‹ Les étrangers à ParisChapitre 65 sur 67 · VS = — / EE · texte numérisé non relu

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Typ. Lacrampe el Comp.

autrement sa dignité. Quand il séjourne dans une capitale, il veut, autant que possible, être chez lui, et habiter une maison qui ne soit pas ouverte au premier venu; il veut surtout pouvoir déployer dans sa demeure le luxe, qui est un besoin pour lui. En Russie, la noblesse opulente obéit toujours à ses instincts de splendeur ; l’avarice est chez elle un vice très-rare et presque sans exemples ; les roueries de la vanité parcimonieuse sont inconnues dans cette civilisation peu avancée, où l'orgueil domine, où le faste remplace l'élégance. — Limanoff voulait donc prendre un bel appartement, le meubler avec magnificence, avoir des voitures qui ne fussent pas de louage et des chevaux pur sang.

« Rien n’est plus facile, lui dit Montalbin, et vous serez servi promptement, pourvu que vous y mettiez le prix. Combien comptez-vous dépenser à tout cela ?

— Ce qu'il faudra, répondit négligemment le comte. Je ne regarderai pas à la dépense ; peu m'importe. En quittant Saint-Pétersbourg j'ai pris chez le hanquier de la cour une lettre de crédit illimité sur M. Rothschild. »

Ainsi que Montalbin l'avait annoncé, les choses marchèrent grand train. La magie de l’or déploya ses ailes, et en quelques jours Limanoff fut équipé, logé, meublé et monté de la façon la plus somptueuse. Le chevalier était réellement un homme fort entendu ; il avait sous la main es fournisseurs habiles et actirs qui ne demandaient qu’à faire de gros bénéfices ; et du moment que le comte n’y regardait pas, tout devait aller à miracle. — Limanoff s'installa dans un des plus élégants hôtels du faubourg Saint-Honoré ; il occupait un corps de logis séparé du reste de l'habitation, avec un beau jardin dont il avait seul la jouissance. Le chevalier lui procura un cocher anglais, un groom très-expert dans le maniement des chevaux et un valet de chambre d’une excellente tenue. Ivan fut transformé en chasseur, habillé de vert, doré sur toutes les coutures, et coiffé d’un grand chapeau à plumes de coq ; il accepta ses nouvelles fonctions et leur brillant uniforme avec l’insouciante impassibilité de l’esclave moscovite.

Dans le salon de la baronne Tamankin, Limanoff rencontra tous les Russes qui se trouvaient alors à Paris. Il aurait pu se croire encore à Saint-Pétersbourg en entendant les noms prononcés autour de lui. La maitresse de la maison le reçut avec beaucoup de grâce, et le présenta aux personnages les plus marquants de la société. Il y avait là huit ou dix princes et autant de princesses. On sait combien ce titre est commun en Russie, où l'ancienneté qui manque à l'aristocratie est remplacée par

l’exagération, et où les faveurs des ezarines ont improvisé tant d’altesses du soir au lendemain.

Parmi ces princes il y en avait un qui habite Paris depuis nombre d'années ; l’empereur lui a donné carte blanche, et il en a profité pour se faire tout à fait Parisien. C’est un vieillard plein de coquetterie, toujours blond, toujours frisé, portant la tête gracieusement inclinée sur un collet de velours ; aimant à se promener à pied incognito et suivi de son secrétaire ; allant tous les jours au bois de Boulogne dans un grand carrosse écussonné d'énormes armoiries et garni de laquais bleu et or; trèsgrand seigneur avec les dames, célèbre dans les fastes de l'Opéra, ayant eu jadis les honneurs d’une chanson populaire, et donnant parfois des

bals où il invite tout Paris. — Un autre de ces princes, plus jeune, plus alerte, voudrait bien aussi recevoir de son souverain un congé définitif et la permission de transporter en France ses immenses revenus ; mais le ezar lui tient la bride courte et l’oblige à venir chaque année faire acte de présence à la cour et remplir son office de chambellan. Celui-là n’est prince qu’à Paris, où l’on n’y regarde pas de trop près, et en Italie, où il a acheté son titre : en Russie, il n’est que comte de très-fraiche date, par la grâce de ses millions, et il ne peut parvenir à s'élever au-dessus de ce rang, malgré l’espoir que lui avait donné une illustre alliance. Plein de faste, avide de toutes les distinctions que la fortune peut procurer, il tranche du Mécène et protége les arts comme le ferait un aveugle les mains pleines d’or ; et pour que rien ne lui manquäât, il s’est gratifié du üitre d'écrivain comme du titre de prince, à beaux deniers comptant.

Au nombre des princesses qui ornent le salon de madame Tamankin, il en est deux surtout qui occupent depuis longtemps le monde parisien : — l’une ne s’est remariée qu'à condition de conserver le titre etle nom de ses premières noces; si quelqu'un s’avisait de chicaner cette noble prétention, elle entamerait aussitôt dix procès plutôt qu'un, car elle est plaideuse de sa nature et plus peut-être qu’il ne conviendrait à une princesse ; — l’autre a toujours vécu dans les hautes régions de la politique. Dédaignant de frivoles triomphes, elle a consacré au service de la diplomatie les grâces de sa personne et le charme de sen esprit. Dès son entrée dans le monde, jeune, belle, admirée, elle n’était sensible qu'aux hommages des hommes d'Etat. Pour aspirer à lui plaire, il fallait avoir assisté à un congrès, tenir un portefeuille ou figurer dans une ambassade. Elle aimait les protocoles comme une autre eût aimé les tendres déclarations. Elle voulait être louée pour son importance diplomatique comme une autre eût voulu l'être pour ses attraits. Les succès ne lui ont pas manqué ; elle a eu l'honneur d'être consultée par les hommes les plus habiles ; elle a pris part à toutes les grandes crises qui ont signalé notre siècle, et aujourd’hui encore son influence est de quelque poids dans la balance des intérêts européens.

Limanoff contempla tous ces personnages avec indifférence. Ce n’était pas pour eux qu'il était venu à Paris, et il le dit franchement au chevalier de Montalbin, qui paraissait fort à son aise dans cette société: Le comte aurait battu en retraite au bout d'une heure,’ si Montalbin ne l'avait retenu sous divers prétextes. Pour se désennuyer, il se mit à une table de whist, où il eut pour partenaire un de ses compatriotes nommé le baron Nikeli, transfuge de Saint-Pétersbourg, établi depuis longues

années à Paris. Après la partie, Limanoff se mit à causer avec le baron, qui était homme d'esprit ; il lui fit part de sa position et de ses projets tout aussi naïvement qu’il l'avait fait avec Montalbin.

« Jeune homme, fui dit le baron, mon âge m’autorise à vous donner un conseil. Amusez-vous, observez, donnez-vous tous les plaisirs que vous offre Paris; mais soyez prudent, car vous marchez au milieu des écueils. »

Cela dit, le baron prit son chapeau et se retira ; Limanoff ne tarda pas à en faire autant, et 1l fut suivi du chevalier qui décidément s’attachait à ses pas.

Mais qu’était-ce donc que ce chevalier de Montalbin qui avait tant de penchant pour les Russes? Au premier abord, Limanoff avait jugé que c'était un homme très comme il faut. Si ce jugement était porté avec quelque légèreté, nous devons avouer que le monde parisien n’y avait pas mis plus de circonspection. Monialbin était reçu partout ; on ne lui connaissait ni famille ni fortune, et nul ne s’inquiétait d’où lui était venu son nom et son tre, d'où lui venait son luxe et son train. Les apparences étaient en sa faveur, on n’en demandait pas davantage. Il était toujours parfaitement bien mis; il était aimable et spirituel, beau joueur, beau danseur, causeur amusant, il savait l’anecdote du jour, quelquefois l’'anecdote du lendemain ; il valsait à merveille ; que pouvait-on exiger de plus ? On ne savait trop par quelle porte il était entré dans le monde :; mais il y tenait agréablement sa place, et cela suffisait. Ses dehors étaient une bonne caution, et puis il n'avait pas de dettes, avantage qui, aux veux de la foule, passe pour le luxe de la moralité. Après cela personne ne se serait avisé de contrôler l'existence brillante et problématique du chevalier, qui d’ailleurs maniait épée et le pistolet de façon à intimider une inconvenante curiosité.

Pour se dédommager de la soirée qu’il avait passée chez la baronne Tamankin, Limanoff fit droit à la requête des.deux dames qui lui avaient demandé des renseignements sur la Russie. — Le voilà lancé. La vie parisienne se révèle à lui dans tout le charme de sa joyeuse indépendance. On le conduit par tous les bons chemins, par toutes les pentes douces et faciles. C’est un monde tout nouveau qui s'ouvre devant ses pas ; c’est une Jangue toute nouvelle qui résonne à son oreille. Et il croyait savoir le français, parce qu'il le savait comme l'écrit l’Académie française ! Pauvre barbare du Nord, quelle n’était pas son erreur ! Mais vous êtes jeune, monsieur le comte, vous êtes riche, et l’on s’empressera de compléter votre éducation ; l’école est charmante, les professeurs sont indulgents :

la science parle avec le sourire aux lèvres ; la classe se tient à table et ailleurs. Voulez-vous suivre les cours publics? voulez-vous des lecons particulières ? Vous n’avez qu’à parler et à payer le cachet, comme il convient à Votre Seigneurie. On sait que les Russes sont d’excellents élèves, et les meilleurs maitres sont à leur disposition.

La renommée ne tarda pas à citer les hauts faits du jeune et magnilique étranger ; on vanta ses grandes manières, son luxe et ses galantes prodigalités. Non-seulement il avait un crédit illimité sur la caisse Rothschild, mais encore il avait apporté quelques diamants de famille, deux ou trois poignées de pierreries qu’il distribuait avec une grâce irrésisüble. Un vaste champ semé de fleurs s’ouvrait à ses études ; nos usages lui apparaissaient dans toute leur franchise ; nos mœurs s’offraient à lui toutes nues ; on l’initiait aux finesses de notre langue ; on le façonnait sur le modèle de nos viveurs les plus robustes, de nos dandys les plus merveilleux.

Au milieu du nombreux cortége qui l’entourait sans cesse, Limanoff échappait à l'intimité de Montalbin. Le chevalier était trop indolent et trop blasé pour suivre le jeune Russe dans la carrière qu'il parcourait avec tant d’ardeur. Parfois il essayait de le retenir et de le ramener à une vie non moins élégante, mais plus mesurée.

« Pourquoi changer, répondait Limanoff ; je me trouve bien ainsi.

— Mais vos amis vous grugent.

— Que m'importe ! ils m'amusent.

— Les femmes vous trompent.

— Non, puisque je le sais. »

Montalbin était singulièrement piqué de voir ses conseils si peu écoutés, mais ce qui le contrariait surtout, c’est que Limanoff avait renvoyé son valet de chambre ; un homme que le chevalier lui avait choisi et recommandé d’une façon toute particulière. Le comte s’était aperçu que ce valet de chambre le volait, et de plus qu'il s’amusait à pervertir Ivan. L’esclave qui autrefois tremblait devant son maitre et n’osait pas lever les yeux sur lui, se permettait maintenant de tomber en faute avec préméditation. Un jour il s'oublia jusqu'à prendre les habits du comte pour aller faire figure dans je ne sais quel casino des faubourgs. C'était Ià un immense progrès, et Limanoff fut obligé de convenir qu'Ivan marchait encore plus vite que lui dans la voie de la civilisation.

Cependant le chevalier n’était pas homme à abandonner sa proie. Il veut nous échapper, se dit-il, mais nous saurons bien le reprendre. Nous verrons s'il résiste à la comtesse Fœædora.

Le carnaval venait de finir et Limanoff était un peu fatigué de ces joies bruyantes qu'il avait goûtées avec la fougue du Tartare et l'impétuosité du Cosaque. Il avait dépensé R tout ce qui lui restait de sauvage. Le besoin du repos se faisait sentir ; le carême invitait aux plaisirs tranquilles, et Montalbin fit aisément comprendre au jeune comte que la politesse exigeait qu'il rendit une visite du soir à la baronne Tamankin.

Ce soir-là, on dansait chez la baronne, et parmi les danseuses se trouvait la comtesse Fœdora, que Limanoff n’avait pas encore vue. La comtesse était une femme d’une beauté charmante ; elle réunissait tout ce qui plait et séduit : un visage enchanteur, une grâce adorable, un esprit entrainant. Elle était blonde, avec des yeux noirs vifs et doux ; elle avait une taille fine et souple, des épaules admirables, un pied merveilleusement petit; tout en elle était d’une perfection idéale.

Limanoff dansa une contredanse avee la comtesse, et il fut charmé.

Il valsa avec elle, et il fut pris.

Jusque-là son cœur ne s’était pas engagé. Les plaisirs faciles l'avaient disposé à une passion ; la passion arrivait.

Le baron Nikeli voulut lui parler, il ne l’écouta pas.

Le lendemain de ce bal, Limanoff alla au Théâtre-Ftalien, où 1l savait devoir rencontrer la comtesse. Il pria Montalbin de le conduire dans sa

loge. On l'invita à v rester pendant tout le spectacle : ce fut une délicieuse oO v

soirée.

Dès ce moment, le comte rompit avec ses anciens compagnons. Ses études étaient terminées, il avait donné son dernier diamant, il savait tout ce que Paris peut apprendre ; il avait goûté tous les plaisirs, maintenant il voulait être heureux : 1l le fut.

Tant qu’il joua le rôle d'un vulgaire héros de roman, nous n'avons pas à nous occuper de lui. Qu'importe de savoir ce que la poitrme d'un Russe peut contenir de soupirs amoureux ? Ba comtesse Fœdora elleméme ne les comptait pas. La comtesse n’était que coquette. Cependant un jour, Limanoff, en rentrant chez lui plus tôt qu'on ne l’attendait, la trouva oceupée à parcourir ses papiers et ses lettres qu’elle avait pris en brisant la serrure d’un secrétaire. Surprise dans cette occupation illicite, la comtesse s’éleva à la hauteur de la circonstance : elle fixa sur le comte étonné un regard étincelant, et elle lui joua une scène de jalousie avec un talent qui eût fait honneur à une comédienne éprouvée.

« Vous me trompez, s'écria-t-elle, et je cherche ici des preuves de votre perfidie. »

La jalousie qu'ils inspirent plait aux hommes innocents et amoureux ;

cest un gage de tendresse exaltée, de passion farouche, qui flatte à la fois leur cœur et leur amour-propre. Limanoff rassura la comtesse, et pour lui donner une preuve irrécusable de son vif attachement et de son éternelle fidélité, il lui proposa de l’épouser.

« C’est impossible, répondit Fœdora.

— Pourquoi donc? je suis libre, et vous êtes veuve

— Libre? vous? Et le ezar?

— J'obtiendrai son consentement.

— Songez d’abord à obtenir la permission de prolonger votre séjour à Paris. »

En effet, le congé de six mois allait expirer. Pour le faire prolonger, la comtesse conseilla un moyen que les Russes emploient ordinairement avec succès. Limanoff acheta plusieurs tableaux de maitre et quelques objets d'art d’une grande valeur qu'il expédia en même temps que sa demande. C'était un hommage qu'il faisait au musée de Saint-Pétersbourg et à son gracieux souverain. On lui accorda six autres mois.

La comtesse Fœdora avait repris toute sa coquetterie; mais ce fut bientôt au tour de Limanoff d’être jaloux. Le prince D....., nouvellement arrivé de Russie, s’occupait de la comtesse qui ne paraissait pas indifférente à ses attentions. Pour comble de trahison, c'était Montalbin qui avait présenté ce rival.

Limanoff proposa de nouveau sa main ; on le refusa nettement. Pourtant le comte était un beau parti. Sa jalousie ne s’oublia pas jusqu’à briser la serrure d’un secrétaire, mais il surprit un jour Fœdora écrivant une lettre qu’il lui arracha de force. Quelques lignes seulement étaient écrites et contenalent ces mots :

« Rien de nouveau sur Limanoff. Toujours la même conduite. Toutes « ses actions et ses moindres démarches me sont connues, et je n’ai rien « à en dire. C’est un homme complétement nul sous le rapport de... »

Limanoff était arrivé à propos. Un mot plus tard, il recevait sans doute un mauvais compliment ou peut-être un trait de lumière.

« À qui écrivez-vous cela ? demanda-t-il.

— Que vous importe ?

— Au prince D... probablement.

— Au prince ? reprit la comtesse en éclatant de rire.

— Je ne vois pas ce que ma supposition a de si plaisant.

— C'est qu'en vérité vous vous trompez; le prinee ne s'occupe guère de vous ; il n’est pas curieux.

— Mais 1l vous fait la cour.

— Vous croyez ?

— Il faut que cela finisse. J'aurai une explication avec lui.

— Et que lui direz-vous.

— Je lui dirai que vous m’appartenez, et si cela ne suffit pas, je le provoqueral ;: nous nous battrons.

— Un éclat ! du scandale !

— Vous m'y forcez. Je verrai le prince aujourd’hui même.

— Vous ne le trouverez pas; il est allé passer trois jours à la eampagne.

— Vous êtes bien instruite ! Ce sera done dans trois jours.

— Qui sait ce qui se passera d’ici-à ! »

Limanoff ne fit pas attention à ces derniers mots : mais il se les rappela et il en trouva l'explication dans une lettre qu’il reçut le soir même de l'ambassade russe.

Cette lettre était un ordre de quitter Paris dans les vingt-quatre heures et de se rendre en droite ligne à Saint-Pétersbourg.

Devant une pareille injonction, un Russe ne saurait hésiter. Limanoft courba la tête, et son cœur saigna, ear il avait reconnu la main de la comtesse dans le coup qui le frappait.

« Quel est done, se dit-il, le pouvoir de cette femme? »

Cétait le baron Nikeli qui devait répondre à cette question. [van venait de l’annoncer ; il entra chez Limanoff et il lui dit :

« Je viens vous faire mes adieux, je sais que vous partez, je sais pourquoi, et malgré la réserve qui m’est imposée par la prudence, je viens vous consoler en vous éclairant. Le gouvernement russe a le bras long, je m'en méfie, mais vous m'intéressez et je ne veux pas que vous partiez avec un regret. La comtesse Fœdora vous aimait par ordre ; elle est pensionnaire de la Russie, et les devoirs de son emploi l’obligent aujourd’hui à aimer le prince D... comme elle vous a aimé. »

Accablé sous le poids de cette révélation, Limanoff garda un instant le silence ; puis il reprit courage, et relevant fièrement la tête :

« Je ne l'aime plus, ditl ; je la méprise.

— Vous n’avez pas été plus heureux dans votre amitié que dans votre amour, continua le baron.

— Vous voulez parler de Montalbin ?

— Le chevalier de Montalbin vous était attaché au méme titre que. la comtesse. Lui aussi est pensionnaire de la Russie. Malheur à VOUS, SI VOUS aviez eu les moindres relations avec les sociétés secrètes fondées pour l'émancipation de l'Europe ; si vous aviez fréquenté les idéologues, les

ennemis du pouvoir absolu qui vous auraient initiés à leurs maximes subversives, à leurs projets criminels ! Mais vous êtes resté pur : vous n’avez commis que de petits péchés, on n'a guère à vous reprocher que d’avoir souscrit et dansé au profit des Polonais exilés. Rassurez-vous donc, vous ne risquez pas d'aller en Sibérie comme Dolanewitch et Kaméraneiff. ces deux anciens et infortunés amis de Montalbin.

— Non, reprit Limanoff, je n’emporterai que la tristesse de quitter Paris, pour regagner notre froide et sombre patrie. Il serait si bon, si doux de rester, en rompant tout commerce avec les Montalbin et les Fœdora! On s'amuse tant ici, on s'ennuie tant là-bas, que je ne sais vraiment pourquoi je pars.

— Parce que là-bas vous avez des terres, des palais, des paysans, des mines, des millions que vous ne pourriez pas transporter ici. Le gouvernement russe permet le voyage, mais non pas le déménagement. Si vous restez, il garde vos biens; vous ne sauriez done vous ménager ici qu'une position médiocre, et quand vous auriez perdu votre grande fortune, Paris perdrait beaucoup de ses charmes.

— Vous avez raison. Je partirai, mais avec l'espoir de revenir. Ivan, ajouta le comte, fais préparer ma chaise de poste et mes malles. Nous partons dans deux heures.

— Monsieur le comte, répondit [van, je ferai vos paquets, mais c’est tuut Ce que je puis faire pour vous. Je connais mes droits; rien ne m'oblige à vous suivre. Paris me plait, et j'y reste.

— Tu fais bien, dit Limanoff, et je te porte envie. Le séjour de Paris a révélé à chacun de nous deux sa véritable condition. Toi Ivan, le paysan de mes terres, toi qui restes où tu te trouves bien, tu es l’homme libre. Moi, le comte Limanoff, qui pars malgré moi, je suis l’esclave. »

EUGENE Guinor

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