‹ Les étrangleurs du Bengale [microforme]Chapitre 18 sur 18 · TR · texte numérisé non relu

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Vingt canons de fusils sont braqués sur les fugi tifs qui se voient cernés,

Ce bandit, Bérar l’a reconnu le premier.

“‘ Bikanel !.… encore ce maudit !.… rugit le fakir.

— Moi-même, ”’ riposte le misérable en le narguant,.

Les autres à leur tour reconnaissent leur bourreau, l'artisan de tous les malheurs, le monstre, qui, sans trêve, sans merci, s’acharne après eux depuis si longtemps !

Sans-le-Sou tire de ses fontes un revolver, l’arme et cherche à abattre le gredin comme une bête malfaisante. À

Mais aussi lâche que féroce, il se cache prudemment derrière les Afridis qui lui font un rempart de leurs corps.

Et cette intervention donne aux autres le temps d’arriver de se masser autour d’eux en un cercle menaÇant qu'il est désormais impossible de franchir.

Alors les persiflant de plus belle, il ajoute :

‘* Eh bien ! oui, je vous ai suivis pas à pas, depuis le temple de Kali jusqu’à Gaya... Là, je suis monté dans le fourgon en réquisitionnant une place au chef de gare... Je suis arrivé à Peschaver en même temps que vous, et je vous ai gagné de viwæsse, pendant la nuit, alors que vous dormiez comme des brutes !

‘Et maintenant je vous tiens tous à ma merci... oui, tous, avec ce merveilleux trésor dont la possession m'affole.. ” ;

Mais, eux, ne voulaient même pas l’entendre.

Patrick et Mary étaient sautés de cheval pour se ruer éperdument, follement, entre les bras de leur père qui, tout défaillant, les embrassait avec une

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tendresse convulsive pendant que le lieutenant échangeait quelques poignées de main vigoureuses avec ses libérateurs.

En homme de précaution, le capitaine Pennyless, sachant qu'il allait pour délivrer des prisonniers à demi morts de faim et de soif, s'était précautionné de victuailles solides et liquides,

Marius et Johnny avaien: icurs fontes bourrées.

Et pendant que Bikanel hu: ait à 5 hommes :

‘* Saisissez-les vivants ‘ cutondezs vivants !…”” pendant «4 l: major oulliant ses souffrances, couvrait ‘le nisers fo \ lils et sa fille, pendant cette mioute truciq v voignante qui allait décider de leur vie à tons, Sans-le-Sou présentait au lieutenant ur b.ute'lle clissée d’osier avec un sandwich, et lui «li:it avec un bon

sourire :

‘ Buvez et mangez, lieutenant.

— Ah ! vous me sauvez deux fois la vie ! ‘’ s'6cria l'officier en saisissant les aliments avec une avidité qui en disait long sur les tortures de l’emmurement dans la bicoque maudite.

Puis le brave jeune homme, s’oubliant pour son chef, lui dit, hésitant à troubler cet épanchement si doux :

“* Milord, mangez !… prenez des forces, ne fût-ce que pour la lutte qui se prépare. ””

Les hommes excités par Bikanel s'approchent de plus en plus, à toucher le groupe des Européens, et se mettent sur la défensive.

‘* Le trésor !.… vous entendez ?.. il me faut le trésor. hurle le bandit,

‘* Il sera votre rançon à tous, ou plutôt la ran- Çon des tortures abominables que nous vous im- Poserons si vous ne consentez pas à le livrer. ”’

Maintenant le camp entier vocifère et couvre de

malédictions le petit groupe d’Européens. 1] y. là plusieurs milliers d'hommes fanatisés par l’ar cien brahmane qui n'aurait qu’un signe à fair Pour qu'ils soient à l'instant mis en lambeaux.

Ce péril effroyable ne leur enlève pourtant rie de leur sereine impassibilité,

Mrs. Claudia sourit en les regardant d’un ai méprisant ; Johnny ieur*crache à la figure le jus du tabac qu’il mâche avec sensualité, Marius les traite de gorilles !

Quelques secondes encore et ils vont être saisis par les pattes griffues allongées de tous côtés.

Le premier contact va amener le premier coup de feu.

Soudain Bérar semble prendre une résolution désespérée. Il tire de dessous son caftan une vaste pièce de soie blanche, la déroule vivement et l’étale devant ses amis comme pour les protéger.

Sur la fine étoffe, sont dessinées de larges mains rouges au nombre de cine. disposées : deux et trois, en diagonale.

C'est l’exacte copie du pavillon sous lequel Mokrani, le Nollah-Fou, prêchait la guerre sainte contre les Anglais.

Ce sont d’ailleurs les deux seuls qui se trouvent dans toute l’Inde anglaise,

Alors Bérar s’écrie d’une voix de tonnerre qui couvre le tumulte :

‘Je viens au nom de Mon maître, le pundit Krishna, vous ordonner de mettre de suite en liberté, sans condition aucune, ces blancs !

“Vous entendez, croyants ! le pundit ordonne !

“* Obéissez !

‘“ Malheur à quiconque oserait enfreindre l’ordre formel du trois fois saint, du trois fois né qui

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commande à tous les fidèles : brahmanistes, musulmans ou bouddhistes ! ”

Les témoins de cette scène étrange, témoins intéressés, que l'émotion étreint, sentent que Bérar vient de jouer son va-tout, qu’après cette tentative pour assurer leur salut, il n’y a plus rien et qu’il faut périr misérablement dans ce coupegorge.

Instinctivement, ils se serrent les uns contre les autres, pour faire tête au danger qui va s’abattre formidable sur eux. 11 y a quelques murmures violents, puis une poussée intense, une sorte de houle humaine qui vient se briser à quelques pas de cet emblème mystérieux et sacré.

Puis un grand silence se fait.

Alors les armes s’abaissent, les fronts s’inclinent, les échines se courbent en signe de respect.

La toute-puissance de l'ermite de la Paywocde Sainte a eu raison du fanatisme aveugle,

En dépit de la fureur, de la haïne ; en dépit des inimitiés de races, de croyances, de coutumes, de religions, Bérar a vaincu en faisant intervenir la Parole et l'emblème de son maître.

Mais quel nouvel incident, quelle nouvelle traitrise se prépare, pour faire échec à cette victoire inespérée ?

La fureur aveugle, la cupidité déçue font pour un moment oublier à Bikanel sa lJâcheté proverbiale.

Ah ! Bérar triomphe et eux avec lui !.…

Eh bien ! ce ne sera pas pour longtemps.

Bikanel arrache de la ceinture d’ua Afridi un long pistolet damasquiné, s'élance à découvert sur Bérar et le Jui décharge en pleine poitrine, en criant :

“A mort l’imposteur !.… A mort le faux kir !.. A mort le faux pundit vénéré ! ”

Mortellement atteint, le fakir chancelle et, cor primant d’une main le Sang qui jaillit à flots pe dant que de l’autre il continue à brandir le pavi lon, il dit à Sans-le-Sou, d’une voix défaillante

“Maître !... J’ai trahi le serment du sang... meurs... mais vous êtes sauvés.

‘* Prenez le pavillon du pundit Krishna.. tene: le haut et ferme... il vous protègera et vous fer libres. ”

Tous voulaient s’empresser autour de lui pou visiter sa blessure, essayer d'arrêter le sang, inter venir, tenter de le sauver.

Alors Bikanel, absolument fou de rage, ne sa chant plus comment empoisonner cette minute su prême, s’écrie, avec son rire de démon :

“ Maïs rengainez donc votre pitié, niais que vous êtes !

‘Ne soyez donc ni les dupes, ni les complices, encore moins les obligés de Bérar.

‘Oui, Bérar le thug !

‘* Bérar, le chef des Etrangleurs du Bengale ! ”?

Dans le groupe où chacun, sauf Sans-le-Sou, ignore la véritable personnalité du guide, du sauveur, il y a un moment d'indicible stupeur.

Mais Bikanel, qui multiplie les coups, reprend, avec son ironie sauvage : ;

‘“ Duc de Richmond, il faut que vous sachiez que cet homme est l'assassin de votre femme !

‘ Lieutenant Taylor, vous devez apprendre gu’il a passé au cou de votre père le foulard noir des Etrangleurs.”’

En prononçant ces abominables paroles, Bikanel s’élance et allonge la main pour s'emparer de l’étendard sacré.

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Mais alors une violente détonation retentit, et le bandit s’abat lourdement le crâne fracassé par une balle.

Bérar agonisant a utilisé ses dernières forces pour arracher son revolver de sa ceinture, l’armer, ajuster leur ennemi acharné et lui faire sauter la cervelle.

Alors, de ses yeux voilés par la mort qui va le prendre, il contemple fièrement l’étendard blanc aux rouges empreintes et dit d’une voix encore ferme :

‘“ Dans la vie comme dans la mort... je n’ai jamais été qu’un instrument aveugle...

‘ Je ne regrette ni le bien ni le mal... je meurs et je rentre avec joie dans le Nirvâna !.. ”

Alors Mahoud, le chef des rebelles, hisse tomber sur le sable son sabre ainsi que son fusil et, sans armes, en signe de paix, s’avance vers les prisonniers.

11 s'incline avec respect devant l’étendard et lentement prend la parole :

“Nous vous avions condamnés à mort, et une seule puissance au monde pouvait vous sauver.

‘Cette puissance, dont vous tenez l'emblème vénéré, exige que vous viviez et que vous soyez libres.

‘ Vivez donc, et regagnez librement le territoire anglais. ””

Il fit avancer deux chevaux tout harnachés et les présenta aux deux oîfficiers qui se mirent en selle. û Tous échangèrent un muet salut, et le petit groupe, étendard au vent, prit la direction des avant-postes.

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