causaient dans une autre salle. À la faveur de l'obscurité qui les enveloppait, ils purent voir sans être vus la scène que nous allons décrire.
Elle avait lieu dans le salon ordinairement habité par don Rial. Assis devant une table chargée de plusieurs flacons, le concierge vidait et remplissait alternativement son verre, n’interrompant cet exercice que pour aspirer et rendre avec délices des bouffées de tabac qu'il puisait dans la provision de son maître. Congo, le valet de chambre du Brésilien, était debout devant une armoire à l'angle de l’appartement; sur un des rayons de cette armoire, on voyait se prélasser un superbe pâté, admirable édifice aux murailles dorées, aux colonnettes pleines de suc, véritable temple
de gourmandise qui recélait dans ses flanes les exploits truffés d’un heureux chasseur. Congo avait engagé, à l’occasion de ce pâté, un colloque ou plutôt un monologue qui trahissait les divers épisodes de la bataille livrée par sa gourmandise à sa crainte du rotin.
« Toi senür trop bon, disait-il dans un patois moitié brésilien, moitié français, que nous renonçons à reproduire ; toi tenter moi : toi prendre garde ! »
Et Congo feignait de se promener avec indifférence devant l’armoire ouverte. Tout à coup il saisit un couteau, et s’écria en le brandissant vers le pâté :
«Ah! toi toujours sentir bon, toi toujours tenter moi. Attends! attends ! »
Et il avançait la main vers le pâté; son geste brusque fit tomber la rigoise qui était posée sur la cheminée. Congo la ramassa, et regarda son compagnon d’un air piteux. Celui-ci suivait ses manœuvres de l'air le plus sérieux du monde ; il comprit son regard, et se hâta de lever ses derniers scrupules.
« Maître donner nous coups de rigoise, mais pâté bien bon!
— Pâté bien bon, » répéta Congo en établissant mentalement la balance entre le désagrément qui attendait son dos et le plaisir que se promettait son estomac.
L'aiguille pencha de ce côté, car il se jeta avec une espèce de joie furieuse sur le pâté, auquel il fit une profonde entaille. La tranche coupée fut apportée par lui sur la table. Il s’assit en face de son compagnon noir, et tous deux-se mirent à manger sans avoir besoin d’assiette ni de fourchette. Quand la dernière miette eut disparu, Congo s’assit voluptueusement devant le feu, et se mit à improviser un air sur les paroles de son compagnon : « Maitre donner nous coups rigoise, mais pâté bien bon. » Son camarade se joignit à ce refrain, et les deux voix discordantes, s’élevant graduellement, allèrent frapper dans leur nid, à l’angle des corniches, tous les échos de la maison. Quand les deux noirs eurent achevé de s’enivrer avec leur propre chant, ils se prirent les mains, et commencèrent à tourner avec une rapidité effrayante jusqu’à perdre la respiration. Ils se laissèrent alors tomber sur le tapis devant le feu, et cinq minutes à peine après, leurs ronflements annoncèrent qu'ils étaient profondément endormis.
C’est le moment que choisirent James Brown et Renaudet pour pénétrer dans l’appartement. A l’autre bout du salon était une porte fermée qui laissait briller une lumière à travers ses interstices.
on
lustache Lorra 14.
Typ. Lacrampe et Comp.
« Don Rial est là sans doute, » dit Brown en s’avançant vers la porte.
Renaudet l’arrêta d’une main, en lui faisant signe de garder le silence ; puis il s’approcha, et appliqua son œil contre la serrure. Alors son compagnon le vit pâlir et lever les mains dans l'attitude du plus profond étonnement. Au même instant, le bruit d’une voiture se fit entendre dans la cour; des pas pressés, accompagnés de voix confuses, retentirent sur l'escalier, et Renaudet n’était pas encore revenu de son émotion, que don Rial entrait dans l'appartement, entouré de serviteurs. Il fit un geste de surprise, el, contre l'attente de James Brown, ce fut d’un ton mal assuré qu’il demanda aux deux intrus le motif de leur visite. L’Américain se chargea de répondre, car pour Renaudet il était incapable de prononcer un seul mot.
« Jé m'appelle James Brown, dit-il, et mon compagnon est monsieur Constantin Renaudet.
= À merveille, messieurs! répondit don Rial qui avait eu le temps de se remettre ; je connais le motif qui vous amène : vous êtes philanthropes, et vous voulez tirer mes esclaves des mains barbares de leur maitre. Sur ma parole, messieurs, il y a longtemps que je les aurais remplacés par des domestiques européens, si ce n’était là pitié qu'ils m’inspirent. Mais la loi parle, et il faut lui obéir, puisque vous prenez soin de me la rappeler.…. Holà! eh! vous autres, ajouta-t-il en poussant du pied les deux noirs qui se réveillèrent aussitôt. Debout, drôles! écoutez dans une attitude plus respéctueuse l'honorable monsieur Renaudet et monsieur James Brown, un apôtre de la liberté! Ces messieurs vous annoncent: que vous êtes libres ; sortez donc de chez moi, et que je ne vous revoie plus. »
Les deux noirs ouvraient leurs gros yeux d’un air stupide et ne bougeaient pas de place; ils attendaient l’ordre d'aller chercher la rigoise.
« Êtes-vous sourds, s’écria don Rial, ou êtes-vous plus bruts que les brutes? est-ce ainsi que vous vous montrez reconnaissants des bienfaits de la liberté! Or çà, écoutez-moi. Vous êtes libres, entendez-vous? libres autant qu’il est possible de lêtre. Dès ce jour, je cesse de répondre de vous ; dès ce jour, je cesse de vous vêtir, de vous nourrir, de vous loger, de vous: chauffer, je cesse aussi de vous corriger. Vous êtes libres, jusqu'au jour où vous serez mis en prison comme vagabonds. Et maintenant tournez-moi les talons: Hors d’ici! Je vous conseille, chemin faisant, de semer les miettes de mon pâté et les gouttes de mon vin, vous verrez s'il en pousse. » |
Les deux noirs s’étaient jetés aux genoux de leur maître. Congo versait d'abondantes larmes. Une punition aussi sévère leur paraissait dispro-
portionnée au délit de gourmandise que leur conscience leur reprochait. Tous deux juraient qu’ils ne le feraient plus, et imploraient le pardon de leur maître.
« Faites bien attention à ce que je vais vous dire, reprit don Rial. Vous avez mangé mon pâté et bu mon vin sans permission; vous méritez d’être punis. En conséquence, je vous donne à choisir entre la liberté et trente coups de rotin. »
I n’y eut pas un instant d’hésitation de la part des coupables. Ils se prononcèrent immédiatement pour le rotin.
Don Rial regarda James Brown; celui-ci regarda Renaudet, lequel ne quittait pas des yeux la porte de la chambre à coucher. °
« [ne nous reste plus qu’à nous retirer, dit enfin James Brown. Je ne veux pourtant pas vous quitter sans vous recommander une malheureuse race de l'abrutissement de laquelle nous aurons sans doute à répondre. Laissez-moi espérer qu’un jour viendra où la même civilisation donnera à tous les peuples les mêmes principes de charité et le même code de morale. Ce jour-là, l'esclavage sera aboli. N'est-ce pas, mon cher Renaudet? »
Renaudet ne répondit pas à cette apostrophe ; mais il se leva machinalement, et suivit son compagnon qui se dirigeait vers la porte. Don
Rial se pencha et lui dit à voix basse :
« SI vous avez quelque explication à me demander, je suis à vos ordres.
— Que voulez-vous dire? répondit brusquement Renaudet.
— Partons! » s’écria James Brown en s’emparant du bras de son ami.
Ils descendirent.
« Quel est donc le spectacle qui vous a tant ému dans la chambre à coucher du Brésilien? » disait, chemin faisant, James Brown avec une naïveté tout à fait exotique.
Renaudet soupira et ne répondit rien. — Dans la chambre de don Rial il avait aperçu sa femme!!!
Madame Renaudet était cette Espagnole que don Rial avait tant aimée. Renaudet se souvint alors de ses pleurs et de ses refus au moment où il demanda sa main. S'il n’avait écouté que la fureur dont il était transporté en ce moment, il eût fait scandale ; mais sa femme était séparée de biens! Renaudet dissimula sa colère. Il déclara qu’il avait perdu le pari, et paya.
Quelques mois après, don Rial mourut, Nul ne connut jamais le motif qui l'avait amené à Paris.
Pauz Mernuau.
C'était un dimanche matin. Mon
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