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CHAPITRE VII

La réforme du Conseil supérieur.

Introduire des hommes politiques dans le Conseil supérieur et ne laisser aux universitaires, comme certain minisire le proposa jadis, qu'un droit de vote indirect, c'est en réalité vouloir organiser la représentation des « incompétences » et des irresponsabilités. M. Beaussire faisait justement observer en 1873 à l'Assemblée nationale que, parmi les grandes institutions de l'État, l'Université est placée dans une situation toute spéciale. Les autres institutions publiques s'imposent aux citoyens; l'Université, elle, depuis la loi de 1860, fait seulement appel à leur confiance; elle est placée dans les conditions de la libre concurrence. Elle réussit par ses mérites, par son éleva* tion, par son désintéressement. « Puisqu'elle en a

les chances et les périls, il faut qu'elle en ait aussi les garanties. » Il ne faut donc pas qu'elle ait à sa tôte les instruments du pouvoir, lequel peut lui être hostile un jour, favorable l'autre. Quant aux représentants des prétendues « forces sociales », industriels, commerçants, etc., ils auraient une compétence douteuse; renfermés dans leur horizon professionnel, ils montreraient leur inévitable étroitesse de vues.

La vraie force sociale, où toutes les autres se résument, c'est l'Université même. Les Chambres n'agissent déjà que trop sur l'Université par les ministres de tout genre qu'on met à sa tête selon les hasards de la politique, et par les propositions que les députés votent souvent au pied levé. Un député ou un sénateur, en tant que tel, a-t-il donc une compétence particulière pour siéger dans un conseil d'enseignement? Pas le moins du monde, non plus que pour siéger dans un conseil d'in génieurs ou de médecins. Quant au « lien »

nécessaire entre le pouvoir public et le Conseil supérieur, c'est le ministre responsable. Et la Chambre, hélas! ne change ce lien fragile que

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trop souvent! Appeler Félément politique dans un Conseil pédagogique, c'est confondre les pouvoirs, préparer les conflits, livrer renseignement de la jeunesse à ceux qui n'en peuvent être que le fléau. Déjà le mal est assez grand et pénètre de plus en plus dans l'Université elle-même.

Celle-ci se voit envahie par un flot montant de maîtres étrangers à la culture libérale traditionnelle, professeurs de l'enseignement spécial, professeurs de langues vivantes, professeurs de sciences venus des classes modernes. Une sorte de foule pédagogique va submergeant de plus en plus l'élite de l'Université et finira, grâce au nombre, ce dieu du jour, par prévaloir dans ses propres conseils. Ici encore, c'est l'enseignement primaire supérieur avec ses annexes qui empiète de plus en plus sur le véritable enseignement secondaire.

On multiplie dans le Conseil les membres remplissant des fonctions très spéciales (par cela même incompétents sur la plupart des questions), ou occupant des rangs inférieurs de la hiérarchie (par conséquent moins indépendants).

L'adjonction des répétiteurs dans le Conseil de l'Instruction publique est une concession faite par la faiblesse à l'indiscipline et à l'insubordination. On oublie que le Conseil supérieur n'a pas pour but la représentation des intérêts de personnes,, si respectables qu'ils soient, mais celle des intérêts généraux et nationaux. Les bacheliers professeurs de collège n'y sont pas représentés; les répétiteurs sont-ils donc au-dessus d'eux? On a demandé avec ironie pourquoi on n'enverrait pas aussi un représentant des élèves. L'invasion des idées d'utilitarisme grossier, l'empiétement des intérêts d'individus ou de classes est ici manifeste; c'est de la mauvaise démagogie au sein de l'Université.

Ajoutons que, dans le Conseil supérieur, on n'aurait pas dû adopter le mode trop simple de vote qui a si mal réussi en politique. Il appartient à rUniversité de donner l'exemple du « suffrage organisé » ; on ne saurait admettre que, dans les questions d'enseignement classique, par exemple,, le vote du délégué des classes de rhétorique ou . du délégué des classes de philosophie ne compte

pas plus que celui du représentant des écoles primaires, qui peut ne rien entendre à la question. L'égalité entre les professeurs des hautes classes et les instituteurs ou inspecteurs primaires est pure injustice : si, par exemple, tout le travail nécessaire pour aboutir à l'agrégation de philosophie ne donne pas plus de compétence dans les questions d'enseignement que le certificat d'études primaires, à quoi bon approfondir la psychologie, la logique, l'esthétique, la morale et la sociologie?

C'est ici qu'il y aurait une place naturelle au vote plural, attribuant plusieurs voix aux membres du Conseil selon la hiérarchie universitaire, qui est celle même des talents, des compétences et des indépendances. Nous voudrions que, dans toute question relative à l'enseignement secondaire, les représentants de l'enseignement primaire n'ayant qu'une voix, ceux de l'enseignement secondaire en eussent plusieurs; les professeurs de grammaire, deux voix; ceux de lettres, trois voix, ceux de philosophie, quatre, etc.

Enfin, il est absolument nécessaire que le Parlement enlève à nos grandes Ecoles spéciales le

droit dont elles usent et abusent de régler leurs concours d'admission sans se concerter avec le ministère de l'Instruction publique. Cette habitude leur fait faire maladresse sur maladresse et, de plus, imprime par voie détournée la plus fâcheuse direction aux études universitaires. Celles-ci se trouvent subordonnées aux exigences de spécialistes trop indifférents à la culture morale et sociale. D'éducation, ils n'ont guère cure; et ils oublient que quiconque a une fonction dans l'armée, dans l'industrie, etc., a aussi, par cela même, une « mission ». Un semblable système ne saurait être toléré plus longtemps. Il rend injustement l'Université responsable de ce qu'elle n'a pas voulu, de ce qu'on a fait sans elle et contre elle; il subordonne les nécessités supérieures de l'éducation nationale aux calculs à courte vue des examinateurs de l'École polytechnique, de Saint-Cyr, de l'École centrale, etc. Ces exaihinateurs n'ont qu'un but : simplifier leur besogne en éliminant d'avance le plus de candidats possible par une effrayante surcharge des programmes. Ils appellent cela « une sélection! »

L'École polytechnique, en particulier, se garde bien de soumettre au Conseil supérieur de l'Instruction publique ses programmes qui, cependant, par la force des choses, règlent l'enseignement de nos classes de mathématiques spéciales.. Il est indispensable que ces programmes d'admission, ainsi que ceux des autres grandes Écoles où l'on entre en sortant du lycée, soient désormais soumis pour avis au Conseil supérieur.

Un représentant des diverses grandes Ecoles de l'État devra donc être adjoint au Conseil supérieur, pour servir d'intermédiaire entre ces écoles et rUniversité. Quant à l'enseignement agricole, commercial et industriel, il est déjà représenté par un délégué du Conservatoire des arts et métiers, un de l'École centrale, un de l'Institut agronomique; on pourrait y ajouter un délégué de rÉcole des hautes études commerciales et des écoles supérieures de commerce, représentant l'enseignement commercial. Mais, encore une fois, il ne s'agit pas de constituer une assemblée de notables pris parmi toutes les catégories de fonctionnaires; il ne s'agit pas d'organiser une repré-

seritation des personnes, mais, ce qui est tout le contraire, une représentation de renseignement à ses divers degrés. Ce qui importe avant tout, c'est d'en exclure absolument tout homme politique. Une fois la porte ouverte, nous serions envahis. Laissez-leur prendre un pied chez vous, ils en auront bientôt pris quatre :

La politique, hélas ! Yoilà notre misère.

a dit le poète. Les grands intérêts de l'enseignement seront du coup subordonnés aux intrigues et aux marchandages politiques, aux passions de parti, aux intérêts d'un jour. 11 suffira, dans la grande assemblée universitaire, de quelques politiciens, aujourd'hui radicaux, demain cléricaux ou socialistes, pour y introduire le ferment de trouble et de dissolution qu'ils portent partout avec eux. L'Université n'a pas besoin qu'on vienne lui faire des harangues sur les « nécessités modernes » ; elle les connaît mieux que personne, ces nécessités, et elle sait aussi que sans les sacrifier, son devoir est de les subordonner aux exigences permanentes de l'éducation nationale, dont elle a été jusqu'ici la digne dépositaire.

I. — En résumé, l'éducalion peut être examinée à deux points de vue : celui de l'individu, celui de la nation. Chez l'individu, elle doit former l'homme digne de ce nom et, de plus, capable de remplir un jour telle fonction déterminée dans le milieu où il doit vivre. De là la nécessité pour l'individu, et d'une culture générale et d'une préparation plus ou moins spéciale, la première désintéressée et qui n'en est que plus utile, la seconde plus utilitaire. Mais est-ce là tout ce que poursuit l'éducation? Au-dessus de l'individu, ne faut-il pas considérer la société et, plus particulièrement, la nation? C'est ce

qu'on néglige de faire : on a les yeux tournes vers l'intérêt des individas ou vers leur culture personnelle, littéraire et scientifique; on oublie de les remettre par la pensée dans le grand organisme spirituel dont ils seront les membres, d'y déterminer leur fonction vraie et d'en déduire enfin le mode d'éducation qui leur convient. Le principal sophisme en faveur aujourd'hui, c'est de reporter la question sur le domaine individuel, quand elle est avant tout du domaine national et social. Ce ne sont pas les individus qui sont ici en question; il s'agit de savoir si, dans cette partie de la jeunesse française qui doit recevoir une éducation libérale, la culture franco-latine, avec la classe de philosophie qui en est le complément, n'est pas le meilleur et même l'unique moyen d'assurer des études vraiment désintéressées. Et il s'agit, en second lieu, de savoir si la France ne doit pas veiller, pour le maintien de son propre esprit et de sa propre gloire, à la conservation et à la sanction efficace des études classiques, partout en honneur, partout mises au premier rang, partout considérées comme la

préparation nécessaire aux universités, aux grandes écoles, au droit, à la médecine, à l'enseignement, aux plus hautes carrières scientifiques et industrielles.

A côté de tant de services rendus, le gouvernement républicain a commis, sous Tinfluence des préoccupations électorales, de grandes fautes que les républicains sont les premiers à déplorer, car elles ont douloureusement retenti sur l'éducation et la moralité nationales. 11 a favorisé Talcoolisme par la loi sur les débits de boissons; il a encouragé la pornographie et la corruption par la loi sur la presse et par l'application qu'il en a faite; il a compromis les meilleures réformes de l'enseignement primaire en portant atteinte à la dignité des maîtres, dont il n'a pas rendu la nomination aux recteurs et qu'il a mêlés aux luttes politiques; enfin, il a rabaissé l'élite même de la nation et compromis l'enseignement secondaire (d'où dépend tout le reste) par la création d'un enseignement hostile aux études classiques et par les débouchés qu'il lui a injustement ouverts aux dépens de son aîné. Non seulement

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il a ainsi divisé l'enseignement secondaire contre soi-même, mais il a tourné contre lui, d'une part, renseignement primaire, d'autre part, l'enseignement supérieur. C'est une armée prise entre deux feux, qui, de plus, reporte ses propres armes contre son sein. Si elle résiste à de telles attaques, elle pourra rendre grâce à son étoile. Et, sans doute, il faut pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font, mais les conséquences, elles, ne pardonnent pas. Elles vont sans cesse en progressant, par cette loi des civilisations modernes qui veut que les effets des mesures sociales croissent en progression géométrique. Laissez agir, sans y remédier, ces causes perturbatrices, et vous verrez grandir, avec une rapidité inquiétante, le « déséquilibre » simultané du peuple et de la bourgeoisie.

Il appartient au Sénat de protéger la démocratie contre ses propres entraînements : il l'a toujours fait, il le fera encore. Au nom des intérêts permanents de la nation il saura, s'il en est besoin, résister à une Chambre qui, trop soucieuse de plaire à des électeurs incompétents par des

mesures pseudo-démocratiques, a failli récemment, au cours d'une discussion du budget, voter, le cœur léger, la destruction des études où la France a trouvé sa principale source d'influence intellectuelle et morale.

Les études classiques restent l'unique moyen d'entretenir au sein de la France l'élite d'esprits élevés et désintéressés, par cela même l'atmosphère de moralité supérieure sans laquelle une démocratie se rue à la démagogie. De plus, elles sont la vraie raison d'être de l'Université; tout ce qui tend à l'abaissement et à la ruine de ces études tend donc à l'abaissement et, finalement, à la ruine de l'Université elle-même.

II. — Nous avons vu encore qu'il n'y a pas de vraies études secondaires sans le couronnement d'une philosophie sérieuse et complète. La philosophie, outre qu'elle accroît la valeur propre des individus, peut seule assurer les deux fonctions dont l'ensemble constitue la richesse spirituelle d'un peuple : unité spéculative de la culture intellectuelle, unité pratique de la vie

sociale. Tous ceux qui s'occupent d'enseignement déplorent le rétrécissement des intelligences, Tespèce d'égoïsme intellectuel et d'individualisme moral produit par Tenvaliissement des spécialités ; pour contrebalancer cet esprit, les études philosophiques sont et seront de plus en plus indispensables. Ceux qui n'ont point fait ces études dédaignent les idées générales, les « principes », et ils prétendent s'en passer! En réalité, — on en a fait mainte fois la remarque, — ils acceptent sans contrôle, parmi les idées courantes, celles qui répondent le mieux à leurs préjugés individuels et ils les érigent indûment en principes. De là cette sorte d'anarchie théorique dont nous venons de parler et qui se traduit inévitablement en anarchie morale, avant-goût de l'anarchie sociale. La philosophie est le seul moyen d'empêcher un faux dogmatisme, de rappeler la science à la modestie que lui conseillait jadis Socrate, qu'il lui conseillerait de nouveau aujourd'hui sans se laisser éblouir par toutes nos découvertes. La philosophie est aussi le seul moyen de prévenir le scepticisme, qui résulte nécessairement du chaos

iridécs scientifiques ou de vues historiques. et littéraires au milieu duquel se débattent les esprits. 11 faut donc rendre la philosophie obligatoire pour tous les élèves et la considérer comme la caractéristique même de renseignement secondaire.

Attendre, comme on le fait aujourd'hui, la dernière année des études pour initier les jeunes gens aux problèmes de la vie et de la conduite, c'est attendre bien tard : le professeur de philosophie aura grand' peine à produire, en bien des esprits mal préparés, une transformation complète et définitive, une sorte de conversion. D'autre part, il imparte au plus haut point de ne pas enlever à l'enseignement final de la philosophie son intérêt et sa nouveauté en le déflorant, pour ainsi dire, dans les années précédentes, par des aperçus fragmentaires et insuffisants. On pourrait cependant, selon nous, charger le professeur de philosophie d'enseigner, dès la troisième ou la seconde, les éléments des sciences morales et sociales, principalement la morale pratique, la sociologie élémentaire et l'économie

politique, sans empiéter sur les questions proprement philosophiques. Celles-ci seraient réser* vées, avec l'étude des bases de la morale et de ses grandes conclusions, à la classe de philosophie terminale, obligatoire pour tous les élèves.

III. ~ Nous avons montré combien il importe d'introduire un nouvel esprit dans l'enseignement moderne en lui donnant une direction pratique. La progression effrayante des candidats au baccalauréat moderne ajoute un second mal à la proportion exagérée des bacheliers classiques; la maladie du diplôme gagne les élèves des écoles primaires, ceux des frères et des autres congrégations, qui, profitant de ce que le nouvel enseignement sans latin est tout à fait à leur portée, font une concurrence croissante à l'Université. On sait que le succès à l'examen est la grande et parfois unique préoccupation des établissements libres, soit laïques, soit religieux. Tous ces bacheliers nouveaux, que l'on prétendait voués à l'industrie et au commerce, trouvant là comme partout les places remplies, demandent à grands

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cris des « débouchés » ; traduisez : l'accès du droit et de la médecine, déjà encombrés, l'accès des administrations et du fonctionnarisme, non moins encombrés et encombrants. L'enseignement moderne, ainsi dévié de sa vraie destination, sert à augmenter le mal que ses créateurs avaient la prétention de guérir. Il n'a pas peu contribué, comme nous en avons donné des preuves, à la « crise de FUniversité », à l'affaiblissement contagieux des études, à l'augmentation finale du « prolétariat intellectuel ».

Toutes les fois que l'Université se verra imposer par les politiciens un abaissement quelconque du niveau de l'instruction secondaire, elle s'apercevra bientôt qu'on a travaillé, sans le vouloir, en faveur de ses propres ennemis, et que les représentants du républicanisme le plus radical se sont faits les collaborateurs inconscients de la « réaction » sur laquelle ils ne cessent de gémir. Leurs prétendues mesures démocratiques se retournent contre la démocratie.

Avec l'organisation actuelle de l'enseignement moderne comme rival de l'ancien, l'Université

porte son germe de mort dans son sein. Et ce qu'il y a de pire, c'est que, du même coup, l'élite de la nation étant amoindrie, c'est la nation tout entière qui est menacée dans sa grandeur et dans son influence. Aussi importe-t-il que les institutions qui, comme l'Université, ont précisément pour but d'inspirer à la jeunesse les pensées et sentiments dont la nation vit, demeurent elles-mêmes vivantes et florissantes.

L'Université ne saurait donc être plus longtemps coupée en deux et trois tronçons; pour qu'elle maintienne l'unité de l'esprit national, il faut qu'elle commence par être une. N'ayons qu'un enseignement classique, simplifié et réformé en vue de la situation présente; mais qu'il soit bon et se couronne pour tous, sans exception, par de fortes études philosophiques, morales et sociales. Rendons-lui la plénitude, je ne dis pas de ses privilèges, mais de ses droits, si c'est un droit pour ceux qui ont fait des études supérieures de ne pas être mis sur le même niveau que ceux qui s'en sont tenus à des études inférieures et plus expéditives.

Quant à renseignement moderne, tant qu'il se posera en concurrent du classique, tant que, avec un an de moins et des études plus faciles, il réclamera iniquement « l'égalité » ; tant qu'il s'érigera en préparateur rival aux fonctions libérales et aux grandes écoles, en aspirant fournisseur des Facullés de médecine et de droit, en fabricant de bacheliers au rabais et de fonctionnaires superflus, tous ceux qui ont souci des grands intérêts de la nation devront le repousser comme antinational. Qu'il renonce à tout baccalauréat, qu'il cesse de singer le classique, d'étudier en français Homère et Sophocle; qu'il se réduise à quatre années, qu'il se tourne exclusivement et définitivement vers l'industrie, le commerce, l'agriculture, les besoins coloniaux, c'est là son unique raison d'être, son digne moyen de servir la nation à sa manière et dans son domaine propre, au lieu de contribuer à la ruine des études libérales et, par cela même, de l'influence française.

Maintenons donc la hiérarchie naturelle au lieu de poursuivre un nivellement factice, qui ne peut s'obtenir que par l'universel abaissement. Si

l'État prend à tache de distribuer dans ses lycées (à perte et avec un déficit de dix millions, que nous ne regrettons pas) le plus haut enseignement secondaire, ce n'est pas pour laisser ensuite ouvertes aux médiocrités égoïstes les fonctions publiques et les carrières libérales; ce n'est pas non plus simplement pour armer l'individu dans l'âpre concurrence pour la vie; l'État doit travailler pour l'État, non pour vous ou pour moi ; il doit enseigner pour tous et en vue de tous, même de ceux qui ne sont pas encore nés et qui, en définitive, sont la vraie majorité nationale. La démocratie bien entendue ne consiste pas à supprimer et à niveler toutes les différences d'instruction et d'éducation, à rétrécir et à rabaisser les horizons pour tout le monde, à rendre tout le monde peuple. Le peuple n'y gagnerait rien; son plus grand intérêt est, au contraire, d'avoir quelque chose au-dessus de lui-même où il puisse aspirer et atteindre, une sorte de classe supérieure non fermée, non érigée en caste, qui doive ses titres non à la seule fortune, mais à une éducation plus haute. De même qu'il est

dangereux de trop rapprocher l'art du goût du grand nombre, du goût des plus ignorants ou des plus mal élevés, de même il est dangereux, surtout dans une république, de rendre toute l'éducation primaire et populaire, d'y supprimer les degrés et la hiérarchie, d'y faire s'évanouir l'élite ou, ce qui revient au même, de la restreindre au point de la rendre impuissante, stérile, impossible à recruter. Voyez l'Espagne : elle a eu, elle a encore une élite, mais si maigre, si difficile à faire surgir d'une masse profondément ignorante et bornée !

Au lieu de ridiculiser le prestige des études classiques, félicitons-nous de ce que quelque chose a encore du prestige auprès du peuple, quelque chose d'intellectuel et d'artistique, quelque chose qui n'est pas l'argent ou le pouvoir. Mieux vaut qu'un père dise avec orgueil de son fils : 11 a fait toutes ses classes et sa philosophie, que de dire : Il aura tant d'écusl Tout n'est pas absurde dans le « préjugé bourgeois » dont on se moque tant aujourd'hui. Le philosophe qui ne se laisse pas prendre aux apparences y recon-

CONCLUSIOxX. 233

naîtra une sorte d'instinct très légitime, le sentiment obscur que, dans les démocraties, le principal danger est Toubli des intérêts généraux et intellectuels au profit des intérêts matériels et professionnels.

Enfin, si on se place au point de vue de la politique républicaine en France, ce serait, croyonsnous, le comble de la maladresse que de vouloir, dans une foule de villes de province et môme dans de grands centres, livrer de plus en plus au clergé ou aux congrégations, déjà si envahissantes, le monopole des études classiques, au lieQ de les généraliser dans les classes supérieures et moyennes, au lieu de maintenir ainsi laïquement la grande tradition littéraire, juridique et religieuse de notre nation. Changer l'Université de France en une vaste école primaire, c'est la rabaisser et même la détruire, car c'est lui enlever sa vraie raison d'être, ses titres de noblesse, son action salutaire sur l'élite et sur les gouvernants. En même temps, c'est faire déchoir la France entière devant les autres nations en abandonnant à celles-ci l'hoimeur et les avantages des études

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classiques, dont elles sont déjà fières, dont elles seraient plus fières encore si elles pouvaient dire : € La France, la grande France est devenue un pays primaire! »

Si les autres nations avaient toutes renoncé au latin comme base de l'instruction secondaire, je comprendrais qu'on se demandât : « Faut-il le conserver en France? » Mais nous, Français, commencer! Donner aux autres cet exemple de trahir la civilisation latine au profit des Anglo- Saxons, des Germains et des Slaves! Et cela, quand notre puissance politique a diminué, que notre population est stagnante et qu'il nous reste surtout notre ascendant littéraire, artistique, philosophique et social! Ah! si la République américaine avait derrière elle le passé et les gloires de la France, et sa littérature triomphante, et sa philosophie de lumière, et l'éblouissement de ses arts, ce n'est pas elle qui, de ses propres mains, briserait ses traditions, renierait sa noblesse et « aspirerait à descendre » !

Tout ce qui sera fait contre l'enseignement classique et contre les études latines sera fait

contre la France et contre TUniversitc, au profit des ennemis de la France et des rivaux ou adversaires de rUniversité. Plus, au contraire, les études classiques seront maintenues haut, plus elles auront de valeur littéraire et surtout de portée philosophique, et mieux elles assureront avec l'influence internationale de notre pays, de notre littérature, de notre philosophie, de notre sociologie, la prééminence nationale de TUniversité de France, grand rempart du libéralisme. L'intérêt de l'Université est dans l'élévation philosophique, littéraire et scientifique des études; il se confond ainsi avec l'intérêt même du pays; tout ce qu'elle concédera au prétendu esprit du jour se retournera contre elle-même : son salut est en haut, sursum, non en bas, et c'est ce qui fait sa grandeur.

La loi de la concurrence est une des plus importantes lois sociales, mais elle doit prendre une forme de plus en plus pacifique et substituer à la lutte armée la lutte économique ; c'est donc un devoir en même temps que c'est un

intérêt, pour les nations, de s'armer en vue d'une lutte de volontés et d'intelligences qui est le remède à la violence et à la guene, et qui sera un jour, nous Tespérons, la seule forme de combat entre les peuples. Une grande nation ne doit négliger aucun des besoins dont la satisfactit)n est nécessaire et à sa vie spirituelle et à sa vie matérielle. Son enseignement doit donc être établi de manière à satisfaire ces deux grandes catégories d'intérêts : les études classiques répondent aux premiers, les études scientifiques pratiques et môme techniques répondent aux seconds.

Seulement, ne l'oublions pas, les besoins d'ordre intellectuel et moral ont, par opposition aux autres, ce caractère que, plus ils sont intenses, moins ils sont sentis. Qui manque de nourriture pour son corps éprouvera le tourment de la faim, mais l'esprit ne sent pas son propre mal. Et c'est pourquoi l'État, surtout démocratique, doit exiger avant tout qu'on donne à la jeunesse, par une culture vraiment libérale et désintéressée, ce que Pascal appelait la « faim des choses spirituelles ». Se fier pour ce soin aux enfants eux-

mêmes, à leurs pères, à leurs mères, aux pouvoirs locaux, aux diverses administrations, c'est la plupart du temps compter sur les aveugles pour entretenir la lumière. Le désintéressement et le souci de l'idéal sont nécessaires à un grand peuple. Malheur à la politique qui ne dépasse pas la politique! Sous prétexte d'intérêts immédiats et visibles, elle prépare l'abaissement futur et la perte de la nation entière.

« L'égalité des sanctions » pour les études inégales.

ScIiwalbach-les-Bains, le 2 aeût 1898.

Monsieur le directeur du Journal des Débats,

Au milieu d'un voyage en Allemagne, je n'ai eu connaissance que très tard du remarquable discours prononcé par M. le ministre de l'instruction publique au grand concours des lycées. M. le ministre m'a fait l'honneur de discuter les thèses que j'avais soutenues ici même et dans la Revue politique et parlementaire. Transportant la tactique des Chambres en Sorbonne, le fondateur de l'Enseignement moderne, avec son h ibileté et son éloquence accoutumées, s'est efTorcé d'intervertir les rôles' et a semblé prendre en main, contre moi-même, la défense du latin et du grec, sauf à réclamer ensuite pour l'enseignement moderne une « égalité des sanctions » qui assurerait la mort des études classiques.

î240 APPENDICE.

Si, en effet, dans le discours du grand maître de rUniversité l'on supprime de fort beaux développements oratoires, la conclusion pratique et politique qui s'en dégage nettement est la suivante : dès que Toccasion redeviendra favorable, le ministre demandera aux Chambres « Végalité des sanctions » pour des études inégales. C'est à ce sujet que, par une sorte d'ironie, il invoque le principe de « justice » .

Ainsi, deux genres d'études sont inégaux sous le rapport de la durée, de la qualité, de la « direction ». Inégaux en durée, puisque l'enseignement moderne dure un an de moins, qu'il peut encore être abrégé, qu'on parle de le réduire à quatre années, qu'il est effectivement réduit à quatre ou trois ans par les congrégations, par les écoles des Frères, par tous les établissements primaires, où prospère de plus en plus la préparation expéditive au baccalauréat moderne, et sur lesquels M. le ministre a fait \m silence prudent.

Inégaux en qualité, puisque l'enseignement moderne est notoirement plus facile, plus à la portée du grand nombre, plus rapproché du simple emmagasinage scientifique, historique et géographique, moins tourné vers la haute culture littéraire et philosophique, plus préoccupé de l'utile que du beau, de la pratique que de la spéculation.

Inégaux par le hut et la direction, puisque l'enseignement classique a essentiellement pour objet, avec une éducation toute libérale, les fonctions également appelées libérales, qui, bien comprises, devraient être

APPE^D1CE. U[

avant toul des missions désintéressées, — missions de justice pour les avocats et magistrats, missions d'enseignement et d'éducation pour les professeurs, missions de salut physique et mental pour les médecins, — avec toutes les responsabilités morales qu'un tel rôle social entraîne. Quand à l'enseignement spécial modernisé, son unique raison d'être, pour ne pas constituer le plus désastreux double emploi, est dans une orientation franche vers le commerce, l'industrie, l'agriculture, la colonisation, où il est naturel que dominent le souci de l'utile et les intérêts d'ordre matériel. Pour être d'une nécessité absolue, ces intérêts n'en sont pas moins, moralement et socialement, inférieurs aux autres.

Dans ces conditions, qu'est-ce que réclameraient également et la logique et la « justice » ? Que chaque ordre d'enseignement restât dans son domaine propre, que le nouveau ne dépouillât point l'ancien de ses légitimes conditions d'existence, que le plus court, le plus aisé et le moins élevé ne fût pas déclaré équivalent à l'autre. Comment donc ose-t-on nous annoncer, comme une réforme de justice, l'égalité des sanctions pour des enseignements inégaux! Le jour où cette égalité serait obtenue, une souveraine iniquité serait accomplie.

C'est contre cette iniquité, — dont le but politique est de plaire, soit à une fausse et niveleuse démocratie, soit à des électeurs avides pour leurs enfants de diplômes au rabais conduisant à des places ou à des

LES ÉTCDES CLASSIQUES. 16

dispenses militaires, — c'est contre cette iniquité que nous avons protesté et protesterons jusqu'au bout. Outre qu'elle est une flagrante violation du droit, une telle concession est en même temps contraire au véritable intérêt national, démocratique, républicain, car elle entraine Textinction h bref délai de ces études classiques dont les partisans de renseignement moderne célèbrent platoniquement les louanges. Devenu pour la circonstance un chaud soutien du grec, H. le ministre ne veut pas que Ton réduise les études grecques pour le gros des élèves, comme nous l'avons proposé, tout en réservant des classes supplémentaires de grec à l'élite à partir delà troisième ; il trouve aussi insuffisantes, môme pour le gros des élèves, deux ou trois classes de latin par semaine, c'est-à-dire deux versions et des explications, avec classes supplémentaires de latin pour la division littéraire. Il ne veut pas, ajoule-t-il, que « la prière sur l'Acropole soit mise dans le Voyage autour du monde en quatrevingts jours )) ! Par malheur, tandis que quelques élèves, de plus en plus voisins de zéro, s'attarderont à gravir la colline sacrée, on aura eu soin d'ouvrir toutes grandes aux autres les carrières jadis réservées aux « meilleurs », dans le sens grec du mot, et, comme on ne vit pas seulement de « prières sur l'Acropole », les études classiques seront bientôt mortes et l'Acropole déserte.

Lisez ce qu'écrivent dans tous les journaux les partisans de l'enseignement moderne : — Commencez,

disait récemment Tun d'entre eux, par nous donner des débouchés : le droit, la médecine, le professorat et tout le reste; après cela nous verrons à perfectionner et à concentrer en quatre années l'enseignement moderne ! — On voit qu'ils parlent en vrais industriels de l'enseignement ; ce sont ceux-là, à ce qu'il semble, qui veulent faire le tour du monde en quatre-vingts jours et arriver le plus tôt possible. N'ayant en vue que les débouchés de leur marchandise, ils font passer en dernier lieu la qualité des études et la dignité des professions libérales, déjà trop encombrées. L'égalité qu'ils réclament, eux aussi, c'est encore celle d'un enseignement facile de quatre années avec un enseignement difficile de sept ans. Tel est le nouveau genre d'égalilarisme que, dans l'âpreté de leurs convoitises, préconisent les a radicaux » de la pédagogie I Que deviennent en tout cela les intérêts de la haute culture nationale, le niveau des études à maintenir, le renorti et l'influence de la France à sauvegarder devant les autres nations, qui favorisent les études classiques tout en faisant leur part légitime aux études industrielles et commerciales?

De deux choses l'une : ou l'enseignement moderne est aussi prospère que veut bien le dire M. le ministre de rinslruction publique, et alors, comment a-t-il besoin, pour se sauver, de « débouchés » qui ne sont autre chose que le domaine propre des études classiques? Ou l'enseignement moderne périclite, en dépit de l'optimisme officiel, et alors son vrai moyen de

salut n'esl-il pas de revenir à sa destination primitive (|ui est pratique, au lieu de vouloir, par une concurrence à bon marché, tuer le classique et se mettre à sa place? iN'avais-je pas le droit elle devoir, bien que M. le ministre me reproche cette expression, de définir un |)areil svstème : l'invasion des carrières libéraies par « les médiocrités égoïstes », c'est-à-dire par les parents et les enfants qui, en vue d'intérêts personnels, veulent usurper les avantages d'une haute culture libérale dont ils ont eu soin de se dispenser.

Kt si j'ai ajouté que chacun doit rester à sa place, que l'instruction primaire plus ou moins modifiée ne doit pas se substituer à l'instruction secondaire, pas plus que celle-ci à l'instruction supérieure, est-ce une raison pour m'accuser de « méconnaître ou de n'avoir jamais connu l'admirable travail d'éducation morale et sociale qui s'accomplit dans la moindre de nos écoles de village » ? Je suis, pour plus d'un motif, parmi les derniers qui puissent paraître indifférents ou étrangers à l'éducation du peuple. Mais l'amour profond que j'ai pour le peuple ne me fera jamais oublier que l'enseignement primaire, plus ou moins perfectionné ou développé, n'est pas toute l'instruction nécessaire à un pays comme la France, qui a derrière soi un long passé de gloire littéraire et philosophique.

L'intérêt même de l'éducation populaire est d'avoir au-dessus d'elle une instruction vraiment supérieure

d'où elle reçoive des lumières comme d'un foyer sans cesse plus ardent. La vraie démocratie est celle qui veut monter toujours, non celle qui, nivelant tout sous prétexte d'une fausse égalité, se condamne à toujours descendre.

Veuillez agréer, Monsieur le directeur, l'assurance de ma haute considération.

Alfred Fouillée.

Le Temps ayant soumis à la discussion la lettre qu'on vient de lire, nous lui avons adressé la réponse suivante :

a Humanités modernes » ou enseignement pratique?

Schwalbach-les-Baiiis, 9 août 1898.

Monsieur le directeur du Temps,

Au lieu de suivre votre rédacteur en une discussion syllogistique qui risque d'être sophistique, permettezmoi de replacer la question de l'enseignement sur son vrai terrain, qui est l'intérêt national.

Oui ou non, la France a-l-elle besoin qu en son sein subsiste une élite, plus nécessaire encore dans une démocratie enveloppée de gouvernements aristocratiques, ses rivaux et ses ennemis ?

Oui ou non, la France a-t-elle besoin qu'on impose les plus hautes garanties possibles de culture littéraire et philosophique à ses magistrats, à ses avocats, à tous ceux qui auront le droit à défendre, la justice à assurer? A-l-elle besoin qu'on les impose aux professeurs qui doivent former les générations appelées à diriger le pays et à relever son influence? A-t-elle besoin qu'on les impose aux médecins, aux gardiens de la santé privée et publique, qui ne doivent pas devenir de simples manœuvres spécialistes ou de simples industriels?

Réserver à l'un des enseignements les carrières libérales, orienter l'autre vers les carrières pratiques, assurer ainsi à chacun d'eux son domaine propre, au lieu de les tourner l'un contre l'autre, ce n'est pas, comme le soutient votre rédacteur, perpétuer a un monopole suranné » ; les conditions de haute culture générale, littéraire et philosophique, ne sont pas « un mandarinat intolérable ». Si l'on a la faiblesse d'ouvrir les écoles de droit et de médecine à quiconque voudra passer les examens spéciaux « à ses risques et périls », pourquoi ne pas admettre aussi les élèves des écoles primaires, comme l'a demandé logiquement le conseil départemental du Cantal? D'égalité en égalité, nous arriverons à l'abaissement de tout et de tous.

L'Université l'a bien compris. Par ses votes, elle n a cessé de réclamer qu'on orientât V « Enseignement moderne » vers la pratique, vers les professions industrielles,- commerciales et coloniales, qui ont besoin d'être favorisées et relevées. Le ministre, au contraire persiste à vouloir des « humanités modernes » en concurrence avec les anciennes, destinées à fabriquer de nouveaux avocats, médecins et fonctionnaires, pour des fonctions déjà encombrées et menacées de « médiocriitie ». La France manque-t-elle donc d' « humanistes », et ce qui se fait sentir aujourd'hui, est-ce vraiment le besoin de ces nouvelles « humanités »? Les anciennes ont-elles démérité, elles qui formèrent en France les Cuvier, les Dumas, les Le Verrier, les Claude Bernard et les Pasteur; en Allemagne, les Helmholtz et les Dubois-Reymond ; en Angleterre, les Darwin, les Huxley, les Tyndall, les Thomson, et combien d'autres?

Non, la création d'humanités nouvelles est une superfétation et un non-sens, si elles n'ont pas pour but caché, sous les apparences dont on les décore, de ruiner les études classiques en leur arrachant l'un après l'autre tous leurs moyens d'existence et tous leurs « adeptes ». Et c'est se moquer que de répondre: Puisque les études classiques sont si « désintéressées », elles doivent consentir à leur propre mort !

Par une tactique désespérée, les amis du ministère espèrent justifier les humanités nouvelles en nous faisant croire que cet enseignement à double fin, qui

2i8 A!»PE>DICE.

prétond être à la fois pratique et libéral, accomplit ce miracle d'égaler les études classiques. Mais si le niveau, la difficulté et la durée sont vraiment « les mêmes », comment se fait-il que les frères des Ecoles chrétiennes, que les maristes, que beaucoup d'instituteurs, soient devenus si aisément des préparateurs au baccalauréat moderne, ce qui, en créant aux établissements d'instruction secondaire une redoutable concurrence, n*a pas peu contribué à la fameuse « crise de l'Université » ? Quelque mal qu'on dise des « fours à bachot » classiques, encore faut-il qu'ils parviennent à faire faire aux élèves, le jour de l'examen, une version latine suffisante et une suffisante dissertation philosophique, ce qui ne s'improvise pas. Si les jurys classiques ne se montrent pas assez sévères, qu'on les oblige à l'être davantage, au lieu de changer les établissements primaires eux-mêmes en officines de baccalauréat moderne et de rabaisser de plus en plus les matières d'examen en les mettant à la portée de tous.

11 est bien vrai que, sur la proposition de M. Goblet et de M. Doumer, les élèves « modernes » ont été (( admis à l'École polytechnique, à Saint-Cyr, au professorat des sciences, etc. ». Mais nous avons toujours protesté contre cette admission imprévoyante, et nous avons prédit qu'elle en entraînerait d'autres encore plus injustes. M. Goblet lui-même, récemment, se joignait à M. Jaurès pour refuser avec énergie aux modernes l'ouverture des écoles de droit et de médecine, dans

la crainte que « la mauvaise monnaie ne chasse la bonne ». Quant à l'Ecole polytechnique, elle est si peu persuadée de la prétendue « équivalence des deux enseignements », qu'elle accorde aux classiques une prime de trente points et regrette amèrement la faute du ministre de la guerre en voyant que son recrutement devient inférieur.

En somme, on trahit les « humanités » en rabaissant et en abrégeant les études et en les divisant contre elles-mêmes par la dualité d'enseignements rivaux et hostiles.

On trahit du même coup les professions industrielles, coiunierciales et coloniales, en détournant une nouvelle masse d'élèves vers la chasse aux diplômes et vers les professions Hbérales envahies. Les intérêts matériels et intellectuels de la France sont donc en même temps sacrifiés aux insatiables appétits de l'enseignement moderne entraîné à rebours de sa vraie fin.

Je ne saurais prolonger indéfiniment ce débat. Préoccupé uniquement des intérêts nationaux, sans aucune superstition pour le latin et le grec, j'ai écrit avec l'indépendance et la sincérité d'un philosophe ce que je considérais comme un devoir d'écrire. J'ai publié jadis tout un livre sur l'enseignement; j'en ac-hève un autre sur les études classiques et la démocratie. Après avoir fait ainsi, et au delà, ce qui dépendait de moi, il ne me reste plus qu'à laisser aux politiciens la lourde responsabilité de mesures que je

■ihO APPENDICE.

considère comme de nouveaux et sûrs moyens d'abai

sèment pour mon pnys.

Veuillez agiver. Monsieur le dircclcur, I' (le 111.1 IiflUle considéralion.

Alfred Fouillée.

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