‹ Les etudes classiques et la démocratieChapitre 25 sur 26 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La réforme du baccalauréat.

Tout comme la « question du latin », que nous avons examinée précédemment au point de vue des intérêts sociaux, celle du baccalauréat est une « question sociale », parce qu'elle intéresse l'avenir même de l'instruction secondaire et supérieure, par conséquent celui de la société. Outre que le baccalauréat est un stimulant pour les élèves, il est aujourd'hui la dernière défense des études classiques contre le courant de l'utilitarisme et du spécialisme. Supprimez-le, vous voilà obligés d'établir, à l'entrée de chaque carrière, ou un examen analogue ou une surcharge des examens d^entrée déjà existants. Ces épreuves

nouvelles, si elles ont un caractère spécial, décourageront, parmi les élèves de nos établissements secondaires, tout effort vers la culture générale ; de plus, elles seront un emmagasinage énorme ; les spécialistes trouveront qu'on ne sait jamais assez de ce qui concerne leur métier. Si les épreuves, au contraire, ont un caractère général, elles ne pourront être qu'une résurrection du baccalauréat, subi par les candidats dans des conditions bien pires que celles d'aujourd'hui.

On accuse le baccalauréat de rabaissement des études; c'est lui qui en a souffert, ce n'est pas lui qui l'a causé. Dès avant la rhétorique, dit-on, les élèves pensent au baccalauréat pour négliger les matières d'études et les exercices qu'ils ne retrouveront pas à l'examen. Eh bien, s'il n'y avait point de baccalauréat, ils négligeraient tout, voilà la seule différence*.

1. M. G. Monod a dit dans la Revue historique : « Mon expérience, depuis que ma qualité de père de famille m'a fait suivre de près les études de mes fils et de leurs camarades, c'est que, grâce au baccalauréat, on travaille beaucoup plus et même beaucoup mieux en rhétorique et en philosophie que dans les classes précédohtes. Il faudrait un robuste optimisme pour s'imaginer

186 LES ÉTUDES CLASSIQUES ET Ik DÉMOCRATIE.

M. Combes reproche aussi au baccalauréat d'être une « cause de trouble pour les études, parce qu'elles sont forcées de se plier à ses exigences ». Mais le remède est de plier le baccalauréat aux exigences des bonnes études, non de le supprimer. Comment le baccalauréat, d'ailleurs, peut-il troubler les études, sinon là où il impose aux candidats des efforts excessifs de mémoire et un travail d'emmagasinage funeste à rintelligence? Pour parer à cet inconvénient, il n'y a qu'à simplifier le programme et à en exclure tout ce qui n'est que mnémotechnie. La suppression du baccalauréat serait bien pire encore. Nous venons de le voir, ou les études n'auraient pas de sanction, et alors que deviendraient-elles? ou elles auraient pour sanction les examens spéciaux à l'entrée des carrières; et c'est là, encore une fois, que le « bourrage » redeviendrait indescriptible et que les éludes seraient obligées de se « plier aux exigences » des spécialistes.

11 est de mode, aujourd'hui, de critiquer sans

qu'en supprimant partout la crainte de l'examen, on réveillera dans toutes les classes l'ardeur au travail. i>

Là RÉFORME DU BACCALAURÉAT. 187

cesse examens et concours, de leur attribuer tous les maux, surtout quand on leur doit soi-même d'avoir tout d'abord percé et d'avoir pu acquérir plus tard une notoriété (exemple : les Renan, les Taine, et aussi M. Jules Lemaitre, et combien d'autres! *). Quand on a parlé de « mandarinat », on croit avoir tout dit ; mais, dans un état démocratique, examens et concours, pourvu qu'ils soient sérieusement organisés, sont le grand moyen de sélection et de hiérarchie naturelle, comme d'impartialité et d'indépendance ; ils arrêtent en chemin une bonne partie des incapables et ne peuvent décourager qu'une portion infinitésimale de capables ; ils empêchent de tout devoir à l'intrigue et à

1. Et nous-raêrae, s'il nous est permis de le rappeler dans l'intérêt de la vérité ! que serions- nous devenu sans le baccalauréat, sans la licence passée un an après, sans l'agrégation de philosophie, où, du fond de la province, nous arrivûipes complètement inconnu, sans notre thèse de doctorat, qui fournit à la presse l'occasion d'une vive polémique au sujet de la liberté et du déterminisme, sans les deux concours de l'Inî^titut sur Platon, puis sur Socrate? Aimerait-on mieux que l'avancement fût dû aux recommandations, aux amitiés politiques ou aux notes des administrateurs, souvent peu éclairés ou qui, comme tel principal de collège, donnent des notes médiocres aux bons professeurs pour les garder plus longtemps auprès d'eux?...

la faveur. Le problème n'est pas de les supprimer, mais de les fortifier et de les diriger dans le sens d'une sélection des vrais talents, non des meilleures mémoires. Si le baccalauréat semble un examen trop facile, qu'on le rende plus difficile; et si l'on trouve qu'il y a encore trop de bacheliers, qu'on en limite le nombre et qu'on change l'examen en une sorte de concours : on aura ainsi un triage beaucoup plus sérieux*. Au reste, ceux qui reprochent à l'enseignement libéral ses non-valeurs oublient que, par l'effet des mêmes lois de sélection dont nous avons parlé, les non-valeurs sont la condition des valeurs, les « fruits secs » sont le résidu d'un triage sans lequel on n'aurait pas permis aux bons fruits de se révéler et de mûrir. Partout et en tout la base de sélection doit être beaucoup plus large que les résultats « sélectionnés ». Il est essentiel que les fonctions libérales et les

1. On pourrait, par exemple, déterminer le nombre de bacheliers proportionnellement aux nombre des demandes, puis, dans chaque série, rései^ver pour la fin les indécis et faire ensuite, au concours, le triage de ceux qui peuvent compléter le nombre réglementaire.

hauts postes de rindiistrie ou du commerce soient réservés, autant que possible, aux meilleurs, à la véritable élite nationale : l'objet des examens ou concours serait, s'ils étaient bien organisés, d'aboutir à un triage sérieux. Ne gémissez pas sur ceux qui resteront avec des diplômes sans emploi et qui auront acquis des connaissances pour ewa: inutiles, du moins en apparence; outre qu'ils auront respiré une atmosphère supérieure, dont il reste toujours quelque chose, et que l'éducation libérale les aura plus ou moins libéralisés, ils auront servi à faire surgir auprès d'eux et au-dessus d'eux les vraies âmes libérales dont un peuple a besoin plus que d'âmes utilitaires. Quand on adresse tant de reproches au baccalauréat, on oublie qu'il ne dépend que des familles de diriger ailleurs leurs enfants, qu'un grand nombre d'entre elles, après tout, ont la sagesse de le faire et qu'enfin, dans les autres carrières, l'encombrement égale celui des carrières libérales et des fonctions publiques. « Faites de l'industrie, faites du commerce, faites de l'agriculture ! » Tout cela est fort bien dit, mais, là comme ailleurs.

190 LES ÉTCDES aASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE.

les places sont occupées et la concurrence des pays nouveaux est dèsasli'euse. On fait beaucoup de bruit sur les infortunes de tel ou tel prolétaire intellectuel; mais les journaux nous racontent-ils celles des industriels et commerçants qui se ruinent, ou celles des colons qui se font rapatrier après être tombés dans la misère? Quant à ceux qui meurent de la fièvre ou du choléra, ils ne se plaignent pas ! Ne négligeons donc ni le classique pour le pratique, ni le pratique pour le classique; c'est la règle qu'ont toujours suivie les Allemands, et les Anglais, et les Américains, qui, après avoir été surtout absorbés par le pratique, sont aujourd'hui préoccupés au plus haut point du classique. Le remède au mal dont nous souffrons en France, c'est de donner dans l'examen une importance légitime et proportionnelle aux matières vraiment nécessaires et surtout aux exercices qui, ne pouvant s'improviser, dénotent seuls une culture sérieuse. On rendra impossible la préparation artificielle et mécanique, si l'on exclut tout ce qui ne demande que l'absorption passive et la répétition machinale, si l'on exige au contraire ce qui

Lk RÉFORME DU RACCALAURÉAT. 191

fait appel à l'effort actif, à la réflexion, à un entraînement de plusieurs années. Quand on établit des « sanctions », il est clair qu'il faut les rendre justes, récompenser le travail vrai et le vrai mérite. Si on ne le fait pas, ce n'est pas à l'idée de sanction qu'il faut s'en prendre, mais à sa propre impéritie.

Une fois admis le baccalauréat comme indispensable sanction des études libérales, son niveau dépendra : 1® de la sévérité des examinateurs ; S"" du choix des compositions écrites, qui, plus encore que tout le reste, doivent s'adresser non à la mémoire, mais au travail personnel. C'est dire que les épreuves littéraires et philosophiques, où l'improvisation et l'emmagasinage mnémo-.

nique échouent, doivent avoir le pas sur les épreuves de sciences, d'histoire et de géographie, où la préparation hâtive est toujours possible. Les sciences naturelles, l'histoire, la géographie s'apprennent un mois ou deux avant l'examen.

Un (Hève qui n'a pas écouté une seule leçon d'histoire ou de géographie peut, en quelques jours, étudier un manuel et avoir, comme on dit, la mémoire fraîche. Mais à qui les détracteurs aveugles du baccalauréat feront-ils croire qu'un élève qui a fait de mauvaises études pourra cependant produire, au jour fixé, par la vertu des manuels, une bonne version latine, de bonnes compositions de littérature, une bonne dissertation de philosophie? qu'il pourra bien expliquer des textes latins, bien résoudre une question de mathématiques, un problème de physique? Voilà donc les preuves probantes, auxquelles toutes les autres doivent être subordonnées ; d'autant plus que les autres objets d'étude n'ont qu'une utilité spéciale et variable avec les vocations*.

1. BI. Jules Legrand a demandé de faire traduire aux élèves, pour les langues anciennes ou modernes, cinq ou six textes courts, empruntés à diCTérents auteurs; pour Thistoire, de répondre par écrit à une dizaine de questions, etc. C'est le jeu des petits papiers, simple jeu de mémoire qu'on veut substituer à un examen portant sur la valeur intellectuelle, c'est-à-dire littéraire, scientifique, philosophique. C'est, en d'autres termes, sous prétexte de supprimer la loterie de l'examen oral, changer l'examen écrit lui-même en une sorte d'examen oral et de menu interrogatoire.

Quant à l'examen oral, pour être autre chose qu'une série fortuite de questions s'adressant à la mémoire, il devrait durer plus longtemps et porter surtout, lui aussi, sur les matières dont la connaissance ne saurait être improvisée : auteurs latins et français, langues vivantes, philosophie, mathématiques. L'histoire, la géographie, les sciences physiques et naturelles, tout ce qu'on peut apprendre par un travail improvisé et par une surcharge de la mémoire, n'y devraient avoir qu'un rang secondaire.

Le livret scolaire, s'il a des avantages, ne va pas sans de graves inconvénients. De quelles sollicitations, de quelles recommandations seront assaillis les professeurs, ces redoutables dispensateurs des notes, en vue du grand jour ! Dans les collèges de second ordre, une préoccupation domine toutes les autres : soutenir la concurrence contre les institutions libres, rivales ou adversaires ; dès lors, quelle sera la situation des professeurs de rhétorique ou de philosophie devant le chef de l'établissement, quand il s'agira

LES ÉTUDES CUSSIQUES. 13

194 LES ÉTUDES aASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE.

de distribuer des noies d'où peuvent dépendre le succès, le renom et la clientèle de la maison? Que dire des maîtres qui donneront des répétitions et leçons particulières? Si leurs élèves sont bien notés, on criera à la faveur; si d'autres élèves, qui ne prennent pas de répétitions, sont mal notés, eussent-ils mérité des notes cent fois pires, on prétendra qu'ils expient le tort de ne pas s'être adressés à leur professeur pour des leçons supplémentaires.

Et maintenant, songez au sort de ces autres professeurs qui feront partie dujury et qui auront à apprécier la valeur, la sincérité des livrets scolaires! Le premier élève deCarpentras sera-t-il jugé égal au premier élève de Charlemagne? Non sans doute. Et le premier élève de tel établissement libre, uniquement occupé du succès aux examens, sera-t-il jugé égal au premier élève d'un grand lycée, où l'on a surtout en vue de fortes études? Vous entendez d'ici les réclamations, les indignations, les dénonciations !

Le livret scolaire ne doit, selon nous, dispenser d'aucune épreuve et n'être consulté qu'après la

décision cradmissibiliié ou de non-admissibilité. Il doit simplement éclairer alors les juges, sans conférer le moindre droit au candidat. Les juges pourront, s'ils le trouvent bon, dans certains cas exceptionnels, compenser conditionnellement jusqu'à nouvel ordre une mauvaise note, puis soumettre rélève à un examen spécial et complémentaire sur l'objet où il avait eu cette mauvaise note. Mais, encore un coup, tout ce qu'on érigerail en droit au nom du livret serait l'occasion de récriminations sans fin, d'intrigues sans nombre.

Trop souvent le personnel des Facultés, qui ignore parfois l'enseignement secondaire, son esprit et ses méthodes, refuse de prendre au sérieux le baccalauréat; il le dédaigne, il le subit comme un ennui et un mal; il accepte docilement, en haussant les épaules, la « décadence des études » , quand son devoir serait de s'en occuper et de réagir; il reçoit trop de bâche* tiers, et il se plaint ensuite bien haut de ce que les bacheliers sont trop faibles. Il y a là une étrange inconséquence, dont les effets se font de plus en

plus sentir. Il vaut mieux cependant laisser aux Facultés les examens qui confèrent le baccalauréat; on pourra seulement leur adjoindre des professeurs de renseignement secondaire, docteurs ou agrégés; mais Torganisation devra être telle qu'ils n'interrogent pas leurs propres élèves ni môme ceux de leur lycée. Le mieux serait de choisir des professeurs récemment mis à la retraite, des docteurs ou agrégés n'ayant d'autre occupation que celle des examens. Au ministre et au Conseil supérieur il appartiendrait de veiller à ce que les épreuves fussent sérieuses et suffisamment sévères.

En somme, c'est faute de distinguer le nécessaire du superflu que nos examens aboutissent aujourd'hui à cet encombrement de la tête qui n'a son remède naturel que dans le bienfaisant oubli. On traite nos enfants, selon le mot de Dickens, comme de petites cruches qu'il faut remplir jusqu'aux bords avec n'importe quoi. Le résultat de l'instruction encyclopédique aujourd'htri^y^âyeur, ce n'est même pas une gymnastique inteltïK^i«ii^^ tuelle, que seule produirait l'instruction métho- ^^

dique et philosophique; c'est, — chose bien différente, — une courbature intellectuelle, souvent même une déformation de l'esprit.

On se plaint en Italie, comme chez nous, de la désorganisation des études classiques : on avait jadis revisé les programmes des lycées en se réglant sur les répugnances et les sympathies des pères qui envoient leurs enfants aux institutions techniques; la discipline a été écartée; les méthodes de l'enseignement supérieur ont fait invasion dans l'enseignement secondaire; on a fait appel au « sens critique et philologique » des élèves, à un âge où il sommeille encore, heureusement pour eux ; bref, toutes les erreurs de notre nouvelle pédagogie ont été avec soin imitées, mais elles sont aujourd'hui déplorées et l'on se préoccupe d'y mettre fin. Ne nous obstinons pas nous-mêmes dans nos mauvaises voies. Réagissons partout contre les empiétements des études surtout mnémoniques, histoire, géographie, philologie, sciences spéciales ; faisons apprendre à tous, soit dans les letlres, soit dans les sciences, ce qu'il y a d'éducatif, c'est-à-dire de grand et de

beau, en méprisant la vaine recherche des détails et de l'érudition, en insistant sur les principes et les méthodes, qui seuls importent pour des enfants. Tout dans l'éducation doit élever les esprits ; tout doit avoir une portée esthétique, morale et philosophique. Ce qui est purement instructif doit varier selon les besoins et être réduit au nécessaire.

Une composition de philosophie doit être exigée dans tous les baccalauréats, comme garantie d'études classiques complètes. Cette mesure est le grand moyen d'exclure les préparations mécaniques, surtout extra-universitaires; le baccalauréat es lettres et philosophie est aujourd'hui le seul qu'il soit vraiment difficile d'obtenir sans une préparation sérieuse et sans des maîtres qui soient de dignes représentants de l'enseignement secondaire, non de l'enseignement primaire supérieur.

Loin de faire bifurquer les élèves, comme aujourd'hui, à partir de la philosophie, dont la

déplorable réforme de 1890 a notablement diminué les élèves, il faut au contraire les réunir sans exception dans cette classe, la plus importante de toutes. Non seulement le cours de philosophie doit être obligatoire pour les jeunes gens qui se destinent au droit, à la magistrature, au professorat (même et surtout au professorat des sciences), mais encore il doit l'être pour ceux qui se destinent aux carrières scientifiques, à la médecine, aux écoles de l'État. Ayant la haute direction de l'enseignement, l'État doit exiger ici la culture la plus élevée et la plus capable d'élever. Moins que tout autre un médecin, un ingénieur, un professeur peuvent être dépourvus de connaissances sérieuses en psychologie, en morale, en sociologie, en philosophie générale.

Depuis longtemps nous réclamons, avec tous ceux qui ont souci de ne pas voir s'abaisser le niveau des études libérales, contre le droit qu'on a accordé aux candidats pourvus du baccalauréat lettres-mathématiques (et qui n'ont pas fait de philosophie) d'être admis dans les Facultés de droit sans même qu ils aient à demander une dispense ! . . .

Les ministres ont T)eau, l'un après l'autre, faire la sourde oreille, il y a là une anomalie qui doit cesser, car c'est un mauvais exemple donné à ceux qui veulent déserter la classe de philosophie.

La mesure dont nous parlons est si étonnante que le ministre môme de l'Instruction publique, dans une récente discussion, semblait ne pas bien en connaître l'existence! Elle constitue un précédent qu'invoqueront, qu'invoquent déjà ceux qui veulent ouvrir aussi les Écoles de médecine aux élèves n'ayant suivi aucun cours de philosophie. Les rapports du droit avec la morale, avec la science sociale, avec la psychologie même, sont pourtant d'une telle évidence qu'il est inutile d'insister. Les problèmes de la criminalité et de la responsabilité, comme tous les autres problèmes à la fois moraux et sociaux, donnent lieu de nos jours à une foule de paralogismes, surtout de la part des physiologistes, anthropologistes, psychiatres. Des jeunes gens qui n'ont d'autre bagage que la rhétorique et les mathématiques seront facilement la proie des sophistes et sophistes euxmêmes. N'ayant point reçu une instruction phi-

losophique régulière et complète, ils puiseront leur philosophie dans les journaux ou dans les conversations après diner. Livrés sans principes et sans règle à la mêlée des doctrines, ils auront beau posséder la lettre des lois, l'esprit moral et social de toute législation leur échappera. Ils ne feront que des juristes ou des politiciens, en un mot, des hommes d'afl'aires. C'est par la grande porte, non par la porte dérobée des mathématiques, pas plus que par celle de l'enseignement spécial devenu moderne, qu'on doit entrer dans nos Écoles de droit. 11 est essentiel que nos avocats, que nos médecins, que nos ingénieurs, que nos six cent mille fonctionnaires constituent vraiment une élite; pour cela l'État doit être sévère sur les conditions d'admissibilité ; il ne doit pas demander une quantité croissante de connaissances utiles, ce qui est le pire moyen de choisir; il doit demander une qualité de culture supérieure, désintéressée et libérale. Puisqu'il a tant de postulants, qu'il en profite pour hausser le niveau moral et social de ses élus. Se laisser envahir, au contraire, par une plèbe de médiocres,

c'est accomplir une sorte de suicide. N'est-ce pas un besoin « moderne » aussi, n'est-ce pas un besoin « démocratique » que les médecins, les juristes, les officiers et ingénieurs, à cause de leur influence particulière, de leurs responsabilités, de leur rôle social et môme politique, reçoivent, outre leur préparation spéciale, l'éducation générale la plus haute que nous puissions leur donner*?

En rendant la philosophie universellement obligatoire, on pourra, nous l'avons montré, établir dans le cours, à côté d'une parlie commune aux diverses divisions, littéraire et scientifique, une partie réservée aux seuls bacheliers es lettres. Six heures par semaine seraient consacrées, pour tous les élèves, à l'étude de la psychologie, de la morale, à la philosophie de la nature et de l'esprit, enfin à la dissertation française. La division

1. Un ancien élève de l'École polytechnique, père d'un polytechnicien, a réclamé, dans la Bévue bleue, un enseig^nement philosophique qui serait donné à cette école, — enseignement éducateur des intelligences, et par cela même des volontés. Rien de mieux, mais le premier point est de ne pas ouvrir la porte de cette école, ni d'aucune autre, à ceux qui n'ont pas fait des études de philosophie sérieuses.

des lettres aurait en plus une classe supplémentaire pour la logique, l'esthétique, la sociologie, l'histoire de la philosophie et les auteurs philosophiques. Dans les programmes actuels de philosophie, on a donné un peu trop de place à la psychologie, qui est une science de plus en plus spéciale, à la logique théorique, qui est plus curieuse que vraiment utile et qui peut s'apprendre trop aisément dans un manuel, enfin à l'histoire de la philosophie et aux auteurs philosophiques, nouvelle matière à charger la mémoire. L'essentiel pour l'éducation des jeunes gens est d'une part, dans la philosophie de la nature et de l'esprit, d'autre part, dans la morale et la sociologie. Une conception du monde, de l'homme et de la société, voilà ce dont on a besoin, plutôt que d'une théorie de la perception extérieure, ou d'Une théorie de la déduction et de l'induction, ou d'une exposition de la philosophie scolastique, quelque intérêt qu'elles offrent d'ailleurs. Puisqu'il faut savoir se borner, nous serions donc partisan de rendre plus élémentaire l'enseignement de la psychologie, mais de rendre plus ap-

204 LES ÉTUDES CLASSIQUES ET LA DÉMOCRATIE, profond! , pour tous les élèves, quels qu'ils soient, renseignement de la philosophie générale, de la philosophie morale et de la philosophie sociale.

Le baccalauréat, fortement établi sur l'unité des études franco-latines et philosophiques, pourrait, sans le moindre inconvénient, faire une place plus grande à la littérature pour les uns, aux mathématiques pour les autres, ou aux sciences physiques et naturelles. Mais on ne saurait trop répéter que le système acluel, — qui fait hypocritement commencer la bifurcation trop lard et lui sacrifie la classe de philosophie, — dépasse en absurdité tout ce qu'a fait l'Empire; quel que soit le baccalauréat, littéraire ou scientifique, il doit donc avoir pour base, à la fin de la rhétorique, une version latine et une composition en français: à la fin de la philosophie, une dissertation philosophique. On pourra y ajouter ensuite des compositions de sciences, dans la mesure nécessaire pour donner au diplôme une valeur plus appropriée à tels besoins ultérieurs.

Afin de marquer la vraie orientation de l'enseignement, qui est Torientation philosophique.

tout baccalauréat devrait s'appeler baccalam^at de philosophie y sauf à admettre trois ou quatre subdivisions fondées sur les équivalences admises dans les trois dernières années :

1° Baccalauréat de philosophie et lettres (droit, professorat, etc.);

2° Baccalauréat de philosophie et sciences mathématiques (grandes écoles scientifiques, École polytechnique, Saint-Cyr, etc.);

3° Baccalauréat de philosophie et sciences naturelles (médecine, etc.);

¥ Baccalauréat de philosophie et sciences économiques, comprenant l'économie industrielle, commerciale et rurale (grandes écoles professionnelles^ industrielles ou agricoles, colonisation, etc.).

Le principe fondamental est que le français, la version latine et la philosophie sont intangibles y tout le reste admettant des substituts. Français, latin, philosophie H- sciences mathématiques -H anglais = français, latin, philosophie Hsciences physiques et naturelles -+- allemand = français, latin, philosophie -+- grec H- his-

toire littéraire, etc. La première partie de l'équation représente le fonds permanent de l'esprit français, qui, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, résulte de la combinaison de l'esprit national avec la culture latine et avec le rationalisme philosophique ou laïque de Descartes, du WTO^ et du xix' siècle. Tout ce qu'on y ajoute ne doit pas altérer ces trois éléments essentiels, mais seulement compléter en vue de besoins plus spéciaux, quoique généraux encore, la formule essentielle de l'enseignement libéral. Sans le troisième élément, qui est la philosophie, l'esprit laïque et même républicain se perdra nécessairement, au profit du dilettantisme religieux, du dilettantisme littéraire, de tous les dilettantismes qui recouvrent, sous des airs détachés, des intérêts de classes ou des modes plus ou moins passagères. Ce ne sont pas les sciences seules qui empêcheront cet abaissement, car on peut allier beaucoup de mathématiques et de physique à la plus profonde ignorance des idées philosophiques, morales et sociales. Beaucoup d'élèves de nos grandes écoles en sont la preuve. Le positivisme scientifique peut

U RÉFORME DU BACCALi^URÉAT. 207

s'unir parfaitement au dilettantisme mystique, au catholicisme politique, à tout esprit de réaction, quel qu'il soit. Il faut donc aux âmes une nourriture solide, des principes, une doctrine rationnelle du monde et de la vie, que seule la philosophie peut fournir. De toutes les classes, celle qui laisse les traces les plus indélébiles, celle qui, par rapport aux précédentes, est un renouvellement et une initiative, celle qui ouvre des horizons inconnus et sans bornes sur le monde moral et social, c'est la classe de philosophie. Quiconque n'a point passé par là, eût- il des connaissances raffinées en littérature, des connaissances étendues en sciences, n'est au fond qu'un barbare. U a reçu non un enseignement vraiment secondaire, mais, de quelque nom qu'on le décore, un enseignement primaire supérieur. Ce sera un amateur jen lettres ou un contre-maître en sciences ; ce ne sera pas un libre esprit, un vrai continuateur de la grande tradition philosophique, qui seule a distingué la France des autres nations attachées à leurs confessions religieuses, qui seule constitue en face de ces nations

son originalité, sa raison de vivre et, quoi qu'en disent ses détracteurs ou ses envieux, son prestige vraiment humain.

On a donné à la licence un caractère de spécialité, si bien qu'aujourd'hui les licenciés en histoire ou en lettres ne savent plus un mot de philosophie. Par une anomalie étrange, c'est la licence es lettres, l'ancienne licence générale, qui est devenue une licence vraiment spéciale, étroite et fermée. Il faut rétablir la licence unique, n'y demander que des connaissances générales et y exiger toujours une composition de philosophie.

Il faut remplacer l'agrégation de grammaire par une agrégation des classes de grammaire où la grammaire n'aura que la place convenable sans tout absorber, où l'on se préoccupera de la formation littéraire et morale des maîtres futurs, qui importe plus que la métrique et la philologie. Pour cela, il faut exiger de tous les

candidats une composition de psychologie et une composition de morale. De même, l'agrégation littéraire doit être une agrégation des classes de lettres, avec des épreuves écrites de psychologie et de morale. Mêmes épreuves dans l'agrégation d'histoire. Elles constitueront le meilleur cours de « pédagogie », le plus propre à former des professeurs qui ne soient pas de purs linguistes ou de purs rhétoriciens, de simples historiens ou .géographes, et qui aient quelque influence vraiment morale sur leurs élèves. Un même esprit doit animer toute l'Université et cet esprit ne peut être que philosophique. Donnons donc franchement à tous les degrés de l'enseignement cette orientation nécessaire.

Depuis la République, l'instruction supérieure et l'instruction primaire ont été l'objet d'une éclatante faveur; les conseils locaux ont rivalisé de zèle avec les pouvoirs publics pour créer ou développer les établissements, enrichir les laboratoires, modifier le matériel d'enseignement. « Il n'est pas une seule commune peut-être en France, disait M. Gréard en 1880, que ce souffle

de rénovation n'ait touchée et soulevée. » L'enseignement secondaire, cependant, restait dans le délaissement; et, comme il arrive parfois dans les mouvements d'opinion, « l'opinion s'en est prise à ceux-là même qu'elle frappait ». La tendance est aujourd'hui de sacrifier l'instruction secondaire, d'une part à la primaire et d'autre part à la supérieure. Le résultat a été la montée du néo-cléricalisme. En notre démocratie française, où, pour ne pas verser dans la démagogie, le grand centre de gravité doit être la classe moyenne, l'enseignement secondaire doit avoir la plus haute valeur, non seulement littéraire et scientifique, mais aussi philosophique, morale et civique. Faisons donc pour lui — il en est grand temps — l'équivalent des sacrifices qu'on a faits pour l'enseignement pi imaire. On est encore plus sûr ici du succès que de l'autre côté, car ce n'est pas d'apprendre à lire et à calculer qui transformera le peuple, tandis qu'on pourrait, si on voulait, transformer notre bourgeoisie, toute la partie moyenne et l'élite de la nation.

De son côté, l'enseignement .supérieur doit se

garder du « fédéralisme » pédagogique aujourd'hui en faveur, qui romprait son unité. Qu'il se garde surtout de toucher à TÉcole Normale ; à côté des Facultés, de plus en plus vouées à la science pure et à la préparation technique, cette école peut seule « grouper toutes les disciplines », les diriger vers un même but de haute éducation.

Mais surtout que renseignement supérieur se garde de porter atteinte à Tunité autonome de l'enseignement secondaire, ainsi qu'aux classes de philosophie qui l'assurent : il travaillerait ainsi à sa propre ruine. L'esprit de spécialité, dont l'utilitarisme est inséparable, constitue une sorte d'égoïsme intellectuel et- une préparation à l'égoïsme moral; à l'Université comme au lycée, la philosophie est le remède. Aujourd'hui que la base religieuse fait défaut et qu'on ne peut plus compter davantage, dans une démocratie, sur la base trop étroite et aujourd'hui chancelante des vieilles « humanités », la philosophie seule peut imprimer à toutes les études une direction universellement morale et sociale.

Page 1