‹ Les étrennes de MargueriteChapitre 1 sur 2 · AVIS DES ÉDITEURS · texte numérisé non relu

AVIS DES ÉDITEURS

Les Éditeurs de la bibliothèque morale de la Jeunesse ont pris tout à fait au sérieux le titre qu’ils ont choisi pour le donner à cette collection de bons livres. Ils regardent comme une obligation rigoureuse de ne rien négliger pour le justifier dans toute sa signification et toute son étendue.

Aucun livre ne sortira de leurs presses, pour entrer dans cette collection, qu’il n’ait été au préalable lu et examiné attentivement, non-seulement par les Éditeurs, mais encore par les personnes les plus compétentes et les plus éclairées. Pour cet examen, ils auront recours particulièrement à des Ecclésiastiques. C’est à eux, avant tout, qu’est confié le salut de l’Enfance, et, plus que qui que ce soit, ils sont capables de découvrir ce qui, le moins du monde, pourrait offrir quelque danger dans les publications destinées spécialement à la Jeunesse chrétienne.

Aussi tous les Ouvrages composant la Bibliothèque morale de la Jeunesse sont-ils revus et approuvés par un Comité d’Ecclésiastiques nommé à cet effet par Son Éminence Monseigneur le Cardinal-Archevêque de Rouen. C’est assez dire que les écoles et les familles chrétiennes trouveront dans notre collection toutes les garanties désirables et que nous ferons tout pour justifier et accroître la confiance dont elle est déjà l’objet.

Mrae Durand, mère de trois enfants, dont deux encore en bas âge, avait perdu son mari et se trouvait dans une profonde misère.

Hélène, sa fille aînée, suffisait par son travail à gagner quelque argent : elle brodait. C’était au cinquième étage, dans un des quartiers les plus populeux de Paris?

que demeurait cette malheureuse famille , qui souffrait du froid, et dont la maladie abrégeait la vie de la mère. La scène que nous allons décrire se passe le 31 décembre, à minuit. Hélène veut finir sa broderie, afin d’en recevoir le prix le lendemain et pouvoir acheter quelques étrennes bien modestes pour ses deux petites soeurs Glotilde et Charlotte.

Mme Durand gronde doucement Hélène de travailler aussi tard. Celle-ci éteint sa lumière, fait sa prière et se couche.

Le lendemain 1er janvier, de grand matin, elle va faire sa prière à l’église, puis porter son ouvrage, et reçoit 30 fr. Avec cet argent, elle achète les petites provisions pour le déjeuner et les besoins de la journée, puis de petits cadeaux pour ses deux sœurs. En rentrant, elle aperçoit un petit ramoneur, d’une figure très-intéressante. Il

la connaissait probablement, car il la salua par son nom.

— Je vous souhaite une bonne année , mademoiselle, lui dit-il, et tout ce qui pourra contribuer à votre bonheur.

Elle regarda le pauvre garçon avec un affectueux et touchant intérêt.

— Merci, mon enfant, lui répondit-elle.

Moi aussi, je souhaite que Dieu te rende la vie plus douce et moins remplie d’épreuves.

Elle s’interrompit, parut réfléchir, et continua :

— As- tu beaucoup d’ouvrage, ce matin?

Ne pourrais-tu pas m’attendre un instant ici?

— J’attendrai jusqu’à midi, s’il le faut, mademoiselle, je n’ai rien à faire à présent ; ceux de notre profession chôment tous le premier jour de l’année.

Hélène grimpa lestement l’escalier. En entrant chez sa mère, elle aperçut Glotilde debout auprès du poêle, qui faisait bouillir du lait pour le déjeuner. La petite Charlotte époussetait, tandis que Mme Durand, assise dans l’embrasure de la fenêtre, reprisait quelques hardes.

Trois sourires simultanés et bienveillants accueillirent le retour de la fille aînée. Les deux jeunes sœurs regardèrent avec une curiosité avide le panier qu’elle tenait à la main; elle le déposa mystérieusement dans une armoire, après avoir sorti les étrennes qu’elle offrit à chacune, accompagnant son cadeau de douces paroles et d’une grâce affectueuse.

— Merci, merci, crièrent les petites filles.

Et elles se mirent à jouer avec leurs bottines neuves comme avec des poupées.

— Mes enfants, dit Mme Durand, c’est à mon tour de vous donner des étrennes.... J’attendais le retour d’Hélène pour vous les distribuer.

— Des étrennes encore? s’écrièrent Clotilde et Charlotte, qui tombaient de surprise en surprise.

La mère s’approcha d’une armoire, prit un petit coffret d’un travail assez délicat, et, l’offrant à sa fille aînée :

— C’est le dernier ouvrage de ton père, lui dit-elle ; je n’ai jamais pu consentir à le vendre.... Prends, mon enfant, et puissestu être satisfaite !

— Comment ne le serais-je pas, maman ? Rien au monde ne saurait me paraître aussi précieux.... Je crains seulement d’exciter la jalousie de mes sœurs.

Leur jalousie ? Ah ! bien, oui : Glotilde et

Charlotte dansaient autour d’elle, parées de leur nouvelle chaussure.

— Venez, petites, fit la mère ; je ne vous ai point oubliées.

Elles accoururent, et Mrae Durand leur passa au cou de jolis fichus de soie bleue tissés au filet par elle-même.

— A présent, déjeunons, reprit Mme Durand, qui eut quelque peine à se faire entendre au milieu de la joie tumultueuse, mais qui néanmoins fut obéie sur-lechamp.

Charlotte se haussa sur la pointe de ses souliers neufs, prit sur la cheminée des bols de faïence très-propres, très-blancs, et les rangea autour de la table.

La jeune femme remplit les tasses de ses filles, et ne conserva pour elle-même qu’une assez petite quantité de lait.

Contre son habitude, Hélène se laissa

servir sans dire mot, ce qui étonna la mère. Elle versa du lait jusqu’à ce que le bol fût prêt à déborder, et remit à la petite fille un énorme morceau de pain.

— Maman, je te remercie.

— Je t’en donne trop, peut-être?

— Non, vraiment.

— Tu as grand appétit, ce matin ?

Elle sourit finement et ne répondit pas ; mais, prenant son pain et son lait , elle se disposa à sortir.

Charlotte aussi saisit sa tasse à deux mains et voulut la suivre.

— Eh bien ! petite, où vas-tu ? fit Mme Durand.

— > Maman, je vais avec ma sœur déjeuner dans la cour.

Clotilde se mit à rire.

— Tu crois donc, dit-elle , que l’on déjeune en plein air au mois de janvier, lors-

qu’il y a de la neige à ne savoir où poser le pied?

— Mais enfin je vais où va ma sœur Hélène, répliqua Charlotte.

— Non, reste ici, reprit Mme Durand d’un ton qui n’admettait point de réplique. Et toi, ma fille, demanda-t-elle à Hélène, ne m’apprendras-tu pas où tu emportes ton déjeuner?

— Exiges-tu absolument que je te le dise, ma mère?

— C’est donc un secret?

Elle inclina la tête en souriant.

— Fais ce que tu voudras, reprit la mère, qui devinait en partie sa généreuse action.

Hélène, en quelques bonds, descendit les cinq étages et se trouva dans la cour,

Le petit ramoneur lançait des boules d@

neige contre les murs, afin de se réchauffer sans doute.

— Je t’ai fait attendre, et tu as froid, lui dit- elle.

— J’ai froid, mademoiselle, mais non point parce que je vous ai attendue. Partout ailleurs j’aurais grelotté de même.

— - Pauvre enfant, murmura la jeune fille en considérant avec compassion ce petit être encore plus indigent qu’elle. Tiens, prends ce que je t’apporte: c’est du bon lait qui te réconfortera sûrement.

— Oh ! mademoiselle, que vous êtes bonne! fit-il avec émotion. C’est vous qui la première m’aurez offert des étrennes; j’espère qu’elles me porteront bonheur.

Elle se promena dans la cour, tandis qu’il déjeunait.

Et lui la regardait avec une expression de profonde gratitude. Il la connaissait depuis

longtemps, et souvent il avait reçu (Telle une légère aumône.

Lorsqu’elle revint au logis, tenant à la main son bol vide, ses petites sœurs achevaient leurs repas. Mme Durand mangeait simplement un morceau de pain.

— Tu n’as pas goûté à ce lait, ma mère? demanda la jeune fille.

— Je l’ai laissé pour toi.

— Pour moi? Je n’en veux pas, j’ai eu ma portion.

— Alors, reprit Mme Durand en affectant un ton d’indifférence, nous le donnerons au chat du voisin.

Glotilde et Charlotte tendirent leurs mains avides, et Hélène leur partagea le lait en souriant. Mais la mère pleura.

— C’est affreux ! s’écria-t-elle avec amertume; comment! ces enfants ne mangent point autant que l’exigerait leur appétit?

Je croyais qu’au moins ce chagrin me serait épargné, de voir mes filles souffrir de la faim.

— Mais, ma chère mère, voilà que vous retombez encore dans vos exagérations.... Ne comprenez-vous pas que ce sont de petites gourmandes?... fit Hélène, qui était gaie toujours et s’efforçait de donner du courage à tout le monde. Si elles avaient faim réellement, ne pourrais-je pas leur donner une partie des provisions que j’ai apportées pour le dîner?

— En attendant , ma mignonne , tu n’as pas déjeuné, et c’est triste, le premier jour de l’an.

— Comment sais-tu que je n’ai pas déjeuné.

— J’ai deviné ta bonne action ; ce n’était pas difficile.

Hélène sourit, rougit un peu, et, se hâtant de changer la conversation ;

— Que feront ces enfants aujourd’hui ?

demanda-t-elle. G’est fête, il faut leur procurer quelques distractions.

— Si maman voulait nous conduire à 1 a promenade? dit vivement Glotilde. L’air doit être très-doux ; à midi, il y aura du soleil.

— Je vous conduirai partout où il vous plaira d’aller; mais tu nous accompagneras, Hélène ?

— Non, maman ; si tu veux bien me le permettre, je demeurerai au logis ; je ne tiens pas du tout à sortir, je me suis promenée ce matin.

— Mais tu t’ennuieras seule ici.... Si tu es fatiguée, nous resterons avec toi.... N’est-ce pas, mes enfants?

— Oui, oui, sans doute, répondirent les deux sœurs.

— Gardez- vous-en bien; la solitude ne

m’effraie pas, et pour rien au monde je ne voudrais troubler vos plaisirs.... Ainsi, ma mère, puisque cela ne te fatigue pas et qu’au contraire tu as besoin d’air et d’exercice, je te prie de conduire mes sœurs quelque part dans la ville et de prolonger votre promenade autant que possible.

— Et toi , tu vas commencer une nouvelle broderie aussitôt que nous serons sorties ?

— Maman, je remplis simplement un devoir. Mais ne penses-tu pas que nous devrions aujourd’hui même payer ce que nous devons au boulanger et à l’épicier ? Ce que nous avions en bourse hier et ce que je viens de rapporter composent à peu près la somme qu’ils nous réclament.

— En effet, et je songeais aussi à acquitter cette dette ce matin.... Mais nous demeurerons sans argent?

— Il me restera encore quelque monnaie ; d’ailleurs je ne prévois point de dé~ penses urgentes d’ici à quelques jours, c’est-à-dire jusqu’à ce que j’aie achevé ma nouvelle broderie. Ainsi, mamau, si c’est aussi ton avis, je te conseille de passer chez le boulanger et l’épicier en conduisant mes sœurs à la promenade.

C’était le premier jour de l’an pour tout le monde, pour l’enfant riche comme pour les pauvres petites orphelines.

Au premier étage d’une des plus jolies maisons de la rue du Helder, dans une chambre charmante, tendue de mousselines et de dentelles, une petite fille de dix ans dormait, sa tête blonde à demi enfouie sous les garnitures de guipure de son oreiller.

Elle s’éveilla à sept heures; quittant son lit à la hâte, elle s’habilla sans le secours de sa bonne, s’agenouilla un instant sur un prie-Dieu placé au pied d’un grand christ d’ivoire sculpté; puis, se soulevant, elle courut à une armoire, l’ouvrit, s’empara d’un objet soigneusement enveloppé d’un papier de soie, sortit de sa chambre, traversa plusieurs pièces, et alla frapper à la porte de l’appartement de sa mère. Celle-ci l’invita aussitôt à entrer.

La porte s’ouvrit, et la jeune mère, que cette visite matinale venait seulement d’éveiller, se souleva sur son lit, posa sa tête dans sa main, et son coude sur son oreiller, afin de mieux entendre la douce voix qui lui disait :

— Maman, je souhaite que cette année ne t’apporte que des jours heureux, celle-ci et celles qui se succéderont pour toi jusqu’à

un avenir si éloigné, si éloigné, qu’il me soit impossible de voir la fin de ton bonheur et de tes années.

— Merci, ma chère Marguerite, répondit la mère en prenant sa petite fille dans ses bras. Tes souhaits se trouvent réalisés en partie déjà, puisque tu es gentille, laborieuse, obéissante, et que tu m’aimes : c'est le vrai bonheur pour moi, cela.

Marguerite déroula le papier de soie qui enveloppait l’objet qu’elle tenait à la main.

— Chère mère, dit-elle, laisse-moi t’offrir ce peignoir que j’ai cousu, brodé, garni et repassé moi-même, dans l’intention de t’en faire présent.

— Bien, très-bien, ma chérie. Je suis très-satisfaite de ce cadeau ; il me prouve ton affection, dont je n’ai jamais douté, il est vrai, et ton amour du travail, qui ne me

paraissait point une chose aussi indubitable. Maintenant, c’est à mon tour de donner, n’est-ce pas ?

La jeune fille sourit sans répondre.

— Ouvre la porte de mon cabinet de toilette; tu y trouveras différents objets qui te plairont, je pense.

Marguerite s’élança vers la pièce désignée, souleva la portière, et s’arrêta sur le seuil, immobile et muette de surprise.

Marguerite, revenue de son premier étonnement, se mit à faire l’inspection de ces splendides étrennes.

Il serait difficile d’énumérer toutes les petites merveilles rassemblées dans cette pièce avec un goût parfait.

Il y avait, entre autres choses, un portrait du père de la jeune fille, mort depuis deux ans; une statuette en marbre représentant la vierge Marie, des vases de vieux

sèvres remplis de fleurs naturelles ; un métier à tapisserie ; une jolie petite montre ; un porte-monnaie en ivoire, contenant deux pièces d’or de 20 fr. chacune; des livres, des albums, des estampes ; des coffrets pour les gants, les mouchoirs, les bijoux, une boîte à ouvrage, un nécessaire de toilette. Tous ces meubles étaient marqués au chiffre de la petite fille, M. V. (Marguerite de Verselle.)

— Je ne veux point être égoïste et garder ces trésors pour moi seule, dit Marguerite. Je possède 40 fr. ; avec cela on peut acheter bien des jouets et des friandises, c’est ce que je ferai.... Je rencontrerai aujourd’hui dans la rue des enfants indigents; si l’un d’eux désire quelque chose que je puisse lui donner, il l’aura immédiatement. Ce doit être une bonne œuvre que de donner des étrennes à un enfant pauvre; et j’aurai

28 LES ÉTRENNBS

commencé cette année par une action qui me portera bonheur, lorsque j’aurai réalisé le premier souhait que j’entendrai former par un de ces petits infortunés.

— Eh bien ! chère enfant, demanda Mme de Verseile, qu’est-ce donc que tu as à chuchoter ainsi toute seule ?

— Maman, je prenais une réolution.

— Une bonne résolution, j’espère?

— « Mais oui, je le crois.

— N’en prends jamais que de cette sorte, Marguerite. À présent laisse tes étrennes et reviens auprès de moi, j’ai à te parler.... Comment te proposes- tu d’employer ta journée? lui dit Mme de Verseile. Tu sais que tu as congé jusqu’à ce soir. Le premier jour de l’an, il ne saurait être question d’étudier.

— Maman, si tu le permets, j’irai faire des visites à mes amies.

— Alors tu prendras la voiture et tu iras avec ta bonne; car je ne sortirai pas.

— Je préfère marcher ; la journée sera charmante ; le ciel est bleu, presque sans nuages, je suis sûre qu’il y aura du soleil.

— Tu auras soin de rentrer de bonne heure, Marguerite, reprit Mm,{ de Verselle. Plusieurs personnes viendront dîner avec moi, et ce soir ma famille et nos amis se réuniront ici. Il y aura beaucoup de petites filles, la fête ayant lieu surtout à ton intention.

— Comment ! ma mère , tu as songé à cela encore?

— Je songe à tout ce qui peut te faire plaisir, et je veux que tu te souviennes longtemps de ce 1er janvier..». Il te faudra être aimable avec tout le monde ; tu as dix ans, et tu dois être raisonnable .

— Maman, je puis t’assurer que tu seras

contente de moi. Me laisses-tu libre de faire tel usage qu’il me plaira de l’argent contenu dans ce joli porte-monnaie?

— Get argent est à toi, ma fille.

— Ce qui veut dire que je puis le dépenser ?

— Quarante francs.... c’est beaucoup....

— Ma mère, sois bien sûre que je n’achèterai rien pour moi.

— S'il s’agit d’une bonne œuvre, c’est différent.

Hélène brodait dans sa chambre solitaire. Elle était assise auprès de la fenêtre; de temps à autre, elle se penchait contre les vitres, et ses regards furtifs se glissaient dans la rue, afin d’épier le retour de sa mère et de ses sœurs.

— Elles s’amusent, elles sont heureuses, pensait-elle.

Et cette pensée suffisait pour amener un sourire sur ses lèvres.

Au moment où elle était le plus occupée à son ouvrage, quelqu’un frappa à la porte à diverses reprises.

— Ouvrez, dit la jeune fille, qui, ne recevant jamais de visites, ne savait ce que pouvait signifier celle-ci.

Une grosse femme à la tournure vulgaire, à l’accent impératif et bref, entra dans la chambre, et, avant d’avoir été invitée à le faire, se plongea dans l’unique fauteuil que contenait l’appartement. C’était la portière de la maison.

— Ouf ! dit-elle, je n’en puis plus, je suis harassée.... Lorsqu’on se perche aussi haut, il faut renoncer à voir le monde et la société. Invitez donc les gens à venir vous trouver dans un semblable galetas !

— Madame Simon, je ne savais point que

maman vous eût invitée à venir chez elle.

— Eh ! non, elle ne l’a pas fait, elle est bien trop hautaine.

— Alors, madame, cette visite nous paraîtra d’autant plus précieuse , que nous ne l’avons provoquée en aucune façon.

— Vous pensez vous moquer , ma petite ; cela ne m’étonne point de votre part. Mais nous verrons bientôt qui rira le dernier.

— Madame, s’écria Hélène mécontente, quel motif vous amène chez moi?

— Chez vous? Voilà, ma chère, un mot qu’il vous sied bien d’employer.,.. Êtesvous fière de ce misérable logis dont peu de personnes voudraient s’accommoder, et qui ne vous appartient que jusqu’à nouvel ordre ? Car, Dieu merci, vous n’avez passé aucun bail à vie avec le propriétaire.

— Madame, laissons le propriétaire et

venons au sujet....

— Le sujet? Eh! mais, c’est lui, lui, M. Bénédict. Vous savez que depuis un mois votre terme est expiré ?

— Et payé.

— En effet ; mais naturellement aussi depuis un mois le nouveau terme est commencé.

— Il sera payé, j’espère, avec la même exactitude que le précédent.

— Ça ne suffit pas.... Le propriétaire a d’autres intentions à présent.

— Plaît-il ? fit Hélène avec un peu d’inquiétude. •

— Oui, monsieur voudrait que ses locataires payassent au commencement de chaque mois.... Et comme c’est aujourd’hui le premier du mois....

— Madame, interrompit la jeune fille, iriez-vous proposer de semblables conditions aux locataires du premier ?

— Du premier? Eh! non. Des gens si bien posés, et qui ne paient qu'au bout de l’année, d’ailleurs !

— Alors pourquoi cette humiliante distinction entre eux et nous ?

— Eux et vous ?... Gomme s’il y avait du rapport.

— Nous sommes honnêtes, madame Simon ; nous remplissons nos engagements avec exactitude , nous paierons régulièrement chaque terme à l’époque fixée, nous paierons tous les mois, si vous l’exigez ; mais aujourd’hui, c’est impossible.

— Très-bien : monsieur s’attendait à cette réponse, il l’avait prévue, et aussi la conduite qu’il aurait à tenir.... Mademoiselle Hélène Durand, si votre mère ne veut point accepter les conditions de M. Bénédicî, dites-lui de se procurer un autre logement, et tout de suite»

— 0 mon Dieu 1 s’écria la jeune fille terrifiée ; car elle savait que partout Mme Durand, n’étant point connue, serait obligée de payer un terme d’avance.

— Gela est ainsi, ma petite fille ; voyezvous, monsieur a raison, il faut de la prudence. Vous savez le proverbe, la prudence est la mère de sûreté. Personne ne connaît vos ressources ; mais il est clair qu’elles diminuent tous les jours.... Voilà que vous prenez chaque matin une quantité moindre de lait ; cependant vos sœurs grandissent et

ne manquent pas d’appétit.... Vous-même, vous ne mangez point autant qu’il le faudrait, ça se voit, vous êtes maigre à faire pitié .

— Madame Simon, il s’agit d’une si faible somme....

— C’est pour cela que vous ne serez point embarrassées pour vous la procurer.

— Sans doute, si vous voulez bien nous accorder quelques semaines.

— Quelques semaines ? Je m'en doutais.

Et où, s’il vous plaît, vous en procurerezvous? Vous emprunterez peut-être ? C’est cela.

— * Nous ne comptons que sur notre travail, répliqua Hélène avec dignité,

— En ce cas, vous comptez sans votre hôte; M. Bénédict n’est pas homme à prendre pour de bon argent le futur salaire d’un ouvrage qui n’est pas encore commencé.

— Vous refusez ma proposition ?

— Oui, je la refuse. Qu’ai-je à faire de belles promesses? C’est le prix de votre loyer qu’il me faut. Voilà une heure que je m’évertue à vous faire comprendre une chose bien simple pourtant.

— Cependant vous n’exigez pas qu’à l’instant même?..,

— Je vous accorde jusqu’à demain matin, parce que je suis accommodante , et que je sais compatir aux chagrins du pauvre monde.... C’est tout ce que je puis faire pour vous.... Dites-le à madame.... Ou plutôt, non, je reviendrai lorsqu’elle sera rentrée.

— Ne prenez pas cette peine, madame Simon, j’avertirai bien maman.

—■ Je ne me fie pas à vous, avec votre mine rusée; vous voudriez épargner des chagrins à votre mère, vous chercheriez des biais; peut-être n’oseriez-vous point lui dire toute la vérité..,.

— Ghère madame, n’aurez-vous point pitié de nous ?

— Eh ! mais pourquoi donc ! Vous n’êîes pas si à plaindre que vous cherchez à le

DK MARGUERITE.

faire croire.... Ce matin, madame resplendissait comme un soleil avec sa belle pelisse neuve, et les petites, parées de leur nouvelle chaussure, faisaient bien un tintamarre de chats bottés.

— Gomment! madame, vous trouvez mauvais que ces pauvres enfants?...

— Je ne trouve rien du tout, repartit aigrement la portière, cela ne me regarde pas. Il me semble cependant qu’au lieu de se pavaner comme des demoiselles sur les boulevards, vos sœurs feraient mieux de demeurer au logis et de travailler gentiment auprès de vous qui ne prenez pas un instant de repos.

— Madame Simon, je ne vois pas que vous ayez le droit de vous immiscer dans nos affaires de ménage ; si je travaille, c’est que cela me plaît apparemment.

— Et sans doute ça vous plaît aussi de

dépenser votre argent pour parer vos sœurs, chaussures nouvelles , fichus de soie aussi beaux que ceux de la petite demoiselle du premier.... Et après on ose avouer qu’on ne peut payer son terme.... Je crois bien avec un semblable gaspillage.... Ah! je n’ai pas le droit de me mêler de vos affaires particulières !

— Eh ! madame, dites tout ce que vous voudrez, je ne m’en offenserai point ; mais, de grâce , accordez-nous un délai de quelques jours seulement. Est-ce trop vous demander?

— C’est du moins beaucoup plus que je ne puis accorder. Le propriétaire veut être payé demain avant dix heures du matin ; que voulez-vous que j’y fasse? Voici la quittance toute préparée ; lorsque madame rentrera, je la lui remettrai en échange de son argent. Voyez-vous, j’ai des ordres, il faut que je les exécute.

Elle se leva d’un air majestueux , ouvrit la porte, disparut, et l’on entendit chaque marche de l’escalier gémir sous son pas lourd et pesant.

La pauvre Hélène se prit à pleurer. Elle connaissait le propriétaire ; elle savait qu’il serait inflexible. Mme Simon , qui seule aurait pu le faire patienter durant quelques jours, était visiblement très-mal disposée à l’égard de la pauvre famille. Les étrennes offertes par Hélène à sa mère et à ses sœurs l’avaient choquée.

— Quel malheur, pensait Hélène, que Mme Simon ne soit pas venue hier, ou ce matin! Nous avions de l’argent, nous pouvions satisfaire aux exigences du propriétaire, tandis qu’à présent il nous reste à peine 2 ou 3 fr. Quand je broderais tout le jour et toute la nuit , à quoi cela me servirait-il ? Je ne gagnerais pas la dixième partie

de la somme qu’il nous faut. Si maman avait oublié de payer le boulanger et l’épicier, qui patienteraient certainement quelques jours encore.... Mais elle n’a pas oublié, depuis longtemps elle désirait acquitter ces notes.... Mon Dieu, une si faible somme, et ne pouvoir me la procurer !... J’ai dépensé beaucoup d’argent ce matin, j’ai eu tort peut-être.... Eh bien! non, je ne m’en repens point.... Devais-je laisser passer le 1er janvier sans rien offrir à ma mère et à mes petites sœurs ? Si maman revenait au moins , peut-être elle imaginerait quelque moyen de se procurer la somme demandée.

Et Hélène s’appuyait contre la fenêtre , regardait obstinément dans la rue, et s’efforçait de retenir ses larmes, afin de ne point effrayer sa mère, lorsqu’elle rentrerait.

Marguerite se promenait sur les boule-

vards, accompagnée de sa bonne. Un beau soleil brillait, radieux et presque chaud ; mais le vent était toujours vif et froid ; beaucoup d’enfants mal vêtus grelottaient malgré les tièdes rayons de ce soleil de janvier. Quant à la jeune fille, elle ne semblait point s’apercevoir de la rigueur de l’atmosphère ; car elle était soigneusement enveloppée de fourrures.

En passant auprès des enfants pauvres

qui se pressaient devant les magasins, elle écoutait attentivement, mais sans affectation, les phrases qu’ils échangeaient entre eux. Elle n’avait point oublié sa résolution du matin, elle voulait faire un heureux , réaliser le premier souhait qu’elle entendrait former.

Les bambins, qui ne pensaient point être observés, exprimaient naïvement, grotesquement même , leur admiration. Ils trou-

vaient tout magnifique, ils l’avouaient avec une parfaite bonne foi ; mais aucun ne disait: « J’aimerais à posséder ceci ou cela.... Je voudrais que ces corbeilles de bonbons, ces sucreries, ces chocolats, ces pantins, ces polichinelles fussent à moi.... » Ils savaient si bien que c’était impossible.

Marguerite passait toujours, essayant de mettre son projet à exécution.

Elle aperçut deux petites filles arrêtées tout près d’un magasin de jouets. Une femme, leur mère sans doute, debout derrière elles , les regardait et souriait complaisamment.

— N’aimerais-tu pas, Charlotte, à passer ta vie au milieu de ces joujoux? disait l’aînée.

— Oui, Clotilde, répondait Charlotte ; et lorsque je serai grande, je prierai maman de me procurer une place de demoiselle de magasin.

— Chez des marchands de jouets ?

— Ou chez un confiseur, cela m’est égal.

— Es-tu gourmande?... Moi je voudrais aussi être employée dans un magasin, mais je préférerais que ce magasin m’appartînt.

— A toi seule ?

— Et à toi, et à maman, et encore à Hélène.

— Voilà bien un souhait, pensa Marguerite ; malheureusement je ne puis le réaliser.... Un magasin tout entier, quelle exigeante petite fille !... Il me semble cependant que c’est elle que je dois rendre heureuse.... Voyons si elle ne désirera point quelque autre chose qu’il me sera possible de lui donner.

— Moi, disait Charlotte à sa sœur, si j’avais un magasin semblable à celui-ci , je garderais ces jolis jouets pour moi et ne les vendrais à personne.

— On saurait bien t’y obliger.... Crois- tu que ce marchand vendrait ces charmants joujoux, s’il n’était point forcé de le faire? Il aimerait beaucoup mieux les conserver pour ses enfants.

Marguerite sourit, trouva ces petites tout à fait drôles, et s’arrêta assez près d’elles pour ne perdre aucun mot de leur conversation.

— Eh bien ! s’écria Charlotte, je t’assure que personne au monde ne pourrait me forcer à vendre cette grande et belle poupée qui a une si vaste crinoline.

— Celle-là, en robe de satin bleu ?

— Non, l’autre qui a une jupe de tulle rose.

— Mes enfants, interrompit la mère, notre promenade a été assez longue, retournons au logis. Hélène nous attend, peut-être

elle est inquiète, peut-être elle s’ennuie seule à travailler.

Les deux petites filles jetèrent aux poupées un dernier regard et s’éloignèrent.

— Ma bonne, dit Marguerite, regardez de quel côté vont ces enfants, ne les perdez pas de vue ; car il nous faudra les rejoindre lorsque j’aurai acheté les poupées ; ce que je vais faire à l’instant même.

Marguerite était entrée dans le magasin ; elle en sortit bientôt, munie des précieuses poupées.

— Prenez-les toutes deux, fit-elle en les remettant à sa bonne, et vite, vite hâtonsnous de rejoindre ces enfants,

— Mais si madame....

— Maman me l’a permis, répondit la petite d’un ton bref.

La bonne se tut ; elle savait que Marguerite ne désobéissait jamais.

Lorsque Mme Durand et ses filles rentrèrent chez elles, la bonne Hélène les accueillit avec un sourire qu’elle s’efforça de rendre joyeux ; mais elle était pâle et avait les yeux rouges encore.

— Chère sœur, crièrent les deux petites, si tu savais combien nous nous sommes amusées ! tu as eu tort de ne pas nous accompagner.

— Tu as pleuré, ma fille? demanda Mme Durand en regardant attentivement Hélène.

— Oui, répondit celle-ci avec une gaîté affectée. Tu sais que souvent je me désole pour un rien, tandis qu’en d’autres occasions je suis la plus forte et vous donne du courage à toutes.

— Mais qu’est-il donc arrivé ?

— Ne t’effraie pas, maman, cela n’en vaut pas la peine.,.. Nous n’avons même

rien à craindre, si tu rapportes de l’argent.

— Et où Taurais-je pris, ma chère? Ne te souviens-tu plus de ce dont nous étions convenues ?

— Maman, Mmo Simon est venue de la part du propriétaire....

Hélène n’acheva pas, car la porte s’ouvrit brusquement pour livrer passage à l’intéressante personne dont il était question. Elle fit une agréable révérence â tout le monde, et, se tournant du côté de la jeune fille, puis de celui de la maîtresse du logis :

— Madame Durand, votre santé est bonne ?

— Je vous remercie, je vais beaucoup mieux, répondit Mme Durand d’un ton assez froid ; car elle avait peu de sympathie pour la portière, toujours disposée à nuire à son prochain.

— Beaucoup mieux.... On voit, en effet, que vous êtes beaucoup mieux..,. Quand on songe à se promener et à faire toilette, il faut bien renvoyer le médecin.,..

— Madame Simon, j’attends qu’il vous plaise de vous expliquer....

— Maman, interrompit Hélène, je te dirai ce que désire madame, qui n’aurait pas dû prendre la peine de venir une seconde fois.

— Mais vous savez bien , ma petite , que je désire parler à votre mère..,. Oui, voilà ce que je désire, car les commissions les mieux faites sont celles dont on s’acquitte soi-même.... Et pour ce qui est de la peine que je me suis donnée en venant jusqu’ici, il eût été facile à Mme Durand de me l’épargner, lorsqu’elle est rentrée; je l’ai appelée de ma fenêtre, la priant d’entrer chez moi; mais elle n’a pas daigné me répondre.

DK MARGUERITE.

— Je ne vous ai point entendue, je passais très-vite, et mes filles causaient bruyamment.

— Il est tout à fait inutile de vous excuser, madame, il vaut bien mieux que je m’explique, comme vous le disiez il y a un instant.... Vous saurez donc que le propriétaire.... Eh! qu’est-ce encore? Attendiez-vous quelqu’un? Voilà qu’on frappe à la porte.

Hélène alla ouvrir, et Marguerite entra, accompagnée de sa bonne et des poupées, qui ne manifestèrent nul étonnement en se trouvant, elles si splendides, transportées de leur brillant magasin dans cette chambre sombre, triste, à peine meublée. Clotilde et Charlotte poussèrent un double cri qui se confondit, et, sans qu’elles pussent comprendre précisément comment cela s’était fait, elles se trouvèrent en pos-

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session des jouets tant désirés. Ces élégantes personnes furent accueillies par de gentilles caresses qui froissèrent un peu leurs robes.

Hélène et sa mère s’empressaient auprès de la jeune visiteuse.

— Madame , dit celle-ci d’une voix trèsdouce, qui ne trahissait nul embarras, mais seulement une certaine timidité de son âge, madame, j’ai bien à m’excuser d’entrer ainsi chez vous qui ne me connaissez pas.... J’ai essayé de vous rejoindre dans la rue, mais vous marchiez si vke.... J’ai voulu m’adresser ensuite à la portière de cette maison où je vous ai vue entrer, la loge était déserte ; enfin , il s’est trouvé dans la cour un petit ramoneur qui m’a appris votre nom, qui m’a dit où vous demeuriez et m’a parlé de vos filles de façon à me donner le plus vif désir de faire leur connaissance.

Maman m’avait enseigné à me priver d’une partie de mon superflu pour l’offrir à mes frères indigents ; mais ces enfants me feront comprendre comment on se passe des choses le plus absolument nécessaires, et comment on les convertit en aumônes....

Mademoiselle, ajouta-t-elle en s’adressant à Hélène, il ne faut pas rougir et paraître embarrassée, parce que l’infortuné petit garçon, auquel vous avez porté des étrennes ce matin, a bon cœur et se montre reconnaissant.

— Mademoiselle , dit Mme Durand étonnée , nous n’avons pas l’honneur de vous connaître, et je crois que c’est par erreur que vous remettez à mes filles ces magnifiques cadeaux.

— Non, madame, ce n’est point par erreur. Il y a un instant, j’ai entendu ces charmantes petites se désoler de ne pouvoir

acheter les poupées que je leur apporte.... Or, ce matin, je m’étais promis de réaliser le premier souhait qu’un enfant exprimerait en ma présence.... J’ai rencontré vos filles, elles ont désiré ces joujoux, j’ai couru au magasin, et.... et vous me permettrez bien de leur offrir ces étrennes, puisque vous n’avez point défendu à votre Hélène de donner son déjeuner au petit ramoneur.

— Gomment! mademoiselle, il vous a appris ces détails?

— - Il m’a appris jusqu’au nom de votre fille , et c’est à elle que je demanderai ceux de ses sœurs, fit Marguerite en s’approchant de la bonne Hélène avec beaucoup de grâce et de dignité.

— Mais, mademoiselle, reprit Mrae Durand, quoique mes enfants soient bien profondément reconnaissantes, elles ne

peuvent accepter ces cadeaux.... Peut-être madame votre mère ne vous approuveraitelle point....

Clotilde et Charlotte échangèrent un regard désolé.

— N’ayez pas cette crainte, s’écria vivement Marguerite; je ne fais jamais rien sans la permission de maman , et elle sera aussi satisfaite que moi, si j’ai pu procurer un instant de plaisir à ces aimables enfants.

Les deux sœurs remercièrent avec une joyeuse effusion.

Mme Simon avait mis ses lunettes , pour regarder plus attentivement la nouvelle venue.

— Voilà, murmura-t-elle, un cadeau très-utile et rempli d’a-propos, des poupées couvertes de soie et de velours à de petites mendiantes en guenilles.

— Madame Simon! fit la maîtresse du logis indignée.

— - Madame Durand! repartit aigrement la portière. Gela vous sied vraiment de prendre des airs de princesse! Heureusement que je n’aurai plus à les supporter longtemps.

— Qu’est-ce donc que vous voulez dire?

— Je veux dire qu’on vous mettra demain à la porte.... Le propriétaire veut être payé désormais le premier de chaque mois, et vous n’avez pas d’argent; votre grande Hélène me Fa avoué tout à l’heure.

Mme Durand devint très-pâle et s’affaissa dans son fauteuil. Sa fille aînée courut à elle et lui dit tout bas quelques mots.

— Oui, oui, continua la voix glapissante de Mme Simon, M. Bénédict veut son argent, il le veut demain avant dix heures du matin.

— Oh! mon Dieu! s’écria la pauvre

femme atterrée, qu’allons nous devenir?

qu’allons-nous faire ?

— Rien de bon ni d’utile, j’imagine, répliqua sèchement la portière.

— Maman , murmura Hélène , tu pourrais parler à M. Bénedict.

— Impossible! Monsieur refuserait de vous recevoir, repartit Mme Simon. Mais à quoi bon tant de simagrées?... Avez-vous de l’argent ?

— Non, madame.

— En aurez-vous pour demain?...

— Nous n’en aurons point avant quinze jours au moins, dit Hélène.

— Alors, que voulez-vous que je vous dise?... Le plus sage parti, le seul qu’il vous reste à prendre, c’est de partir ce soir, car monsieur ne veut plus chez lui de gens qui n’ont pas un sou.

Mrae Durand n’écoutait pas ; elle était à

demi évanouie dans son fauteuil, et tenait sa tête cachée dans ses mains. Clotilde et Charlotte sanglotaient auprès d’elle; sur une table, les poupées gisaient dédaignées. Hélène, s’approchant de sa mère, chuchota quelques mots, après avoir désigné du regard la pauvre Marguerite , qui , immobile et les larmes aux yeux, paraissait être terrifiée par cette scène.

Mme Durand repoussa doucement ses plus jeunes filles, qui avaient posé sur ses genoux leurs figures désolées, et, s’adressant à la petite visiteuse :

— Mademoiselle, lui dit-elle, pardonneznous notre égoïsme.... Nous eussions dû épargner à votre jeunesse et à votre sensibilité le spectacle de nos douleurs.... Puisse Dieu vous récompenser de votre générosité!... Vous avez failli rendre bien heureuses deux pauvres enfants déshéritées

de toutes les jouissances, de tous les plaisirs de ce inonde.... Mais, vous le voyez, l’indigent a une loule de misères, et ne saurait être complètement satisfait,. .. Néanmoins, mademoiselle, jouissez, dans toute sa plénitude, du contentement que laisse toujours dans le cœur l’accomplissement d’une bonne action.

— Ah ! s’écria Marguerite , prête à pleurer, que me parlez-vous de contentement, lorsque jamais je n’ai été aussi triste? Je suis bien jeune, bien inexpérimentée, et je vois qu’il est difficile, à mon âge, de pratiquer utilement la bienfaisance sans avoir été dirigée par de sages conseils.... Je voulais faire des heureux, et mon cadeau n’est qu’une cruelle ironie.

— - Venez, mademoiselle, fit tous bas la bonne de Marguerite ; notre présence ici est plus qu’inutile.

Marguerite sortit de sa poche un trèsjoli carnet. Elle l’ouvrit, prit une carte de visite et la remit à Mme Simon, en lui recommandant de passer chez la concierge de sa mère pour toucher la somme réclamée.

« Mlle Marguerite de Verselle, rue du Heîder, n° 20, » lut la portière.

— C’est bon, mademoiselle, j’irai chez votre concierge.... Il faut avouer que cette famille Durand a de la chance.

— Mais, s’écrièrent Hélène et sa mère , nous ne pouvons accepter....

— Ce que l’on vous offre de si bon coeur ? Ce serait vraiment trop d’orgueil, reprit la petite Marguerite en souriant.

— Que vous êtes généreuse, mademoiselle !

— Je le suis moins que vous, mademoiselle Hélène ; je ne donne qu’une partie de

mon superflu , et vous vous privez du nécessaire.

— Mais que dira madame votre mère?

— Elle paiera, voilà tout; car je suis obligée de recourir à sa bourse ; la mienne est complètement vide, j’ai remis au petit ramoneur mes dernières pièces de monnaie....

Et la jeune fille, après avoir engagé Mme Durand et ses enfants à prendre des sièges, vint s’asseoir auprès d’Hélène , qui lui plaisait tout particulièrement.

La portière , voyant qu’on ne faisait plus aucune attention à elle, fit une gauche révérence et sortit d’un air mécontent.

Lorsque Marguerite fut seule avec ces pauvres femmes, elle les questionna sur leurs chagrins, leur vie passée, leurs ressources, la manière dont elles vivaient. Mmo Durand ne put résister aux affectueuses

paroles de la petite fille qui se montrait très-aimable, très-expansive, n’interrogeant qu’avec réserve et délicatesse. Elle lui conta sa vie, ses malheurs, la remercia de l’intérêt qu’elle voulait bien lui porter, et les enfants parurent extrêmement touchées de sa générosité.

Mrae de Verselle achevait de s’habiller quand sa fille rentra.

Marguerite lui raconta la rencontre des deux petites filles, puis sa visite chez Mme Durand, où elle avait vu Hélène et avait été témoin de la scène faite par la portière.

Mme de Verselle embrassa sa fille , lui fit compliment de ses bonnes intentions, de son bon cœur, et s’engagea à payer le terme de Mme Durand, puis alla voir cette dame, s’intéressa à elle et lui acheta un fonds de mercerie qui la mit à même d’élever ses enfants.

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