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Les étrangleurs du Bengale [microforme]

La lourde porte en bois de teck s'ouvrit diserètement et une servante européenne, portant un plateau, entra dans la salle à manger.

Devant la table ct au-dessous d'un vaste panka dont le balancement rythmique produisait une délicieuse fraicheur, trois personnes attendaient le lunch, où comme on dit là-bas, aux Indes anglaises, le ‘“tiffin ”’.

Une jeune femme et deux beaux adolescents : le frère et la sœur, ses enfants.

‘* Comme vous êtes en retard aujourd'hui, ma bonne Ketty ? s'écria la jeune mère avec vivacité,

“ Voyez ! Patrick et Mary murent de faim, et moi-même, je souffre depuis une longue demiheure... ?’

Cette observation, faite sur un ton d'amical reproche, sembla laisser parfaitement indifférente celle qui en était l’objet,

Elle eut un bon sourire qui dilata lirgement sa bouche aux dents saines, aux lèvres vermeilles, et, interrompit sa maîtresse avoc cette familiarité af fectueuse de serviteurs dévoués :

eh —

“Je viens de la ville au grand galop de Trilby [an j'apporte le courrier,

‘Oui, madume, des lettres qui arrivent à l'instant de ce vilain pays des Afridis.. où mon maitre, votre mari, et son joueur de cornemeuse, mon père, combattent les rebelles... ?

À ces mots les deux enfants se lèvent brusquement et s'écrient

* Une lettre de père !. une lettre de père fes

* Merci Kettv !

Alors, j'ai eu raison de vous faire mourir de faim, n'estce pas, mister Patrick, n'est-ce pas, miss Marv, et madame voudra bien me pardon- Det

Sans attendre la réponse de sa maîtresse, la brave fille posait sur la table son plateau où se côtoyaient fraternellement lettres, journaux et victuuilles.

Puis elle s'éclipsait vivement, pendant que la jeune mère et ses enfants fourrageaient, de leurs mains tremblantes d'émotion, le paquet où se trouvait la lettre du cher absent,

Emotion bien légitime et que concevront ceux qui connaissent les périls de cette guerre implacable subitement déchaînée aux confins de l'empire Indo-Britannique et de l'Afghanistan.

Guerre abominable qui ne connaît ni le droit des belligérants ni la pitié des blessés, ni le respect des morts,

Guerre sans gloire comme sans merci, où la tactique civilisée, où les armes perfectionnées, où l'intrépidité anglaise n'ont pas raison toujours du fanatisme de sauvages !

La mère a saisi l'enveloppe épaisse carrée, massive, renfermant un volume.

Une de ces lettres de soldat époux et père, où

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l’âme, à chaque ligne, à chaque mot, s'épanche en petits faits intimes, en petits riens puérils et délicieux ; journal d'une existence violemment agitée, que l’on crayonne hâtivement au bivouac, en marche, au milieu de coups de feu, et où revit l'incessante pensée de lhomine dont le cœur est rempli par ces deux amours : la famille !. le drapeau!

Avant de l'ouvrir, la jeune femme contemple attendrie un grand portrait en pied représentant un officier supérieur du régiment de Gordon-Highlanders,

Un beau soldat d'une quarantaine d'années, le chef de cette gracieuse famille,

Puis deux larmes silencieuses perlent à 2s longs cils et lentement roulent sur ses joues dout le terrible climat n'a pu altérer la splendide carnat’on.

Les deux enfants, troublés, étreignent chacun une de ses mains en murmurant doucement :

‘Tu pleures, mère !…

— Oui, mes chéris !..

‘Oh ! ce sont de bonnes larmes qui me font du bien ! ””

Tous trois, ainsi réunis, forment devant le tableau un groupe adorable et comme une vivante personnification de la santé, de la force, du bonheur, de l'amour.

La mère, grande, élancée, presque brune, paraît plutôt une sœur aînée,

Elle a tous les traits de son fils, dont le corps déjà vigoureux atteste une juvénile robustesse,

La jeune fille ressemble de façon frappante au portrait de l'officier dont elle possède les grands veux bleus, les cheveux blonds, l’air calme et résolu, mais tempéré, adouci par une expression de grace féminine.

Patrick a quatorze ans, et sa sœur Mary un peu plus de quinze.

Si

Maintenant, on ne songe plus au tiffin qui reste désemparé sur la table, au-dessous de l'éventail géant toujours agité par un boy invisible derrière la cloison.

Par les fenêtres grandes ouvertes, enguirlandées de lianes, de poivriers à l'odeur forte, d’orchidées aux corolles éclatantes, on aperçoit le pare, au milieu duquel est enfoui, sous la verdure et sous les fleurs, le cottage.

Des pelouses d’un vert éclatant, des allées sablées, des corbeilles multicolores, des palmiers nains, des bambous gigantesques, des bananiers aux feuilles de satin, des flamboyants aux reflets d'incendie, des manguiers fleuris aux senteurs enivrantes, et de-ci, de-là, un figuier colossal formant à lui seul une futaie : un mélange déconcertant d'exotisme et de civilisation : un parc anglais avec les splendeurs végétales des tropiques.

En face, à perte de vue, la perspective de l'Hougli, la branche occidentale du delta du Gange, que sillonnent sans relâche les navires et que borde la circular-Road, la voie conduisant en moins d'une heure à Calcutta.

Puis, de-ci, de-là, émergeant au hasard du même fouillis de fleurs et de verdure, d'opulentes villas, de gais cottages formant cet aristocratique faubourg nommé Garden-Reach, où demeurent, loin du tumulte de la grande cité, les fonctionnaires, les officiers, et quelques membres de l'aristocratie industrielle et financière.

Dans la cour bien ombragée, sous les vérandahs æt à travers les couloirs dallés, de nombreux domestiques hindous promènent ou abritent leur incurable fainéantise.

Ils sont là une dizaine pour servir trois personnes, bâillent, s’étirent, somnolent, et ne font rien

Pas.

qui vaille, sauf peut-être le cocher malabar, un grand gaillard moustachu comme un reître, au tin profil detzigane, au regard noir, profond, énigmatique.

Malgré ce luxe apparent et d'ailleurs peu dispendieux, — la nourriture et les gages de ces domestiques pour rire étant réellement insignifiants — la famille est loin d'être fortunée.

Le major Lennox est noble ct pauvre comme un Ecossais.

Son origine remonte à ce Charles Lennox, duc de Richmond, fils du roi d'Angleterre Charles HI et de Louise de Kéroualle.

Il aurait le droit d'occuper un siège à la Chambre des Lords, mais cette incurable pauvreté ne le lui à pas permis.

Aujourd'hui, Charles-Kdouard Lennox, dernier duc de Richmond de la branche écossaise, est simple major au régiment de Gordon-Highlanders, et fait campagne aux Indes, contre les Aîfridis révoltés.

Il ne possède guère que sa solde, une vingtaine de mille francs de notre monnaie, juste de quoi vivre, là-bas, pour lui et sa famille.

11 à épousé une belle jeune fille, aussi noble et aussi pauvre que lui, et qui lui a donné Patrick et Mary, leur orgueil et leur joie.

Mais le terrible climat de l'Inde les a toujours épargnés ; mais ils possèdent des intelligences hors ligne ; mais ils goûtent un bonheur complet, absolu, que rien n'a jamais altéré, ct dont la plénitude finirait par cffraver un fataliste,

Lentement, avec une sorte de respect attendri, la jeune mère à ouvert l'enveloppe d'où s'échappent de nombreux feuillets d’une écriture fine, serrée, qui déborde sur les marges, se tasse partout, et

dont les lignes se croisent t ‘ansversalement, pour épargner un peu de place.

Sur une de ces feuilles est tracé, avec beaucoup de soin, un plan avec des annotations et des renvois servant de légende,

Au-dessous, quelques mots de pressantes recommandations qui font ouvrir à la femme du major des veux étonnés.

‘* Mettez &e croquis en lieu sûr, conservez-le précieusement et ne vous en dessaiseissez à aucun prix, é'est l'avenir et la fortune de nos enfants, ”

‘* C'est étrange, en vérité, murmura-t-elle.

* Voyez donc, mes chéris, ce que nous envoie votre père,

Tous trois d'ailleurs semblent, n'y attacher qu'une importance secondaire, en dépit de l'attachante promesse,

Avec leur beau désintéressement d'êtres jeunes, raillants et S'aimant à plein cœur, ils donneraient dix fois cette fortune promise pour la dette de leur cher absent,

“* Lisez !.. mère, lisez !.… * disaient les deux enfants les veux mouillés, le cœur battant,

Elle commença, la gorce un peu serrée, avec une lenteur presque solennelle, la lecture de cette lettre qui allait avoir sur leur destinée une influence t 'awique,

* Camp de Chakdara, ler septembre 1897.

‘* Chère femme, chers enfants :

“* Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi nous étions si pauvres, et pourquoi l’injuste destinée vous privait ainsi des avantaves matériels auxquels vous donne droit votre naissance.

Dour

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0 major

pré- TOUTE

Vo-

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te

‘Jamais ce sujet si pénible n'a été même cfileuré par vous, tant votre délicate et ingénicuse tendresse à toujours cherché à m'épargner de stériles et impuissants regrets.

* Combien j'ai souffert, pourtant, de cette pénurie que vous imposait ma médiocrité d'otficier pauvre, en Songeant à cette iniquité qui, depuis quarante ans, pèse sur notre famille, à toujours attristé ma jeunnexse cb menace d'assombrir la vôtre !

“Aujourd'hui enfin, je puis parler ; et, tout en évoquant pour la première fois la réalité, vous crier : Courage ! espoir ! chers bien-aimés !

Car c'est fini de cette indigence dorée qui confine dans un humble cottage de Garden-Reach, à peine suffisant pour un de mes sous-officiers, la famille du due de Richmond !

“Oh oui, j'ai bien souffert ! mon enfance ct ma jeunesse avant été identiques, avec cette au gravation que j'étais orphelin et livré à des soins mercenaires,

‘* Mes parents, vous le savez. ont perdu la vie dans l'épouvantable massacre de Cawnpour.

“C'était en IS57. Mon père avait alors quarante ans, l'âge tragique des hommes de notre famille.

* Opulent comme un vice-roi, il était colonel du Me régiment de la Reine et menait cette vie de grand seigneur qui permet de grouper tout un clan autour de soi et de soutenir dignement l'éclat d'une grande maison.

J'étais alors au berceau.

‘“ Le régiment tenait carnison dans Cawnpour assiégé par les cipaves en pleine révolte. Dès le dé but, mon père avait tout prévu : la faiblesse du général en chef, la trahison de Nana-Sahib, jusqu'à l'arrivée tardive de Halvelock.

‘* Pour être prêt à tout, événement, il avait réalisé une grande Partie de sa fortune et l'avait presque entièrement convertie en Picrres précieuses, fournies par un riche négociant parsi auquel il avait sauvé la vie.

‘* La valeur des pierreries atteignait million de livres (25,000,000 de francs )

‘* La caisse en bois solide, absolument indestructible, qui les renfermait, fut cachée en un lieu sûr; le Parsi, qui était honnûte ct fidèle, promit un secret inviolable et mon père, enfin tranquillisé, put retourner à son poste.

“Huit jours après, la trahison du rajah de Bi-

thour livrait la ville aux égorgeurs.

combait en défendant mon berceau.

cée de COUPS, roulait sur Son cadavre, et moi tout faible, tout petit, enveloppé de mes langes, enfoui sous les tentures Saccagées, j'échappais aux assassins. ??

… Les enfants écoutaient, oppressés, les larmes aux yeux, ce récit tragique fait simplement, sans phrases, avec un indicible accent de poignant rité.

La mère étouffa le sanglot qui montait à sos 1èvres et continua d'une voix entrecoupée :

‘Je fus longtemps ballotée comme épave humaine ct, Jj'ignor ment je fus sauvé.

“Maintenant, il me reste à vous apprendre à Ja suite de quel hasard véritablement prodigicux ja fortune de mon père vient d'être retrouvée ; comment ici, en plein PAYS sauvage, au milieu de rebelles en armes, ces documents précieux, d’une authenticité indiscutable, me sont parvenus.

‘“ Le .asard ou plutôt la Providence a conduit les événements de telle sorte que la pauvreté est,

plus d'un

Mon père suc-

Ma mère, por-

e vé-

une triste ai bien des années com-

désormais vaincue et que les Lennox vont retrouver leur opulence.

‘* Vous trouverez tous ces documents joints au plan inclus et que je recommande à vos soins les plus attentifs, ”

Emus, stupéfaits, émerveillés, la jcune mère et les enfants parcouraient avidement ces feuilles, n'en pouvant croire leurs yeux, ne sachant que dire, que penser.

La lettre débordante d'affection se terminait par la nomenclature d'objets indispensables au major et qu'il priait sa femme d'acheter au plus tôt, afin de les lui envoyer sans retard.

“Si nous y allions de suite !… si nous partions dès à présent pour Calcutta proposa Patrick.

— Oui, mon enfant, tu as raison.

— Vite ! le dog-cart…. les chevaux !.. ”” s’écria Mary en pressant le timbre d’appel.

Un quart d'heure après, ils filaient à toute bride sur la Circular-Road cet pénétraient bientôt dans l’intérieur de Calcutta.

Il était environ six heures du soir.

La vie suspendue pendant les heures torrides reprenait son activité,

Voitures et tramways cireulaient vivement à travers les vastes voies poussiéreuses, encombrées de piétors agiles, vêtus de blanc avec des faces noires qui grimacent, des mains noires qui gesticulent, des jambes noires qui trottinent,

La chaussée est aux indigènes qui trottinent à pied, dans des nuages de poudre blanchâtre.

Les Européens, eux, se croiraient déshonorés s’ils sortaient autrement qu’en voiture ou à cheval.

L'activité, du reste, est devenue en quelques moments prodigieuse, dans cette ville orientale où se

coudoient si étrangement l’Europe, l'Angleterre ct l'Asie. | ]

Des Palais, des monuments, des portiques à colonnes, des grilles, à flèches dorées, des squares,des églises, des tramways, des appareils à lumière électrique, des affiches polychromes, des avenues immenses, des Magasins splendides. L'Esplanade qui longe le Strand, la merveilleuse promenade où S'épanouissent les plus opulents spécimens de Ja flore tropicale,

Dans ce décor qui évoque la civilisation la plus ‘affinée, se presse la foule des Bengalis NDerveux, actifs, remuants, aux membres délicats, gréle, et rigides comme des tresses de mé me des portes de pagodes,

Des centaines et des centaines d'équipages filant à toute vitesse au milieu de cet encombrement, humain qui se pousse, s'écarte, s'enfuit, se se dérobe avec des gestes apeurés de débandade.

Tout cela inondé d'üne

tals, bronzés com-

asse et

troupeau en

lumière crue, implacable, qui ruisselle, aveuglante, sur un panorama unique au monde, offre un contraste réellement étrange et saisissant,

Attelé de ses deux vigoureux poneys, le dog-cart qui emportait lady Lennox ct ses enfants roulait, avec cette allure de casse-cou qui là-bas, en pleine foule, est le Suprême bon ton.

Le cocher à l'exemple de ses confrères, Indiens comme jui, semblait prendre un Plaisir mauvais à lancer son attelage au plus dru, et s'amuser des bousculades et des chutes provoqnées par son irruption brutale au milieu des groupes.

Dédaigneuse de cette foule qui se laiscait piétiner Sans un murmure, la jeune femme, Patrick et, Mary passaient imperturbables, avc un mépris

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